CHAPITRE II
De l'extase considérée dans ses phénomènes généraux. Origine et progrès de l'état extatique. Béatrix de Nazareth. Christine de Stunibèle. Catherine de Sienne. Thomas de Villeneuve. Joseph de Coperlino. Madeleine de Pazzi. Dominique de Jésus-Marie.
Il y a pour l'homme deux états principaux. Dans l'un , il domine les impressions qui lui viennent de tout ce qui n'est pas lui, et garde vis-à-vis d'elles la conscience qu'il a de soi-même. Dans l'autre, au contraire, ces impressions sont plus fortes que lui, et l'entraînent; de sorte que, perdu et comme absorbé dans l'objet qui s'empare de lui, il n'a plus ni le sentiment, ni la possession de soi-même, mais se trouve lié et dans son intelligence et dans sa volonté. On dit dans le premier cas qu'il se possède, et dans le second qu'il est hors de hii ou en extase. Or la nature humaine est placée entre la nature extérieure, qui est audessous d'eUe, et les êtres qui lui sont supérieurs; de sorte qu'elle peut s'échapper à elle-même en deux manières : soit en se perdant dans la première, soit en se laissant absorber par les derniers. Dans le premier état, son activité est élevée et augmentée en apparence : mais au fond elle est plutôt liée et enchaînée , au contraire. La conscience que l'homme a de soi-même est perdue et comme abîmée dans une conscience inférieure, et sa liberté est eidacée dans les lois de la nécessité qui gouverne la nature; de sorte que, tout en paraissant hors de soi, il est réellement lombc au-dessous de soi-même. Dans l'autre cas, au contraire, il parait lié et réduit à un état passif; mais dans la réalité il est introduit par une puissance supérieure dans le cercle d'une conscience plus élevée , en regard de la-
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quelle la conscience réfléchie qu'il a de soi - môme n'apparait plus que comme un sentiment irréfléchi et domine par sa propre objectivité. 11 en est ainsi dans le domaine de la volonté. Celle-ci est élevée dans les régions d'une liberté supérieure^ à l'égard de laquelle la liberté ordinaire n'est plus qu'une sorte de contrainte que la volonté exerce sur elle - môme. L'homme qui sort de soi de cette manière est réellement élevé au-dessus de soi. Or les dons du Saint- Esprit , qui, quand ils sont distribués avec mesure , inspirent et élèvent l'homme peu à peu , lorsqu'ils affluent dans l'àme dans toute leur plénitude doivent produire en elle une extase du second genre ; et c'est dans cette extase que les symptômes de l'état mystique commencent à se révéler d'une manière plus déterminée. C'est cette extase aussi que nous allons étudier maintenant, en h considérant d'abord dans sa généralité, et en cherchant à nous en former une idée d'après Texpérience et les récits de témoins oculaires dignes de foi.
Les premiers symptômes de l'extase nous apparaissent sous leur vrai jour dans Béatrix de Nazareth. Ida de Ni- Béatrix velle lui avait prédit que le Seigneur la visiterait de ses deNazareth. premiers dons à Noël. La fête s'était passée néanmoins sans que rien d'extraordinaire lui fût arrivé. Et comme Béatrix l'atti'ibuait à ses péchés, Ida la renvoya à l'octave. Pendant l'octave, en effet, un soir que l'on chantait Compiles au chœur, et que l'on était rendu à cette antienne du jour : Proptemimiam charitatem siiam qua dilexitnos Deiis , Filiwn suum misit in similitudinem carms peccati , ut omnes salvaret, comme elle méditait ces paroles, et ces autres d'un répons de Pâques : Et David mm cantorihus cytharam percutiebat in domo Domim, elle fut ravie pour la première
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lois, et vit Aes yeux de le^prit la sainte Trinité dans sa gloire, David elles chantres de la céleste Jérusalem chanter sur la cithare les louanges de la majesté divine , et toutes les puissances du ciel, plongées dans la contemplation autour de son trône, exprimer leur amour dans une jubilalion meneilleuse. Pendant qu'elle s'efforçait de mêler sa voix à celle des chœurs célestes, les Comphes finirent, et les autres sœui's quittèrent le chœur. Pour elle . plongée dans la méditation et penchée sur sa stalle comme une personne endormie, elle ne von ait rien de ce qui se passait autom' d'elle. Sa voisine, croyant quelle dormait, la secoua par sa robe; et comme elle ne se réveillait pas, elle la secoua plus fort. Béatrix, revenue àelle-mème et se retrouvant dans la médiocrité de la vie vulgaire, se mit à sangloter et à pleurer; de sorte que son visage était tout baigné de ses pleurs. La sœur, effrayée, la pressa sur son cœur, et, essuyant se^ larmes, essaya de la calmer; puis, après Ta- \oir un peu consolée, elle la conduisit au lit. Béatrix, une l'ois qu'elle fut seule , se mit à réfléchir sur ce qui lui était arrivé, et sentit son àme inondée d'une joie ineflable. Elle avait eu tout le jour un peu de fièvre, et a\ ait éprouvé un poids et une pression dans tous ses membres : mais ces pleurs qu'elle avait répandus avaient fait disparaître jusqu'aux dernières traces de ce malaise; de sorte qu'Ida étant venue la visiter avec d'autres sœurs, elle manifesta dans un éclat de rire la joie qui remplissait son àme. Il lui semblait que son cœur allait se briser si Ida approchait d'elle davantage. EUe demanda à Dieu intérieurement que la lampe du dortoir s'éteignit, afin que personne ne fut témoin de son allégresse. La laujpe s'éteignit en effet, et le rlorloir devint obscur. Cependant, comme elle craignait en-
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core dètrc entendue , elle pria Dieu d'éloigner les sœur.s. Celles-ci, eu efîet, poussées par la même pensée, se retirèrent toutes dans leui' cellule sans la déranger. Dès qu'elle fut seule, elle put s'abandonner sans contrainte à la joie que produisait en elle la grâce qu'elle avait reçue ; et, niaigré elle, elle se mit à pousser de grands éclats de rire, de sorte qu'elle pria Dieu plusieurs fois d'empêcher que le bruit fut entendu de personne, il lui sembla aussi pendanl la nuit qu'elle volait en Tair; et sa béatitude dura ainsi plusieurs mois. (Henriquez, page 3o.)
Pierre de Dacie, lecteur et deux fois prieur des Dominicains dans l'ile de Gothland, nous raconte que, pendant qu'il était à luniversité de Cologne, il trouva en cet état , dès la seconde visite qu'il lui fit, Christine de Stumbèle , Christine de dont il fut dans la suite le confident pendant longtemps. 11 était allé à Stumbèle le 24 février 1204 avec Gérard de (ireifen, alors confesseur de Christine; et le curé du lien les avait invités à sa table avec elle. Pendant le repas , Gérard examina attentivement Christine , et vit avec plaisif qu'elle était humble, gaie, mortifiée, parlant peu, et ne disant que des choses édifiantes, parfaitement convenable dans son maintien, dans sa mise et dans toute sa persoime. Lorsqu'on se fut le\é de table, le curé étant sorti pour aller visiter un malade, une des personnes présentes chanta par dévotion le chant de jubilation de saint fîernard, traduit probablement en allemand; et ce chant émut plusieurs fois jusqu'aux larmes Pierre et plusieurs autres parmi les assistants. Tout à coup Christine tomba en extase. Tous ses sens étaient immobiles; son corps était roide. elle ne donnait plus aucun signe de vie; et même, ce qui étonna davantage encore tous ceux qui étaient présents
H PHE>OME>ES GE.NÉRALX DF l" EXTASE.
elle cessa de respirer. « J'avoue , nous dit le narrateur, qui n'avait encore jamais rien vu de pareil ; j'avoue que j"ai pleuré de joie, ne pouvant assez mëtonner de cette merveille , et rendant grâces à l'auteur de ces dons extraordinaires. Je n'avais vu encore personne en cet état: et je crus y reconnaitre celui dont parle l'Apotre. J'examinai donc avec attention tout ce qui se passait sous mes yeux, toutes les paroles, tous les mouvements, tous les gestes de Christine. Elle resta ainsi environ trois ou quatre heures, appuyée contre un banc , la figure et les mains enveloppées dans son voile. Puis elle se mit à soupirer en bâillant , de sorte que tout son corps était agité. Elle commença ensuite à respirer, mais plus rarement et moins profondément qu'on n'a coutume de le faire. Le mouvement produit par sa respiration était si faible qu'on ne pouvait l'observer qu'avec une grande attention. Après qu'elle fut restée en cet état le temps environ de deux messes , sa respiration devint plus profonde, et se rapprocha delà respiration ordinaire. Puis elle se mit à parler, mais si bas qu'on ne pouvait l'entendre qu'en prêtant bien l'oreille. Ce n'était point un langage suivi, mais des inspirations d'amour comme celles-ci : 0 bien-aimé ! très-doux î 0 fiancé ! trèscher! Et elle était avec cela dans une telle jubilation que tout son corps frémissait, et qu'elle retint son souffle le temps à peu près que dure un miserere ; puis elle resta immobile aussi longtemps. Cet état de jubilation , que je ne sais comment appeler, parce que je ne lai vu nulle part ailleurs , dura environ le temps de deux messes.
« Tous ceux qui étaient présents furent émus jusqu'aux larmes. Christine commença à lier les mots, et à former des phrases où elle exprimait sa reconnaissance envers Dieu.
l'MlOOMLNES f.ENKKAL'X DE L EXTASK. 1 o
Elle (lit quelque chose, mais en général seulement, de létat oii elle avait été et des dons qu'elle avait reçus. C'était une chose ravissante de l'entendre confesser son propre néant d'un côté, et de l'autre la bonté et la libéralité infinies de son bien -aimé. Elle passa encore à peu près le temps d'une messe occupée tantôt à s'humilier devant Dieu , tantôt à louer son amour extrême. Puis elle se mil à pleurer les misères de cette vie avec une grande amertume de cœur et une grande abondance de larmes. Je n'avais jamais vu pleurer de cette manière. J'avais bien compris par la foi les larmes dont la pécheresse de l'Évangile lava les pieds du Seigneur; mais ce fut alors que pour la première fois j'en eus Fintelligence et le sentiment. Cette heure une fois écoulée, elle se mit à recommander instamment à Dieu tous ceux qui lui étaient chers. Je mentionne cette circonstance , parce que ce furent là les premiers signes qui nous révélèrent que Christine recommençait à être mue par des motifs humains. Après qu'elle eut ainsi prié pour ses bienfaiteurs et ses amis, elle fit la même chose pour ses ennemis , demandant à Dieu qu'il leur pardonnât le mal qu'ils lui avaient fait par ignorance ou de propos délibéré. Puis elle commença à répondre aux questions qu'on lui adressait, sans faire aucune allusion à ce qui s'était passé : elle paraissait mêuie embarrassée lorsque ([uelqu'un en parlait devant elle. »
Une autre fois Pierre la visita avec le frère Albrandin. Ils la trouvèrent voilée dans son lit, après la communion, immobile et sans souffle. Albrandin lui toucha les épaules pourvoir si elle était vraiment rolde comme on le disait , et, n'apercevant point ce signe, il dit à Pierre avec émolion : « Vous voyez bien que ce qu'on raconte de cette fille
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Cï^l un mensonge j car ses membres ont gardé leur souplesse. » Pierre, un peu blessé, lui dit d'avoir patience, que létat de roideur ne commençait que quelque temps après la communion. En efi'et, lorsqu'ils revinrent après le repas , ils la trouvèrent dans la même position , mais roide comme une morte.
L'extase dura une autre l'ois depuis le soir jusqu'au lever du soleil, en présence de Pierre et de douze autres personnes, et tous se sentirent réjouis par l'odeur d'un parfum extraordinaire. Elle avait coutume de s'agenouiller derrière l'autel après la communion , dans la position dune personne assise, à la manière des Béguines de Cologne. Sa figure et ses mains étaient cachées sous son \oilc, et elle ne tardait pas à tomber en extase. In jour donc, elle s'était mise à genoux de cette manière derrière l'autel , et l'on avait fermé l'église. Pierre et le curé étaient allés manger, puis étaient revenus à l'église après le repas. La trouvant fermée, ils se mirent à la porte, et entendiicnt sortir de l'intérieur une \o[x humaine à la vérité, mais dont les modulations avaient une douceur et une délicatesse qu'aucun >>-on humam ne saurait atteindre, et l'on n'uidendait aucune parole articulée. C'était comme une voix humaine adoucie par la suavité du miel, ou comme si des cordes mélodieuses eussent vibré dans un gosier humain. Entrés dans l'éghse, ils n'y trouvèrent personne, excepté Christine; elle était à la même place, et dans le même étal où ils l'avaient laissée. S'étant approchés d'elle, pour voir si c'était d'elle que venait cette voix, ils entendirent après quelques instants un ^on qui semblait sortir de sa poiliine : c'était la jubilation de son àme qui débordait au dehors dans des sons inarticulés.
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(le que Kaimoud raconte avoir vu mille t'ois en sainte Catlierinc de Sienne se rapporte bien à notre sujet. Lorsque, plongée dans la méditation , elle avait perdu l'usage de ses sens corporels, ses mains et ses pieds se contractaient d'une manière convulsive. Ses doigts s'entrelaçaient, ou s'attachaient si fortement à l'objet qu'elle saisissait qu'on les aurait brisés plutôt que de leur faire lâcher prise. Ses mains, ses bras et son cou étaient roides; de sorte qu'il eût été dangereux d'y toucher en cet état. Sa mère, qui ne comprenait rien à la chose, s'efforça plus d'urîe ibis, pendant les extases de sa fdle, de lui redresser le cou; et elle le faisait avec une telle force que , sans l'intervention d'une amie qui était présente , elle le lui auniit rompu, comme le déclara la sainte elle-même une fois revenue de ses ravissements. Elle ressentait du moins pendant longtemps une douleur très-vive par suite de la maladresse de sa mère. Ses yeux étaient fermés aussi; elle n'entendait aucun bruit, quelque fort qu'il fut; et tous ses autres sens étaient liés de la même manière. Lorsqu'elle l'evenait de ses extases , surtout quand elles avaient été plus longues, elle restait longtemps comme appesantie par Je sommeil, semblable à quelqu'un qui ne dort plus, mais qui n'est pas encore tout à fait éveillé.
On comprend facilement que dans un pareil état , lorsque le fil qui sert à rattacher les pensées se trouve ainsi transposé tout d'un coup, le sentiment du temps qui s'écoule doive subir une altération analogue. Saint Thomas de s. ïhcmas
Villeneuve était exposé à des extases continuelles , en pré- ^..„
^ ^ r \illeneuvc.
chant, en priant ou en disant la messe. Un jour qu'il prêchait à Valladolid, en présence de l'empereur Charles- Quint, sur le lavement des pieds, lorsqu'il fut arrivé à ces
i8 PUÉNOMÈNES GÉ.NÉRALX DE L EXTASE.
paroles de saint Pierre : « Seigneur, vous, me laver les pieds? » il commença à les expliquer en disant : « Vous, Seigneur, à moi? Vous, mon Dieu, la gloire des anges, l'ornement du ciel, le maître de toutes les créatures? Vous, à moi? » Comme il prononçait ce dernier mot : à moi , il s'arrêta tout à coup, immobile comme une statue de marbre, les yeux levés vers le ciel et fondant en larmes, sans pouvoir dire une seule parole. La même chose lui arriva souvent. Quand ses extases le prenaient ainsi dans la chaire, personne ne sortait de F église. On attendait une demi-heure, une heure même, jusqu'à ce qu'il fût revenu à lui. Prêtres, laïques, tous accouraient pour l'écouter; car on savait que dans ces circonstances il parlait comme un ange du ciel, et touchait singulièrement tous ceux qui l'entendaient. Aussi, dans la crainte de passer pour un saint, avait-il fini par ne plus prêcher. Mais plus il fuyait la gloire , plus elle le poursuivait. Un matin du jour de Pâques, comme il marchait dans les corridors du palais archiépiscopal avec son chapelain Bovello en disant son bréviaire , comme ils étaient arrivés à cette antienne : Et, videntihus ilJis , eîevatus est, il fut ravi en extase, et resta droit suspendu en l'air depuis six heures du matin jusqu'à cinq heures du soir. Un grand nombre de personnes , soit de sa maison, soit du dehors, le virent en cet état. Lorsqu'il fut revenu à lui, il demanda au chapelain qui avait récité les heures avec lui , et ne l'avait pas quitté depuis : « Où en sommes-nous restés? » Celui-ci lui répondit : « Nous avions commencé None , et Votre Grandeur avait lu Vàniienne Videntibus illis. C'est bien, dit l'archevêque, continuons, je dirai ensuite ma messe, et j'irai au chœur. — Mais, Monseigneur, vous n'y pensez pas, c'est impossible.
PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE l'eXTASE. 19
— Et pourquoi? — La cloche vient de sonner Complies. — Finissons donc None et les autres heures, répondit Thomas étonné. Je suis fâché, surtout pour vous , que vous n'ayez pas dit la messe. Mais Dieu Ta voulu ainsi, sans qu'il y ait de votre faute ni de la mienne. Ne craignez donc pas de l'avoir offensé, car vous ne pouviez me laisser, et il ne m'était pas permis à moi de refuser la grâce que Dieu me donnait. » Le chapelain se jeta à ses pieds, le conjurant au nom de Dieu de lui expliquer le secret de cette longue absence. Thomas, après que Bovillo lui eut promis le silence, lui dit : « Sachez, mon frère, qu'en ce moment où je conmiençais l'antienne une troupe d'anges me l'a prise de la bouche, et s'est mise à la chanter dans les airs; mais dans un chant si doux et si mélodieux qu'il m'a ravi et privé de l'usage de mes sens. Je m'étonne cependant qu'il se soit écoulé autant d'heures que vous le dites, car il me semble vraiment qu'il n'y a pas encore une demi-heure. Mais il y a tant de charmes dans les consolations célestes qu'un jour paraît comme une demi -heure. » (A. S., 1 8 sept. Ce fait est rapporté dans la bulle de canonisation du saint.)
Un des personnages les plus remarquables sous ce rap- s. Joseph do port est Joseph de Copertino , dont la vie fut pour ainsi °^ "^ '"°" dire une extase contiuelle. En effet, tout ce qui se rapportait à Dieu, le son d'une cloche, un chant d'église, le nom de Jésus, de Marie ou des saints, un trait de la passion de Notre-Seigneur, une allusion à la gloire du paradis, la vue d'une sainte image, suffisait pour le faire tomber eu extase. Et comme ces occasions se représentaient sans cesse, ses ravissements se succédaient presque sans interruption. C'est surtout pendant la messe qu'ils le pre-
.20 PHENOMENES GENERAUX DE l" EXTASE.
liaient. 11 en était ordinairement averti d'avance; car le matin, quand il se préparait dans sa chambre en lisant l'épitre ûu révangile, le cœur lui battait dans un endroit particulier. Quelquefois, lorsqu'il sentait approcher l'extase , il cherchait à la détourner en se tenant fortement à l'autel ; et il tremblait si fort alors qu'il semblait que ses os allaient se déboiter. C'était ordinairement à la communion qu'il avait ses ravissements; souvent aussi lorsqu'il partageait l'hostie , ou bien lorsqu'il faisait sur elle le signe delà croix: d'autres fois quand il élevait le calice, ou quand il donnait la communion au peuple , ou quand il le bénissait. Mais toujours ils étaient l'effet d'une méditation fervente, qu'il n'était pas en son pouvoir d'empêcher. Ces ravissements, ces contemplations et les torrents de larmes qu'il répandait faisaient durer sa messe très -longtemps, quelquefois plus de trois heures, surtout les jom's de fêtes, ou dans certains sanctuaires plus vénérés, ou bien encore quand il pouvait voir de là le ciel. Souvent il était pris d'un tremblement subit; de sorte qu'il ne pouvait élever l'hostie qu'avec peine et lentement, d'abord jusqu'à la hauteur de la poitrine, puis, après une pause, un peu plus haut. Comme ces états étaient fréquents, et qu'ils dérangeaient l'ordre de la communauté, les supérieurs ordonnèrent qu'il ne paraîtrait avec les autres frères ni au chœur, ni aux processions , ni même aux repas , mais qu'il resterait dans sa chambre, oii on lui lit une pehte chapelle: et ceci dura pendant trente-cinq ans. Dans les dernières années de sa vie, le concours immense du peuple engagea l'inquisition à l'envoyer dans un couvent sohtaire de la montagne , chez les religieux de Pietra Rubea. 11 obéit comme toujours sans rien dire; mais la
PHÉNOMKNES r.ÉNÉlUUX UK I.EXTASK. •> 1
précaution fut inutile, car on accourait non-seulement de Monte-Fcltro , mais encore d'Urbino, de Fossombrone, de Fano, de Pesaro et même de Césènepour voir la merveille du siècle; de sorte que non -seulement l'ëglise, le cloître et la place étaient remplis de monde, mais encore ceux qui ne pouvaient entrer découvraient les toits pour le voir. Il était, dans ces ravissements, tellement étranger à soin)ême et à toutes les choses extérieures, qu'au milieu de tous les essais que Tétonnement et la curiosité suggèrent en ces circonstances, il ne paraissait pas le moins du monde sentir qu'on le touchait. On avait beau le traîner par terre, le piquer avec des aiguilles , lui disloquer les doigts , lui brûleries membres avec des cierges allumés, lui enfoncer le bout des doigts dans les yeux , ou des aiguilles sous les ongles, il ne sentait rien. Quelquefois l'extase s'annonçait par cette exclamation : Oh ! répétée trois ou cinq fois, ou par un simple cri. Comme on lui demandait un jour la cause de ce cri , il dit que , comme la poudre allumée dans nn fusil part en faisant du bruit, ainsi il sort un cri du cœur quand il est enflammé par l'amour divin. Dès qu'il avait jeté ce cri , il tombait à genoux , les bras étendus en croix , les yeux levés vers le ciel, de sorte cependant que la pupille était cachée sous la paupière supérieure. Sa chair était roide, et aucun souffle ne sortait de sa bouche. S'il était surpris pendant qu'il faisait quelque action, il restait dans la môme position jusqu'à ce que l'extase fût passée. Si c'était, par exemple, pendant qu'il donnait la communion, il tenait toujours l'hostie à la main. Un jour qu'il s'en allait à la sacristie, portant le calice , et qu'il hâtait le pas parce qu'il sentait les approches de l'esprit, il tomba à la renverse devant la porte, et resta couché, tenant tou-
22 PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE l' EXTASE.
jours le calice contre sa poitrine sans qu'on pût leluiôter, jusqu'à ce que le supérieur fût arrivé, et lui eût dit : « Père Joseph, lâchez -le par obéissance. « Il ouvrit aussitôt les mains et lâcha le calice. Mais il resta étendu par terre comme un mort . et si fortement attaché au sol qu'un frère nommé Ludovic ne put Fenlever : il fallut que plusieurs personnes unissent leurs efforts. Une autre fois il était tombé en extase en regardant une image du Christ enveloppé dans son suaire; puis au bout d'un quart d'heure il prononça ces paroles : « Le Seigneur a été enseveli, » et fut alors jeté avec force contre terre. Le frère Junipert, de Palerme, qui était présent et qui ne savait rien de ses extases, voulut lempècher de tomber, mais il ne le put; et il raconta plus tard que , quoique son corps eût été ren- ^ersé avec force, il lui avait semblé aussi léger qu'une paille. Il en était de même de saint Pierre d'Alcantara, de saint François de Paule , de saint Philippe de >'éri et de beaucoup d'autres. Ceux qui entouraientce dernier, croyant d'abord qu'il avait été frappé d'apoplexie , lui mirent les mouches et lui firent administrer 1" extrême-onction : et il revint à lui aussitôt après l'avoir reçue. Joseph demeurait en extase jusqu'à ce que l'esprit le quittât, ou que le commandement de ses supérieurs l'en fît sortir. Il disait qu'il n'entendait point leurs paroles, mais que c'était Dieu qui . à cause du mérite de l'obéissance , le rappelait à lui. Quoi (juil en soit, on voyait alors son corps s'agiter violemment ;iux jointures des os, que l'on entendait très-distinctement frapper les uns contre les autres. Puis il récitait ces paroles : Fiat, Domine, cor meum immaculafum , et non confandar, s'étendait quelques instants comme un homme qui se réveille d'un profond sommeil , et s'excusait auprès de ceux
riniNOMÉNES généraux de l'extase. 23
qui étaient présents de s'être ainsi laissé surprendre par le sommeil , disant que cette négligence était bien pardonnable, puisqu'elle reposait sur un défaut naturel.
Quelquefois l'extase survient à la suite de maladies; et Madeleine celles-ci sont ordinairement alors d'une nature extraordi- ^ ^^^'' naire dans leur origine, leur cours et leur terminaison. Madeleine de Pazzi , déjà favorisée dans son enfance de grâces toutes spéciales, était entrée chez les Carmélites à Vk%e, de seize ans. Elle avait fait son noviciat d'une manière exemplaire, et demanda à faire sa profession. On la remit ])our un peu plus tard, afin qu'elle pût faire ses vœux avec plusieurs autres religieuses. Mais elle, sachant ce qui devait lui arriver, répondit qu'il en serait autrement. En effet , elle tomlja gravement malade , et fut attaquée à la fois dune toux convulsive et d'un vomissement violent. Et comme ces deux maux se combattaient et que les contractions convulsives de sa poitrine l'empêchaient de vomir, on craignit qu'elle ne se rompit tous les vaisseaux par suite (les eflbrts qu'elle faisait. Les médecins ne comprenaient rien à son mal , et finirent par l'abandonner. Elle était ainsi restée quatre-vingts jours dans les soufîrances les plus atroces, sans pouvoir presque rien prendre; son esprit se fortifiait chaque jour davantage, mais son corps saffaibhssait dans la même proportion , et tout annonçait une mort prochaine. Ses supérieurs, désespérant de sa vie, résolurent de l'admettre à la profession. Elle se fit porter au chœur et y fit ses vœux avec une incroyable allégresse. Lorsqu'on l'eut rapportée dans son lit, elle pria les sœurs (le la laisser reposer un peu. Celles-ci se retirèrent donc après avoir fermé les rideaux de son lit. Au bout d'une heure , comme on n'entendait aucun bruit, et que la toux
dont elle avait tant souffert s'était arrêtée, les sœurs revinrent inquiètes dans la cliambre de la malade , et la trouvèrent en extase , le visage éclatant de beauté , les joues florissantes, les yeux attachés sur le crucifix. Ce n'était plus la sœur Madeleine, maigre et blême, mais c'était comme un ange du paradis. C'était sa première extase, et elle dura deux heures. A partir de ce moment, tous les matins, après avoir reçu le pain des anges, elle fut ravie de la même manière. Pour obtenir son entière guérison, une des religieuses avait promis en son nom un pèlerinage au tombeau de la mère Marie Bagnésie sans rien lui dire de .^on vœu toutefois. Mais Madeleine l'avait connu par l'esprit, et à la première visite que lui fit son confesseur elle lui témoigna le désir de l'acquitter. Elle se sentit aussitôt déhvrée des douleurs qu'elle souffrait à la poitrine et aux côtés: sa toux avait disparu, et il ne restait plus aucune Irace de sa maladie. Elle se leva de son lit sans rien dire du changement merveilleux qui s'était opéré en elle, et se rendit à pied au tombeau de Marie Bagnésie avec la sœur qui avait fait le vœu pour elle et une autre. Elle y resta Irois heures à prier à genoux; puis, lorsqu'on l'eut ramei^ée à l'infirmerie, elle dormit toute la nuit, et resta, au grand étonnement du monastère entier, parfaitement portante. [YitaS., II, 16.)
Si nous voulons nous faire une idée en général d'une vie
dominée par l'extase, nous n'avons qu'à étudier celle de
Dominique l)ominique de Jésus-Marie, carme déchaussé. Né en 1 oi>9 à
de Jésus- (jj^ia^^vud en Araaon , de la famille des Ruzzola , sa > oca- Marie.
tion avait été déjà annoncée à sa mère par plusieurs signes
avant sa naissance. De son temps la chrétienté se trouvait ,
par suite de la réforme , à peu près dans le même état que
IMIÉNOMÈNES CiKNKHAUX IH; L EXTASE. 2;i
\o. peuple de raiicienne alliance après que le royaume d'Israël se fut détaché de celui de Juda ; et comme Dieu l'apl)elail à être pour cette époque ce qu'Élie avait été dans l'Ancien Testament, il devait lui accorder les dons nécessaires pour accomplir cette mission. Ces dons se produisirent en lui dès son enfance, car il attirait déjà alors l'atten- (ion par sa manièi'e de vivre, extraordinaire pour cet âge. Il vivait dans un commerce intime avec le monde invisii)le, et possédait le don de guérir les malades. Il entra à rage de huit ans dans le couvent des Carmes de Calatavud; et bientôt les visions dont il fut favorisé montrèrent avec quelle énergie il était entré dans les régions supérieures, lin soir qu'embrassant un crucifix miraculeux dans l'église du couvent il baignait de ses larmes les pieds du Sauveur, il eut une extase où le cours entier de la passion de Notre- Seigneur lui fut présenté dans une vision. Étant arrivé au crucifiement, comme il tenait toujours em])rassée la croix, il ^it debout devant lui Marie -Madeleine, qui le pria de lui céder sa place au pied de la croix, et qui voulu! It'ii arracher. Il s'y refusa, quoique d'une manière humble e( respectueuse, et se mit à lutter avec elle, comme autreiViis Jacob avec l'ange; si bien qu'il obtint enlin la victoire, et qu'il put rester au pied de la croix jusqu'au lendemain matin. Transféré à Valence, il se lia bientôt d'amitié avec ic grand saint et le grand thaumaturge de l'époque, Nicolas i'actor, et par lui avec saint Louis Bertrand. Le premier ('tant mort après avoir, d'après Tordre de Dieu, établi Dominique héritier de sou esprit, celui-ci resta toujours iiiliinement lié avec Louis; de sorte que souvent, lorsqu'ils ne pouvaient se visiter, ces deux saints s'apparaissaient l'un à l'autre dans des visions. L'esprit croissait toujours da-
26 PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX DE l' EXTASE.
vantage en Doaiinique, et Dieu le comblait chaque jour de nouveaux dons. Mais il devait éprouver la vérité de ce que Nicolas lui avait prédit, à savoir 'qu'il marcherait par le chemin de la croix. Lorsque Philippe II envoya contre TAngleterre cette flotte fameuse que Ton regardait comme invincible, Dominique avait prédit l'insuccès de cette expédition , et s'était attiré ainsi la haine de ses compatriotes, dont il avait blessé l'orgueil national. Comme à cette époque une religieuse du Portugal, que l'on tenait pour une sainte , fut convaincue d'imposture devant l'inquisition , ses ennemis l'attaquèrent aussi de ce côté , et il s'éleva contre lui une persécution violente, par suite de laquelle il fut traduit deux fois devant l'inquisition ; mais aux deux fois il sortit victorieux de l'épreuve.
Cependant Dieu, comme pour couvrir de honte ses adversaires, multiplia ses extases. Il était souvent, à sa grande confusion, ravi dans l'église devant tout le peuple. Ses extases le prenaient quelquefois pendant le sermon, ou pendant qu'il était à l'autel; et il était alors plongé tellement en Dieu qu'il lui semblait que, sans un secours spécial de sa part, il n'aurait pu vivre seulement une deuiilieure. Aussi, lorsque l'extase était passée , il ressentait de grandes douleurs ; et par suite de la contraction des muscles tous ses membres étaient comme brisés, de sorte qu'il ne pouvait ni se remuer ni se tenir sur ses pieds. 11 vomissait aussi chaque fois beaucoup de sang, plus ou moins, selon le degré de l'extase ou le temps qu'elle avait duré. Son estomac était avec cela si affaibli qu'il ne pouvait prendre aucune nourriture. Cependant les maladies naturelles ne pouvaient arrêter l'extase. Ayant ^oulu soigner à Madrid des pestiférés , il fut attaqué de la contagion au bout
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d'une heure : un bubon gros comme la moitié d'un œuf parut au cou et un autre près de l'oreille. Il se prépara donc cà la mort jusque vers minuit, et récita Matines avec beaucoup de peine. Se souvenant alors qu'il avait des reliques de sainte Thérèse , il en toucha l'ulcère qu'il avait au cou. Il eut aussitôt une extase qui dura près d'une demiheure et dans laquelle la sainte, lui ayant apparu, toucha son cou et lui promit la guérison; de sorte que lorsqu'il revint à lui il se trouva frais et dispos comme s'il n'eût pas été malade.
Quelque profondes que fussent ses extases , un mot de ses supérieurs suffisait pour l'en tirer. Un jour qu'il revenait du château du duc de Médina -Céli à Alcala avec son prieur et quelques autres, et qu'il avait pris les devants, selon sa coutume, pour vaquer à la prière, le prieur se mit à parler avec ses compagnons de voyage des merveilles de l'obéissance. Us arrivèrent ainsi au milieu de ces entretiens sur le bord d'une rivière. Le prieur, voulant confirmer ce qu'il venait de dire, ordonna au saint, qui ne pouvait entendre sa voix , de se jeter incontinent dans l'eau. Il le fît , et ne remonta sur l'eau que lorsque le prieur le lui eut commandé. Il n'est donc pas étonnant que dans ses extases il obéît à la parole de ses supérieurs. Les frères l'ayant élu comme sous- prieur en 1 594 , il eut une extase le soir en s'entretenant de choses spirituelles. Au bout d'une heure , le prieur, voulant éprouver sa vertu, dit à quelques ecclésiastiques de le réveiller en son nom; mais en leuiparlant ainsi il n'avait nullement l'intention de le rappeler à lui. Les ecclésiastiques allèrent et l'appelèrent plusieurs fois, mais sans succès. Le prieur, après quelques instants, dit à part à plusieurs personnes qui étaient présentes,
quil avait maintenant la ^olontë de le réveiller. Or à peine avait -il prononcé intérieurement son commandement, que le saint commença à sortir de son extase. Un jour qu'il se trouvait avec le général de son ordre, celui-ci, voulant faire le même essai , lui commanda, sans avoir toutefois la volonté de le faire obéir, de revenir à lui : mais le saint resta dans son état. Il lui commanda ensuite de réciter Compiles avec un autre pendant son extase. Il le lit aussitôt, au grand étonnement de tous les spectateurs. Il lui dit d'aller dans sa cellule , et il y alla accompagné des autres. Le général lui amena dans sa cellule le jeune duc d'Oria, qui se trouvait là par hasard, et lui ordonna de dire quelque chose à ce jeune seigneur. Le saint lui adressa cette parole prophétique , qui se vérifia plus tard : « Que Dieu fasse de lui un bon cardinal. » Le prince et les autres, craignant qu'il ne souffrît trop si on le laissait plus longtemps dans son ravissement, envoyèrent prier le général de le rappeler à lui. Le général dit à celui qu'on lui avait envoyé de le réveiller eii son nom. L'ecclésiastique le lit , mais Dominique n'obéit pas. Quelques-uns disaient déjà (ju'il avait perdu l'obéissance. On renvoya donc l'ecclésiastique avec deux autres dire au général ce qui était arrivé. Celui-ci se mit à sourire, et dit qu'il avait rétracté intérieurement son commandement. Puis il ajouta : « Pour que l'on voie combien il est obéissant, commandez-lui maintenant de revenir à lui aussitôt et de se mettre au lit. » Le saint en effet revint à lui , prit congé des assistants et se mit au lit.
Dominique ayant été transféré de Tolède à Madrid, le roi Philippe 11 le fit venir un matin chez lui, et s'entretint longtemps avec lui de choses importantes. L'heure du rc-
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pas étant arrivée, le roi Jiii dit de rattendre dans le palais, parce ([u'il Aoulait encore cause!' avec lui. Domiiuque passa donc dans une autre chambre, et, s'étant mis en prière, il eut un ravissement, lu des chambellans alla le dire au roi, qui accourut aussitôt avec la reine et tous les seipneurs qui étaient présents pour voir cette merveille. On dit au roi que souvent il restait longtemps en extase, ce qui le faisait beaucoup souflrir ensuite. Le roi envoya donc chez le général de l'ordre, qui lui communiqua tous ses pouvoirs. 11 fut très-heureux de cette circonstance , et se sei'vit du pouvoir qu'il avait reçu pour étudier la nature de l'extase. Il commanda donc à Dominique de revenir à lui, mais sans avoir intérieurement la volouté d'être obéi. L'extatique resta dans le même état. 11 lui commanda de répondre à toutes les questions de la reine , et il le fil. Quelquefois il eut intérieurement la volonté qu'il ne répofidît pas, (iuoi([ue extérieurement il lui ordoimàt de le l'aire; le saint gardait alors le silence. Le roi enfin lui conmianda sérieusement de revenir à lui. 11 se réveilla aussitôt, vomit, selon sa coutume, beaucoup de sang, que les assistants recueillirent dans des mouchoirs et gardèrent précieusement. Pour lui, il était confus et anéanti d'avoii" cAé trouvé en cet état par la coui* entière. Du reste, la faiblesse extrême qu'il ressentait après ses extases ne l'em- ])èchait pas de remplir ses devoirs ecclésiastiques. Un jour, à Lodano, que des crampes très-douloureuses ne lui permettaient pas de se remuer, il pria Dieu, et aussitôt après il se leva, chanta la grand' messe et porta le saint Sacrement à la procession avec une telle vigueur et une telle agilité qu'il semblait aux assistants ne pas toucher la terre avec ses pieds.
Maximilien de Bavière avait entendu parler de Dominique en 1613, pendant que celui-ci était à Rome, et il était entré en commerce de lettres avec lui. 11 lui dut bientôt la santé , et son frère Albert, trois fils qu'il eut après un mariage longtemps stérile. Maximilien l'invita donc à venir à Munich j en promettant de bâtir une église pour les Déchaussés. Mais le saint ne put passer les Alpes qu'en 1620. Il trouva l'Allemagne dans les préparatifs de la guerre de Trente ans. Les Bohèmes avaient choisi Frédéric \ pour leur roi; la ligue catholique s'était formée sous Maximilien, et l'avait choisi pour son chef. L'armée de la ligue et celle de Ferdinand étaient prêtes, et le pape avait envoyé en Allemagne, à la prière de ces deux princes, Dominique, qui, malgré sa faiblesse, n'avait pas hésité un seul instant. A Braunau, pendant la messe, il eut une vision, où pour la première fois Dieu promit la victoire au duc de Bavière ; et, arrivé au camp de Scherding, il consola la duchesse par cette promesse. Il bénit l'étendard de l'armée, et eut en cette circonstance une seconde vision. Bientôt après il en eut à Linz une troisième, dans laquelle Dieu ordonna la jonction des impéiiaux et des armées du royaume, et commanda d'aller chercher une victoire assurée devant les murs de Prague. Il proposa donc la jonction des armées. Ce projet plut aussi au duc Maximilien , et il passa dans le conseil, malgré l'opposition de Buquoi et de plusieurs autres, qui conseillaient d'agir séparément. Il lit décider ensuite, malgré ces derniers, à Gorn, l'enti'ce en Bohème et l'expédition de Prague, afin de terminer la campagne par une grande bataille. Cependant il s'occupait de l'armée avec un zèle admirable, visitait les soldats, les instruisait, enflammait leur courage, les exhortait à vivre pieusement, se mejt-
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tait au cou'.'ant de tous leurs besoins, les assistait de tout son pou^ oir, était pour eux connue un père au temporel comme au spirituel. 11 savait aussi exciter la confiance, le zèle de la foi et l'énergie chrétienne dans les chefs par ses discours chaleureux. L'armée occupait en Bohème un pays désolé, de sorte qu'il s'y déclara bientôt des maladies contagieuses qui faisaient des milliers de victimes. Le saint voulut partager les besoins et les misères du soldat. Il priait pour l'armée jour et nuit, visitait les plus pauvres dans les écuries et les greniers à foin, les soutenait par ses conseils, leur administrait les sacrements, quêtait pour eux des aumônes , leur fournissait des remèdes et consolait en même temps le duc dans ses angoisses.
Les forteresses de la Bohème tombèrent comme il l'avait prédit. Il préserva l'armée d'une attaque nocturne trèsbien combinée, en l'avertissant à temps. Mais, arrivés devant Prague, ilstrouvèrent un ennemi supérieur en nombre, dans la position la plus avantageuse et sûr de la victoire. Il lui fallut encore employer dans le conseil toute son éloquence pour faire adopter avec Max et Tilh , contre la majorité, le projet d'attaquer aussitôt l'ennemi. La bataille est engagée ; pendant une demi-heure à peu près, elle reste indécise. Mais le prince d'Anhalt, avec ses escadrons , se jette sur l'aile droite, après avoir chassé la cavalerie qui la couvrait. Le désordre se met dans les rangs de deux régiments, qui prennent la fuite. Les Hongrois criant victoire, l'armée catholique chancelle, et la bataille va être perdue pour eux. Cependant Dominique lutte a\ec Dieu dans la prière, et dans un ravissement la victoire lui est encore promise. Max en émoi accourt vei's lui : « Comment, comment, père Drminique, lui crie-t-il ; les nôtres fuient, et reniiemi est
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vainqueur. ^> Le saint, moitié encore en extaî^e, s'écrie vers Dieu en fondant en larmes: a Ne m'abandonnez pas, Seigneur mon Dieu ; ne vous retirez pas de moi , ô Dieu de mon salut! Secourez-moi et dirigez-moi dans cette affaire . qui est la vôtre. « Puis, se tournant vers le duc : « U n'est pas possible que nous succombions: le Seigneur des armées, le Dieu d'Élie est avec nous, w II demande un cheval; et ce vieillard de soixante-deux ans. brisé par les mortitications. chargé de maladies et épuisé . se précipite comme un jeune homme, avec le duc . au plus fort de la mêlée, un crucifix à la main et au cou une image de la Vierge , à laquelle les protestants avaient arraché les yeux avec une épée.ll s'élance au miheu des balles: il en reçoit plusieurs, mais sans être blessé ; il encourage les combattant^f : « Tout à l'heure la victoire est à vous, leur crie-t-il; soldats du Seigneur, Dieu s'est levé , et ceux qui le haïssent se dissipent comme la fumée devant sa face. « Il prie, il conjure à voix haute le Seigneur et la sainte Vierge, parle aux soldats avec inspiration, bénit l'armée, prie encore le Seigneur, et apparaît à tous comme un modèle de foi et de confiance. Son crucifix jette des rayons de lumière que plusieurs aperçoivent; sa présence fait des meneilles: la fureur de l'ennemi est brisée: l'armée catholique prend conhance. Till) oppose cinq cents chevaux aux cavaliers d'Auhalt; ceux-ci sont repoussés, et le plus jeune de leurs chefs est pris. Les Hongrois sont jetés dans la Moldau : l'armée catholique , pleine de confiance, marche en avant. Au bout de quelques instants la victoire est complète ; des prisonniei's sans nombre tombent aux mains des vainqueurs . et Prague se rend le lendemain. Si l'Allemagne doit à saint Jean Capistran d" avoir échappé à la puissance du croissant . elle doit h Do-
iiiilliqiie d'avoir conservé raiicieiine foi dans nne moitié du pays , et c'est à lui aussi que l'Italie doit la paix et la France l'unité de foi. Les généraux vainqueurs le reconnurent. Maximilien, Buquoi, Tilly vinrent embrasser le saint sur le champ de bataille, et lui témoigner leur reconnaissance. Les ennemis eux-mêmes le reconnurent d'une manière indirecte, en attribuant la perte de la bataille à un charme espagnol que le duc de Bavière avait obtenu du pape, et avec lequel il avait conjuré et leurs soldats et leurs che- ^ aux , leur arrachant ainsi la victoire. Une puissance mer- \ eilleusc résidait en lui , si bien que longtemps après sa mort Max avait coutume de dire : « Il sortait de ses yeux une lumière, et nous autres princes nous tremblions devant lui. «Dominique retourna à Munich avec le duc. L'empereur Ferdinand le fit venir à Vienne, d'où il revint passer quelque temps encore dans la capitale de la Bavière. Là ses extases continuèrent. De l'aveu du duc lui-même, il fuî, depuis la Saint-Joseph jusqu'à l'Annonciation, dans un ét;i( tel que l'on pouvait juger par toutes ses paroles qu'il était [tiongé continuellement en Dieu. Voici ce qui se passa le jour de l'Annonciation en présence de Max. La duchesse avait une image de la sainte Vierge en cire, très-artistemeiit faite, et devant elle celle de l'enfant Jésus. Comme ils considéraient ensemble cette image, après Vêpres, dans la chapelle de la cour, la duchesse pria Dominique de prendre pour quelques instants celle de l'enfant Jésus, voulant arranger quelque chose à celle de la sainte Vierge. Il la conjura deux fois au nom de Dieu de l'en dispenser, parce que autrement cette image pouvait être endommagée. La duchesse, ne sachant ce que cela voulait dire, persista et donna l'image à garder au saint, qui était assis sur une
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chaise. Son àme fut touchée aussitôt; il ne fit que prononcer ces paroles : 0 rpiam a7)îabilis ! 0 quam desiderabiïis ! poussa un cri et tomba en extase, les yeux immobiles, ouverts, élevés vers le ciel, ûiais brillants comme deux étoiles ; de sorte que tous les assistants étaient saisis à la fois d'étonnement, de crainte, de respect et de piété. Les mains du saint étaient comme le marbre, et tenaient fortement pressée l'image de l'enfant Jésus; de sorte qu'on ne put, malgré tous les efforts, lui ouvrir un seul doigt. Le duc eut beau l'appeler par son nom, il ne donnait aucun signe, et l'extase dura deux heures. Il fallut faire venir son confesseur, le P. Pierre de la Mère de Dieu , qui le fit revenir à lui par obéissance ; après quoi il vomit encore beaucoup de sang, et répéta pendant longtemps ces paroles : Verbum caro factura est. Son retour à Rome par la Lorraine, les. pays du Rhin, la Belgique, la France et les Alpes ne pouvait être comparé, par les miracles qu'il y fit, par les traités de paix qu'il y conclut et par le concours du peuple sur toute la route, qu'à la marche triomphale de saint Bernard plusieurs siècles auparavant. Ce fut la même chose lorsqu'on 1629, sur l'ordre du pape, il repassa les Alpes pour aller à Vienne, afin de traiter auprès de l'empereur des affaires de Mantoue. L'empereur le reçut avec joie, et fut témoin luimême de ses extases le jour de Noël. Il avait dit ses trois messes, et parlait avec délices du grand mystère qu'on célébrait en ce jour, lorsqu'il s'écria tout à coup d'une voix forte : « 0 mon Dieu î » et il fut aussitôt ravi en présence de l'empereur. Celui-ci s'efforça en vain de le ramener à lui, et fut obligé d'envoyer chercher son confesseur, qui, après quelques instants, le réveilla au nom de l'obéissance. Et le saint dit alors des choses si admirables que tous les
hKS PHKNOML.NES GE.NKKAL'X DE 1, EXTASE, ')'.'»
assistants fondaient en larmes. Son confesseur,pour obtenijiérer aux désirs de Ferdinand, lui demanda le soir s'il avait entendu sa voix lorsqu'il Tavait rappelé à lui. Le saint lui répondit que non. Puis il ajouta : « De même qu'au commencement de l'extase, et pendaut qu'elle dure, Dieu attire lame à lui si fortement quelle devient étrangère aux sens, ainsi, lorsqu'on commande quelque chose au nom de l'ol)éissance. Dieu ne cesse d'attirer l'àme avec la môme force, et la laisse retourner à soi pour qu'elle satisfasse à l'obéissance. » Il traita dans le mois de janvier 1C30 les affaires dont il était chargé, et tomba malade le 29 de ce mois. Il soutint beaucoup; mais Dieu lui accorda aussi de grandes consolations. Lorsqu'il fut administré, l'empereur voulut être présent, et lui présenta l'ablution. Il resta couché huit jours, privé de l'usage de tous ses sens, mais calme et tranquille. Parfois son visage devenait resplendissant et comme glorifié; de sorte que beaucoup crurent qu'il était dans une extase continuelle. Le huitième jour, qui était le 16 février, le soir, il ouvrit encore une fois doucement les yeux, regarda les assistants, et particulièrement l'empereur, et les ferma pour toujours.
CHAPITKh: iir
Coup (l'œil général sur l'ensemble des phénomènes de l'extase. Comment l'extase est indépendante des influences organiques et physiques. Osanna de Manloue. Pierre d'Alcantaïa. Impuissance de la volonté relativement k l'extase. Catherine de Gènes.
Les faits que nous venons de raconter suffisent pour nous faire saisir le lien qui unit tous les phénomènes de l'extase, et pour nous en faire embrasser l'ensemble. Et d'à-
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l)Ord, pour ce qui concerne son origine, elle suppose ordinairement des dispositions favorables. Lorsque notre àuie se trouve emportée au delà du cercle de ses perceptions ordinaires, et élevée à une connaissance supérieure, nous disons qu'elle ne se possède plus, et qu'elle est hors de soi. Ainsi, lorsque nous trouvons quelqu'un qui se détache sans peine des sens et de leurs perceptions, et qui , se recueillant en soi-même, peut plonger librement dans les abîmes mystérieux du monde invisible; un homme qui a assez de ressort pour s'arracher au poids des choses terrestres qui nous attirent sans cesse en bas^, et pour s'élever par un élan rapide jusqu'aux régions éthérées, nous disons de lui qu'il est déjà, dans les choses de la terre j, capable d'inspiration. Or cet homme se trouve disposé par là même à recevoir aussi une inspiration supérieure et surnaturelle. Ou bien, lorsque yous rencontrons un homme qui, détaché de soi-même et de tout ce que l'on souhaite icih.is, a placé tous ses désirs dans un objet qu'il aime; un homme qui vit plus là où il aime que là où il vit, nous dirons alors que l'amour l'a fait sortir de lui-même. Or celui dont l'àme est assez riche pour pouvoir placer ainsi toutes ses aileclions dans un objet extérieur qu'elle aime, et pour se perdre entièrement en lui, celui-là pourra aussi, en d'autres circonstances, ressentir dans l'ordre surnaturel les mêmes effets; et son âme débordera ici, inondée par la grâce, comme elle l'aurait fait dans une alfection toul humaine. Certaines maladies peuvent développei- aussi cette disposition , en provoquant le recueillement de l'espiit ou la puissance effective du cœur, ou bien en rendant Us ])erceptions plus vives et plus rapides. Mais tout cela est accessoire quand il s'agit de lordi-e surnalurel. L'élément
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principal et décisif, ce sont alors les puissances invisibles^ c'est Dieu surtout qui accorde ses dons à qui il veut , et qui n'a pas besoin des dispositions de ceux qu'il veut visiter ainsi; car il sait, quand il lui plaît, les rendre dignes de sa visite. C'est lui, en effet, qui est l'objet de toute mystique. Déjà la foi en lui et à sa parole, en tant que vertu théologale , est extatique de sa nature , puisqu'elle élève l'homme au-dessus de toute science. La charité aussi, de son côté, possède le même caractère, puisqu'en tournant le cœur vers Dieu elle le fait planer au-dessus de tout amour terrestre. Ces deux vertus, jointes à l'espérance, forment donc déjà comme les premiers commencements de l'état extatique; et elles le développent à mesure qu'elles croissent elles-mêmes dans l'àme. Lorsque celle-ci s'est élevée de cette manière à une certaine hauteur, de sorte que rien ne gêne l'élan de ses puissances, la moindre impulsion, la vue d'un objet religieux ou d'une cérémonie ecclésiastique suffit pour produire l'extase avec la même facilité que le soleil fait monter en vapeur l'eau d'une rivière. Aux exemples que nous avons cités déjà nous ajouterons ici celui de la bienheureuse Osajina de Mantoue.
Elle était sous ce rapport tellement impressionnable que Osanna la vue seule d'une belle image dans une église suffisait pour la faire tomber en extase, comme cela lui arriva dans l'église de Notre-Dame à Milan. Si elle entendait parler du ciel, de la Trinité ou des anges, elle était ravie aussitôt. Mais rien n'agissait sur elle comme le sang de Notre-Seigneur : c'était au point que la vue seule du sang humain la plongeait en extase. Il fallait éviter de parler de la croix devant elle; autrement son esprit lui échappaiL L"e\tase 11. -^
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la prenait du reste dans toutes les positions du corps, debout, assise, à genoux, couchée à terre, les bras étendus en croix. Un jour qu'elle filait, elle fut ravie tenant d'une main la quenouille et de l'autre le fuseau. Dans un voyage qu'elle fit à cheval pour aller aux eaux , elle fut tout le jour en extase. Lorsque le cheval faisait un faux pas ou se cabrait, elle se tenait ferme et immobile là où le cavalier le plus habile serait tombé. Ses compagnons de voyage, voyant qu'on arrivait près du bord de la mer, tremblèrent pour elle ; mais elle se réveilla juste au moment où il fallait descendre. Ainsi l'extase ne dépend, soit à sa naissance, soit dans sa durée, ni de l'état du corps, ni de celui de l'àme, ni de la volonté, ni de l'activité de l'esprit : mais c'est ici surtout que l'esprit souffle où et quand il veut, car c'est ici surtout qu'il est dans son domaine. Que l'extase ne dépende point de l'état dés organes, nous le voyons par l'exemple de Dominique, qui, quoiqu'ayant reçu déjà dans son sang le virus de la peste, eut cependant une extase oîi il trouva la guérison. Les approches même de la mort , de cette terrible puissance à laquelle rien ne résiste ici-bas, ne peuvent arrêter l'extase, comme on le voit s. Pierre P^^' l'exemple du même saint et par celui de saint Pierre dAlcantara. d'Alcaiitara, sans parler de beaucoup d'autres. Ce dernier avait eu dans sa vie plusieurs maladies morteUes; et malgré cela il avait des ravissements qui duraient des nuits entières ; de sorte que ceux qui le veillaient croyaient qu'il était mort. La même chose lui arriva dans sa dernière maladie. Il passait presque toutes les nuits dans des méditations sublimes, et les frères l'entendaient converser avec Dieu, la sainte Vierge ou les anges. 11 eut encore une extase en recevant le saint viatique ; et. revenu un peu à lui,
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il cliercha à cacher aux autres la faveur qu'il venait de recevoir, et se coucha avec un visage gai et serein. 11 eut un second ravissement lorsqu'on lui annonça l'extrêmeonclion ; car les consolations célestes ne le quittaient point au milieu des douleurs qui l'accablaient. Pendant qu'on lui administrait ce sacrement, il répondit à toutes les prières ; puis il quitta son vêtement pour en prendre un plus mauvais. Mais comme on n'en trouva point de plus pauvre que le sien, il le prit comme aumône des mains du père gardien. Il recommanda ensuite aux frères de conformer leur vie à celle du Sauveur, de s'appliquer continuellement à la prière , et de ne jamais se départir de leur règle ; puis il les embrassa tous l'un après l'autre, les consola dans leur affliction, et attendit la mort avec calme et courage. On commença le Miserere, et le saint, plongé dans une méditation profonde , eut encore une extase qui dura un quart d'heure. Revenu à lui, il parut joyeux ; et ne pouvant se contenir, il s'écria : « Mes enfants, ne voyez -vous pas la sainte Trinité, la glorieuse Mère de Dieu et Jean l'Évangéliste? )) Emporté alors par l'esprit, il se releva comme s'il eût eu toute sa force, récita quelques prières, entre autres le psaume cxLi, dont il dit à genoux les dernières paroles : « Les justes élèveront des signes de victoire, et mettront des couronnes sur leurs têtes quand vous m'aurez sauvé. » Puis, considérant la bonté avec laquelle le Seigneur et sa Mère l'invitaient à venir vers eux, il prononça ces paroles : « Je me suis réjoui lorsqu'on m'a dit que nous entrerons dans la maison du Seigneur. » Il poussa ensuite un léger soupir et s'endormit du sommeil des justes, le 1 8 octobre lo62, à genoux dans les bras des frères, les yeux ouverts, levés vers le ciel et brillants comme deux étoiles. Un par-
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fum délicieux s'échappa de son corps, et une lumière éclatante remplit sa chambre. Si l'extase se produit, même lorsque la nature est épuisée, il est évident que ce n'est pas dans la nature qu'il faut en chercher l'origine.
Ce n'est pas davantage dans la volonté , car elle est ici impuissante ; et , bien loin de pouvoir produire à son gré l'extase, elle ne peut pas même s'en défendre lorsqu'elle arrive. Un grand nombre de saints ont essayé par humilité (le le faire, mais sans pouvoir y réussir. Nous citerons ici Sainte Ca- entre autres sainte Catherine de Gènes, qui s'est particuliè-
t enne i-gi^^^nt distinguée sous ce rapport. Cette femme admide Gènes. ^ ^'^
rable en toute chose l'était surtout en ce que, non-seulement elle ne tenait aucun compte de ce que le monde estime, mais que de plus elle regai'dait comme une peste pourl'àme tout ce que les esprits moins éclairés regardent comme une faveur du ciel. Bien loin de se complaire dans les extases, les visions et les faveurs de ce genre, elle avait instamment prié Dieu dès sa plus tendre jeunesse de ne jamais lui en donner de semblables. Mais Dieu ne l'exauça point; et lorsque par sa grâce elle fut arrivée à une haine sincère de soi-même et à une résignation entière à la volonté divine, après l'avoir dépouillée de toutes les convoitises sensibles, il l'inonda de ses dons, la plongeant des heures entières dans l'extase et lui envoyant des visions célestes. C était merveille de voir tous les efforts qu'elle faisait pour s'en préserver. A peine sentait-elle les premiers symptômes qui ont coutume de précéder l'invasion de l'esprit, qu'elle recueillait ses forces pour la prévenir; de sorte que la violence qu'elle se faisait lui causait des souffrances indicibles dans tout son corps. Mais elle avait beau faire , Dieu était plus fort qu'elle : et toutes les fois
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quelle revenait à elle, elle était si faible et si souffrante que Ton s'étonnait qu'elle pût vivre plus longtemps sur cette terre, après être restée ainsi dans le ciel au milieu d'inexprimables douleurs. Tant qu'elle fut jeune et qu'elle eut assez de force pour se soustraire aux regards, elle sut si bien se cacher, dès qu'elle sentait approcher l'extase, que, si la pieuse curiosité de ceux qui l'entouraient n'avait exercé sur elle la plus exacte surveillance, ses ravissements, quoique journaliers, fussent restés ignorés. Mais plus tard, quand elle ne fut plus assez forte pour s'éloigner à temps , elle dut se résigner à rendre les autres témoins de ses extases fréquentes. Elle cherchait du moins à les présenter comme des vertiges ou des évanouissements, mais elle ne put tromper son confesseur, Cataneo Marabotto, qui en prit occasion, au contraire, de l'obliger à révéler les secrets du ciel, dont il nous a conservé un extrait dans la Vie de la sainte. Toutes les fois qu'elle parlait de l'amour de Dieu, soit pendant ses ravissements, soit après, son visage rose et brillant florissait comme celui d'un séraphin, tandis que ses paroles, empreintes d'une sagesse .surnaturelle, semblaient être celles d'un chérubin; de sorte que tous ceux qui l'entendaient, profondément émus, ne pouvaient contenir leur étonnement. Cependant, comme elle ne pouvait exprimer ce que Dieu lui avait montré dans ses visions, elle aimait mieux n'en point parler. {Vita, cl.) Osanna avait éprouvé plusieurs fois qu'elle pouvait avec beaucoup de peine et de longues préparations amener l'extase, mais que régulièrement elle venait d'elle-même, et tout à coup comme un éclair. Elle croyait avoir remarqué aussi que ses ravissements étaient beaucoup plus doux quand ils venaient de cette
manière que lorsqu'ils avaient été amenés par de grands efforts.