CHAPITRE XXÏ
L'extase considérée dans les régions moyennes du système motem-. De la marche extatique. Sainte Madeleine de Pazzi. Sainte Françoise Romaine. De la faculté de marcher sur les eaux. Saint Pierre d'Alcantara. Sainte Aime. Saint Bernard, etc. De l'empire sur les éléments. Comment les extatiques s"élèvent en l'air comme agités par un souffle. Marie d'Agréda. Agnès de Bohème. Saint Dominique. Saint Pierre d'Alcantara. Comment les extatiques s'élèvent en l'air, attirés par en haut. Saint Bernardin. Le hienheureux Gilles. Comment cet état se commuique d'une personne k l'autre. Saint Pierre d'Alcantara et la dame Dias. Comment ce phénomène est indépendant de l'état de la santé. Explication qu'en donne sainte Thérèse.
Aux stations mystiques dont nous avons parlé dans le chapitre précédent se rattache immédiatement la marche extatique, dans la suite des phénomènes de ce genre. Dans les stations, Thomme se meut vers un objet déterminé. La marche consiste dans une suite de mouvements donnés, et
' paraît intimement liée avec les mouvements internes et vi-
taux. Ici l'objet et la série dos mouvements sont indéterminés. Ils ont quelque chose de plus général , de plus libre, qui les place à un degré plus élevé dans la série des phénomènes de ce genre.
Sainte Ma- Sainte Madeleine de Pazzi , que nous avons déjà citée deleine pj^s haut à propos de l'extase paisible, nous fournit encore ici un exemple remarquable de l'extase mobile. Lorsque celle-ci s'emparait d'elle, elle n'était point obligée d'interrompre le travail qu'elle avait commencé. Si par exemple elle cousait, découpait des feuilles d'or, ou peignait de saintes images, elle continuait souvent des heures entières ces occupations dans l'extase. Quelquefois les sœurs du couvent lui bandaient les yeux ou fermaient les volets des fenêtres : mais rien de tout cela ne la dérangeait, et elle fai-
sait, sans avoir besoin de la lumière du soleil^ des ouvrages charmants ^ dont un grand nombre ont été conservés dans son monastère. En cet état, elle allait et venait, montait et descendait les escaliers avec une telle agilité qu'elle semblait plutôt voler que toucher de ses pieds la terre. Un jour, comme elle pétrissait la pâle pour la communauté, elle entendit, au milieu de son travail, sonner pour la communion. Elle tomba aussitôt en extase, et courut telle qu'elle était, les bras nus , la pâte aux mains, à l'endroit où les sœurs étaient assemblées, sans remarquer l'état où elle était. Une autre fois, le signal de la confession ayant été donné pendant qu'elle mangeait, elle alla se présenter au confessionnal son assiette à la main, et se confessa, au grand étonnement des religieuses, qui affirmèrent plus tard ce fait par serment.
Un jour elle eut une extase en allant au dortoir avec les novices ; au bout de quelques instants elle ôta ses souliers et ses bas, entra dans sa cellule, ôta tout ce qui s'y trouvait, jusqu'à un petit crucifix qui était sur un autel, vida son lit, se rendit au vestiaire des sœurs, prit l'habit le plus mauvais qu'elle put trouver pour s'en revêtir, puis enfin se mit à genoux et entonna le Te Deum, les yeux levés vers le ciel. Lorsqu'il fut terminé, elle se releva, porta chez la prieure, après les avoir empaquetés, les vêtements qu'elle avait ôtés, en lui disant qu'elle avait reçu l'ordre de porter désormais les habits qu'elle avait sur elle. Après cela elle alla au chœur, monta sur l'autel qui s'y trouvait, et prenant avec sa main la main d'une statue de la sainte Vierge, elle écrivit, disait -elle, dans les mains de la pauvreté de Marie le vœu in^évocable de chasteté , de pauvreté et d'obéissance. Ses supérieurs voulurent, pour l'éprouver, l'eiU'
pêcher d'accomplir les choses qu'elle avait vouées à Dieu en dehors de ce qui était prescrit par la règle. Elle se soumit sans hésiter à leur décision : mais elle sentit aussitôt une douleur aux pieds qui l'empêchait de se tenir droite. La prieure lui conseilla de se faire violence et de marcher. Elle l'essaya : mais son état empira tellement qu'elle ne pouvait plus marcher que sur les mains et les genoux, et que les sœurs étaient obligées de la porter sur leurs bras à la coDimunion. Ses supérieurs cependant persistèrent daus leur résolution; ils ne cédèrent que lorsqu'ils virent que les douleurs devenaient toujours plus violentes. Au moment même où elle ôta ses souliers et ses bas , elle sentit tomber les liens qui avaient retenu jusque-là ses pieds, et les douleurs disparurent; de sorte qu'elle put marcher désormais sans peine, et qu'elle alla se jeter au pied de l'image de la sainte Vierge^ pour lui rendre gi^àces.
Si en ce cas un obstacle extérieur avait lié ses mouvements, l'esprit de Dieu, lorsqu'elle pouvait s'abandonner à lui . la délivrait de telle sorte au contraire qu'elle n'avait plus à craindre aucun danger. A la fête de l'Invention de la sainte croix, le 3 mai 1j92, elle traversa le chœur, monta sans échelle et sans le secours de personne jusqu'à la corniche de l'égUse. haute de quinze coudées et large seulement de huit pouces , et se tenant sur elle sans avohpeur, elle détacha un crucifix, après en avoir ôté les clous, le pressa contre son cœur, descendit avec lui, le donna à baiser aux sœui^, et l'essuya de son voile comme s'il eût été couvert de sueur. C'était à donner le vertige à tous ceux qui la voyaient. Si Dieu lui faisait goûter, voir ou comprendi'e quelque chose de sa grandeur infinie , ne pouvant renfermer dans son cœur la joie ineftable qui le rem-
DF. LA MARCUl^ MVSTiyrK. 321
pii>sait, elle l'exprimait au dehors par des signes, des airs, des gestes singuliers; elle sautait et dansait avec une telle agilité qu'on l'eût prise pour un esprit apparaissant sous une forme visible. On la voyait alors tourner autour de la cellule où elle était , tantôt se prosterner à terre comme devant le trône de la Divinité, tantôt se tenir immobile et regarder d'un œil fixe le ciel, comme si elle eût voulu s'élever au-dessus de la terre. C'est surtout dans l'année 138o que cet état se montra plus persistant chez elle, car il dura huit jours depuis la Pentecôte; de sorte qu'elle ne revenait à elle que deux heures environ par jour, afm de remplir ses obligations. Pendant ces huit jours, elle reçut chaque matin le Saint-Esprit sous une forme différente, sous celle du feu, d'une colombe, d'un fleuve, d'une colonne, d'un nuage, de langues de feu ou d'un doux zéphyr. Elle était si joyeuse et si radieuse que c'était merveille de la voir. {Sa Vie, par Y. Puccini c. iv, ou par Vis. Vir. Cepari, C . VI . )
Sainte Françoise Romaine passait souvent de l'extase sainte Fran-
tranquille à l'extase mobile. Dans la première , qui la pre- ^°'^^
^ ^ ^ Romaine.
nait ordinairement au commencement de la messe , elle
ressemblait à une statue do marbre , et personne alors ne pouvait, même avec les plus grands efforts, séparer ses mains qu'elle tenait croisées sur sa poitrine. Mais cette roideur de son corps ne l'empêchait point d'aller avec les autres à la sainte table lorsqu'on donnait la communion , de recevoir celle-ci et de retourner ensuite à sa place. Quoiqu'étant hors d'elle-même en cet état , elle était toujours sous la puissance de son confesseur. Si elle était à genoux et qu'il lui commandât de se relever, elle le faisait aussitôt. S'il voulait qu'elle s'nssît ou qu'elle marchât,
elle obéissait avec la même promptitude. Elle répondait à toutes ses questions, mais elle restait immobile comme une pierre pour tous les autres; ils avaient beau l'appeler, la secouer, lui commander en vertu de l'obéissance, elle n'entendait et ne sentait rien. Elle fut un jour surprise par une extase mobile dans F église Sainte - Marie , au delà du Tibre. Son confesseur Mateotti lui ordonna d'aller adorer le Saint -Sacrement et de se tenir devant lui autant de temps que Notre - Seigneur le permettrait. Elle se leva aussitôt, joignit les mains, alla au lieu où était exposé le Saint- Sacrement, se mit à genoux à l'entrée de la chapelle, y resta jusqu'à la fm du sermon, puis se releva et revint au lieu où elle était auparavant. Toutes les fois qu'elle revenait de l'extase, elle restait pendant quelque temps privée de la vue, et ne la recouvrait que peu à peu. De la mar- Lorsque l'inspiration d'en haut , continuant son œuvre,
,^ rompt davantage encore les liens qui attachent le corps à sur leau. c ^ i r
la terre, celui-là n'a plus besoin de s'appuyer sur celle-ci pour se tenir en équihbre, et l'eau suffit pour le porter. La marche sur l'eau se rattache donc à la marche extatique , et n'en est que le développement. Il ne manque pas de faits de ce genre dans les vies des saints et des mystiques. Saint s. Pierre Pierre d'Alcantara, dans un de ses voyages, trouva la Guad'Alcantara. dja^a enflée par les pluies, sans pouvoir se procurer une barque pour passer. Il leva aussitôt les yeux vers le ciel , fit le signe de la croix avec un grand esprit de foi, et dit à son compagnon : a Mon fils, ayez confiance en Dieu; levez un peu votre vêtement, et suivez- moi. » Ils entrèrent résolument dans le fleuve, et passèrent sur l'autre rive, n'ayant de l'eau que jusqu'à la cheville du pied. Une autre fois , comme il passait par Alcantara pour aller à Pedroso , il
perdit de \ue ses compagnons de voyage;, et, plongé dans la lecture d'un livre pieux, il arriva sur le bord d'une grande rivière formée par deux autres, celle d'Alagon et de Mareta. Toujours occupé de l'objet qui captivait son attention, il n'aperçut point la violence avec laquelle les eaux enflées par la pluie coulaient devant lui , et continua sa route à travers la rivière comme s'il eût marché sur la terre ferme. En vain ceux qui attendaient la barque sur le rivage crièrent après lui pour l'avertir quand ils le virent approcher du fleuve, il n'entendit rien ; et lorsqu'il fut arrivé à l'autre rive, ceux qui y étaient et qui l'avaient vu traverser ainsi miraculeusement les flots se jetèrent à ses pieds, fondant en larmes, et l'honorèrent comme un saint. Revenant alors à lui, il fut étonné et confus. Puis^ ayant appris des autres ce qui s'était passé, il se retourna, vit la rivière et son compagnon sur l'autre bord. A cette vue^, il se prosterna aussitôt pour rendre grâces à Dieu.
Une autre fois encore, comme il allait delruxillo à la Viciosa, au lieu de faire un détour de six milles pour aller trouver le pontde Jaraiceo, il tra^ersa la rivière d'Almonte enflée par les pluies, et l'eau lui venait à peine aux genoux, comme il le raconta lui-même aux pères quand il fut arri^ é. Ils trouvèrent le lendemain les eaux de la rivière s'élevant encore à la hauteur d'une pique. Une autre fois, étant arrivé sur les bords du Tage, dans une nuit obscure , il aperçut à l'autre rive une lumière merveilleuse, et s'avança aussitôt vers elle. La clarté de cette lumière semblait l'éblouir; de sorte que, ses sens étant liés, il ne vit point le fleuve et n'entendit point le bruit des vagues, mais continua sa route comme s'il eut marché sur la terre. Arrivé à l'autre ]>ord, il aperçut la maison du batelier; et croyant
3*24 I>E LA MARCHt MVSTKJl t.
qu'il était encore de l'autre côté de la rivière, il frappa à la porte et le pria de lui faire passer l'eau, parce qu'il voulait aller à Algarabelles. Le batelier le prit pour un fou, et lui conseilla enfin d'attendre que le jour fût venu. Le saint étonné vit alors qu'il avait déjà passé la rivière. {Sa Yie, p. 7 9, lOo, 130, 131.)
La même chose est arrivée à d'autres saints encore. Ainsi S*« Aime, Ton raconte que sainte Aime passa la Seine à pied sec; l'archevêque Bogumill, la Warta; Marie d'Gignies, la Sambre ; sainte Jutte, la Nahe. Lorsque saint Macaire, s'en retournant à son couvent après avoir travaillé dans les champs, ne trouvait pas de barque pour traverser un ruisseau très- rapide qui se trouvait sur sa route, il le passait sans difficulté. On vit souvent Apollinaire, dix-sepUème abbé du Mont - Cassin après saint Benoît , marcher sur les eaux comme saint Pierre ; saint Mandhog marchait sur le lac de Dergdere ; Conrad, évèque de Constance, sur le lac de ce nom; sainte Brigitte de Kildar, sur la Sanne après Lavoir bénie auparavant; saint Dominique en fît autant, après avoir fait d'abord le signe de la croix. Une autre fois c'est une jeune fille qui, fuyant les poursuites d'un libertin, gagne le bord de la Seine, et traverse le fleuve , comme si l'extrémité où elle se trouvait lui eût donné des ailes. D'autres fois encore c'est un saint qui traverse une rivière au nom de Dieu, parce qu'un batelier refuse de le passer dans sa barque. Ailleurs c'est un jeune homme qui s'offl*e pour guide, et montre un pont que l'on ne peut plus trou- \er ensuite. On raconte qu'Antoine de Paule, ayant été envo\é dans sa jeunesse par sa mère vers saint Cajetan, à -Naples, rencontra dans son voyage un vénérable vieillard, en qui il reconnut plus tard le saint lui-même , et que.
m: i.A MAKciit: MVSTIOUE. 32;)
lorsqu'ils furent arrivés près crunc rivière où il n'y avait pas de bac , le vieillard lui recommanda de se tenir fortement à sa ceinture , et disparut ensuite après avoir passé heureusement le ruisseau. (Pope , sur les Miracles de saint Cajctan , n. 184.)
Quelquefois les saints sont transportés tout d'un coup d'une rive à l'autre sans qu'on sache comment cela leur est arrivé, comme il arriva à sainte Thérèse, allant avec quelques sœurs fonder le couvent de Talamina. (Histoire des Carmes déchaussés, par F. de Sainte-Marie, liv. III, c. xxxni.) Une autre fois les saints étendent leur manteau sur les eaux et s'en servent en guise de nacelle. Ainsi (it saint Bernardin de Sienne allant à Mantoue avec un autre frère, parce que le batelier avait refusé de le recevoir dans son bac avant qu'il eût payé le passage. (SaVie, c, xxxiv.) Raymond, de l'ordre des Frères Prêcheurs, saint Jean de Capistran, Hilaire le Cistercien firent de même. Matthieu de Bascio passa plusieurs fois de cette manière le Pô et l'Etsch. Une fois môme, une faction puissante l'ayant chassé de Venise, comme aucun gondolier ne voulait le recevoir dans sa barque par crainte de se compromettre , il passa la mer, et le peuple le reçut avec de joyeuses acclamations, criant : « Soyez le bienvenu, saint père. » {Annales des Capucins, par Boverius, année 1 oo2. ) Tous les faits que l'on raconte en ce genre ne sont pas , il est vrai , également incontestables, et la légende les a plus d'une fois altérés; mais il en reste encore assez de certains pour établir solidement l'existence de ce genre de phénomènes.
Il en est un autre qui est intimement lié avec lui, et que nous devons étudier aussi en ce lieu , à savoir l'empire sur les éléments. Nous voyons que dans tous les domaines II. 10
de la nature les choses inférieures obéissent à celles qni leur sont supérieures, et sont gouvernées par elles sans quelles puissent de leur coté faire autre chose que de réagir à leur égard; de sorte que plus les choses sont élevées, plus le cercle de leur puissance s'élargit. C'est ainsi que nous voyons Veau pénétrer la terre, dissoudre tout ce qu'elle renfeiine d'éléments solubles; de sorte qu'une bien petite partie seulement de la première enti'e comme cristallisation dans la composition de la seconde. L'air de son côté pénètre l'eau et la terre, tantôt dissolvant la première et la rendant invisible, tantôt au contraire la laissant retomber en pluie. Et lorsque l'élément terrestre Cbt disposé au phénomène de la combustion , c'est l'air encore qui donne ici le derniei'coup, et qui lui communique ainsi d'autres propriétés et d'autres formes. Le feu , à son tour, domine tous les autres éléments, qui lui sont subordonnés dans l'ordre de la nature. Rien de terrestre ne peut se soustraire à sa puissance, et ce qui résiste au feu artificiel des fours est bientôt réduit en gaz au foyer d'un miroir. L'eau s'évapore sous son action, et l'air lui-même ne peut y échapper; et ces trois éléments ensemble ne peuvent lui résister qu'en suppléant par le volume à la force qui leur manque.
Il en est ainsi dans le monde organique. Pendant que la plante vit, elle réagit puissamment contre les influences des éléments. C'est en vain qu'ils conspirent contre elle; elle brave lem'S efforts, et ils ne peuvent niila ronger, ni la dissoudre, ni la vaincre, ni se l'approprier tant que la vertu qui lui est propre est en rapport avec les forces qui l'attaquent. 11 n'en est pas autrement des animaux. Ils s'approprient le règne végétal sans que celui-ci puisse se les as-
DK LA MAHCHE MVSTlQLK. 327
similer ] et ce n'est que lorsqu'il y a dans les végétaux un élément qui n'est pas en rapport avec la force des organes qui essaient de se l'assimiler qu'ils se produisent comme un poison destructeur. La vie animale n'est pas moins puissante à l'égard des divers éléments de la nature. Elle soumet la terre, à moins qu'elle ne soit écrasée par sa masse. L'eau ne peut dissoudre l'être où bat le pouls de la vie. L'air, cet élément qui attire et dissout toutes choses , subit aussi la loi des êtres vivants. Entrant dans les poumons par la respiration , il sert à entretenir la vie et à réparer les organes. Le feu lui-même , lorsqu'il ose attaquer avec une certaine discrétion les êtres vivants, est repoussé par eux, et la vie animale , on le sait, peut dans certaines espèces supporter une température extrêmement élevée. C'est le feu organique, et dans celui-ci un feu plus intime encore, le feu psychique, qui résiste ici au feu matériel; de sorte que partout, on le voit, c'est l'élément invisible ou la force qui domine et gouverne la matière.
11 suit de là que lorsque l'énergie de cet élément invisible augmente dans l'homme par suite de quelque influence supérieure, cet empire apparaît aussitôt d'une manière plus frappante. A mesure que l'âme se dégage davantage de la matière oii elle est comme captive, elle se l'attache plus fortement et la gouverne avec plus d'autorité. EnUn, lorsqu'elle se tourne tout entière vers Dieu, et que l'Esprit d'en haut s'empare d'elle complètement, et la rend libre de la liberté de Dieu lui-même, les éléments ne peuvent plus rien contre le corps où elle habite, et elle les trouve dociles à toutes ses volontés. Nous en avons vu en sainte Catherine de Sienne un exemple qui s'est renouvelé bien des fois chez d'autres extatiques. Le
feu ; le plu:? \ iolent et le plui dévorant de tous les éléments. ne pouvait rien contre elle lorsqu'elle était en extase. Les tlamnies ont obéi som ent d'une autre manière encore à la ^ oix des saints ou au signe de la croix fait par eux. de même qu'un.e menace de leur part a suffi quelquefois pour calmer les tempêtes ou pour arrêter dans leur chute d'énormes masses qui allaient tomber. Ces faits se trouvent partout, et sont trop nombreux pour que nous nous croyions obligé de nous y arrêter ici.
Lorsque les flots de l'inspiration montent encore plus haut , l'air offre au corps un appui suffisant pour le soutenir, ou celui-ci , affranchi des lois de la pesanteur^ n'a besoin d'aucun appui matériel pour se tenir dans un juste équilibre. Les forces qui l'attirent en bas étant amoindries, et celles qui le sollicitent à s'élever étant devenues au contraire plus puissantes , les unes et les autres doivent chercher un nouvel équilibre autour du centre général de gravité. Les dernières remplacent en quelque sorte l'appui dont le corps a besoin pour se soutenir dans l'état ordinaire : et , dégagé pour ainsi dire de la matière^ il est soutenu en l'air par l'âme transformée, aussi haut qu'il plaît à celle-ci. Ce nouvel équilibre, propre à l'extase, se révèle au dehors par l'extrême mobilité des extatiques, qui flottent ainsi en l'air, et que le souffle suffit souvent pour mettre en mouvement.
Lorsque Antoine de Vilacra , homme vertueux , intelli-
Mane gent et expérimenté, alla visiter le couvent de Marie d'Ad Agréda. , , . . ' ,^ , • x •, i ^ ^
greda , pour faire une enquête a son sujet , il la trouva dans
l'extase, semblable à une morte, immobile, privée de l'usage
de ses sens, insensible par conséquent , et de plus planant
sur 1a terre: de sorte que son corps couvrait le sol, mais
DK l\ MARCHE .MYSTlyl.'K, '^V^
semblait en même temps n'avoir jamais obéi aux lois de la pesanteur. Il suffisait de soufder sur clic, même de loin, pour l'agiter comme une plume ou une feuille. Son visage paraissait alors beaucoup plus beau; sa couleur, ordinairement brune, devenait plus claire et plus blanche; sa pose et son maintien étaient avec cela si dignes et si pieux qu'elle ressemblait à un séraphin qui aurait pris un corps. La chose s'étant ébruitée, on accourut de toutes parts pour être témoin de cette merveille. Dans les commencements, les religieuses du monastère favorisèrent ce grand concours; mais les choses allèrent bientôt plus loin qu'elles ne voulaient : les curieux , dans leur empressement , brisaient des planches dans le chœur; et c'est ainsi que, contre la volonté de l'extatique, toute la ville de Burgos fut témoin de ce phénomène extraordinaire. {Sa Vie.) Il en fut ainsi de Dominique de .lésus-Marie, lorsqu'il fut ravi à Madrid en présence de Philippe II. Pendant qu'il planait audessus de terre , le roi le faisait mouvoir en soufflant sur lui. Nous pourrions citer encore beaucoup d'autres exemples de cette sorte. Lorsque l'homme est préparé d'ailleurs à ce genre de phénomène, il suffit bien souvent, pour qu'il se produise, que l'àme se concentre dans le recueillement, et tende vers Dieu avec plus d'énergie. Ainsi Marie d'Agréda s'élevait souvent au-dessus de terre dans la communion, ou même en lisant simplement quelque chose de la grandeur et de la bonté de Dieu, ou sur d'autres mystères. Le chant, la musique d'église suffisait également pour la mettre en cet état, qui durait alors d'ordinaire trois heures environ. Marguerite de Hongrie était aussi enlevée de terre après la communion. Sainte Agnès, Agnès née en 120o du roi Pnmisias de Hoheme, alliée par sa
mère avec sainte Elisabeth de Thuringe, 'fiancée à l'empereur Frédéric II ou à son fils, avait dans le couvent des Clarisses qu'elle avait fondé de fréquentes extases lorsqu'elle se livrait dans sa cellule à la méditation et à la prière. La vie ne se trahissait alors chez elle que par un léger battement du cœur. Un jour une sœur la trouva en cet état, élevée à trois ou quatre pouces au-dessus du sol. {Sa Vie, écrite par Gruger d'après des manuscrits bohèmes contemporains.)
Je connais^ dit Césaire d'Heisterbach , 1. IX, c. 30, un prêtre de notre ordre qui par une faveur de Dieu, toutes les fois qu'il dit la messe avec dévotion, est élevé d'un pied en l'air pendant tout le canon jusqu'à la communion. S'il dit la messe plus vite ou moins dévotement, ou s'il est dérangé par le bruit des assistants, cette faveur lui est ôtée. Cela n'est pas étonnant, ajoute le narrateur, car la dévotion ressemble au feu qui va toujours en haut. Saint Dominique, dans un de ses voyages, étant venu dans l'abbaye de Castres, l'abbé l'invita à manger avec la communauté. Le saint alla, selon sa coutume, prier dans l'église. Lorsqu'on voulut se mettre à table, on vit qu'il manquait. On le chercha donc partout sans le trouver. Un des moines qui le cherchaient entra par hasard dans l'église, et le trouva planant entre le ciel et la terre. Frappé de stupeur, il attendit avec admiration comment la chose se terminerait , et il vit au bout de quelque temps le saint revenir à lui et reprendre l'usage de ses sens. (Surius dans sa Vie, 1. I, c. 2.) La même chose arriva à saint Bernard prêchant ses religieux dans le chapitre; à sainte Lutgarde pendant que les rehgieuses chantaient au chœur le Yeni Creator; à saint François Xavier en disant la messe . ou en doimant à 2fenoux la
coiiimuniûii au peuple, comme il le faisait toutes les fois qu'il le pouvait faire; à saint Albert en récitant le psautier la nuit à genoux devant le crucifix; au pieux Conradin dans la prison oîi l'avaient enfermé les Bolonais, parce qu'il leur avait reproché Irop durement leur opiniâtreté; à saint Jean Marinon expliquant à des religieuses le mystère de l'Ascension. Quand il fut arrivé à ces paroles : (c Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous ainsi à regarder le ciel? » elles le virent s'élever lentement au-dessus de terre.
C'est aussi dans la prière et dans la méditation que ce même phénomène s'est produit chez saint Ignace de Loyola, sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse, la carmélite Catherine Texada, après que les mauvais esprits l'eurent tourmentée longtemps par des bruits de cors et de trompettes ; chez saint Etienne de Hongrie, Ange de Milan, Nicolas Fattor, Casper de Florence, chez Thérèse, reine deCastille, Marie Gomez, Camille de LeUis, Angèle de Brixen, Dominica de Paradis, Françoise Olympe, Ursule Benincasa, Catherine de Seins, à Valladolid, Matthieu de Bascio, Marie \illana, Agnès d'Assise, Jeanne d'Orvieto, Libérât de Civitella, Pierre de Garde et beaucoup d'autres. Les ménologes des Franciscains, des Carmes, des Dominicains, des Cisterciens, les annales des Frères Mineurs de A\'adding et celles des Capucins de Bover sont pleines de récits de ce genre. Ces faits se sont passés quelquefois devant le peuple tout entier, comme chez saint Ambroise de Sienne, saint Vincent Ferrier et saint Sauveur de Horta, qui fut élevé à deux coudées au-dessus de terre devant une nombreuse
multitude. (A. S., 18 mart.)
S. Pierre Saint Pierre d'Alcantara, étant en voyage à l'âge de dix- d'Alcantara.
332 DF. LA MARCHE MVSTIiJlE.
huit ans, se mit un jour à genoux au milieu de la grande route, après avoir déposé son bissac. afin de réciter son office, croyant être seul. Dans la ferveur de sa méditation il fut bientôt ravi et élevé en l'air. D'autres voyageurs, venant à passer par là, s'arrêtèrent frappé? d'étonnement en le voyant élevé ainsi de plusieurs pieds au-dessus de terre, et ils attendirent qu'il fût revenu de son extase pour recevoir sa bénédiction. Mais dès qu'il les aperçut, il remit bien vite son bissac sur son dos, et prit la fuite tout confus et s'en voulant à soi-même d'avoir été surpris en cet état. Le cilice seul qu'il portait put modérer son zèle et ralentir sa course. Quand il disait la messe, c'était merveille de le voii^ à l'autel, le visage enflammé, le corps immobile, et les yeux tellement attentifs qu'il semblait contempler le mystère adorable caché sous les saintes espèces. Lorsqu'il lisait l'Évangile, ces mots : Jér^us dit, Jésus parla, redoublaient la ferveur de son àme. C'était bien autre chose encore lorsqu'il arrivait au canon; son visage alors était tout en feu. Plus il approchait de la consécration, plus son cœur était ému ; de sorte qu'à la fin ses sens étaient complètement liés et qu'il était obligé d'interrompre le saint sacrifice. Après la consécration, il ne pouvait, malgré tous ses efforts, modérer la violence des sentiments dont son àme était remplie. Emporté par eux, il perdait complètement l'usage de ses sens, et on le voyait s'élever au-dessus de terre, souvent à une hauteur de plusieurs coudées. Un jour entre autres, les Bernardines d'Avila, l'ayant prié de venir leur dire la messe, il fut, pendant le saint sacrifice, élevé en l'air par suite de l'immersion de son àme en Dieu. 11 resta trois heures en cet état, puis revint à lui, et continua la messe a^ec la même fer-
DK LA MARCHF MYSTIQUE. 333
veur^ ail milieu des larmes des religieuses. Quand il eut fini, il dit à celles-ci avec une sorte de confusion de rendre grâces à Dieu de ce qu'il se montrait si bon envers une créature si indigne. Souvent au chœur il était tellement uni à Dieu que son corps s'élevait à quinze coudées en l'air jusqu'à la voûte. La vue du firmament ou même des herbes et des plantes le plongeait dans une méditation profonde. 11 arrivait quelquefois que, pendant qu'il priait la nuit dans l'hiver, la tête découverte, la pluie ou la rosée gelait sur sa tête sans qu'il s'en aperçût. Les frères le voyaient souvent alors élevé en l'air de douze coudées, et tout abîmé en Dieu. Un jour, dans une exhortation qu'il adressait à ses religieuses, ayant prononcé ces paroles : Dieu s'est incarné, il se recueillit dans la contemplation de ce mystère ; puis, au bout de quelque temps, il éleva la voix de nouveau avec une émotion indicible, et dit : Dieu s'est revêtu de notre chair. Comme il prononçait ce dernier mot, il poussa un cri qui retentit comme un coup de tonnerre; et, emporté par son émotion, il courut à sa cellule, où son àme, incapable de résister plus longtemps, tomba dans un ravissement qui dura trois heures. Ce même fait se répéta plusieurs fois, surtout quand il considérait les mystères de la foi.
Chez le comte Oropèze, il habitait un petit ermitage dans le jardin. Les domestiques savaient que, lorsqu'il tardait de venir à table, on le trouvait, en ouvrant la porte, planant en l'air, les bras étendus et les yeu\ fixés vers le ciel. La plupart du temps ils ne se sentaient pas le courage de le déranger, et il restait alors ordinairement tout le jour en cet état, et quelquefois même tout le jour et toute la nuit, jusqu'à l'heure où il devait dire la messe le lende-
main. Quelquefois il était enlevé au-dessus de terre au milieu d'un entretien pieux , comme par exemple lorsqu'il alla voir sainte Thérèse au couvent de l'Incarnation et que la sainte le vit pour la première fois en cet état. D'autres fois la même chose lui arrivait en présence de tout le peuple, comme à Arenas en disant la messe. Ces choses lui attirant la vénération des hommes, il pria Dieu instamment de tempérer l'excès des faveurs dont il le comblait et de cacher les signes de sa bonté intinie.
Il visitait souvent le chemin de la croix de Pedrosa, et il y avait de fréquentes extases. Les bergers, de même que ceux qui passaient par hasard, le voyaient alors de loin planant en l'air devant la croix, et l'on accourait de partout pour être témoin de ce spectacle extraordinaire. Quelquefois il entendait le bruit des hommes et des chevaux , et il s'enfuyait aussitôt, comme s'il eût volé dans les airs, jusqu'à ce qu'il fut arrivé aux fenêtres du premier étage du couvent, où il allait se cacher. Mais d'autres fois aussi l'extase était tellement profonde qu'il n'entendait rien autour de lui; et il était alors un objet d'admiration et d'étonnement pour tous ceux qui le voyaient. Quelques mois avant sa mort, comme il visitait les couvents de son ordre, il vint à Yicioso. Là les frères le virent souvent monter la montagne qui était proche plutôt porté par le secours de Dieu que par ses propres forces, déjà bien affaibhes, et s'y tenir élevé en l'air des heures entières dans un entretien familier avec le Seigneur. Lorsqu'il était revenu de son extase, ils l'entendaient inviter toutes les créatures à louer Dieu d'une voix si pénétrante et si forte, que du cloître , qui était situé au pied de la montagne , on entendait distinctement toutes les paroles. (Sa Vie.)
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Quelquefois les extatiques sont élevés au-dessus de terre par une force qui les attire en haut^ en opposition avec la loi de la pesanteur, qui attire le corps en bas. Il en était ainsi chez le P. Bernardin, de la compagnie de Jésus. Un Le P. Ber jour qu'il était plongé dans une méditation profonde, il vit un nuage très-clair, au milieu duquel était un homme plus grand que la taille ordinaire, qui lui dit en lui tendant amicalement la main : «Venez, mon ami, venez. » Le père étonné considérait ce spectacle en silence. Ayant voulu quitter la place où il était, il se sentit tout d'un coup enlevé de terre et du lieu où il était assis sans savoir comment cela lui était arrivé. A partir de ce moment, il fut encore plus fervent dans le service de Dieu qu'il n'avait été jusque-là.
Il est impossible quelquefois, malgré tous les efforts, de faire redescendre sur la terre ceux que l'esprit a ainsi élevés au-dessus d'elle. Le bienheureux Gilles avait de fré- LeB. Gilles. queutes extases. Un jour, comme il lisait dans le livre de l'Aréopagite le passage où il est question de l'extase des hommes dont l'amour de Dieu s"est emparé, il fut élevé au-dessus de la table. Ceux qui le trouvèrent en cet état voulurent le faire redescendre; mais tous leurs efforts furent inutiles. Une autrefois, l'extase l'ayant pris pendant qu'il était appuyé sur un bâton, et le frère Vincent lui ayant ôté celui-ci, il resta dans la même position. (A. S., 12 mai.) L'extase pendant laquelle se manifestent ces phénomènes paraît, au reste, se communiquer, par une sorte de sainte contagion, à ceux dont l'âme y est déjà disposée. Saint Pierre d'Alcantara ayant été ravi un jour de cette .sorte à Avila, pendant qu'il était à table, la dame Diaz, qui était venue sur les entrefaites, fut ravie également,
Bien plus, ceux qui sont devenus extatiques de celle manière paraissent se provoquer mutuellement. C'est ainsi que sainte Thérèse et saint Jean de la Croix s'entretenaut un jour ensemble sur les mystères de la sainte Trinité, ils furent enlevés tous les 'deux au-dessus de terre dans un ravissement.
Cette forme particulière de l'extase ne dépend pas plus que les autres des dispositions du corps ni de l'état de la santé ; elle se produit même quelquefois à l'approche de la mort. La sœur Bella fut, au rapport de saint Pierre Damien, élevée en présence de tous les assistants au-dessus de son lit de mort;, et resta ainsi jusqu'à ce qu'elle eût achevé sa prière. Cet état dure quelquefois très-longtemps, comme chez Louis de Mantoue, vers 1501, lequel restait souvent élevé au-dessus de terre pendant trois jours, privé de l'usage de tous ses sens et immobile. Lorsque cette extase dure aussi longtemps, et que le corps en cet état est penché en avant, l'extatique peut parcouru* ainsi un espace considérable. On raconte qu'un religieux dominicain, nommé Christian, qui vivait vers 1239, lorsque dans ses voyages il voulait se livrer à ses méditations, laissait ses compagnons aller devant lui , et qu'alors il s'élevait en l'air, et se rendait ainsi au lieu où il voulait aller. fSteill, 2 octobre.)
Ce que sainte Thérèse nous a laissé dans ses écrits sur ce genre de phénomènes nous dispense de chercher à en expliquer ici l'origine et le cours, d'autant plus que ce qu'elle nous dit à ce sujet, elle la tiré de ses propres expériences. ix De même que les nuages, écrit-elle, attirent les vapeui's « de la terre, ainsi Dieu élève l'âme jusqu'à lui dans le tt ciel, pour lui manifester ses trésors. L'àme est dans l'ex-
« taso. cûijime si elle n'animait plus le corps ; car l'expé- (( rience prouve que la chaleur naturelle se perd en cet «"état, non cependant sans un sentiment de douceur et de w plaisir. Il n'y a point moyen de résister à l'extase; et i. rame bien souvent est enlevée de terre par Dieu comme u par un aigle ^ sans savoir où il l'emporte, sans aucune « préparation ni coopération de sa part; elle est alors saic( sie d'une sorte de terreur, mêlée cependant d'une w grande suavité. Il faut du courage en ces circonstances u pour s'abandonner à la conduite de l'esprit qui vous a erdcve, et dont l'action se joue de vos résistances.
K J'ai essayé souvent de résister à l'extase, craignant « quelque illusion, ou à cause des hommes avec qui je me « trouvais dans le moment. J'y ai réussi quelquefois, mais (( je me sentais après épuisée comme si j'avais lutté contre c( un géant. D'autres fois cependant mes efforts étaient u inutiles. Ordinairement ma tète était, de même que K mon âme, attirée par en haut, et quelquefois, rarement u néanmoins, tout mon corps était enlevé de terre. Plu- « sieurs fois, lorsque l'extase me prenait en présence « d'autres personnes, je me jetais à terre pour qu'elles ne u s'en aperçussent pas. Mais comme cette manière de tomi( ber à terre attirait leur attention, je priai Dieu de rendre i« désormais cette faveur moins visible pour les autres, ce u que j'obtins en effet. Lorsque j'essayais de résister, il « me semblait qu'une force extraordinaire était sous mes w pieds et me soulevait. J'étais elTrayée d'abord lorsque je a me sentais ainsi élevée; car quoiqu'il soit doux d'être « ravi de cette sorte, cependant je ne perdais pas l'usage « de mes sens, et je me sentais enlevée au-dessus de terre. « Mais à la frayeur succédait bientôt une vénération pro-
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(c fonde devant la Majesté divine^ qui m'enlevait ainsi, et « un tendre amour pour un Dieu qui m'aimait tant lui- « même. 11 me semblait souvent que mon corps était afu franchi des lois de la pesanteur. Quelquefois aussi cet « état se bornait à ce que je ne sentais plus mes pieds po- (' ser sur la terre.
« Le corps reste dans l'état où l'a trouvé Textase, assis (i quand il était assis, les mains ouvertes ou fermées « comme elles étaient auparavant. Le souffle est tellement (i arrêté que l'extatique, malgré tous ses efforts, ne peut « parler. Quelquefois, lorsque l'immersion est très-pro- « fonde, on ne dislingue plus si l'on respire encore. Ce- « pendant, à mesure qu'elle diminue et que l'extatique u revient à soi-même, il commence aussi à respirer de nou- « veau. Ordinairement, et dans les degrés inférieurs de a l'extase, les sens restent ouverts, mais ils sont plus in- II térieurs et plus concentrés; de sorte que le corps ayant (( perdu toute son activité, les perceptions restent, et l'extau tique entend les sons comme dans le lointain. Plusieurs « fois cependant mes sens ont été tout à fait fermés; mais c( cela m'est arrivé rarement, jamais pour longtemps, et « seulement dans le plus haut degré de l'extase, lorsque ({ l'àme intimement unie à Dieu et entièrement transformée u en lui, est concentrée en elle-même avec toutes ses puisci sances. En ce cas, l'extatique, au sortir de ces ravis- « sements, reste pendant deux ou trois jours égaré ou « absorbé, comme s'il n'était pas encore revenu parfaite- « ment à lui-même. » [Sa Vie, c. xx; leChàfeau de l'àme, M. VI, c. IV.)
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