‹ La mystique divine, naturelle, et diabolique (volume 2)Chapitre 20 sur 44 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

L'extase considérée dans les organes du mouvement. Des stations mystiques. Comment ce phénomène se trouve joint avec celui des stiermates. Lucie de ^arni. Comment il se produit en pai'tie seulement ou d'une manière complète. Sainte Colette. Agnès de Jésus. Jeanne de Jésus- Marie.

L'extase saisit 1 homme tout entier. Mais quoique celuici soit unique dans sa personne , on peut distinguer en lui plusieurs régions très-différentes, en chacune desquelles il exerce son action d'une manière spéciale. Il en est de même de l'esprit d'en haut qui produit l'extase : c'est toujours le même esprit, mais il peut à son gré saisir l'une ou l'au-

tre de ces diverses régions , et produire ainsi des phénomènes particuliers. Nous avons considéré déjà l'action de Dieu dans l'esprit et dans la région inférieure de l'homme^ et nous avons vu comment il produit dans le premier cas la vision sous toutes ses formes et des émissions de lumière ; ou bien encore comment, lorsqu'il s'empare des puissances de la volonté , il y donne naissance à des mouvements qui se manifestent au dehors par des sons extérieurs. Nous avons vu ensuite que l'esprit divin, lorsqu'il soumet à son action les forces vitales, les élève au-dessus d'elles-mêmes, leur donne une plasticité plus grande, et leur fait produire ainsi dans l'organisme des formes extraordinaires. C'est de cette manière que se manifestent les phénomènes de la stigmatisation à tous ses degrés. Or ces deux régions extrêmes dans l'homme, qui représentent d'une manière spéciale les deux premières personnes de la sainte Trinité , sont mises en rapport par la région intermédiaire qui préside aux mouvements. Lorsque l'extase saisit principalement ou l'esprit ou la région inférieure de l'homme, les organes du mouvement sont ordinairement liés; de sorte que les visions et en partie aussi la stigmatisation s'accomplissent au milieu d'une extase tranquille et immobile. Mais il arrive quelquefois aussi que l'esprit divin s'empare de la région intermédiaire, et y produit un surcroît d'activité extraordinaire. Les organes, qui étaient liés dans les deux premières formes de l'extase, sont élevés au contraire en ce cas à une plus haute puissance ; et les mouvements, dirigés par une volonté surnaturellement exaltée, dépassent les limites ordinaires et naturehes; et c'est ainsi que l'extase mobile succède à l'extase immobile.

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L'extase mobile tient donc le milieu entre l'extase spirituelle, qui produit les visions, et l'extase plastique, qui donne naissance aux stigmates. On distingue en elle trois formes ou trois degrés, correspondant aux trois aspects des organes du mouvement. Au premier degré on peut ranger tous les phénomènes que nous désignons sous le nom de stations mystiques. Le second degré comprend les extases où se produit une action à distance, ou une action partant du centre ou y allant. Enfin, le troisième degré comprend l'extase dans laquelle l'homme marche ou s'élève au-dessus de terre, ou vole en l'air. Nous allons étudier toutes ces formes , en commençant par les stations mystiques. Des stations L'extase mobile exprime dans le domaine de la grâce ce n^iystiques, ^^^ ^q somnambulisme représente dans celui delà nature. Lorsque l'homme marche éveillé, l'esprit en lui tient le gouvernail , et dirige d'en haut le mouvement vers le but qu'il a en vue. Mais lorsque le somnambule marche dans le sommeil, l'instinct qui git dans les régions inférieures de la vie prend la place de l'intelligence, voilée sous les nuages du sommeil ; et saisissant les organes du mouvement, il dirige et conduit celui-ci avec cette assurance qui est le caractère propre de tout instinct naturel. Dans l'extase mobile, c'est l'esprit de Dieu qui prend la place de celui de l'homme. Celui-ci se Uvre à lui pendant tout le temps que dure l'extase; et il est à l'égard de Dieu à peu près ce que la vie inférieure est pour lui-même, avec cette différence toutefois qu'ici la dépendance de la vie inférieure à l'égard de l'esprit est nécessaire et continuelle, tandis que celle de l'esprit de l'homme à l'égard de Dieu dans l'extase est libre et temporaire. L'esprit divin , qui s'est emparé du pouvoir dans l'homme, l'exerce à sa guise, produisant en

lui des mouvements que la volonté reçoit intérieurement , et qu'elle exécute ensuite au dehors. Il s'ouvre donc ici un nouveau monde d'action , tracé par l'esprit de Dieu , de même que le cercle de la vie ordinaire, dans l'état de veille, est renfermé dans la sphère de l'esprit de l'homme, tandis que dans le sommeil il repose dans le sein de la nature elle-même ou dans les régions inférieures de l'organisme, soumises exclusivement aux influences de celle- ci.

Dans le domaine de l'esprit et de la nature, lorsqu'un but important doit être atteint, et que l'on a pour cela des moyens considérables à sa disposition, les actions particulières se produisent sous une forme épique ou dramatique, et composent ainsi un magnifique ensemble et comme un poëme grandiose. Il en est ainsi dans le domaine de la grâce. Ici aussi, lorsque l'esprit de Dieu et l'esprit de l'homme s'unissent dans une action commune, les opérations qui résultent de cet admirable concert forment, par leur enchahiement, comme un drame sublime et saisissant. Mais le but le plus élevé qui puisse être proposé à l'homme dont l'esprit de Dieu s'est emparé, c'est Notre -Seigneur lui-même accomplissant l'œuvre de la rédemption, pour laquelle il est venu sur la terre , et montant le chemin qui conduit au Golgotha. 11 n'est pas, en effet, de spectacle plus attendrissant que celui des scènes de sa passion. De même que, si deux cordes sont montées sur le même ton, les vibrations de l'une mettent l'autre en mouvement , • ainsi les souffrances de Notre- Seigneur, contemplées avec amour par l'àme ravie, la font vibrer à l'unisson, et produisent en elle des émotions semblables à celles qu'il a res- ^ienties lui-même. Ce n'est plus une simple méditation ,

mais c'est la reproduction vivante de la passion du Sauveur dans tous ses actes et dans toutes ses circonstances. De même, en effet, que les plaintes qu'arrache à l'àme la compassion composent en quelque sorte une lamentation mélodieuse , ainsi la reproduction des scènes douloureuses de la passion du Sauveur forme un drame sublime, auquel on ne peut assister sans une émotion profonde.

Lucie On voit par tout ce que nous venons de dire quel rap-

de Nanii, . , , , i • i i . . .

port existe entre ce phénomène et celui de la stigmatisation.

Ce rapport est tel que c^st après un acte de ce genre que Lucie de >'arni a été stigmatisée. Le 24 février 1496, elle était au chœur avec vingt -cinq religieuses du même couvent, lorsqu'elle fut prise par une extase où elle resta une demi -heure sans aucun mouvement. Puis elle se mit à pousser une plainte profonde, de sorte que l'on comprit qu'elle faisait avec Notre -Seigneur les stations de la passion. On vit, en effet, qu'elle souffrait toutes les douleurs qu'avaient éprouvées Notre-Seigneur et sa mère en se séparant, celles que le Sauveur ressentit de l'abandon de ses disciples et delà trahison de Judas, et qu'elle aurait voulu les prendre sur elle à sa place. Elle suivit ensuite Notre- Seigneur à la colonne; et, abîmée dans une angoisse profonde, elle demandait qu'on déchargeât sur elle les coups dont on le frappait. Puis elle assista au couronnement d'épines, le cœur brisé, en compagnie de Marie, de Madeleine et de l'apôtre saint Jean. Elle entendit l'injuste sentence de Pilate, et vit s'acheminer vers le Calvaire le funèbre convoi. Elle marcha à la suite du Sauveur, prit avec joie la croix • sur ses épaules à la place du Cyrénéen ; puis, ployant sous le faix, elle tomba à terre épuisée de fatigues et de souffrances. Revenue cependant à elle, elle se traîna du mieux

qu'elle put à la suite du Sauveur^ lui disant : « Seigneur, je vous vois attaché à la croix, mais je veux y être attachée avec vous. Donnez -moi donc part, ô mon bien- aimé, k vos souffrances; laissez -les - moi toujours, ainsi que vos plaies sacrées. »

La sœur Diambra, s' étant approchée, vit les muscles de ses bras se contracter convulsivement, et ses os se disloquer. Elle lui demanda ce qu'elle avait au bras ; Lucie lui répondit qu'ils étaient comme endormis. Mais bientôt les crampes augmentèrent tellement qu'elle devint roide et froide comme la glace; de sorte qu'elle n'avait plus qu'un faible reste de pouls. Ceci dura jusqu'à Tierce, où elle alla communier avec les autres. Mais dès qu'elle fut de retour dans sa cellule, Diambra s'aperçut qu'elle avait dans la paume de la main une tache sanguinolente, et les cinq plaies de Notre - Seigneur se formèrent complètement sur son corps dans le cours de la semaine. (Marchese , t. YI, p. 79.)

Lucie de Narni est célèbre aussi par l'examen sévère auquel elle fut soumise après sa stigmatisation. Dès que^'éveque eut connaissance du fait que nous venons de raconter, il défendit de toucher les stigmates qu'elle avait reçus, ou d'essayer de les guérir. Cependant, comme ils restaient toujours frais et sans suppuration , et que les mercredis et les vendredis seulement ils saignaient avec plus d'abondance, il permit de les lier et d'employer quelques remèdes; mais tous furent inutiles. Le pape Alexandre Vï nomma pour faire l'enquête une commission composée du grand inquisiteur, de l'évêque de Narni, du prieur de Viterbe, de plusieurs chanoines et du médecin Al. Gentiari. Ceux-ci, après un examen sévère, déclarèrent quela chose était sur-

naturelle. Mais on ne cessa pas pour cela de causer. Chacun disait son mot et voulait avoir son opinion ; on traita Lucie d'hypocrite, et la chose fit tant de bruit que le duc Her-**^ cule d'Esté pria le pape de lui envoyer Lucie à Ferrare. Il chargea quati'e des principaux médecins de Ferrare et trois autres encore, omni exceptione majores, comme s'exprime Fauteur de la Vie de sainte Lucie, deux évêques etFarchevêque de Milan de procéder à une enquête exacte. Ils s'acquittèrent consciencieusement de leur ministère, et coniirmèrentle jugement de la première commission. Mais on ne trouva pas encore ceci suffisant. Alexandre VI envoya donc son médecin, Bernard de Recanati, un des médecins les plus célèbres de son temps, et deux évêques, pour procéder à une nouvelle enquête. Bernard fit faire un gant particulier que personne autre que lui ne pouvait ouvrii% puis il en enveloppa la main de Lucie, le ferma et y mit son sceau. Il le laissa ainsi neuf jours. Si la plaie avait été naturelle, elle aurait dû nécessairement pendant ce temps parvenir à suppuration; mais lorsqu'il ôta le gant la blessure était rouge et fraîche, comme lorsqu'il l'avait mis. Cette troisième commission se rangea donc à l'avis des deux autres, et la calomnie fut réduite au silence. Bosius, dans son livre de Signis, liv. xv, c. 3, affirme qu'il a vu lui-même à Rome les actes de cette enquête.

La stigmatisation n'est pas toujours complète dans le même individu, et quelques-uns ne reçoivent que les plaies des pieds ou des mains, ou de la tête, ou du cœur. Il en est de même du phénomène qui nous occupe en ce moment : le drame sacré de la passion du Sauveur ne se reproduit ^ inteCo P^s toujours tout entier chez les extatiques, surtout dans leite. les commencements de la vie mystique. Sainte Colette, qui

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dans ses extases remplissait d'un agréable parfum la maison où elle demeurait, considérant un jour dans un ravissement la passion du Sauveur, son visage enfla comme s'il eut été frappé de coups nombreux ; de sorte qu'il semblait ne plus avoir que la peau et les os. Le nez était tordu et enfoncé. Lorsqu'elle eut fini sa méditation, le visage reprit sous les yeux des autres sœurs sa forme précédente ; l'enflure disparut, le nez se redressa, et tout redevint comme auparavant. {Sa Vie, page 562.) C'était, on le voit, les mauvais traitements que Notre -Seigneur avait reçus de la part des soldats et des bourreaux, qui s'étaient reproduits dans la personne de Colette. Chez d'autres, c'est l'agonie du jardin des Oliviers, ou la flagellation, ou quelque autre scène de la passion. Ce n'est que lorsque tous ces actes particuliers se sont succédé que le drame entier apparaît avec tous ses motifs et tous les faits qui le composent; et ce drame est représenté plus ou moins vivement, et saisit les témoins d'une émotion plus ou moins profonde, selon les conditions particulières de la personne en qui il se reproduit.

Un grand nombre d'exemplesconfirmentce que nous venons de dire. Nous choisirons ici les plus frappants, en suivant l'ordre qui nous est indiqué par le degré d'intérêt qu'ils inspirent. Agnès de Jésus eut d'abord la couronne Agnès d'épines, puis des douleurs au cœur, ensuite aux mains et aux pieds , où se montrèrent dans les commencements de petites croix couleur de sang. Elle fut conduite après cela au Calvaire pour y assister au crucifiement, et c'est alors que les stigmates furent complètement formés sur son corps. Peu de temps après sa profession, un ange lui avait apparu en lui disant : «Agnès, prépare-toi à souffrir autant qu'ait

de Jésus.

jamais souffert aucune créature. » Elle se contenta de lu* répondre : « Ne m'abandonnez pas lorsque ce que vous m'annoncez arrivera. » Le soir même , comme elle était au lit^ sa chambre fut tout à coup illuminée d'un grand éclat; au milieu de la lumière;, Jésus crucifié lui apparut, couvert de plaies et inondé de sang. A ce spectacle, il lui sembla qu'on étendait aussi son corps sur une croix, qu'on lui clouait les mains et les pieds; et les douleurs qu'elle ressentit étaient si vives qu'elle se mit à pousser de grands cris. Les sœurs accoururent, et la trouvèrent les mains étendues, les pieds posés l'un sur l'autre et comme cloués sur une croix. « 0 mes chères sœurs, leur dit- elle en les voyant, priez pour moi, car je ne puis plus soufîrir davantage. » On appela son confesseur, dans la crainte qu'elle ne mourût sans avoir reçu les sacrements de l'Église. Agnès lui fit sa confession avec une grande abondance de larmes, et reçut de ses mains le saint viatique; après quoi elle tomba en extase, et répandit comme d'habitude un doux parfum autour d'elle.

La sainte Vierge lui apparut et la consola, mais pour quelques instants seulement. Ce message céleste lui donna du courage pour de nouvelles souffrances. Celles-ci revinrent bientôt en effet, et durèrent trois jours entiers; après quoi elles diminuèrent un peu, et se bornèrent aux côtés, aux mains et aux pieds; de sorte qu'elle fut longtemps sans pouvoir marcher. Au bout d'un an , elle fut prise dans le jardin du monastère de douleurs si violentes qu'elle fut renversée par terre. Les sœurs la trouvèrent les bras étendus, semblable à une morte, et la portèrent dans sa chambre, où elle resta trois heures entières sans donner signe de vie. Revenue à elle, elle fut conduite chez la prieure. Les

douleurs reparurent bientôt^ et on l'entendait crier avec une tendresse inexprimable : « 0 amour, que tu es puissant! 0 amour, que tu es fort et irrésistible! Mes chères sœurs, je n'ai plus mon cœur, l'amour me l'a pris; je ne dis plus rien par moi-môme , c'est l'amour qui parle par ma bouche; aimons donc ce divin amour qui nous aime si tendrement. » Puis, se tournant vers le crucifix : «Seigneur, dit-elle, ô mon doux amour, je veux souffrir jusqu'à la fin de ma vie. » Apercevant son confesseur, elle lui dit : « Mon père, donnez à votre fille ce dont elle a besoin. » Il entendit donc sa confession et lui donna la communion; après quoi elle eut un ravissement qui dura une heure. Quand elle fut revenue à elle, son confesseur lui demanda où elle avait été. « Mon père, lui dit-elle, je viens du palais de l'amour. — Où est-il? — Sur le Calvaire. Là, j'ai vu mon Sauveur porter seul sa lourde croix, et il m'a dit que je dois aussi porter la mienne sans aucun mélange de consolation. ))

Les crampes revinrentbientôt. Son corps fut étendu d'une manière invisible, ses bras tirés violemaient; ses pieds se posèrent l'un sur l'autre; son visage devint rouge comme le sang ; tous ses membres furent agités par un tremblement violent. On entendait craquer les jointures des os, et dans sa poitrine un bruit singulier, comme si l'on eût déchiré son cœur. Pendant ce temps elle ne faisait que demander à Dieu la patience et la force, et exhorter les assistants à aimer le Seigneur. Elle eut une nouvelle extase suivie de nouvelles douleurs, qui devinrent si cruelles qu'on lui fit donner les sacrements des mourants. Elle eut pendant qu'elle les recevait des visions qui la consolèrent. Le jour suivant, le messager invisible lui apparut de nou-

veau, et lui demanda si elle était disposée à souffrir davantage encore pour les péchés du monde. Elle répondit oui, et au bout d'une heure les souffrances revinrent, plus terribles qu'auparavant; de sorte que tous les assistants étaient étonnés qu'elle pût vivre encore. Comme elle demandait un cruciiîx qui était près d'elle^ on vit celui-ci venir à elle comme par un attrait magnétique. Les sœurs attendaient sa mort à chaque instant^ mais une voix lui dit qu'elle vivrait encore le jour suivant. On lui mit dans la bouche, pour la rafraîchir, quelques gouttes de vin sucré, qui lui parurent comme du fiel et du vinaigre.

Le lendemain, qui était un vendredi, eut lieu la dernière scène de ce drame terrible. Comme son confesseur l'exhortait à la patience, elle lui assura que dans ses plus grandes souffrances Dieu lui avait accordé la gi'àce d'une entière résignation à sa volonté sainte. Vers la onzième heure, tous les signes d'une mort prochaine s'étant déclarés, on lui dit de se tenir prête. Elle répondit que ce serait pour elle une nouvelle bien agréable, si c'était la volonté de Dieu qu'elle mounît; mais qu'elle en doutait. Cependant son confesseur lui récita les prières des agonisants. Elle-même, parfaitement résignée, commença à lutter contre la mort. Les sœurs, qui étaient à table au réfectoire, furent appelées auprès du lit de la mourante pour réciter les litanies. La mort cependant poursuivait son œuvre, et Agnès enfin resta sans mouvement. Les sœurs courent toutes au chœur et se donnent la discipline, afin d'obtenir de Dieu qu'elle vécût. Son confesseur, qui était resté seul près d'elle, la vit ouvrir tout à coup les yeux et crier à haute voix : (( Je suis revenue. » Elle raconta les visions qu'elle avait eues ; les sœurs, étonnées et joyeuses en même temps,

accourent auprès de leur chère Agnès, l'embrassant avec tendresse et remerciant Dieu de sa guérison. Ceci arriva dans le mois de févrir de l'an 1626. Elle se mit alors à manger, car elle n'avait presque rien pris pendant six semaines, et put assister le soir même aux Complies. Sa vie a été écrite en français par un prêtre d'Auvergne, sur les manuscrits du prieur Branchi, du provincial Boyre, de l'archiprêtre Martinon et de ses confesseurs Panassier et F crisse.

Un exemple non moins frappant sous ce rapport est Jeanne de

> Jésus Mûrie.

celui de Jeanne de Jesus-Marie a Burgos. Et ce qui le

rend plus important pour nous, c'est que les faits qui nous intéressent en ce moment ont été racontés dans le plus grand détail par l'auteur de sa Vie, François d'Amayugo, tandis qu'Agnès ne nous en donne qu'une connaissance sommaire. Jeanne, veuve en 1622, prit l'habit au couvent de Sainte-Claire à Burgos, en 1626, après avoir vécu près de soixante ans dans le monde , et commença sa nouvelle vie par des mortifications terribles et nombreuses. Tout en remplissant avec zèle les règles du monastère, elle continua ses anciennes pratiques de piété. Une de celles qui lui étaient les plus chères, c'était la méditation de la passion du Sauveur. Déjà précédemment, le drame sanglant du Calvaire s'était reproduit en elle ; mais dans le silence du cloître il acquit , pour ainsi dire', toute sa perfection. L'abbesse, qui était dans le secret, la renfermait tous les jeudis soir dans sa cellule, pour qu'elle ne fut pas dérangée, et ne lui ouvrait la porte que le vendredi vers cinq ou six heures du soir, parce qu'elle avait alors fini son exercice. Malgré toutes ces précautions, la curiosité des autres sœurs, éveillée par le mystère que l'on cher-

chait à garder, avait trouvé un moyen de se satisfaire. Elles avaient fini par pénétrer dans la chambre de Jeanne, ce qui leur était d'autant plus facile que pendant tout le temps que durait son exercice elle était en extase et ne pouvait s'apercevoir de leur présence. Voici ce qu'elles affirmèrent dans la suite par serment, lors des informations juridiques qui furent faites à ce sujet, déclarant qu'elles avaient été témoins de tous ces faits, pendant le temps qu'elles l'avaient examinée, suivant tous ses mouvements pas à pas.

Le jeudi soir, entre cinq et six heures, elle commençait ordinairement par examiner sa conscience, et demandait pardon à Dieu de tous ses péchés. Puis elle entrait aussitôt dans le cénacle où avait eu lieu la dernière cène. Les sœurs, qui l'avaient trouvée assise en exiase, la virent se lever, et marcher à genoux dans sa cellule, s' arrêtant ici et là, et s'inchnant comme devant un homme assis. Il était facile de reconnaître qu'elle était occupée au lavement des pieds. Elle se leva ensuite , chanta debout quelques cantiques de louanges, et se remit à marcher. On vit bien qu'elle suivait Notre-Seigneur au jardin des Oliviers. Arrivée là, elle médita sur son agonie, et en ressentit les angoisses et la tristesse. Son cœur semblait vouloir se briser, et l'on vit paraîti'e au dehors tous les signes des sentiments qui pénétraient son cœur. Elle resta depuis huit jusqu'à onze heures plongée dans cette méditation. Pendant ce temps, tantôt elle se tenait debout, et tantôt se prosternait à terre. On apercevait sur son visage un trouble toujours croissant. Ses yeux étaient noyés dans les larmes. L'angoisse devenait toujours plus profonde, et la douleur qui déchirait son àme plus poignante. Lorsque enfin son émotion fut au

comble, une sueur abondante de sang coula de son corps, de sorte que les gouttes tombaient jusqu'à terre.

Vers onze heures, la troupe qui venait prendre le Sauveur, conduite par Judas, attira son attention. Les sœurs la virent se lever, marcher, jetée à terre avec une grande violence, mais gardant toujours sur son visage une expression remarquable de bienveillance et de dignité. Elle représentait le Seigneur pris par les soldats. Puis elle le considéra trahi par Judas, hé de chaînes, frappé, outragé et emmené captif par cette soldatesque effrénée. Elle le suivit pendant tout le trajet, regardant les traces sanglantes de ses pas. Elle le vit le visage enflé, tomber souvent pendant la route; et la compassion qu'elle éprouvait était si profonde que son visage devenait brun et bleu. Le sang s'amassait sous les ongles de ses mains ; et l'on voyait sur ses bras et sur ses mains des meurtrissures comme si on les eût liés fortement avec des cordes et des chaînes. Vers une heure du matin , elle vit le divin captif, dans le palais d'Anne, tête et pieds nus, les yeux penchés vers la terre, et les traits empreints d'une humilité toute céleste. Elle entendit le prêtre l'interroger sur sa doctrine et ses disciples, et vit un des valets , sur la réponse du Sauveur, lui donner un si violent soufflet qu'il fut renversé à terre, et que du sang sortit de sa bouche. Une des joues de l'extatique devint noire et enflée, comme si elle eût reçu ellemême le coup. Elle suivit Jésus chez Gaïphe, prenant part à tous les mauvais traitements dont il fut accablé. Elle vit avec effroi le reniement de Pierre, et se tint le reste de la nuit dans un coin de sa cellule, comme si elle eût été vraiment renfermée dans un cachot.

Le vendredi, vers quatre heures du matin, Jeanne Ira-

versa sa cellule, allant d'un lieu à un autre; de sorte que l'on reconnut qu'elle allait de Pilateà Hérode, d'un tribunal à l'autre. Quand elle vit Notre-Seigneur condamné à être flagellé, son cœur en ressentit une profonde angoisse. Elle vit alors en esprit les bourreaux descendre en grand nombre dans les portiques du tribunal, où la foule du peuple était rassemblée, et ordonner au Seigneur de quitter ses habits, puis mettre en même temps la main sur lui et les lui arracher. Vers huit heures elle souiîrit la flagellation. Elle était debout au milieu de sa chambre ; sa figure était blême, et ses traits tirés comme ceux d'un mort. Elle croisa les mains et se courba, comme si on l'eût attachée à une colonne peu élevée. Elle resta longtemps ainsi; puis son visage, qui auparavant avait la pâleur de la mort, prit un air troublé et vraiment digne de compassion; de sorte que l'on comprit à son trouble et à sa peine que la flagellation occupait son âme.

Vers neuf heures, elle arriva au couronnement d'épines, considérant l'antique malédiction prononcée sur la terre, lorsque Dieu la condamna à produire des épines et des ronces, malédiction qui s'est si bien confirmée dans la personne adorable du Sauveur. A la fin de la flageflation, elle était tombée à terre évanouie ; elle se releva lentement et en tremblant, s'assit à terre, ferma les yeux, croisa les bras ; et de sa tête commencèrent à couler plusieurs filets de sang. Il semblait aussi qu'on lui donnait des coups et des soufflets; car, d'après le récit des sœurs, son visage, pâle auparavant, devenait ensanglanté et enflé, de sorte qu'il faisait compassion à voir. Elles jugèrent par là que le couronnement d'épines se reproduisait en elle.

De dix heures à midi, elle suivit son bien -aimé avec

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tout le peuple pendant qu'il montait le Calvaire; et sa douleur redoubla lorsqu'elle vit celle de la sainte Vierge , qui attendait son fils au passage. Elle avait, au commencement de sa méditation, détaché du mur une croix de fer, qui pjssait trente -trois livres, que l'on conserve encore dans son couvent ; elle se la mit alors sur les épaules, et parcourut ainsi à genoux sa cellule. Lorsqu'elle rencontra la sainte Vierge, qui attendait son fils , elle resta quelque temps immobile, et on l'entendit lui adresser des paroles si tendres et si douces que toutes les sœurs en étaient prorondément émues. Après qu'elle eut enfin pris congé de la sainte Vierge, elle continua sa route à la suite du Sauveur; et depuis midi jnsqu'à une heure elle médita sur le crucifiement. Laissant la croix de fer, elle en prit une de bois que l'on avait faite exprès pour elle et à sa mesure. Elle la posa à terre, se coucha et s'étendit dessus; et l'on aurait pu croire en la voyant qu'elle y était réeUement clouée. Après quelques instants, les sœurs virent la croix et Jeanne, qui était dessus, élevées en l'air, et se tenir ainsi d'une manière miraculeuse, sans toucher la terre. Jeanne ainsi crucifiée répandit des ruisseaux de sang de la tête, des mains, des pieds et du côté. Du haut de l'instrument de son suppUce , elle regardait de temps en temps la sainte Vierge, qui était à ses pieds ; elle considérait comment cette mère de douleur était intérieurement crucifiée avec son divin Fils, par les douleurs inexprimables qu'elle éprouvait, et comment elle ressentait invisiblement tout ce qu'il souffrait lui-même d'une manière visible. Les religieuses l'entendirent ensuite prier Dieu pour tous ceux qui lui avaient été recommandés, soit morts, soit vivants. Puis, vers trois heures, elle cria d'une voix haute et lamen-

table : Mon Dieu, mon Dieu, iwurquoi m' avez -vous abandonné? Après quoi sa bouche el tous ses traits se contractèrent, comme si elle eût goûté un breuvage amer.

Elle passa ensuite à la considération de la mort du Sauveur, demandant à mourir avec lui. Lorsque le moment fut venu où il remit son âme entre les mains de son Père, elle lui remit aussi la sienne , et après avoir prononcé à haute voix ces paroles : Tout est consommé, elle pencha la tète, comme si elle n'eût plus eu la force de respirer. Elle tomba alors de la croix sur la terre ; mais la croix resta droite et ferme en l'air. Quelque temps après Jeanne se releva sur ses genoux , et tournée vers la croix elle paraissait offrir son voile à quelqu'un, comme pour en envelopper quelque chose. Les sœurs comprirent qu'elle le présentait à la sainte Vierge pour qu'elle ensevelît dedans le corps de son fils. Pendant tout ce temps, elle resta recueillie , pleura amèrement et adressa à la sainte Vierge des paroles affectueuses. Ceci dura jusqu'à cinq ou six heures du soir. Elle revint alors de son extase. C'était l'heure où l'abbesse avait coutume de venir; elle fit laver le sang que Jeanne avait répandu, et celle-ci rentra dans la vie ordinaire. Pendant toute cette scène si émouvante, les sœurs furent étonnées de la dignité et de la modestie singulière de ses poses et de ses mouvements , tandis qu'à chaque pas qu'elle faisait ses os rendaient un son que l'on pouvait entendre de loin. Pendant tout le temps que durait ce saint exercice, deux lumières restaient allumées sur l'autel qui était dans la chambre de Jeanne. Un jour l'abbesse et d'autres sœurs les avaient éteintes, et s'en étaient allées après avoir fermé la porte. Mais lorsqu'elles revinrent, elles les trouvèrent allumées de nouveau . Jeaime sortant de

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son extase pouvait, dès la nuit môme, assister à Matines, quoiqu'elle eût perdu beaucoup de sang. (Sa Vie.)

Cette merveille dura vingt années de suite, se renouvelant chaque semaine. Déjà le 1 0 novembre 1 6 1 7 , le notaire public de Burgos, Didac del Rio-Estrada, avait dressé sur ces faits un procès-verbal où, à la requête des Déchaussées, il rend témoignage de ce qu'il a vu. Il cite tout d'abord la triple requête que lui ont adressée à ce sujet les Clarisses; puis il nomme la rue, la maison et la chambre où il a trouvé Jeanne , les témoins qu'il y a rencontrés ou amenés avec lui. Il rapporte, entre autres choses, que le vendredi matin, entre neuf et dix heures, c'est-à-dire au moment où avait lieu le couronnement d'épines, il a vu à plusieurs reprises beaucoup de sang sortir de l'intérieur de l'œil, par les angles; beaucoup de sang, dont une partie, coulant par petites gouttes comme une rosée, pendait aux cils et tombait ensuite en gouttes plus grosses sur le visage ; qu'il a ^ u de plus beaucoup de sang couler de sa bouche et de son nez, de sorte que son mouchoir de cou en était tout mouillé; que cependant ce sang, étant mêlé de salive et de mucosités^ n'était pas aussi rouge que l'autre; qu'ensuite elle s'est assise sur ses genoux, et qu'après être restée quelque temps dans cette position elle a fait quatre inclinations respectueuses ; puis qu'elle a fait quelques pas à genoux , et s'est traînée amsi jusqu'au pied d'une croix qui était là, et que pendant ce temps son crâne craquait d'une manière afVreuse; qu'ensuite elle a pris la croix sur ses épaules, et l'a portée, toujours à genoux, à travers sa chambre, jusqu'à midi un quart environ ; qu'après cela elle est tombée dans une défaillance quia duré jusqu'à trois heures; qu'elle a pris en gémissant la croix avec ses mains, et l'a détachée

du mur; que la croix: est ensuite restée en l'air sans appui;, et sans que Jeanne l'ait soutenue avec ses genoux ; que , pour mieux s'assurer du fait, un des assistants a pris une lumière et s'est approché de la croix, et qu'il s'est convaincu alors qu'elle ne touchait à la terre que par l'extrême bout, sans être soutenue d'aucune autre manière, de sorte que cela ne pouvait se faire sans un miracle; qu'entre deux et quatre heures elle est restée attachée à cette croix et en extase ; que son confesseur a soufflé sur elle à plusieurs reprises, et qu'alors elle s'est mise en mouvement avec sa croix, et s'est élevée en l'air comme une feuille agitée par le vent; que plus tard elle s'est posée à terre , et a appuyé le visage sur la main droite , en poussant un profond gémissement; qu'il s'est approché alors pour voir ce qu'elle faisait, et que, lorsqu'elle s'est levée, il a trouvé son visage parfaitement net, sans aucune trace du sang qu'elle avait versé par les yeux et la bouche, et qu'il n'en était resté quelques gouttes qu'à l'aile droite du nez; qu'elle est ensuite retombée en extase , et que tous ont vu alors son visage tellement resplendissant qu'on pouvait en apercevoir l'éclat à la porte delà chambre; que vers cinq heures elle a répété sans la croix les mêmes évolutions qu'elle avait faites le matin avec elle; qu'ensuite elle a fait quatre incUnations profondes; qu'elle est revenue de son extase entre cinq et six heures , et qu'elle a dit en soupirant : « Ah ! mon Jésus ! » que c'étaient là les seules paroles qu'elle eût prononcées depuis le matin, et que jusque-là on n'avait entendu sortir de sa bouche que des gémissements et des plaintes; que pendant tout ce temps elle n'avait donné aucun signe de sentiment, soit qu'on l'appelât, soit qu'on la touchât ou qu'on lui tàtàt le pouls.

DES STATlOtf MYSTIQUES. 277

A l'âge de soixante-dix ans^ comme elle était épuisée par les pertes de sang qu'elle faisait ainsi tous les vendredis, ses supérieurs lui ordonnèrent, en vertu de la sainte obéissance, de demander à Dieu qu'il fermât ses blessures. Elle obéit, se prosterna dans la prière devant une image représentant VEcce homo, et fut exaucée. Le lendemain, comme elle se préparait à communier, elle sentit en elle une grande émotion , elle regarda ses mains , et n'y trouva plus les plaies. La même chose était arrivée pour les autres parties du corps, et, à partir de ce moment, il ne lui en resta plus que les cicatrices.

Giuliaiii.

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