CHAPITRE IV
Des symptômes par lesquels s'annonce l'extase; de sa durée. Osanna de Mantoue. Comment l'homme revient à lui-même. Des suites de l'extase. Béatrix de Nazareth. Osanna. Sainte Colette. Oringa. Incomhustibilité des extatiques. Sainte Catherine de Sienne. Siméon d'Assise. Sécheresses et désolations comme terme opposé de l'extase. Rose de Lima.
De quelque manière que se produise l'extase, elle s'annonce par un certain pressentiment: et si l'homme, averti par là, veut lutter contre l'esprit, la lutte se trahit au dehors par un tremblement de tout le corps ou par d'autres signes de ce genre. Mais l'extase elle-même survient en un instant, sans transition, comme un éclair; et cette invasion subite s'annonce ordinairement par un cri dans lequel la nature surprise cherche à se faire jour. C'est pour cela que les membres gardent la position où ils étaient quand l'extase a commencé, et que les contemplations sublimes de l'esprit en cet état interrompent tout à coup le fil des pensées qui l'occupaient, quoiqu'elles aient assez souvent un certain rapport avec celles-ci; de sorte que plus tard l'homme peut à peine distinguer le temps qui s'est écoulé entre la dernière pensée qui a précédé et la première qui a suivi l'extase. De là aussi cette rapidité avec laquelle le temps s'écoule, comme nous l'avons vu en saint Thomas de Villeneuve et comme l'ont éprouvé beaucoup d'autres extatiques, et en particulier Marie d'Oignies, qui resta une fois trois jours en extase sans interruption et pour qui tout ce temps parut à peine un instant. Et cela est bien facile
à comprendre , puisque le temps se compte par la succession des pensées, de même que l'espace se mesure par la succession des objets. L'activité personnelle qui, dans l'état ordinaire, s'échappe dans toutes les directions, se trouve saisie par l'esprit de Dieu et conduite dans une direction unique. Les fonctions dont elle était le principe sont arrêtées, et cela d'autant plus qu'elles rentrent davantage dcins la sphère de la volonté réfléchie. La vie, si agitée, si pleine de bruit autrefois, rentre dans le repos; car les ruisseaux où elle s'écoulait de tout côté sont remontés à leur source et ont laissé leur lit desséché. Les sens, absorbés dans le sens commun, se ferment, non par l'effet de quelque violence, mais parce qu'ils sont privés de leur activité; et les puissances de l'imagination, ne recevant plus de matériaux du dehors , se trouvent condamnées à l'inaction de ce côté. L'entendement, par la même raison, rompt la chaîne des pensées qui l'avaient occupé jusque-là. Une roideur générale comprime tout le système musculaire par suite des tressaillements convulsifs qui l'ont agité pendant quelques instants. Les forces motrices, qui se partagent dans la vie ordinaire entre les divers organes , semblent s'être concentrées dans une force générale, qui se rapproche du sommet de la personnalité, de sorte que le centre général de gravité se rapproche lui-même de la tête. La puissance de la pesanteur terrestre qui comprime les mouvements ordinaires est diminuée également; et nous voyons que saint Joseph de Copertino étant en extase paraissait au frère Junipero léger comme une paille, et il semblait à Béatrix , pendant toute la nuit après sa première extase, qu'elle volait dans l'air. Il en est de même des systèmes inférieurs de la vie. Le sang ne va plus à la
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surface^ mais afflue vers le centre du système; son mouvement s'arrête clans les veines; le pouls devient lent, petit et faible; la respiration est retardée et moins profonde, et ces symptômes augmentent avec la force de l'extase ; de sorte que lorsqu'elle est à son plus haut degré le pouls et le souffle sont à peine sensibles. Un léger mouvement dans la région du cœur est le seul signe qui nous annonce encore la présence de la vie. Toutes les puissances, retirées du dehors, sont tournées au dedans et dirigées vers Dieu, et toutes les fonctions qu'elles exerçaient autrefois dans le monde extérieur s'accomplissent maintenant: dans le monde interne et d'après un ordre plus élevé. L'extase est d'autant plus forte que l'âme est plongée davantage en Dieu et dans les choses invisibles ; elle est aussi modifiée d'après la différence des objets que ce monde invisible présente aux puissances qui sont tournées vers lui. Nous avons appris déjà, par les exemples cités plus haut, à distinguer deux sortes d'extases, Fextase joyeuse et l'autre triste.
Quanta la durée de l'extase, elle dépend du caractère de l'individu et de la profondeur du ravissement où il est Osamia. plongé. Osanna fut ravie une fois pendant le carême, et resta trois jours en cet état. Son immersion dans les choses divines était si profonde qu'elle ne savait plus si son âme était encore unie à son corps ou si elle en était détachée. Il lui semblait qu'elle était portée par une lumière particulière, et d'une manière incompréhensible non-seulement pour l'entendement humain, mais encore pour celui des anges. Son âme était tellement fixée en Dieu qu'elle n'avait plus aucun désir, et qu'elle ne pensait plus à retourner aux misères de cette vie périssable. Elle dut
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cependant le troisième jour se résigner à le faire : mais une douleur indicible s'empara d'elle; elle ne cessait de soupirer et de pleurer ; elle paraissait vivre uniquement de l'arrière-goùt des délices dont elle avait joui , et ne put se consoler de les avoir perdues, jusqu'à ce que le Seigneur, au jour de l'Ascension , lui envoya après sa communion une autre extase qui dura deux jours , et une autre à la l'entecôte^ laquelle dura trois jours. Souvent ses extases étaient interrompues pendant quelques instants, sans cesser pour cela tout à fait. Ainsi, le jour de la Toussaint, étant tombée dans un ravissement après quelques paroles qu'elle avait entendues, lorsque l'heure d'aller à la sainte table fut venue, elle se réveilla tout à coup, reçut la communion, alla se prosterner dans un coin de l'église, et eut une autre extase qui dura jusqu'au coucher du soleil. Lorsqu'elle fut revenue à elle, les sœurs l'appelèrent à fable pour le repas du soir. Elle y alla pour leur faire plaisir, quoiqu'elle eût un profond dégoût de toute nourriture. Comme elle était au bout de la table, les autres pensaient qu'elle allait s'asseoir; mais elle fut ravie tout à coup, et resta trois heures à la même place. Puis, un peu réveillée, elle alla comme elle put dans un coin de la chambre , se mit à genoux , et retomba aussitôt en extase ; et elle y resta toute la nuit, après qu'on l'eut reportée dans sa chambre.
Il en était de même d'Ursule Bénincasa, qui eut son premier ravissement à l'âge de dix ans , en récitant la Salutation angélique. A partir de ce moment, toutes les fois qu'elle allait communier, elle avait une extase qui durait jusqu'au soir. Celles de Nicolas Fattor se prolongeaient souvent pendant vingt- quatre heures. Chez la bienheu-
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reuse Oringa, elles duraient plusieurs jours; chez Angcle de Foligno et Rose de Lima^ plus de trois jours. Saint Ignace de Loyola fut une fois sept jours en extase. Madeleine de Pazzi restait quelquefois ravie huit jours, de même que saint François de Paule. Bien plus, une légende^, dont nous ne garantissons point ici l'authenticité , raconte qu'un abbé du couvent de Villar, en Portugal, demeura soixantedix ans en extase. Ceci rappelle la légende des Sept Dormants, connue par toute la terre. Le degré de promptitude avec lequel les extases se succèdent dépend aussi du caractère de la personne. Elisabeth de Spalbach en avait sept par jour. Quelquefois l'intervalle qui les sépare est si court, ou bien pendant ce temps l'état de l'àme est si obscur et si incertain, qu'à peine sortie dun ravissement elle retombe dans un autre, et alors l'extase est à peu près habituelle; car il est très-difficile de distinguer si les personnes arrivées à ce degré sont dans l'état ou hors de rétat d'immersion. On raconte de Macaire le solitaire que sa vie fut une extase presque continuelle. On peut dire la même chose de saint François d'Assise, de Gilles, son compagnon, de Colombe de Riéti, de Gertrude d'Oosten, de Dominique de Paradis et de beaucoup d'autres.
Lorsque l'extase a dure son temps, la nature rentre peu à peu dans ses rapports accoutumés. L'extatique bâille et soupire légèrement; sa respiration, d'abord douce et presque insensible, devient de plus en plus profonde; la parole ne consiste au commencement qu'en certains sons inarticulés qui expriment la jubilation intérieure de l'àme ; puis ceux-ci s'élèvent peu à peu jusqu'au discours; les larmes coulent alors en abondance, et ce sont elles qui achèvent la transition de l'extase à l'état ordinaire. Tous
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ces phénomènes, Pierre de Dacie les a constatés dans Christine de Cologne. Cet état^ on le voit, est l'effet d'une puissance plus forte que la nature et à laquelle on ne peut résister. Plus l'action de cette puissance est subite, plus elle a de force et d'énergie. Mais lorsqu'elle se retire de l'âme dont elle s'était emparée, celle-ci, retombant dans le cercle de ses relations ordinaires, est abandonnée de nouveau à elle-même et à sa propre force , et c'est à elle de se retrouver comme elle peut dans la vie. Ivre encore de ce vin délicieux dont elle s'est remplie, il lui faut du temps pour reprendre ses sens. Ce retour vers la vie ordinaire se révèle au dehors par de légers mouvements ; mais d'abord il n'est sensible que dans le fond le plus intime de l'être. Les puissances de l'âme retournent l'une après l'autre dans les organes qui leur correspondent. Ce qui était fermé s'ouvre peu à peu, jusqu'à ce qu'enfin la vie qui s'est réveillée atteigne les dernières limites de l'être, et tout alors rentre dans l'ornière accoutumée. La lenteur avec laquelle ce retour s'accomplit indique la mesure de l'action des puissances naturelles de l'homme.
Mais il y a un moyen de hâter ce retour. Les extatiques, en effet, au milieu de leurs ravissements, sont toujours en union avec l'Église; car ils n'ont pas encore quitté cette vie; ils lui sont attachés par le lien de l'obéissance; ils doivent obéir à ceux qui ont le droit de leur commander en son nom. Nous avons vu plus haut, par les exemples de saint Joseph de Copertino et de Dominique, la manière dont se fait cet acte d'obéissance. Ils Ji'entendent point les paroles par lesquelles on leur ordonne de revenir à eux; mais la puissance qui les domine les entend et se retire d'eux, afin qu'ils puissent obéir. Cette obéissance est
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prompte, parce quils font ce qu'on leur prescrit non par leur propre force , mais par celle de la puissance qui leur commande et qui dérive elle-même de Dieu. Cependant, chez certains individus ;, la nature, quand elle est surprise ainsi par le retour subit des esprits vitaux, en éprouve quelque dommage. Quand Marie d'Oignies était en extase, et qu'il venait de loin quelqu'un pour la voir, elle se réveillait quelquefois. Mais quand elle savait qu'il y avait là un étranger, elle se faisait violence pour ne point donner de scandale, et s'arrachait à cet état avec de si grandes douleurs que plusieurs fois elle cracha le sang par suite de la rupture de quelques vaisseaux. Parfois, quand elle sentait intérieurement par l'esprit d'en haut l'approche de quelque visiteur, elle s'enfuyait dans un champ ou dans une forêt, et elle y restait quelquefois tout un jour. Une fois cependant elle fut réveillée par l'esprit lui-même avec ces paroles : « Va, quelqu'un t'attend, non par curiosité, mais par besoin. » Chez d'autres, au contraire, le réveil subit n'a aucune suite fâcheuse. Dans l'extase, l'àme est collée pour ainsi dire à Dieu, comme l'enfant au sein de sa mère. Si donc elle est arrachée subitement à cet état si doux pour elle, il peut en résulter la rupture de quelques vaisseaux dans l'estomac, ou plus souvent dans les poumons. Du reste, le commandement adressé aux extatiques agit à distance, comme nous l'avons vu. L'autorité nécessaire pour les rappeler à eux peut être communiquée à d'autres qui ne l'ont point par eux-mêmes. Le commandement une fois prononcé peut être rétracté intérieurement et de loin ; et même, en beaucoup de cas, il n'a pas besoin d'être exprimé verbalement; mais il produit son effet par un acte simple de la volonté. Cependant ceux qui se sont occupes
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de ces matières conseillent avec raison aux confesseurs et aux autres supérieurs de ne point tenter ces sortes d'essais. Ils donnent pour raison que le commandement, pour être obligatoire , doit être exprimé verbalement. Mais cette raison ne parait pas concluante ; car dans les cas dont il s'agit, la parole, étant reçue non dans le monde extérieur, mais dans un monde interne, n'a besoin d'être saisie que d'une manière interne aussi. Mais il y a pour cela une raison plus grave : c'est que le commandement s'adressant à Dieu, s'il était accompagné du plus léger sentiment d'orgueil ou de curiosité, il pourrait trouver facilement de la résistance. Et d'un autre côté, l'usage fréquent de ce pouvoir, quoiqu'il ne tienne nullement à la personne qui l'exerce, pourrait aisément amener entre celle-ci et l'extatique des rapports trop intimes et dangereux pour les deux. 11 est donc plus sûr d'employer toujours en ces circonstances le langage articulé. {Scaramello, Birectonum mysticum, t. I^^,p. 718.)
Les effets de l'extase ne s'annoncent pas toujours de la même manière. Nous avons vu que Béatrix de Nazareth, Bcatrix. après sa première extase, ne pouvait plus contenir sa joie. Cet état devint fréquent chez elle; et elle était tellement plongée en Dieu que, pendant que toutes les puissances de son corps étaient liées, et que ses membres, convulsivement agités, étaient comme paralysés, elle avait intérieurement le sentiment qu'elle ne pouvait plus ni vivre ni mourir, et que son âme allait s'échapper de son corps et s'envoler; de sorte qu'elle semblait ne pouvoir supporter plus longtemps le tourment qu'elle éprouvait. Elle était obligée d'avoir recours à la fréquente communion, qui la fortifiait et la disposait à de nouvelles visites de la part du Seigneur. Sou-
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vent^ au sortir de Textase, elle se sentait entièrement dépouillée de sa volonté, qui, transformée dans la volonté divine, accomplissait docilement ce que celle-ci lui inspirait. Cet état durait plusieurs jours; tout alors lui était indifférent, la santé, la maladie, le bonheur, l'adversité, et elle n'aurait pu rien choisir d'elle-même, soit dans le temps, soit dans l'éternité. Elle sentait avec cela son âme plus feiTcnte, sa conscience plus claire, son corps plus fort, son esprit plus léger et plus pur, selon que son extase avait été plus profonde. C'est pour cela qu'elle ne pouvait converser sans douleur qu'avec les hommes dont le cœur était pur ; pour les autres, leur approche seule lui causait des angoisses Osanna. mortelles. Osanna sentait aussi, l'extase une fois passée, son cœur enflammé d'amour pour Dieu ; de sorte qu'en quelque lieu qu'elle fût, ses sentiments et ses pensées étaient incessamment tournés vers le ciel, et qu'elle ne pouvait s'occuper que longtemps après d'autre chose. Elle était avec cela si humble qu'elle se mettait au-dessous de toute créature. Son àme était en même temps remplie d'une joie ineffable, qui se faisait jour par des éclats de rire qu'elle ne pouvait retenir, surtout lorsqu'elle trouvait à son réveil quelqu'un qui lui était connu. Elle était tellement confuse qu'elle n'osait ni ouvrir les yeux ni se lever tant qu'il était là. Elle restait toujours quelque temps sans parler, occupée à essuyer ses larmes, qui coulaient en abondance, et à verser de nouveau dans ses membres les puissances et les sens qui s'en étaient retirés pendant l'extase. Quelquefois elle était couchée par terre à demi morte, ou se tenait assise sans pouvoir prononcer une parole. D'autres fois elle reprenait à l'instant ses forces, et pouvait marcher longtemps sans qu'elle pamt toucher la terre. Cette légè-
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iclc et cette agilité semblaient môme habituelles chez elle; car dans un naufrage qu'elle fit sur le Pô en compagnie de plusieurs autres, ceux-ci, parmi lesquels se trouvait son frère, allèrent plusieurs fois au fond de l'eau, tandis qu'elle, malgré ses vêtements grossiers, lourds et mouillés, tenant son crucifix à la main , resta toujours à la surface : tous cependant furent sauvés. Il lui semblait avoir alors sous elle comme un appui solide qui la soutenait. Colette de Gand, S'^ Colette. quand elle allait à la communion , était plongée en Dieu au moins six heures, mais le plus souvent douze heures; et quand elle revenait à elle son visage était beau comme celui d'un ange, et n'avait plus rien de terrestre. Ses discours étaient doux, profonds, et portaient à l'amour de Dieu et au mépris de toutes les choses périssables. Oringa, lors- oringa. qu'elle revenait à elle, sentait son corps tellement agile et léger qu'elle se palpait pour s'assurer qu'elle l'avait encore. Elle gardait aussi une odeur d'une ineffable suavité : c'était comme le parfum des plantes et des arbres du ciel, au milieu desquels elle avait marché ; des harmonies célestes retentissaient à ses oreilles, et elle vécut ainsi dans ces joies du ciel pendant neuf mois. Quant aux rapports dans lesquels le corps des extatiques se trouve à l'égard de la nature, on comprend facilement qu'étant élevé au-dessus des lois ordinaires qui la gouvernent, il doit être aussi jusqu'à un certain point soustrait à leur pouvoir. Le feu particulièrement, le plus terrible de tous les éléments, semble n'avoir aucune action sur lui, comme nous le voyons par loxemplede sainte Catherine de Sienne. Elle était assise un S'« Cathejour dans la cuisine, occupée à tourner la broche et à pré- ^^ sienne. parer le repas pour sa famille. Livrée à ses méditations, elle tomba bientôt en extase , et naturellement la broche
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sairêta. Lysa^, sa belle-sœur, s'en aperçut; et comme cet état n'était pas nouveau pour elle, elle continua son ouvrage et laissa Catherine dans son ravissement. Après le souper, quand tout le monde fut retiré, Lysa retourna à la cuisine pour savoir ce qu'était devenue la sainte. Elle la vit alors loml)ée de sa chaise, étendue le visage sur les charbons ardents, dont il y avait une grande quantité. Elle jette un cri, se précipite sur la sainte et l'arrache du foyer, croyant la trouver toute brûlée; mais, à son grand étonnement, elle n'avait aucune blessure, ne donnait aucune odeur de bnilure, et la cendre même ne s'était pas attachée à ses vêtements. Revenue à elle, elle s'en alla sans ressentir aucun effet fâcheux. Ce n'est pas la seule fois que cette chose lui arriva. Elle fut souvent, en présence de plusieurs témoins, jetée dans le feu par une puissance invisible. Lorsque les assistants, pleurant et criant, cherchaient à l'arracher aux flammes, elle s'échappait tout à coup de leurs mains en riant, sans qu'on pût apercevoir en elle aucune trace de brûlure. Elle se contentait de dire alors : « N'ayez pas peur, c'est Malatasca (c'est ainsi qu'elle appelait le diable) qui a fait cela. » Une autre fois, étant à genoux dans l'église, près d'un pilier où étaient des images devant lesquelles biTjlaient plusieurs lumières, un des cierges tomba sur sa tète pendant qu'elle était en contemplation, et ne s'éteignit qu'après avoir bmlé jusqu'au bout, sans même endommager son voile. Ce fait fut attesté plus tard par Lysa, Françoise et Alexia, qui étaient présentes. La même chose arriva à Siméon d'Assise. Un jour qu'il était en extase, un charbon ardent lui tomba sur le pied et y resta jusqu'à ce qu il fût éteint; il ne ressentit aucune chaleur ni aucune blessure.
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A rétat d'exlasG est oppose celui que les mystiques désignent sous le nom de sécheresse, d'abandon, de désolation. Ils en disent beaucoup de choses. Rose de Lima S«" Rose
de Lima, surtout en a senti les terribles effets, et ce qu'elle en a dit
aux personnes qui l'entouraient suffira pour nous donner une idée de ses horreurs. Lorsqu'elle fut arrivée aux derniers degrés de l'union avec Dieu, son âme se trouva chaque jour plongée dans la nuit la plus profonde. Ces ténèbres duraient des heures entières; de sorte que bien souvent elle ne savait pas si elle était en enfer ou dans le purgatoire ou dans quelque obscur cachot. Elle tombait dans cet état tout d'un coup, et perdait aussitôt le souvenir des délices dont Dieu l'avait enivrée et le goût de sa présence. C'était un désert de ténèbres, d'abattement, d'insensibilité, la patrie de la mort, la nuit du délaissement, la caverne de la désolation , où la vierge se trouvait loin de Dieu et seule avec soi-même. Elle soupirait sous le poids des ténèbres qui l'environnaient, incapable de penser non-seulement aux choses surnaturelles, mais encore aux choses les plus simples. Son esprit s'efforçait de saisir une étincelle delà Divinité, mais toute lumière avait disparu. Sa volonté s'efforçait d'aimer, mais elle était dure comme la glace ; sa mémoire cherchait à s'attacher à quelque image qui put la consoler, mais tout était inutile. Ce qui ajoutait encore à ses tourments, c'est qu'elle se souvenait vaguement d'avoir autrefois connu et aimé Dieu, et qu'elle sentait en môme temps qu'elle ne le connaissait et ne l'aimait plus, et qu'il n'était plus pour elle que comme un inconnu, un absent et un étranger. Elle s'eflbrçait alors de trouver dans les créatures les traces de celui qui l'avait ainsi abandonnée; mais elle n'y connaissait plus l'image
accoutumée de son Créateur. Vaincue par l'épouvante et l'angoisse^ elle s'écriait : « Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonnée? » Mais rien, pas même l'écho, ne répondait dans le vide de son âme. Elle tentait alors de nouveaux efforts; mais son âme avait perdu toute chaleur; toute la force de son esprit était émoussée, et tous les sentiments de piété assoupis chez elle. Arrachée à son bienaimé , déchirée dans son être , elle ne savait plus que faire en ce martyre. Mais le plus grand de ses supplices, c'est que ces maux semblaient vouloir durer toujours. Elle ne voyait aucune fin à sa misère : un mur d'airain sans issue semblait la renfermer pour toujours dans cet horrible labyrinthe ; de sorte que dans sa désolation elle ne pouvait distinguer ce qu'elle souffrait des tourments de l'enfer. Elle cherchait à se consoler par cette pensée qu'elle devait nécessairement succomber sous le poids de telles douleurs, parce qu'il lui semblait impossible de les supporter longtemps; mais le souvenir de l'immortalité qui résiste à l'enfer même se présentait à son âme éperdue. Elle était près quelquefois de crier au secours, mais elle étouffait ce cri, sachant bien que personne ne pouvait l'assister dans des angoisses qu'il lui était impossible à elle-même d'exprimer, et que personne n'était en état de comprendre. Pendant quinze ans elle fut chaque jour, au moins une fois, et pendant une heure , quelquefois plus longtemps , plongée dans cette nuit et dans ces angoisses mortelles. L'habitude, loin d'adoucir ses épouvantes , semblait les augmenter au contraire; car, lorsqu'elle se les représentait comme éternelles, sa mémoire, liée comme elle était, ne pouvait lui rappeler que la veille elles avaient cessé. Quelquefois seulement un rayon de lumière, pénétrant dans son âme, les
lui faisait envisager comme ne devant pas durer toujours; et au lieu de souffrir alors les tourments de l'enfer elle souffrait ceux du purgatoire. Mais elle n'en était pas moins désolée en se voyant ainsi bannie de la présence de son bien-aimé. Elle cherchait à l'aimer, elle le voulait et ne le pouvait pas. Son esprit aveuglé errait au hasard; son cœur était desséché, son énergie brisée, ses sens émoussés. Elle frappait, soupirait, pleurait, se plaignait, mais en vain, jusqu'à ce qu'enfin elle se soumît à Dieu en disant: « Que votre volonté, et non la mienne, s'accomplisse. »