CHAPITRE XXIII
Explication des pliénoiuènes dont il a été parlé dans le chapitre précédent.
Les faits que nous avons recueillis dans le chapitre précédent suffisent pour nous faire saisir l'ensemble de ces phénomènes. Ils ont pour siège la région moyenne de l'homme ou les organes du mouvement. Dans l'état ordinaire, ces organes sont destinés à la marche; mais lorsque l'àme prédomine dans l'homme sur le corps, et qu'en celui-ci l'élément de l'air prend par suite le dessus sur les autres, l'oiseau se développe en lui pour ainsi dire , l'emporte sur la brute, et, se dégageant de son enveloppe, il s'envole joyeusement vers la lumière supérieure qui l'attire. Trois choses concourent au mouvement : les nerfs, les muscles et les os. Les nerfs forment comme l'élément interne du mouvement; les muscles fournissent l'élément extérieur, et les os sont comme le levier qui sert d'appui aux uns et aux autres. Or toute force contenue dans un organe matériel est soumise jusqu'à un certain point à celui-ci et assujettie à sa loi. Ainsi, par exemple, les forces vitales inférieures , étant comme incorporées dans l'organisme, sont assujetties comme lui à la terre et aux lois qui la gouvernent; et ce n'est que dans leur racine la plus intime qu'elles peuvent jusqu'à un certaint point s'affranchir de cette servitude. Il en est ainsi des forces qui résident dans la fibre musculaire , et constituent son irritabilité. Ces forces sont, parmi celles de la région moyenne de l'homme, les plus matérielles, et par conséquent celles qui sont plus en rapport avec la terre. Aussi, c'est dans la
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terre qu'elles ont leur centre de gravité; elles tendent vers elle par un continuel effort.
Si aucune autre force ne faisait équilibre à celle-ci, l'homme ne pourrait ni se tenir droit ni se mouvoir horizontalement, ni s'élever; mais il resterait étendu sur la terre, appuyé sur elle de tout son poids, en contact avec elle partons les points de son corps. 11 lui faut donc, pour réagir contre cette force déprimante, une autre force qui, l'arrachant pour ainsi dire à la terre, le redresse vers le ciel , et maintienne en lui cette posture que Dieu lui a donnée et par laquelle il se distingue des animaux, dont les regards comme l'instinct sont toujours en bas. Cette force gît dans les nerfs. Les forces dont le système nerveux est la source ne tendent pas, comme celles du système musculaire, à fixer l'homme et à enchaîner son activité dans l'inaction, mais elles tendent au contraire à le dégager de la terre. Si les dernières ont , pour ainsi dire , des racines qui le fixent au sol et le rendent immobile, les premières ont des ailes qui le soulèvent sans cesse vers les régions supérieures. Celles-ci ont bien un centre qui les unit et en forme un tout; mais ce n'est pas un centre de gravité , comme pour les forces musculaires, c'est, au contraire, comme un centre d'oscillation. Ce centre est placé dans le cou , là où se forme, chez les oiseaux, le prolongement de la moelle épinière, et il fait équilibre au centre de gravité situé dans les régions inférieures. Ces deux centres sont donc toujours en lutte l'un contre l'autre; c'est de l'un que part le souffle qui enfle la voile, tandis que l'autre fournit le lest qui permet au navire de glisser sur les flots.
Ce rapport réciproque entre ces deux forces se produit
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d'une manière sensible dans les deux étals qui se partagent la vie de l'homme, à savoir le sommeil et la veille. Dans le sommeil, où toutes les forces semblent s'être repliées et concentrées dans la chair, le centre inférieur de gravité prédomine, et le centre d'oscillation semble au contraire arrêté et comme brisé, de même que le soleil semble disparaître dès que la lune se lève sur l'horizon. L'homme s'affaisse alors et penche vers la terre. Incapable de se porter, il s'étend et prend la position que prendrait tout corps souple et inanimé à la fois. Mais dans l'état de veille, au contraire, le centre d'oscillation reparaît de nouveau ; les forces musculaires elles-mêmes se dégagent de leurs liens; le centre de gravité s'efface, et l'homme en se relevant reprend la pose qui convient à sa nature , et recommence à se mouvoir sur la surface de la terre, selon les besoins de la vie commune. Or il peut arriver que cet équilibre entre les deux forces, dont les unes nous dépriment et les autres nous élèvent , soit détruit ou du moins affaibli. 11 peut se faire que le centre d'oscillation s'élève , que les forces dont il règle le mouvementaugmentent, que leur élasticité triomphe de l'inertie du centre de gravité et des forces qu'il gouverne. Cet état peut être l'effet d'une disposition native dans l'homme ou de quelque maladie particulière. Alors, de même que le corps dans l'état ordinaire , tenant à la terre sans y être enchaîné toutefois, se meut sur sa surface , ainsi l'organisme, détaché de la terre, s'élève au-dessus d'elle, et plane ou vole au lieu de marcher. Ce phénomène, entant qu'il est l'effet de quelque disposition naturelle ou maladive, est très- rare, tandis que dans l'ordre surnaturel il se produit infailliblement dès qu'il trouve dans l'homme les conditions né-
cessaires. Ces conditions sont une âme bien préparée par la vie ascétique et un don spécial du Saint-Esprit. Celui-ci s'empare de cette double force qui préside au mouvement; il rend l'une plus mobile et l'autre plus puissante à donner l'impulsion ; de sorte que le corps , obéissant à cette double force qui l'attire en haut, se dégage de la terre et s'élance vers le ciel.
Ce phénomène a donc, comme beaucoup d'autres, sa racine dans la nature, et c'est par la sainteté intérieure de celui chez qui il apparait qu'il se trouve élevé à l'état surnaturel. La nature produit quelque chose de semblable dans les oiseaux, ces habitants de l'air, qui ont la nature de l'air, qui en portent l'empreinte et dont la vie consiste en grande partie à s'assimiler cet élément. Les oiseaux cherchent à s'élever toujours et à. s'étendre au large dans toutes les directions; de sorte que, semblables aux vents, ils parcourent en peu de temps de vastes espaces. Lorsque l'homme prend cette direction par suite de quelque disposition naturelle, les éléments grossiers et terrestres de sa vie, ceux qui en forment le lest, sont dominés par les éléments opposés, de sorte que la vie a quelque chose de plus fin et de plus délicat. Ces hommes sont comme les oiseaux du ciel : ils sont familiarisés avec l'élément qui prédomine en ceux-ci, et dont ils portent l'empreinte. Aussi trouvonsnous dans le somnambulisme* des phénomènes qui ressemblent à ceux que nous avons constatés dans le chapitre précédent, quoiqu'ils n'atteignent jamais le même degré. L'œuvre de la nature devient surnaturelle lorsque Dieu intervient à la place de la première, lorsque le cœur de l'homme n'attire pas seulement, comme celui de l'oiseau, l'air qui nous entoure, mais qu'il nspire largement le
souffle de la Divinité ;, et le laisse pénétrer ainsi jusque dans la moelle de ses os. Ce n'est plus des régions inférieures de la vie , mais bien du fond le plus intime de Fàme que vient ce dégagement surnaturel des forces qui président aux mouvements dans l'organisme. Ce n'est pas, comme l'aigle, pour contempler le soleil que ces hommes s'élèvent au-dessus de la terre ; mais ils sont attirés par une lumière supérieure qu'ils ont entrevue dans leurs visions. Ce n'est pas, comme l'alouette, pour aller chercher une nourriture plus abondante qu'ils s'en vont dans des climats plus chauds; mais ce qu'ils poursuivent, ce sont des objets saints consacrés par les bénédictions de l'Église et qui ont acquis ainsi à leur égard une sorte d'attrait magnétique. Ce n'est pas le souvenir et l'accoutumance qui les font obéir, comme le faucon, à la voix de leur maître ; mais c'est le lien surnaturel de la soumission , qui réunit en une seule société l'Église visible et invisible; c'est ce lien qui enchaîne, pour ainsi dire, leur volonté à celle de leurs supérieurs , et les fait rentrer au gré de ceux-ci dans la vie ordinaire , comme nous l'avons vu par l'exemple de Joseph de Copcrtino. Celui-ci, en effet, quoiqu'il n'entendît point dans ses extases la voix de ses supérieurs, sentait néanmoins que Dieu l'entendait à sa place en quelque sorte, et le réveillait pour le rendre participant des fruits de l'obéissance. Ce ne sont donc point les influences physiques qui produisent, maintiennent ou font cesser cet état, mais ce sont des influences surnaturelles et mystiques; et dès que ces dernières se révèlent, cet état devient par là même, et dans le même rapport, surnaturel aussi.
Le système moteur a, pour ainsi dire, trois leviers, correspondant aux ti'ois rapports qui déterminent tous ces mou-
vements. Ces trois rapports vont du dedans au dehors, de haut en bas et de droite à gauche. Dans l'extase, l'Esprit s'empare des organes du mouvement dans toutes leurs directions , en faisant prédominer toutefois celles qui tendent à élever l'homme ou à le concentrer. Il l'attire par en haut , et le fait planer ainsi au-dessus de la terre : il Fattire aussi en avant, en présentant à ses regards quelque objet sacré, tel que l'autel où habite Fauteur de notre salut, le crucifix, qui nous rappelle sa passion, une image de saint ou d'autres choses de ce genre. Il le tourne et le pousse vers ces objets dans toutes les positions, à genoux, debout ou couché , tandis qu'il le détourne avec la même force de tout ce qui est profane. Mais il l'attire aussi de côté : ce sont les bras qui servent alors d'ailes à Fextatique. S'il veut s'arrêter devant quelque objet pieux qui tlxe son attention et touche son cœur, il les étend en forme de croix. S'il veut, au contraire, prendreson vol vers quelque chose qui l'attire, leurs oscillations Faident à atteindre son but. Lorsque saint Joseph de Copertino, sur l'ordre d'Innocent X, fut transporté d'Assise au couvent de Petra-Rubea , Hyacinthe, archevêque d'Avignon, le rencontra à Citla di Castello. Là, s'étant renfermé avec lui dans sa chambre, il fut témoin d'une de ces extases qui étaient si fréquentes chez lui. Ils s'entretenaient de choses spirituelles : le saint parlait de l'ingratitude des hommes, et s'étonnait qu'on pût regarder un crucifix sans rougir en se rappelant ce qu'a fait pour nous le Crucifié et ce que nous faisons contre lui. Il se mit alors à compter les unes après les autres toutes les souffrances de la passion du Sauveur, son agonie, sa flagellation, sa couronne d'épines, ses clous, etc.
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a Sa bouche, dit l'archevêque dans son rapport, parais- « sait sentir l'impression du fiel et du vinaigre qu'on « présenta à Notre-Seigneur. Il tomba en même temps, du « coftVe où il était assis, sur ses genoux, qui frappèrent « avec une telle violence la terre que je crus qu'il s'était « blessé. Il était là à genoux devant moi, les yeux ouverts, « la prunelle cachée sous la paupière supérieure , les a bras étendus en croix, tel qu'on a coutume de représen- (( ter saint François quand il reçut les stigmates. Après <( l'avoir considéré quelque temps, j'essayai de remuer ses a bras, et ne pus le faire qu'avec peine. Le bras mis en « mouvement allait comme le pendule, et je pouvais faci- « lement produire en lui des oscillations semblables à celles « des libellules qui voltigent dans les airs, tant il était « sorti de ses rapports naturels. Après un quart d'heure « il revint à lui , se remit sur son coffre , et me dit en s'ex- (( cusant : Pardonnez- moi, le sommeil m'a surpris. » On voit dans ce cas que l'archevêque n'avait fait que rendre sensibles au dehors les oscillations qui déjà s'accomplissaient au dedans, et qui se manifestèrent sous la forme des mouvements du pendule. Lorsqu'à ces courants se joignent ceux qui traversent les extrémités postérieures, c'est alors que le phénomène du vol s'accomplit; et celui-ci est quelc^uefois si rapide et si violent que l'air parcouru avec la vitesse de l'éclair se rejoint avec force , d'où il résulte un bruit qui retentit au loin et un ébranlement plus ou moins considérable.
Mais parmi les trois systèmes qui concourent au mouvement, deux seulement sont atteints quelquefois par l'Esprit (Ven haut; et c'est alors qu'ont lieu ces mouvements extraordinaires dont nous avons parlé dans le chapitre précé-
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dent et en particulier à propos de saint Pierre d'Alcantara. Quand il parlait des choses divines, il tombait ordinairement en extase j et s'élevait d'une palme au-dessus de terre. Mais il arrivait quelquefois aussi que son corps prenait tout d'un coup la forme d'un cercle, et s'élançait d'un bond du lieu où il était jusqu'à l'église. Une fois même il passa ainsi par cinq portes très -basses et très- étroites sans se heurter, et l'Esprit qui l'avait emporté le posa sur les genoux devant l'autel, où il resta pendant longtemps en extase. Tous les frères accoururent, et, après avoir attendu longtemps, ils essayèrent de le réveiller. Ils n'y purent réussir, et furent obligés d'attendre que l'extase cessât d'elle-même.
Ce fait s'exphque par ce que nous venons de dire. L'homme se tient droit lorsque les courants qui vont de haut en bas et de bas en haut sont en équilibre autour de la colonne vertébrale. Celle-ci , posant sur la terre , devient l'axe vertical de tous les autres mouvements, de ceux qui vont en arrière, en avant, ou de côté. Mais lorsque , l'homme étant attiré par un objet supérieur, cet équilibre est détruit, il peut alors arriver dans certaines circonstances que la tendance qui porte le corps en haut prédomine sur celle qui l'incline en bas, et que les extrémités inférieures, obéissant à celle-là, se replient vers la tête, et donnent ainsi au corps la forme d'une sphère. La colonne vertébrale n'étant plus l'axe du mouvement, le corps qui se meut décrit une courbe cycloïdale , et se porte ainsi vers l'objet sacré qui attire l'àme.
Mais il peut arriver aussi que l'axe garde son ancienne direction, et que les courants qui vont en avant ou de côté , placés perpendiculairement sur cet axe , forment une ligne
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circulaire; et c'est alors que l'on voit se produire ce mouvement singulier qui imite la forme d'un tourbillon, et que nous avons observé dans Christine l'Admirable. Ce mouvement peut être le résultat de quelque influence naturelle, et, dans ce cas, il correspond à la rotation de la terre. C'est le mouvement de la vie circulaire qui passe dans la région des mouvements volontaires, et les soumet h la nécessité dont elle porte elle-même l'empreinte. Mais ce mouvement peut aussi venir d'en haut par l'invasion subite de l'Esprit, et, dans ce cas, il correspond au mouvement de l'esprit lorsqu'il a la conscience de soi-même; car ce mouvement est dans l'ordre intellectuel ce qu'est dans le monde physique le mouvement circulaire. C'est l'âme alors qui emporte le corps vers l'objet de ses affections, et qui lui communique en quelque sorte son agilité. Si les extrémités inférieures sont entraînées elles-mêmes dans ce mouvement, nous voyons se produire dans l'extatique ces tournoiements et cette danse que nous avons observés dans saint Joseph de Copertino. Ces mouvements, au reste, sont si fréquents que pour les exprimer on a choisi un mot particulier, celui de jubilation. Ici la région tout entière qui préside au mouvement, avec tous ses systèmes, est envahie par l'Esprit d'en haut : aussi la jubilation marque-t-elle comme le point culminant de l'extase; et elle est accompagnée ordinairement de tous les phénomènes qui se produisent dans les autres régions, tels que l'illumination, les formations plastiques, etc.
37 6 l/EXTA?r DANS LF SYSTÈME MOTEUR SUPÉRIEUR.