‹ La mystique divine, naturelle, et diabolique (volume 2)Chapitre 21 sur 44 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Continuation du même sujet. Véronique Giuliani. Jeanne Carniole. Marie de Moerl à Kaldern. Domenica Lazzari.

Aux exemples que nous venons de citer nous ajouterons celui de Véronique Giuliani. Sous la direction d'un homme véronique habile et prudent , les phénomènes dont nous nous occupons ici purent se développer sous toutes leurs formes, et être examinés attentivement; et les actes nous ont conservé dans un récit clair et authentique le résultat de ces observations. Le rapport du confesseur se trouve dans les actes du procès, fol. 237 à 245. Les symptômes d'un état extraordinaire devenant toujours plus nombreux chez elle, l'évêque de son diocèse, Eustochi, voulut se former une conviction certaine à leur égard. Il fit donc venir pour cela de Florence, en 171 i, le P. Crivelli, jésuite, qui avait alors une grande réputation comme directeur des âmes. Il le mit au courant de tout ce qui s'était passé ; puis, après

avoir éloigné le confesseur ordinaire du couvent j, il le nomma confesseur extraordinaire, et lui ordonna d'y rester deux mois pour éprouver Véronique. Le père obéit, et fit faire d'abord à la sainte une confession générale , comme c'est la coutume en ces circonstances. Ce qu'il apprit, soit par elle , soit par les autres sœui^, lui donna la pensée de la soumettre à une épreuve qui devait être décisive. Il la fit venir un matin au confessionnal , et lui commanda de se mettre aussitôt en prière, et de demander à Dieu qu'il lui révélât ce que lui, son confesseur, lui ordonnerait par un acte intérieur de sa volonté. Véronique y consentit, et se mit en prière. Pendant ce temps-là, Crivelli lui adressa au dedans de son âme, et sans que le moindre mouvement extérieur put trahir sa pensée, les cinq commandements suivants : 1» que sa plaie du côté , qui était alors fermée, s'ouvrît de nouveau, et saignât comme celles des mains et des pieds; 2° qu'elle restât ainsi ouverte aussi longtemps qu'il le voudi'ait; 3" qu'elle se refermât dès qu'il le désirerait, et cela en sa présence et en présence de tous ceux qu'il lui plairait d'admettre; 4° qu'elle souffrît devant lui dune manière visible, quand il le jugerait convenable, toutes les douleurs de la passion de Notre-Seigneur; 5» qu'après avoir souffert le crucifiement, étendue sur son lit, elle le souffrît encore debout et en plein air, sur son ordre , devant lui et devant tout autre qu'il s'adjoindrait. Après avoir formulé intérieurement ces ordres, il la laissa quelque temps encore en prière, et lui demanda ensuite si le Seigneur l'a^s'ait exaucée. Elle répondit franchement :(c.\on. — Remettez-vous à prier, ? luit dit son confesseur. Elle le fit, et, interrogée de nouveau, elle répéta au père mot pour mot les cinq commandements, tels

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qu'il les avait formulés dans sa pensée. Il fut étonné, et reconnut que son esprit éfait de Dieu. Il dissimula néanmoins son étonnement, et lui répondit : « Parler et agir sont deux choses bien dilTérentes; je me réserve donc d'éprouver plus tard si réellement vous pouvez faire ce que vous dites. » Elle lui dit qu'elle était prête à obéir et à faire, avec le secours de Dieu et de la sainte Vierge, tout ce qu'il lui commanderait; qu'elle comptait pour cela sur la vertu de la sainte obéissance, sur la volonté de Dieu et le secours de la sainte Vierge. Là-dessus il la congédia.

Au bout de quelques jours, il revint au couvent, et lui ordonna d'exécuter son premier commandement. C'était, on le sait, que la plaie de son côté s'ouvrît, et ceci devait arriver pendant qu'il dirait la messe à laquelle Véronique assisterait. Il oiîVit le saint sacrifice; et après avoir fait son action de grâces , il appela la sainte au confessionnal, et lui demanda si sa plaie s'était ouverte. Elle répondit avec modestie : « Oui. — Ce n'est pas assez, reprit -il; mettez un linge blanc sur la plaie , et donnez-le-moi ensuite. » Véronique obéit, et rendit le linge tout mouillé d'un sang frais et répandant une odeur agréable. Il passa au second commandement, et défendit que la plaie se fermât avant qu'il l'eût permis. Elle promit d'obéir, et l'afiaire en resta là pour ce jour.

Crivelli adressa à l'évêque un rapport sur ce qui s'était passé, et lui remit le linge sanglant et odorant de Véronique, ce qui étonna grandement le prélat. Une affaire qu'il avait avec le grand-duc de Toscane Côme III força le confesseur à partir pour Florence, où il resta vingt-deux jours. De retour au couvent , il demande à Véronique si la blés-

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sure est encore ouverte; sur sa réponse affirmative ^ il en informe l'évêque, afin qu'il puisse se convaincre du fait par ses propres yeux, et assister à l'exécution du troisième commandement. Le prélat se présente avec le confesseur à la grille du chœur; on amène Véronique; Crivelli lui présente des ciseaux , et lui ordonne, en vertu de la sainte obéissance, de couper sa robe au-dessus de la plaie du cœur. Elle obéit sans hésiter; et l'évêque, qui, pour mieux voir, avait allumé un cierge, reconnut, de même que son compagnon, que la blessure était ouverte et saignante. Crivelli, saisi à ce spectacle, dit : « Eh bien , j'ordonne qu'en ce moment la plaie se ferme. » Véronique resta quelques minutes recueillie dans la prière; et quand on lui demanda si elle avait obéi , elle répondit : « Oui. » Pour s'en assurer, on écarta la coupure de la robe , et les deux témoins se convainquirent à la lumière que la blessure était complètement recouverte par une peau semblable à celle des autres parties du corps , et qu'il n'en restait plus qu'une toute petite cicatrice. Frappés de stupeur, ils ne pouvaient se lasser d'admirer les œuvres de Dieu. Le P. Ubald An. Cappelleti avait, neuf ans auparavant, fait le même essai et obtenu le même résultat.

Il restait encore à exécuter le quatrième et le cinquième commandement. Un matin donc, vers le milieu de novembre, Véronique, de son propre mouvement, alla trouver Crivelli au confessionnal , et lui dit qu'elle avait appris que le 29 au soir, veille de la fête de saint André, vers trois heures de la nuit, commenceraient chez elle les souffrances de la passion, et qu'elle obéirait ainsi au quatrième précepte; que ces souffrances, y compris les sept douleurs de la sainte Vierge, dureraient vingt- quatre heures; que

cependant un ordre de sa part suffirait pour les faire cesser à quelque moment que ce fût. Crivelli répondit comme en doutant qu'il verrait ce qu'il aurait à faire d'après la volonté de Dieu. Puis il instruisit l'évêque de ce que Véronique venait de lui dire , et retourna à son collège. Mais le lendemain, vers onze heures du malin, on vint en toute hâte du couvent de Véronique annoncer au père qu elle mourait. Sachant déjà ce qui allait arriver, il ne se pressa pas, mais conféra sur ce sujet avec le recteur du collège, le P. Jules de Becchi. Il reçut un second message, et se rendit avec le père recteur à la cellule de Véronique, qu'il trouva tout habillée sur son lit, sous une couverture de laine grossière, épuisée et sans respiration. Il la fortifia en lui faisant réciter les actes des vertus théologales, et la confessa. Puis il s'entretint avec elle de son état intérieur, qui avait commencé vers trois heures du inatin. Elle avait déjà souffert l'agonie du jardin des Olives, la prise de Notre-Seigneur, sa présentation devant Hérode et Pilate, et elle en était rendue à cet acte de la passion. Crivelli vit, avec une lumière , profondément empreints sur ses deux mains, les signes des cordes qui avaient lié le Sauveur. Pénétré de ce sentiment de terreur que produit tout ce qui est surnaturel , il les fit remarquer à son compagnon et à quelques religieuses qui étaient venues; il demanda ensuite à Véronique ce qui allait suivre : c( La flagellation, » lui dit-elle. Il l'exhorta à prendre courage, lui redonna l'absolution et lui commanda, en vertu de l'obéissance, de se soumettre à ce nouveau supplice, à la condition, bien entendu, qu'il cesserait au premier ordre de sa part. La flagellation commence donc aussitôt ; et pour décrire ce qui se passa alors, nous ne pouvons mieux faire que de citer les paroles du

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confesseur lui-même. « Nous la vîmes^ dit-il, poussée dans « tous les sens sur son lit, de sorte que c'était un spectacle a admirable et horrible à la fois de voir les mouvements « violents de son corps . qui tantôt sautait en l'air, tantôt « était jeté la tète contre la muraille ; tout cela avec une « telle force que les planches de son lit s'élevaient et re- « tombaient tour à tour. Les murs de sa cellule étaient tel- « lement ébranlés qu'on eût dit un tremblement de terre. (( Les religieuses accoururent à ce bruit, craignant que le « toit de la maison ne s'abîmât sur elles; de sorte que je « dus leur commander de s'éloigner. Le père recteur, saisi « à la fois de compassion et d'épouvante, ne put supporter « plus longtemps ce spectacle, et retouj^na au collège sans M rien dire. Après l'avoir laissée environ une bonne heure « en cet état , si je m'en souviens bien, j'y mis un terme (t par ces paroles : Assez, finissez. C'était merveille de voir « comment cette femme, qui tout à l'heure encore était « ravie dans la contemplation du mystère qu'elle soulTrait, « et qui n'avait plus de force, revint complètement et tout (( à coup à elle-même. Elle était là, couchée dans un repos « parfait , ne reesentant plus rien, et délivrée de toutes ses « douleurs. »

Il était seize ou dix- sept heures du jour lorsque la flagellation fut terminée ; et comme Crivelli voulait encore dire sa messe , il lui ordonna , plein de confiance dans la vertu de l'obéissance, de se lever et d'aller aussitôt au chœur pour y entendre la messe à genoux. Elle fit tout cela avec promptitude et agilité. Lorsqu'il eut achevé sa messe, il lui commanda de se remettre au lit. Puis s'étant rendu dans sa cellule, accompagné de l'abbesse Marie Thomassini et de quelques autres religieuses, il lui permit de

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continuer les mystères de la passion depuis la flagellation, li vit bientôt les signes du couronnement d'épines, puis le portement de croix, la marche au Calvaire^ laquelle ne parut à l'extcrieur que par les grandes souffrances qu'elle éprouvait. « Puis vint le crucifiement, continue Grivelli. a Et je puis dire que si je l'avais vu sur une croix véri- « table, le spectacle n'aurait pu être plus saisissant. A (( peine lui eus-je permis de souffrir ce mystère qu'elle ou- « vrit et étendit les bras, de sorte que la tension des mus- (( clés était très-visible ;, et que les membres étaient tirés « jusqu'à leur dernière limite. Il en fut ainsi des pieds, « Puis sa tète se pencha; elle poussait des gémissements (( profonds^ et sa poitrine se soulevait et retombait avec « force. Ses angoisses ressemblaient tout à fait à celles de (( l'agonie. C'était bien l'agonie en effet; car une sueur (( froide coulait de son front^ ses larmes descendaient sur « ses joues ^ et l'on vit apparaître peu à peu tous les signes « qui annoncent une mort prochaine. Elle resta à peu « près une demi-heure en cet état. Elle était rendue à ce « point où il semblait qu'elle allait rendre le dernier sou- « pir. Plein de foi^ fortifié par ce que j'avais vu déjà, je c( lui ordonnai, au noqfi de la sainte obéissance, de mettre (( un terme à ces douleurs et à toutes les autres. Je fus « obéi. Elle revint à elle, et il ne lui resta plus rien qu'un (( grand épuisement. «

Grivelli la fortifia de nouveau par les remèdes spirituels. Elle récita l'office du jour avec la sœur Ceoli. Et comme elle se souvint qu'elle avait encore à offrir ses douleurs à la sainte Vierge, il lui permit de le faire, ajoutant qu'il voulait s'assurer lui-même parles mouvements de son cœur qu'elle le faisait réellement. « En effet, dit -il , les mou-

(( vemenls produits dans son cœur par la douleur étaient « tellement sensibles que j'entendais chaque battement « comme celui du balancier d'une horloge. Je lui permis « ensuite de finir^ et tout cessa. Vers minuit, je lui fis c( préparer quelque nourriture que je bénis, et elle en « mangea sans dégoût, ce qu'elle ne faisait pas ordinai- (( rement. » Crivelli s'en retourna à son collège dans l'admiration des merveilles qu'il avait vues. Il rendit compte de tout à l'évêque, et le pria de fixer un jour pour l'exécution du cinquième commandement. L'évoque fixa un jour du mois de décembre.

Lorsque l'époque fut arrivée, l'évêque et Crivelli se rendirent l'après-midi au couvent de Véronique. Ils firent fermer les portes du chœur et de l'église, et lorsqu'ils furent seuls avec la sainte , qui était derrière la grille de la communion , Crivelli lui ordonna , au nom de Dieu et de la sainte obéissance, de souffrir et de représenter à l'évêque et à lui le crucifiement, en se tenant debout sur ses pieds. Elle pria quelque temps en considérant le mystère qu'elle allait bientôt reproduire en sa personne. « Puis bondissant tout à coup , ce sont les paroles « du confesseur, elle se dressa sur ses pieds , les bras (( en croix et tendus avec violence , tandis que son c( corps était tiré avec force, comme s'il eût été réelle- « ment attaché à une croix. Elle était avec cela tellement « émue et secouée que les bancs du chœur treaiblaient ; « de sorte que les autres sœurs, quoique éloignées, enten- (( daient le bruit très-distinctement. Voyant qu'au milieu « de ces mouvements, pendant que les jointures de ses os K craquaient, et que des crampes terribles agitaient con- « vulsivement les muscles de ses bras, elle bondissait tou-

(( jours, je lui criai : Plus haut, plus haut encore. Son corps « se leva aussitôt en l'air, de sorte que les pieds ne tou- « chaient plus la terre; puis elle redescendit. Après être <( restée quelque temps ainsi crucifiée , elle se jeta tout à « coup de toute sa longueur sur le pavé du chœur, la face « contre terre, et resta quelque temps dans cette position. (( Puis, par un mouvement non moins subit, étendue « comme elle était par terre, elle se dressa sur ses pieds « comme si un autre l'eût enlevée, et resta ainsi crucifiée. « Je lui demandai plus tard pourquoi elle était tombée à « terre. Elle répondit que c'était pour représenter l'action « des Juifs , qui , après avoir cloué les mains et les pieds, « avaient retourné la croix dans un sens contraire pour « rabattre les clous. Lorsque cette scène eut duré une « demi-heure environ , nous crûmes qu'il était temps d'y « mettre fin . Je donnai donc à Véronique la permission né- « cessaire pour cela; et à l'instant même tout cessa. Elle « se tint un moment à genoux , humble et recueillie en « notre présence. L'évêque la congédia, et nous sortîmes « de l'église remplis d'étonnement et d'admiration des « choses merveilleuses que nous avions vues. »

Ce témoignage clair et précis d'un homme irréprochable, expérimenté, grave, habile et prudent, confirmé par un serment solennel, ne laisse de place pour aucun doute, pour aucune objection sérieuse. Et comme, d'un autre côté , ce que cet homme a vu de son temps en Italie a été vu en d'autres temps et ailleurs en Espagne, en France, en Allemagna, par des témoins tout aussi respectables, qui oserait attribuer ces phénomènes à l'imposture, et n'y voir qu'un jeu convenu entre celui chez qui ils se produisent et ceux qui en sont les témoins? Il faut donc se

résoudre à les accepter comme des faits psychiques et physiologiques incontestahles ; et toute la question se réduit à savoir dans quelle proportion il faut admettre une influence supérieure. Celle-ci peut^, comme on l'a vu en plusieurs cas, être exercée par l'intermédiaire des saints. Nous citerons à ce sujet l'exemple de Jeanne de Carniole, nommée quelquefois aussi Jeanne d'Onieto. Jeaune Devenue orpheline à l'âge de trois ans, une puissance de Carniole. supérieure sembla se charger d'elle dans son ahandon. Quelques pei^onnes lui demandant un jour quels étaient ses pai^ents et qui la faisait vivre, l'enfant les conduisit àl'éghse, devant l'autel de l'archange saint Michel, et leur dit : ft Voici papa et maman. » A Tàge de quatorze ans, elle entra dans le tiers ordi"e de Saint -Dominique , et y paiTint bientôt à un haut degré de sainteté. Elle eut à souffrir beaucoup d'injustices de la part des hommes; mais elle y répondait par un redoublement de charité; de sorte qu'on disait d'elle à Onieto : « Si vous voulez que Jeanne prie pour TOUS, faites-lui du mal; vous sentirez bientôt l'effet de sa prière. ■» Un jour de vendredi saint, comme elle méditait la passion du Sauveur, les sœurs qui étaient près d'elle la virent tout à coup tirée comme par des mains invisibles, et ses deux pieds comme cloués l'un au-dessus de l'autre. Son visage était bleu et tout défiguré . Tous ses os étaient disloqués, de sorte que les jointures en craquaient, et que toutes, saisies d'épouvante, crurent qu'elle allait mourir. Les jours de fêtes des martNTS , elle était souvent ravie en considérant dans ses méditations le genre de leur mort. Elle prenait la position où ils avaient soufferts eux-mêmes, et endurait dans son corps les mêmes supplices qu'ils avaient soufferts. Ainsi . à la fête de l'apôtre saint Pierre,

elle soiifTi'il comme lui le crucifiement. Les sœurs la trou- Yorcnt en extase ;, élevée en l'air, la tête en bas, les bras tendus, les pieds en haut et posés l'un sur l'autre. Elle était avec cela roidc et immobile , comme si elle eût été vraiment crucifiée la tête en bas, de même que le prince des apôtres. Le lendemain, où l'on célèbre la fête de saint Paul, on la trouva également en extase, à genoux, inclinée, tendant le cou comme si elle devait recevoir à chaque instant le coup mortel de la main du bourreau. Mais si elle prenait part ainsi aux souffrances du Sauveur et de ses élus, elle participait en revanche à leurs joies et à leurs triomphes. A la fête de Noël, l'enfant Jésus lui apparut et inonda son âme d'un torrent de délices. On la vit le jour de l'Ascension, soustraite aux lois de la pesanteur, élevée en l'air, radieuse d'une sainte allégresse, les mains jointes et levées vers le ciel, comme pour monter avec Notre -Seigneur au séjour de la gloire. Elle mourut en 1306. (Steill, 23 juillet.)

Aux faits qui nous sont attestés en ce genre par des hommes graves et dignes de foi, qu'il me soit permis d'ajouter ici ceux dont j'ai été témoin moi-même; non que j'aie la prétention de donner ici mon témoignage comme garantie du leur, mais parce qu'il me paraît peu convenable de parler de ce qui s'est passé autrefois en ce genre, sans rien dire des événements contemporains. On verra par là d'ailleurs que cet acte mystérieux de la passion du Sauveur est un fait historique et universel, qui se reproduit dans tous les temps, toujours le même, quoique prenant dans chaque individu d'autres formes et un autre caractère. Je veux parler ici de Marie de Moerl, de Caldern, dans la partie méridionale du Txrol. Je chercherai d'abord à mon-

trer comment l'état extraordinaire auquel Dieu l'a élevée s'est développé en elle; et je ferai connaître ensuite au lecteur comment je l'ai trouvée moi- même ^ et quelle impression elle a faite sur moi. Les renseignements que j'ai puisés sur sa vie m'ont été fournis par des personnes dignes de ioi, qui l'ont connue dès sa jeunesse. Je citerai entre autres le P. Capistran. son confesseur^ si consciencieux dans ses déclarations que si par hasard il lui échappe quelque inexactitude, si légère qu'elle soit, il s'empresse aussitôt de la rectifier; M. Éberle, curé de la principale église de Botzen , et autrefois curé de Marie de Moerl ; le docteur Marchesani, de Botzen aussi, qui l'a traitée pendant trèslongtemps comme médecin; M. de Giovanelli, de Botzen, qui l'a connue dès son enfance et qui est connu lui-même dans tout le Tyrol; M™^ de Jasser, la bienfaitrice de la famille, et dont le témoignage n'offre pas moins de garanties que celui des autres.

Marie Marie de Moerl naquit le 1 6 octobre 1812. Elle fut élevée

par sa mère, femme pieuse et intelligente à la fois, et plus tard elle l'aida avec zèle et habileté dans la conduite du ménage, que les circonstances lui avaient rendue difficile. Dès l'âge le plus tendre, elle avait manifesté d'excellentes qualités; elle était bonne envers ses camarades d'école, partageait volontiers avec elles ce qu'elle avait, et leur rendait tous les services qui étaient en son pouvoir. Sans avoir rien de remarquable, son esprit annonçait d'heureuses dispositions; son imagination ne faisait point présager une trop grande vivacité, et d'ailleurs eUe ne faisait rien qui pût l'augmenter ou l'entretenir. Dès lors comme plus tard, elle lisait peu, mais elle se distinguait par beaucoup d'intelligence et d'adresse, par une douce bienveillance, qu'elle

de Moer

manifestait surtout envers les pauvres, et par une grande ferveur dans Texercice de la prière, auquel elle se livrait souvent dans l'église des Franciscains, située près de la maison de son père. Elle eut de bonne heure à combattre contre les vices de sa constitution sanguine et contre les maux qu'elle produit. A peine âgée de cinq ans, elle éprouvait de fréquentes hémorragies d'estomac ou d'intestins. Depuis ce temps, elle fut souvent malade et très -mal. Un accident qu'elle éprouva vers sa neuvième ou dixième année détermina chez elle de fréquents crachements de sang, accompagnés d'une très-forte oppression de poitrine. Use déclara au côté gauche une douleur qui avait probablement sa source dans quelque engorgement de la rate, et qui ne l'a pas quittée jusqu'à ce jour. Le mal empira malgré les soins des docteurs les plus habiles. Plus d'une fois elle fut à l'extrémité et abandonnée du médecin. Elle guérit néanmoins, sans toutefois perdre le germe du mal, et garda toujours une santé chétivc. Elle n'en devint que plus sérieuse et plus pieuse encore, et plus assidue à ses exercices de dévotion.

Depuis l'âge de treize ans, elle eut pour confesseur le P. Capistran, un pieux et excellent prêtre, éprouvé par de longues souiî'rances, et qui fut en même temps le soutien de sa famille, le fidèle conseiller de sa mère et leur aide à tous dans les difficultés que doit rencontrer une famille nombreuse, dont les ressources ne suffisent point à son entretien. Marie se trouvant un peu rétablie vers cette époque, on l'envoya au delà de la montagne, à Eles, pour y apprendre l'itahen. Elle y resta les trois quarts de l'année, et . n'alla voir ses parents qu'une fois pendant ce temps. Lorsque après cette visite elle prit congé de sa mère, qu'elle II. 9

voyait pour la dernière foiS;, une douleur pénétrante traversa son àme, comme elle le raconta plus tard; il lui semblait qu'elle ne pouvait se séparer d'elle. Alors se révéla pour la première fois cette faculté de pressentir les événements, qui se manifesta d'une manière plus précise lorsque sa mère mourut en effet en î 827, et que Marie, malgré la distance qui la séparait d'elle, indiqua l'heure de sa mort. Ce fait néanmoins n'est pas parfaitement constaté.

Le père de Marie resta veuf avec neuf enfants, dont le plus jeune n'avait que dix jours. Comme il était incapable de conduu'e la maison, ce fardeau échut à Marie; elle le prit avec joie, le porta avec zèle et habileté. Mais elle devint plus sérieuse encore et plus intérieure, plus assidue à l'éghse et à ses exercices de piété; car elle avait beaucoup à souffrir, et le fardeau était lourd pour elle. La douleur de la mort de sa mère fut si profonde qu'on la vit encore la pleurer trois ans après qu'elle Veut perdue. Ses regrets s'a^ doucirent néanmoins, lorsque plus tard elle eut renoncé à tout ce qui est terrestre. Cependant les sollicitudes qui lui venaient du dehors augmentaient tous les jours. La nécessité et tous les chagrins qu'elle amène à sa suite pesaient chaque jour davantage sur elle. Ses forces ne purent résister plus longtemps. Elle fit à dix-huit ans une grande maladie; des crampes de toute sorte ébranlèrent son corps déjà affaibli ; des convulsions agitèrent ses membres et de fréquentes hémorragies se déclarèrent. Lorsqu'on fit venir le médecin, il > avait vingt-neuf jours quelle navait pris de nourriture ; elle n'avait vécu pendant tout ce temps que de quelques verres de limonade. Il lui administra les l'emèdes que Tart prescrit en ces occasions, et lui ordonna le régime qu'elle devait suivre. Elle se trouva proniptement

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soulagée. Les crampes cessèrent peu à peu, et sa constitution revint de l'ébranlement profond qui l'avait épuisée. Cependant la guérison parfaite n'arrivait pas; la douleur de côté continuait, et la maigreur augmentait tous les jours. In an au plus s'était écoulé ainsi. Marie demanda un jour à son médecin s'il croyait sa guérison possible. Celui-ci lui ayant répondu qu'il ne pouvait pas lui promettre une guérison parfaite, mais seulement un adoucissement de ses douleurs, elle répondit avec courage que, si elle ne pouvait être guérie, elle n'avait point besoin d'adoucissement, et qu'elle était disposée à accepter toutes les souffrances qu'il plairait à Dieu de lui envoyer. Celte résolution lui fut probablement inspirée par son entier abandon à la divine Providence, et aussi par le désir de rie pas nécessiter à son père de nouvelles dépenses pour Tachât des remèdes , et de ne pas augmenter par là sa détresse. Ce qu'elle demandait arriva, et depuis ce moment elle souftrit avec une héroïque résignation les grandes douleurs qui ne la quittèrent plus.

Voilà ce qu'on sait de sa vie extérieure ; sa vie intérieure est, comme on le pense bien, moins connue. Des épreuves spirituelles de plus d'un genre s'étaient jointes aux épreuves corporelles qu'elle avait eu à supporter. Et, comme il arrive ordinairement, les tentations la suivirent à mesure qu'elle avançait davantage dans les voies intérieures par où Dieu la conduisait. Xous parlerons ailleurs de ces tentations singulières et sensibles pour la plupart. Dans ces conjonctures, la fréquentation des sacrements était, comme auparavant, son seul remède. De 1830 à 1832, elle fit de cette manière des progrès rapides, mais réglés, dans la vie i'pirituelle, sans que toutefois on eût remarqué en elle au-

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cuîi pliL'iiuinene inaccoutumé. Mais depuis 1832, lorsqu'elle eut atteint sa vingtième auiiée^ son confesseur s'aperçut que quelquefois elle ne répondait pas aux questions qu'il lui faisait, et qu'elle paraissait hors d'elle-même. 11 questionna à ce sujet ceux qui l'assistaient; ceux-ci lui répondirent qu'elle était ainsi toutes les fois qu'elle recevait la sainte communion. Cette réponse le frappa. Jusque-là il avait pris, comme tous les autres^ ce qui se passait en elle pour les suites dune maladie ordinaire. Pour la première fois, il pen^a qu'il pouvait bien y avoir encore autre chose. 11 fut conlirmé dans cette pensée lorsque plus tard ces phénomènes augmentèrent en elle, et prirent un caractère plus décidé. Entin. un fait qui se passa dans le cours de cette même- année lui donna la clef de ces états extraordinaires.

La procession de la Fête-Dieu se fit à Caldern, comme partout, avec une grande pompe. On tira le canon, la musique parcourut les rues. Tout ce bruit, tout ce mouvement pa^sa souslesfenêtres de Marie. La musique bruyante avait toujours fait sur elle une fâcheuse impression; et le son même d'un violon ou d'un instinament à vent avait quelquefois déterminé chez elle les crampes les plus violentes. Son confesseur, occupé des préparatifs de la fête, Aoulait avoir toute la journée libre, et lui épargner à ellemême le dérangement et l'impression que pouvait lui causer tout ce tumulte. Et comme il savait déjà que toujours, après la communion, elle restait six à huit heures, ou même plus encore, en extase, il crut qu'il valait mieux lui donner la communion le matin, pour qu'elle pût ètretraii- (luille le reste du jour. 11 lui porta donc le saint sacreraenli à ti-ois heures du matin : elle tomba à l'instant même er

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extase. 11 la quitta^ fut occupé toute la journée; et comme ses occupations le retinrent encore le lendemain, il n'alla la voir que vers trois heures de l'après-midi , et la trouva agenouillée dans la même position où il l'avait laissée trente -six heures auparavant. Surpris, il interrogea les gens de la maison, qui lui répondirent qu'elle était restée tout ce temps en extase. En général on faisait peu d'attention à elle dans la maison ; on la laissait à ses extases et à ses prières, sans trop y prendre garde ; et lorsqu'elle avait besoin de quelque chose , il lui fallait appeler quelqu'un pour le lui demander. Son confesseur comprit dès lors jusqu'à quelle profondeur l'extase avait pénétré dans son être; comment elle était devenue chez elle en quelque sorte une seconde nature, et deviendrait son état habituel s'il ne lui mettait des bornes. En la rappelant à elle, il entreprit donc de régler cet état par la vertu de la sainte obéissance, dont elle avait fait le vœu en entrant dans le tiers ordre de Saint-François.

L'extase rendit son œil intérieur de plus en plus pénétrant, et l'on fit à ce sujet plusieurs expériences. Un jour qu'étant plus mal elle fut administrée, un grand nombre de personnes suivirent le prêtre et remplirent sa chambre. Sur une table près de son lit était une tasse d'argent, où l'on avait mis de l'eau bénite pour cette cérémonie. Marie y attachait un grand prix , soit parce que c'était un legs de sa mère, soit parce qu'elle lui rappelait quelque souvenir précieux; elle reçut la communion , et tomba comme de coutume en extase. Lorsqu'elle revint à elle, la foule s'était écoulée, mais la tasse manquait. Elle s'affligea beaucoup de cette perte, et exprima ses regrets à son confesseur, qui la consola du mieux qu'il put, et lui conseilla de priei-

Dieu pour qu'on lui remit l'objet enlevé. Elle le trouva bon, et sa demande ne fut pas sans succès. La première fois qu'elle revint de son extase elle dit d'un air joyeux : {( Je retrouverai bientôt ma tasse. » On lui demanda si elle connaissait celui qui l'avait prise : a Oui, dit-elle; mais j'ai prié Dieu de toucher son cot^ur, afin qu'il rende l'objet qui a disparu sans qu'il ait à rougir de sa faute. » En effet, huit jours après, on trouva la tasse dans la cuisine pai^mi les autres vases. Une autre fois, elle avertit ceux qui l'entouraient de faire attention au plancher de sa chambre, parce qu'un grand danger menaçait de ce côté. D'abord, on ne prit pas gai^de à ce qu'elle disait; mais comme elle répéta plusieurs fois son avertissement, et toujours avec de nouvelles instances, on fit visiter le plancher par des ouvriers, et il se trouva en effet qu'une poutre était entièrement pourrie , que le plancher menaçait d'une chute prochaine, et qu'il était même étonnant qu'il ne fût pas tombé déjà.

Les choses en étaient à ce point lorsque, dans la seconde moitié de 1833, il se passa un événement singulier pour elle. Le Tyrol avait appris bientôt son état extatique. Tout à coup et de tous les points à la fois , un mouvement général s'était emparé du peuple. On arrivait en foule pour voir de ses yeux un phénomène qu'on connaissait bien à la vérité par les légendes, mais qu'on n'espérait plus depuis longtemps voir en réalité. Les processions des paroisses se succédaient sans inteiTuption à Caldern , précédées de la bannière et de la croix, et le concours fut immense. Depuis la fin du mois de juillet jusqu'au l o septembre de cette année, plus de quarante mille personnes de toutes les conditions visitèrent l'extatique . dont tous les sens, ou-

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verts en apparence, étaient réellement fermés au monde extérieur^ et dont les prières et les méditations étaient tout intérieures. On voulait admirer ce spectacle et s'éditier à sa vue. Personne ne pouvait s'expliquer ce concours. Le clergé, qui craint plutôt, et en partie avec raison , les apparitions de ce genre, n'était pour rien dans cette afiluence. Il semblait plutôt que le môme esprit qui opérait dans l'extatique émût et poussât toutes ces masses, pour les rendre témoins des merveilles qu'il opérait. Aussi tout se passa dans le plus grand ordre, et on n'eut à déplorer aucun excès pendant les sept semaines que dura ce grand concours; et cependant il y eut des jours où l'étroite chambre de la patiente, qui pouvait contenir tout au plus quarante ou cinquante personnes, fut visitée par près de trois mille pèlerins.

L'autorité temporelle et l'autorité spirituelle désirèrent néanmoins mettre fin à ces pèlerinages. La police eut les inquiétudes qu'elle a ordinairement dans ces circonstances; et le peuple fut averti qu'à partir de cette époque on ne laisserait plus entrer personne. La nouvelle s'en répandit bientôt par tout le pays , et les pèlerinages cessèrent sans mécontentement ni murmures. Mais les curés eurent encore longtemps à se féliciter de l'impression que cette apparition avait laissée dans le peuple. A la fin de l'automne de cette année, le prince -évoque de Trente vint à Caldern, commença une information et entendit plusieurs témoins, après leur avoir fait prêter serment. On ne publia point le résultat de cette information ni les déclarations des témoins , parce que l'afTaire ne parut pas encore mûre pour un jugement définitif. Le prince-évêque voulait avant tout avoir un appui, pour pouvoir donner ensuite toutes les

296 DES STATIONS MYSTlQrKS.

explications nécessaires au gouvernement, qui soupçonnait dans tous ces phénomènes une superstition nuisible ou une fraude pieuse ;, ou au moins des illusions provenant d'une trop grande simplicilé. L'évoque déclara seulement que la maladie de Marie de Moerl ne présentait point à la vérité les caractères de la sainteté , mais qu'en même temps sa piété bien reconnue n'était point une maladie. Dès lors la police fut moins tracassière dans ses mesures.

Tout ce bruit s'était fait autour de l'extatique sans qu'elle s'en aperçût, excepté dans les derniers temps, et alors elle en fut toute surprise. Son intérieur s'était donc développé dans le calme^ et avait acquis une maturité toujours croissante. Les stigmates avaient paru sur son corps, et la chose s'était passée chez elle aussi simplement que chez les autres. Déjà, dans l'automne de 1833, son confesseur avait remarqué par hasard que cette partie des mains où les plaies parurent plus tard commençait à devenir plus profonde , comme si elle eût été sous la pression d'un corps en demi-relief. En même temps, ces parties devenaient douloureuses, et des crampes s'y manifestaient fréquemment. 11 conjectura dès lors que les stigmates ne tarderaient pas à paraître, et l'événeaient justifia ses conjectures. A la Chandeleur, le 4 février 1834 , il lui trouva à la main un linge avec lequel elle s'essuyait de temps en temps les mains , effrayée comme un enfant de ce qu'elle y voyait. Comme il aperçut du sang sur ce linge, il lui demanda ce que cela signitiait. Elle lui répondit qu'elle n'en savait rien elle-même, qu'elle avait dû se blesser jusqu'au sang. Mais c'étaient réellement les stigmates, qui restèrent désormais fixés sur les mains, qui bientôt se

montrèrent aussi sur les pieds , et auxquels se joignit en même temps la plaie du cœur. La manière dont le père Capistran agit avec elle est si simple et manifeste si peu de prétention au merveilleux qu'il ne lui demanda pas même ce qui s'était passé dans son intérieur et ce qui avait pu donner occasion à l'apparition de ces stigmates. Ils étaient à peu près ronds , s'étendant un peu en longueur; ils avaient trois à quatre lignes de diamètre, et étaient fixés aux deux mains et aux deux pieds. Le jeudi soir et Je vendredi, ces plaies laissaient très- souvent couler des gouttes d'un sang clair. Les autres jours, elles étaient recouvertes d'une croûte de sang desséché, sans qu'on pût remarquer ni inflammation, ni ulcération , ni aucun vestige de lymphe. Elle cacha la chose, comme elle cachait en général tout ce qui pouvait trahir son état intérieur. Mais en 1833, à l'occasion d'une procession solennelle, l'extase de jubilation se révéla chez elle. Un jour elle la surprit en présence de plusieurs témoins ; alors on la vit semblable à un ange glorieux, touchant à peine son lit de la pointe des pieds, éclatante comme une rose , les bras étendus en croix, plongée dans les joies de l'amour. Tous les assistants purent voir sur ses mains les stigmates, et la chose ne put rester secrète désormais.

Sa santé était restée chétive. Dans l'automne de 1834 elle tomba malade , et fut attaquée de convulsions trèsdouloureuses, qui durèrent plusieurs semaines. Cependant, depuis les fêtes de Noël, ou plutôt depuis le jour de l'Immaculée Conception , elle reprit sa fraîcheur et sa bonne mine, et se conserva dans cet état jusqu'à la fin de l'été de l'année suivante. C'est dans l'automne de cette même année que , faisant un voyage dans le midi du Tyrol , je la vis

plusieurs fois. Caldern^ le lieu de sa naissance, est situé dans une contrée ravissante. Sur la rive droite de l'Etsch, à partir de T embouchure de l'Eisac, s'élève une montagne d'une hauteur moyenne, d'une forme gracieuse, qui se prolonge dans un espace de deux à trois heues , et dont les racines se confondent avec celles d'une chaîne plus élevée qui sépare la vallée de l'Etsch du Nonsberg. Entre ces chaînes est un vallon situé à trois à quatre cents pieds au-dessus du niveau de l'Etsch, au miheu duquel est un petit lac clair et limpide, entouré de vignobles. C'est là, sur une pente légère, que s'élève Caldern avec ses maisons de pierre d'un style antique , environné de frais paysages, de villages, de châteaux, de calvaires, avec une vue magnifique et très - étendue sur les sommets neigeux des Alpes, d'un côté, et de l'autre, à travers les pointes nues ou boisées des montagnes, dans la vallée de l'Etsch jusqu'à Trente.

C'est dans une de ces maisons en pierre, comme on les bâtissait au xv^ et au xvi^ siècle , que demeure Marie de Moerl. Elle couche dans une chambre blanche et propre, sur un matelas assez dur, dans un lit dont le linge est toujours tenu très -propre. A côté du lit est un petit autel domestique. Derrière elle quelques images, pour lesquelles elle a une dévotion particulière, sont attachées aux piliers des fenêtres, qui, selon l'usage du pays, sont garnies de jalousies pour tempérer l'éclat trop vif de la lumière , et pour rafraîchir l'air si chaud dans ce climat. Marie de Moerl est d'une taille moyenne, d'une structure délicate, comme l'est généralement dans ce pays le peuple allemand, auquel se sont mêlées successivement tant de races différentes , mais dans lequel paraît prédominer le sang

franco -rliénais. Celui-ci aura été vraisemblablement apporté de ce pays par les colonies allemandes que les empereurs y envoyèrent des bords du Rhin , pour garder ce passage important^ d'où l'on entre dans la terre des Welches. Pour toute nourriture, elle prend de temps en temps , quand le besoin la sollicite ou que son confesseur l'ordonne, quelques grains de raisin, ou quelque autre fruit, ou un peu de pain. Par suite de cette exiguïté de nourriture, elle est devenue très-maigre; elle ne l'est pas cependant plus que ne le sont beaucoup d'autres qui mènent une vie ordinaire. Son visage avait même alors un certain embonpoint, qui varie néanmoins beaucoup selon l'état où elle se trouve.

La première fois que j'allai chez elle, je la trouvai dans la position où elle est la plus grande partie du jour, à genoux à l'extrémité de son lit et en extase. Ses mains croisées sur sa poitrine laissaient voir les stigmates ; son visage était tourné vers l'église, et regardait un peu en haut : ses yeux levés vers le ciel exprimaient une absorption profonde que rien du dehors ne pouvait déranger. On ne remarquait en elle aucun mouvement, excepté celui que produit la respiration ou la déglutition. Quelquefois on apercevait comme une légère oscillation : c'était un spectacle que je ne puis comparer qu'à celui qu'offriraient les anges, si nous les voyions prosternés en prière au pied du trône de Dieu. Il n'est pas étonnant qu'il produise une aussi forte impression sur tous ceux qui en sont témoins. Les cœurs les plus durs ne peuvent résister à cette vue. L'étonnement, la joie et la piété ont fait couler bien des larmes autour d'elle. Dans ses extases, d'après le rapport de ceux qui dirigent sa conscience et de son curé, elle est

occupée depuis quatre ans à contempler la vie et la passion du Christ, et à honorer le saint Sacrement. Ses prières sont re'glées d'après l'ordre de l'année ecclésiastique; elle en a écrit quelques-unes pour son confesseur, et elles sont, d'après le témoignage de celui -ci, pleines de chaleur, d'onction et d'édification. La faculté qu'elle a de voir les choses lointaines, soit dans l'espace, soit dans le temps, a pour objet unique ce qui tient à l'Église ou à la piété : et , bien différente des somnambules, elle ignore aussi complet tement que les autres hommes ce qui se passe en son propre corps. Les événements qu'elle a prédits n'avaient rien qui pût les faire pressentir au moment où elle les a prévus ; mais leur accomplissement a toujours uniquement dépendu de la volonté humaine . libre et inconstante dans ses actes , et de la Providence divine. Elle n'a jamais parlé qu'à son confesseur de ses visions et de leur liaison intime. Mais, comme le cercle de ses connaissances est trèsborné , elle a souvent bien de la peine à trouver un nom pour exprimer les choses qu'elle a vues. Cependant l'ensemble de l'image qui est dans son esprit se manifeste clairement dans le maintien et la pose de son corps, qui toujours prend une part plus ou moins grande à l'objet de ses visions. Ainsi , on la voit à Xoél bercer avec une grande joie l'enfant nouveau- né dans ses bras; le jour des Rois, elle l'adore à genoux derrière les Mages. Elle iissiste aux noces de Cana, à table, appuyée sur le côlé, circonstance qu'elle n'a pu apprendre par les moyens extérieurs , puisque les tableaux des églises ne rendent point cette ancienne manière de s'asseoir à table. Sa personne tout entière exprime aussi parfaitement dans les autres jours la forme de l'objet qu'elle médite.

Mais l'objet le plus fréquent de ses contemplations, cest la passion du Christ, et c'est elle aussi qui produit en elle l'impression la plus profonde , et qui s'exprime le plus vivement au dehors. C'est surtout dans la semaine sainte que cette impression pénètre plus avant dans son être , et que l'image qui la reproduit au dehors est plus complète. Cependant la contemplation de ce mystère revient tous les vendredis de l'année , et olfre ainsi une occasion fréquente d'en observer les merveilleux effets. Ici se montre encore le caractère qui la distingue dans la manière simple et naturelle dont s'accomplit la représentation de ce grand mystère; car on peut en suivre toutes les phases, depuis son origine jusqu'à son entier développement , et chaque scène de ce grand drame porte l'empreinte de sa personnalité. On voit que son esprit a depuis longtemps acquis la faculté non - seulement de considérer de loin ou d'effleurer par ses extrémités Fobjet de ses méditations, comme il arrive ordinairement dans la vie, mais encore de se poser tout près de lui , de pénétrer jusque dans sa substance , et de se mettre ainsi vis-à-vis de lui dans les rapports les plus intimes. Son esprit s'abandonne tellement à l'objet qui l'occupe que celui-ci lui devient en quelque sorte plus immédiatement uni qu'il ne l'est à soi-même, et qu'il change de rôle avec lui. Alors l'esprit fait de l'objet tout ce qu'il veut, et le forme à son image. A mesure que ce procédé d'assimilation se développe, nous voyons le reflet de l'action intérieure apparaître au dehors dans le corps; et la contemplation, prenant en celui-ci une forme extérieure, devient de nouveau un objet de contemplation pour l'observateur.

L'action commence déjà dans la matinée du vendredi ;

et, si l'on en suit le développement, on voit que, de même que plusieurs pensent en parlant , ou plutôt parlent en pensant, sans avoir la conscience des paroles qu'ils prononcent, ainsi notre extatique médite la passion en la reproduisant, ou plutôt la reproduit en la contemplant, sans avoir la conscience de son action. Aussi le mouvement en est-il d'abord doux et régulier; puis, à mesure qu'elle devient et plus douloureuse et plus saisissante, les traits de l'image qui la représente prennent une empreinte plus profonde et deviennent plus reconnaissables. Enfin, lorsque l'heure de la mort arrive, et que les douleurs ont pénétré jusqu'au fond le plus intime de Tàme , l'image de la mort ressort de tous les traits de cette femme. Elle est là, à genoux sur son lit , les mains croisées sur sa poitrine. Autour d'elle règne un profond silence, qu interrompt à peine le souffle des assistants. Vous diriez alors que le soleil de la vie descend pour elle vers son couchant, et qu'à mesure que sa lumière s'affaiblit, les ombres de la mort, sortant de leurs abîmes, montent peu à peu vers elle, cachent successivement tous ses membres sous leurs voiles ténébreux , et arrivent en foule autour de son àme , qui s'abîme dans son impuissance dès que la dernière lueur s'est éteinte. Elle était pâle pendant toute l'action; mais vers la fin vous la voyez pàhr encore davantage. Le frisson de la mort parcourt tous ses os, et la vie s'affaisse dans des ombres toujours plus épaisses. Les soupirs qui s'échappent avec peine de sa poitrine annoncent que l'oppression devient plus forte. De ses yeux immobiles coulent de grosses larmes qui descendent lentement sur ses joues; de légers mouvements entr' ouvrent toujours davantage la bouche: comme ceséclairs qui précèdent l'orage, ils forment

d'abord des cercles plus étroits , puis ils semblent creuser le visage dans toute sa largeur, et deviennent enfin si violents que de temps en temps ils ébranlent le corps tout entier. Les soupirs se sont changés en un gémissement qui navre le cœur; une rougeur sombre enveloppe les joues; la langue épaissie semble être collée contre le palais desséché. Les convulsions deviennent toujours plus violentes et plus profondes. Les mains, qui d'abord s'affaissaient peu à peu, glissent plus vite. Les ongles deviennent bleus, et les doigts s'entrelacent convulsivement les uns dans les autres. Le râle de la mort se fait entendre du fond du gosier. Le souffle, toujours plus pressé, se détache avec d'incroyables efforts de la poitrine , qui semble comme liée par des cercles de fer. Les traits se déforment et ne sont plus reconnaissablés. La bouche de cette image douloureuse est ouverte dans toute sa largeur; son nez se retire, ses yeu\ immobiles vont se briser dans leur orbite. Quelques soupirs peuvent encore, à de longs intervalles, se faire jour à travers les organes que la mort a roidis. Le dernier va s'échapper. Alors le visage se penche, et la tête , portant déjà tous les signes de la mort, s'affaisse dans un complet épuisement : c'est une autre figure que vous ne sauriez reconnaître. Tout reste dans cette position deux minutes à peu près. Puis la tête se relève, les mains remontent vers la poitrine , le visage reprend sa forme et son calme. Eile est à genoux, tranquille, les yeux levés au ciel, et occupée à présenter à Dieu l'hommage de sa reconnaissance. La même scène se renouvelle chaque semaine, toujours la même quant aux traits principaux , mais offrant chaque fois des tx^aits particuliers, qui sont comme l'expression de ses dispositions intérieures; c'est ce dont je me suis convaincu phisieurs

304 DES STATIO^S MYSTIQUES.

fuis par une observation attentive. Car il n'y a rien d'appris dans toute cette action ; elle coule sans art du fond de la nature de cette femme , comme la source coule du rocher. Aussi ne peut -on rien apercevoir de faux^ de forcé ou d'exagéré dans toute cette représentation ; et si elle mourait véritablement, elle ne mourrait pas autrement.

Quelque absorbée qu'elle soit dans ses contemplations, un seul mot de son confesseur ou de toute autre personne qui est dans un rapport spirituel avec elle suffit pour la rappeler aussitôt à elle-même, sans qu'on puisse remarquer aucune transition. Elle ne prend que le temps qui lui est nécessaii'e pour se reconnaître et pour ouvrir les yeux, et elle est à l'instant comme si elle n'eut jamais eu d'extase. Son expression est autre ; vous diriez un enfant naïf, qui a conserve sa simplicité et sa candeur. Aussi la première chose qu'elle fait à son réveil , quand elle aperçoit des témoins, c'est de cacher sous la couverture ses mains stigmatisées, comme un enfant qui s'est taché ses manchettes avec de l'encre, et qui cache ses mains en voyant arriver sa mère. Accoutumée déjà à ce concours d'étrangers, elle regarde autour d'elle avec une sorte de curiosité, donnant à chacun un salut amical. Elle n'est pas à son aise quand l'impression de ces scènes si saisissantes est encore trop visible dans ceux qui en ont été témoins, ou quand on s'approche d'elle avec une sorte de vénération et de solennité, et elle cherche par un enjouement sans prétention à effacer ces impressions si profondes. Comme elle ne parle point depuis longtemps, elle cherche à se faire comprendre par des signes ; et lorsque cela ne suffit pas , elle regarde son confesseur, comme pour lui dire de l'aider et déparier

DKS STATIONS MYSTIQLiES. 30.-)

pour elle; vous diriez un enfant qui ne peut encore prononcer aucune parole.

Ses yeux bruns expriment renjouement et la candeur de l'enfance; son regard est si clair qu'on peut par lui pénétrer jusqu'aux plus profonds abîmes de son âme ; et l'on est bientôt convaincu qu'il n'y a pas dans tout son être un seul coin obscur où pouvait se cacher la moindre fraude. On ne saurait découvrir en elle aucune trace d'exagération ou d'affectation, ni de fade sentimentalité, ni d'hypocrisie, ni d'orgueil. On n'aperçoit partout que l'expression d'une jeunesse dont la sérénité et la candeur se sont conservées dans la simplicité et l'innocence^, et qui s'abandonne même volontiers au badinage, parce que le tact sûr et délicat qu'elle possède sait écarter tout ce qui pourrait paraître inconvenant. Lorsqu'elle est au milieu de ses amies, elle peut, une fois revenue à elle-même, rester plus longtemps dans cet état ; mais on sent qu'il lui faut , pour cela, de grands efforts de volonté; car l'extase est devenue son état naturel, et l'état ordinaire des autres hommes est pour elle quelque chose d'artificiel et d'inaccoutumé. Au milieu d'un entretien, lorsqu'elle semble prendre à tout le plus vif intérêt, on voit tout à coup ses yeux s'appesantir, et dans une seconde, sans aucune transition, elle est prise par l'extase. Pendant que j'étais à Caldern, on l'avait priée de tenir sur les fonts un enfant nouveau -né. Elle l'avait pris dans ses bras avec la plus grande joie, et montrait le plus vif intérêt à toute la cérémonie ; mais pendant le temps que dura celle - ci elle tomba plusieurs fois en extase , et il fallut la rappeler à elle.

C'est un spectacle singulier que la vue de ces extases.

Couchée sur le dos, elle semble nager sur des flots de lumière;, et jette encore autour d'elle un regard joyeux; puis^ tout à coup, on la voit plonger peu à peu comme dans un abîme. Les flots jouent encore un instant autour d'elle, puis lui couvrent le visage de leurs eaux, et on la dirait enveloppée d'une lumière diaphane. Alors aussi l'enfant naïf a disparu. Souvent, lorsqu'elle est dans des dispositions favorables , on voit briller ses yeux bruns au milieu de ses traits glorifiés. Ouverts dans toute leur largeur, sans saisir aucun objet particulier, ils semblent lancer comme dans l'infini tous leurs rayons. Vous diriez alors une sibylle, mais digne, noble et saisissante. Lorsqu'elle se livre à ses méditations et à ses exercices de piété, il ne faut pas croire qu'elle néglige pour cela les soins de sa famille. De son lit, elle conduit toute sa maison, dont elle partageait autrefois le gouvernement avec une sœur que la mort lui a enlevée depuis. Comme l'intervention de quelques bonnes âmes lui a procuré depuis quelques années une pension, et qu'elle n'a besoin de rien pour elle-même, elle consacre cette pension à l'éducation de ses frères et sœurs, qu'elle a placés dans divers instituts, selon leurs dispositions. Tous les jours, vers deux heures après midi, elle s'occupe de ses affaires. Son confesseur la rappelle à elle-même; elle confère avec lui des difficultés qu'elle éprouve, et donne ses ordres, s'occupe de tout, pense à tout, prévient tous les besoins de ceux à qui elle s'intéresse; et le sens pratique qu'elle possède fait que tout autour d'elle est disposé dans le meilleur ordre.

L'auteur ajoute dans une note qu'il ne parlera point île

Dominique Lazzari , qui vivait alors à Capriaua, dans une Noie du

traducteur.

autre vallée des Alpes, parce qu'il ne Fa point vue^, et

qu'il n'a pu puiser dans des sources parfaitement authentiques les renseignements nécessaires. Nous suppléerons à son silence , et nous remplirons ainsi ses intentions en communiquant au lecteur un article très - intéressant de M. l'abbé de Cazalès, inséré dans V Université catholique, au mois de mai de l'an 1842. Dominique est morte depuis ce temps; mais Marie de Moerl vit encore; de sorte que tous peuvent aller contempler ce spectacle si extraordinaire et si édifiant à la fois. Un grand nombre de nos amis ont visité à diverses époques ces deux stigmatisées. Nous avons trouvé le plus parfait accord dans leurs témoignages; de sorte que les faits racontés ici sont tout aussi certains pour nous que si nous les avions vus nous- même. Parmi ceux qui en ont été témoins et qui nous ont raconté • les choses merveilleuses qu'ils avaient vues, nous citerons le docteur Jarke, un des plus grands criminalistes de l'Allemagne et qu'une mort prématurée a enlevé dernièrement ;i la science et à ses amis; le docteur Philips, aujourd'hui professeur de droit canon à l'université devienne, et dont le nom est devenu une gloire et pour la science et pour l'Église; Guido Gorres, mort il y a quelques années à la fleur de l'âge, et qui portait déjà noblement le nom que lui avait légué son père.

M. l'abbé de Cazalès, après avoir parlé, dans la première Domenica partie de cet article, de Marie de Moerl, qu'il avait visitée l^^^-'^^'^'lai -même, continue en ces teraies : « A la description de ce que j'ai vu j'ajouterai quelques détails sur Domenica Lazzari , puisés à différentes sources. Les plus importants sont extraits d'un journal de médecine de Milan , où le

docteur Léonard dei Cloche a décrit très au long les différents états dans lesquels il a vu cette fille extraordinaire (Ij. »

Marie -Dominique, dernière fille du meunier Lazzari, est née à Capriana le 16 mars 1815. Élevée suivant sa modeste condition, elle se fit remarquer de bonne heure par son intelligence et sa piété. Dans les intervalles de ses travaux, elle aimait à lire des livres de dévotion, notamment ceux de saint Alphonse de Liguori; ses prières et ses méditations étaient fréquentes; toutefois sa réserve et sa modestie ne laissaient voir en elle aucune marque de ferveur extraordinaire, ni rien qui l'élevàt au-dessus de ce que doit être une fille sage et pieuse. Sa santé fut bonne jusqu'à la mort de son père, qui eut lieu en 1 828 ; la douleur qu'elle ressentit de cette perle fut excessive, et amena une maladie assez longue, qui finit pourtant par céder soit aux remèdes, soit à la force médicatrice de la nature. Le 12 juin 1833, dit le docteur dei Cloche, pendant qu'elle était occupée aux travaux des champs, elle fut prise tout à coup d'un certain malaise qui la retint immobile à peu de distance de sa maison. Les personnes qui se trouvaient près de là par hasard la virent debout , comme absorbée dans la contemplation ou dans l'extase. Elle eut une attaque de nerfs d'environ une heure, pendant laquelle, ainsi qu'elle le dit plus tard elle-même, elle souffrait d'une soif ardente, d'une extrême difficulté de respirer, et voyait

(1) Annofazioni intorno , etc. Remarques sur la maladie de Marie- Dominique Lazzari , recueillies par le docteur Léonard dei Cloche , aujourd'hui premier médecin et directeur de l'hôpital civil et militaire de Trente. (Exlroit des Annales unherxelles de Milan ^ numéro

dp iiovonibrf 1837.)

niiS .STATIONS .MYSTIQUES. ^00

à unecerlaine distance un liomnie d'un aspect vénérable, qui lui ordonnait de s'arrêter, atin de lui faire connaître une chose de haute importance. Étant revenue à elle, la vision disparut, et on la ramena à grand'peine au domicile maternel. Le lendemain de ce jour commença une maladie caractérisée d'abord par une toux continuelle, des suflbcations et de cruelles douleurs dans le bas-ventre, puis plus tard par d'autres symptômes, de sorte qu'elle ne pouvait quitter le lit. Dans les premiers jours d'avril 1834, éprouvant une aversion invmcible pour tout aliment et toute boisson, elle commença à refuser le peu de nourriture qu'elle avait coutume de prendre : à la fin de ce mois, sur les instantes prières qu'on lui fit, elle prit pour la dernière fois un peu de pain trempe dans de l'eau. Le 30 avril, ses parents, eflrayés de l'opiniâtreté et de la violence de la maladie, allèrent chercher à Cavalèse le docteur dei Cloche, qui décrit avec détail l'état dans lequel il la trouva et les violentes convulsions dont elle fut assaillie en sa présence. Il lit plusieurs tentatives pour lui faire prendre quelques médicaments ; mais ces essais ayant constaté chez elle l'impossibilité d'avaler quoi que ce fût, il fut obligé de renoncer à tout traitement. Il revint la voir le 29 août 1834 : ses convulsions, au lieu d'être de- \enues périodiques, étaient continuelles et moins violentes. Sa sensibilité maladive était augmentée, et affectait à tel point tous les sens qu'elle ne pouvait supporter ni lumière, ni odeur, ni bruit, sans éclater en sanglots, en gémissements, en mouvements convulsifs. Elle ne pouvait articuler la moindre parole qu'avec peine et d'une voix enrouée. Si quelqu'un s'approchait de son lit sans précaution et par curiosité, ses tremblements augmentaient et ses

douleurs dévouaient plus vives. Elle n'avait pris aucune nourriture, et toutes ses sécrétions étaient suspendues.

La relation des Annales de médecine universelle ne nous fait pas connaître de quelle nature fut la transition de cette maladie à l'état où Domenica se trouve aujourd'hui. Ce fut seulement trois ans plus tard que le docteur dei Cloche, qui avait quitté Cavalèse pour aller demeurer à Trente^ ayant entendu parler des étranges phénomènes qui commençaient à rendre célèbre le nom de la paysanne de Capriana^, voulut voir par lui-même ce qui en était, et se transporta près d'elle le jeudi 4 mai 1837, à quatre heures du soir. c( Elle reposait dans le même lit, dit-il, était enveloppée dans les mêmes linges, et placée dans la même po* sition où je l'avais trouvée en août 1834. Elle avait les mains jointes ou plutôt entrelacées; elles étaient appuyées sur sa poitrine dans la position où on les met ordinairement pour prier Dieu. Sur son front, deux doigts au-dessous de la racine des cheveux, on voyait courir d'une tempe à l'autre une ligne droite, passant par des points assez rapprochés, sur lesquels brillait du sang frais. Ces points étaient au nombre d'à peu près dix ou douze. Le reste de la face, jusqu'à la lèvre supérieure, était couvert de sang noirâtre et desséché. A l'extérieur des mains et vers le centre, c'est-àdire entre le métacarpe du doigt du milieu et l'annulaire, s'élevait un point noir semblable à la tête d'un gros clou, dont le diamètre était de neuf lignes et la figure parfaitement ronde. Il était plus élevé au centre et aplati sur les bords; observé à la lumière, il avait l'apparence de sang caillé et desséché. Autour de ces points se trouvaient des altérations pareilles à de petites cicatrices linéaires, toutes aboutissant au centre ; elles étaient d'un brun pâle et d'en-

\iroii deux lignes de long. Une marque semblable à celle des mains existait au-dessus du pied droit et à peu près au milieu ; elle était entourée de plusieurs lignes en forme de rayons partant du centre. Je ne pus pas voir le dessus du pied gauche, parce qu'il était fortement comprimé, pour ne pas dire entièrement couvert par la plante du pied droit. Domenica parlait lentement; le son de sa voix était plaintif j ses paroles étaient vives et énergiques. Son esprit paraissait calme et tranquille; son corps, et principalement les extrémités inférieures, était agité par un tremblement convulsif incessant, comme une feuille par le souffle du vent.

« Quand je fus près de son lit, elle me témoigna par des paroles affectueuses et par son sourire que ma visite lui était agréable. Je lui dis combien son état m'inspirait de compassion; elle ne répondit pas, leva les yeux au ciel et inclina la tùte. Je lui fis différentes questions pour mieux connaître ses souffrances intérieures; elle y répondit de bonne grâce. Lui ayant demandé à voir la paume de ses mains et la plante de ses pieds, qui avaient pris une position presque horizontale à ses jambes, elle me répondit : ce Je ne puis pas me remuer. Il m'est impossible à présent de séparer ma main de l'autre, ni le pied droit du gauche. Le seul effort que je ferais pour vous satisfaire me causerait des douleurs horribles et d'affreuses convulsions. » Ma curiosité ne se contenta pas de celte excuse, je renouvelai mes instances, et m'efforçai de trouver de bonnes raisons pour la persuader. Elle garda le silence pendant quelques moments, et dit enfin : « Demain matin, j'essaierai de satisfaire votre désir, et j'espère y réussir. — A présent, dis-je à mon tour, si vous n'avez pas la force de séparer les

312 DES STATIONS MV^TlyLE^.

mains ou les pieds, essayez au moius de remuer vos doigts. » Elle répondit qu'elle ne pouvait remuer que l'index de la main droite. Je lui demandai ensuite si le lendemain, qui était un vendredi, le sang coulerait de son corps comme les vendredis passés. Elle répondit : « Jusqu'à présent mon martyre n'a jamais manqué. Ce jour-là mes plaies ont toujours saigné. Demain malin, quand j'aurai médité la sainte messe ^ venez me voir, vous serez convaincu de la vérité. Si vous veniez auparavant, vous me distrairiez de mes prières, et votre visite me serait pénible. » Je la priai de me permettre d'examiner son pouls; elle y consentit, a Mais, dit- elle, ne pressez pas trop fort mon bras , de peur qu'il ne me vienne de longues et violentes convulsions, comme il est arrivé récemment quand un médecin, incrédule à mes souffrances, voulut me tàter le pouls malgré moi. « Je fis comme elle désirait; mais je ne sentis aucune pulsation, parce que tout son corps était dans un tremblement continuel qui ne permettait pas de sentir le battement des artères. A mon plus léger attouchement, tout son corps tremblait davantage, et ses gémissements redoublaient.

« Je lui deaiandai pourquoi sa fenêtre était toujours ouverte. Elle répondit : « Depuis que je suis malade dans ce lit. je n'ai pu supporter qu'elle fût fermée ni le jour ni la nuit, même pendant les temps les plus froids de l'hiver. Quand quelqu'un a voulu la fermer, il a fallu promptement la rouvrir pour m' empêcher de mourir suffoquée, w Ce qu'elle me disait me fut attesté par des témoignages irréfragables. Il est notoire que sa fenêtre resta ouverte pendant l'hiver de 1836, quand le thermomètre de Réaumur était descendu à plus de treize degrés au-dessous de zéro.

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Elle assure (jue quand il y a de grands vents elle se trouve mieux et que ses douleurs sont soulagées. Pour y suppléer, elle prie les personnes qui la visitent^ ou celles de la maison^ de l'éventer fortement avec un grand éventail qui se trouve là pour cet usage. Pour véritier son assertion, je le pris moi-même, et pendant une demi- heure, je l'agitai de toutes mes forces, au point de faire voler ses cheveux sur son visage. Cela lui était agréable 3 la bouche entrouverte, elle recevait avec plaisir cette ventilation, qui, pour toute autre personne, eût été fort incommode. Elle m'assura qu'elle avait au côté une grande plaie qu'elle tenait soigneusement cachée, et le long de l'échiné beaucoup d'autres petites qui rendent aussi du sang tous les vendredis. Elle ajouta que depuis le 2 mai 1834 elle n'avait ni dormi, ni bu une goutte d'eau, ni avalé une miette de pain. Elle disait en outre qu'elle était martyrisée sans relâche par de cruelles douleurs dans toutes les parties de son corps , et particulièrement à l'endroit des plaies, douleurs qui, tous les vendredis, se joignaient à de fortes palpitations de cœur, et devenaient tellement intolérables que quelquefois la mort lui aurait paru préférable.

« Le lendemain, 5 mai, à sept heures du matin, j'allai revoir Domenica. A plus de cent pas de sa demeure, on entendait des cris perçants, venant de la fenêtre de sa chambre qui correspondait à la rue. En approchant, on distinguait ces mois : « Mon Dieu, secourez-moi ! » A peine eus-je mis le pied sur le seuil de sa chambre que le spectacle le plus douloureux et le plus déchirant s'offrit à moi. Les points saillants que j'avais vu au milieu des mains s'étaient changés en trous d'où coulait le sang. Il coulait aussi de la plaie qui paraissait au-dessus du pied droit, ainsi que de celle

qu'on ne voyait pas au-dessus du pied gauche. Autour de chacune de ses plaies était une auréole rougeàtre ; celles des trous du front étaient petites^ celles des pieds et des mains ressemblaient à celles du yaccin variolique le septième jour de son développement. Ces ouvertures étaient des plaies, ou, si on Taime mieux, des ulcères vifs et profonds, sans purulence ni rien qui tendît à la corruption. Le sang qui en sortait était vif, rutilant, tenace, et ressemblait au sang artériel. Il coulait très -lentement, mais pourtant visiblement. Les plaies du front avaient à peu près deux lignes de profondeur, une ligne de largeur, et leur forme était ronde. Celles des mains étaient profondes de trois lignes, et étaient creusées en forme de cône, leur diamètre était d'un demi-pouce, et celle qui existait audessus du pied droit était de même figure que celles des mains.

« Après avoir contemplé la malade quelque temps, je lui rappelai la promesse qu'elle m'avait faite de me laisser voir les paumes de ses mains. Aussitôt elle souleva en soupirant ses mains jointes, et les détacha avec effort pendant une seconde; je n'y vis qu'une plaie superficielle toute saignante. Elle ne put détacher la plante du pied droit du dessus du pied gauche. Comme je témoignais le désir de voir la plaie du côté, elle répondit : « Je ne puis la laisser voir. Quand le sang coule, la chemise y est collée, et ne pourrait en être détachée qu'au prix de douleurs insupportables; quand le sang commence à sécher, il s'amasse sur la plaie, et la cache entièrement aux yeux.)) Cette plaie n'a été vue que furtivement par sa mère et ses soeurs, lorsqu'elles assistaient la malade au plus fort de ses convulsions. Personne n'a vu celles qu'elle dit avoir le long du dos.

« A dix heures du matin, l'infortunée criait encore d'une voix retentissante : « 0 mon Dieu! secourez-moi. « Parintervalles, elle répondait laconiquement aux questions qui lui étaient adressées, puis revenait à sa douloureuse exclamation. A quatre heures après midi, quoique le sang eut cessé de couler, elle continuait à crier avec la même énergie. Interrogée à ce sujet, elle répondit : « J'éprouve des douleurs affreuses dans toutes les parties de mon corps, et en criant ainsi je trouve du soulagement à mon inexplicable martyre. » Puis, quelques moments après • «0 mon Dieu, mes douleurs me prennent à la poitrine; » et elle fît signe avec ses mains jointes que le mal était arrivé au cœur, a C'est, dit-elle, un signe avant-coureur de la plus cruelle souffrance. » En effet, au bout de dix minutes, elle lut eu proie aux convulsions les plus horribles et les plus étranges. Ces spasmes, d'une violence extrême et accompagnés des symptômes les plus graves, l'attaquaient sans relâche, sans ordre et sans mesure, passant alternativement d'une partie du corps à l'autre. Les assauts se succédaient avec des variations, des changements, des vicissitudes, des transformations impossibles à décrire, et elle en était tellement anéantie qu'on aurait pu la prendre dans ce moment pour la mort personnitiée. Elle paraissait éprouver en même temps les sensations les plus opposées et les plus contradictoires, mais toutes sans rapport ni avec ses douleurs habituelles, ni avec son jeûne constant, ni avec ses hémori\agies hebdomadaires, ni avec sa frêle constitution. Pour décrire cet accès avec toutes les formes sous lesquelles il se manifestait, il faudrait dire qu'on y voyait prévaloir tour à tour les convulsions toniques et chroni- ([ues, la danse de Saint-Guy, le tétanos partiel et général, lu

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suffocation convulsive;, le spasme cynique, le trisme , une sorte de carphologie et d'autres airections du même genre. Ce pai-oxysme spasmodique se présentait sous des formes si étranges et si bizarres qu'il rappelait à l'observateur ces paroles de Sydenham : Tam diversa swit symptomata atque ab invicem contraria specie variantia qaam nec Proteus lusit uiiquam, nec coloratus spectatur chamœleon . Je note en dernier lieu que^ dans ses convulsions, Domenica se donnait quelquefois avec ses mains jointes des coups si violents sur la poitrine que le bruit en était incroyable... Le grincement de ses dents était tel qu'on pouvait le comparer à celui d'un chien furieux et afTamé qui ronge des os, ou au mouvement d'une grosse lime promenée par un bras vigoureux sur une masse de fer.

« Je raconterai en finissant divers accidents de sa maladie, qui m'ont été racontés par des personnes dignes de foi... Le 12 mai 1836, elle eut une lipothymie qui dura jusqu'au 16 du même mois. Le seul signe qui la fit regarder comme vivante encore était un mouvement à peine sensible, persistant au bas-ventre. Les plus fortes convulsions qu'elle ait eues eurent lieu le 24 juin 1 836 ; elles continuèrent sans relâche jusqu'au soir du 2 juillet. Dans ses contorsions convulsives, elle frappait tellement sa poitrine avec ses mains entrelacées que les coups s'entendaient distinctement de la rue , quoique séparée de sa demeure par un espace d'environ quatre perches. On compta qu'elle s'était ainsi frappée quatre cent neuf fois dans uue heure. »

La description qu'on vient de lire donne autant de détails qu'on en peut désirer sur les phénomènes extérieurs qui caractérisent l'état de Domenica Lazzari. Sa vie iiité-

Heure est peu connue, de même que celle de Marie deMoerl, parce que leurs directeurs observent à cet égard la sage réserve prescrite par l'Église en semblable circonstance. Marie de Moerl est, à l'exception de courts intervalles, dans un état d'extase à peu près continuel. Domenica Lazzari a toujours l'usage de ses sens, sauf quelques périodes plus ou moins longues, où elle est comme morte et où la vie ne se trahit plus chez elle que par des signes presque imperceptibles. Ce sont donc deux états tout à fait différents. Domenica, qui est dans l'impossibilité de prendre aucune nourriture, peut cependant recevoir la communion; et on dit qu'elle avertit d'avance son confesseur du jour et de l'heure où on pourra lui apporter le pain eucharistique, que le plus ordinairement elle consomme sans difficulté. Cependant, le 2 août 1838, après avoir reçu la sainte hostie, elle fut empêchée de l'avaler par des spasmes qui survinrent tout à coup. Cela s'étant prolongé quelques heures, on essaya de la retirer, mais sans pouvoir y parvenir, parce qu'à chaque tentative Domenica était prise de convulsions d'une violence extraordinaire. L'hostie resta ainsi sur sa langue pendant près de deux mois sans pouvoir ni être consommée ni retirée; ce ne fut que le 24 septembre qu'elle put enfin l'avaler, après avoir été pendant ce long espace de temps comme un tabernacle vivant.

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