CHAPITRE V
Explication des phénomènes de l'extase. Comment la vie oscille d'un côté entre la partie supérieure et la partie inférieure dans la veille et le sommeil, et de l'autre entre l'intérieur et l'extérieur dans l'extase et l'état de conscience réfléchie. De l'extase mystique et de l'extase magnétique. Différence des deux états, et des signes auxquels on les distingue.
L'homme, composé d'un esprit et d'un corps, est placé entre un monde plus intérieur encore, celui des esprits, et un monde plus extérieur aussi , celui des corps avec leurs éléments : ces deux mondes sont unis en lui par l'âme , qui sert de lien entre le corps et l'esprit. Tel est le premier rapport où il se trouve à l'égard des autres créatures. A ce premier rapport s'en ajoute un second qui correspond aux deux côtés de son être qui les unit tous les deux dans un troisième. En effet, le corps humain se divise en plusieurs systèmes : le système cérébral en haut, et le système vital ou vasculaire en bas; et d'un autre côté.
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dans ses rapports avec le monde qui l'entoure , il se trouve placé entre le soleil en haut et la terre en bas ; et il unit ces deux choses en soi dans le système nerveux musculaire. D'autre part , l'àme ou la. psyché , qui anime le corps, libre au dedans, se trouve liée au dehors par les forces vitales. Elle est placée entre des intelligences centrales et périphériques , et au dehors entre les forces solaires en haut et les forces terrestres en bas , unissant ces intelligences par le lien de l'àme, et ces forces par le lien du système qui préside aux mouvements involontaires. Cette position toutefois n'est plus centrale dans l'état actuel des choses; de sorte que l'àme ne peut plus, comme avant la chute, du centre et du sommet où elTe réside dominer la partie extérieure et infime de l'homme. Si l'homme, sous le premier rapport, était établi dans le monde spirituel aussi bien que dans celui des corps , il pourrait regarder et agir aussi facilement dans l'un que dans l'autre; mais dans la réalité le monde spirituel est devenu fermé , invisible et inaccessible pour lui , et le monde des corps seul lui est ouvert. Il n'est donc plus placé au milieu de la création; mais il est plus loin des esprits et plus près des corps. Il est plus profondément enraciné dans le monde corporel, quoiqu'il respire encore dans le monde spirituel. D'un autre côté, la région des forces solaires lui est ouverte par la lumière ; mais cependant son commerce avec elles n'est pas immédiat, tandis que par tous ses sens et ses organes il agit immédiatement sur l'élément terrestre : il est donc encore ici placé plus loin du soleil et plus près de la terre, il est un fils de la terre , et redevable à la terre par la partie infime de son être.
Or ces deux rapports principaux se subdivisent en plu-
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sieurs autres, qui, s'adaptant réciproquement, forment comme des cercles concentriques. Et c'est là ce qui empêche bien souvent de distinguer les phénomènes qui sont propres à chacun d'eux. Tous ces courants, en effet, qui vont dans toutes les directions de bas en haut, de haut en bas, du dedans au dehors, du dehors au dedans, du centre à la périphérie, de la périphérie au centre, et qui constituent le flux et le reflux de la vie; tous ces courants se croisent, s'insèrent les uns dans les autres, se mêlent, se donnent et se prennent réciproquement.
Par suite de cet entrelacement des deux rapports principaux dans l'homme, celui-ci, déjà divisé en deux parties, l'une invisible et l'autre visible, se subdivise en chacune d'elles, en plusieurs éléments; de sorte que dans chacune on peut distinguer l'homme intérieur et l'homme extérieur, l'homme central supérieur et l'homme périphérique et inférieur. Entre ces deux rapports il en existe un troisième qui s'adapte à toutes ces relations, et leur sert de lien. Cette médiation peut se réduire à deux fonctions principales, dont l'une consiste à relier le dedans avec le dehors, et l'autre le haut avec le bas, et par conséquent le milieu avec la circonférence. Or, comme toute médiation s'accomplit par un mouvement qui se rattache à un membre intermédiaire , ce mouvement doit être de deux sortes. L'un, en effet, allant du dedans au dehors, met en rapport deux substances difïérentes; et l'autre, qui va de haut en bas, unit les deux régions de ces substances mises ainsi dans une relation mutuelle. Nous examineions ici d'abord le premier de ces mouvements.
C'est une loi de la nature physique que, toutes les fois qu'il s'agit de mettre en rapport par un mouvement quel-
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conque deux choses dont l'une est en haut et l'autre en bas , la première occupe le milieu d'un cercle décrit par la seconde. C'est ainsi que les planètes se meuvent autour du soleil par un mouvement circulaire, allant toujoui^ de leur périhéUe à leur aphéUe. Et comme, d'un autre côté , dans la chose qui est en bas on distingue encore un haut et un bas relatifs, cette opposition est harmonisée par un autre mouvement circulaire dans la rotation autour d'un axe. C'est ainsi que pendant le jour, le ciel* se pressant en quelque sorte autour du soleil , le haut prend le dessus, tandis que, pendant la nuit, le soleil retirant sa lumière, la terre et le bas avec elle l'emportent. Or, le corps se trouvant soumis à ces rapports naturels et lié par les lois de la nature , ce mouvement circulaire doit aussi se retrouver en lui. Mais comme il y a dans l'homme un élément spirituel, ce mouvement se produit sous la forme d'un mouvement organique et d'un échange entre les divers systèmes du corps humain. Tantôt, en effet, le système neneux et tantôt le système circulatoire prend le dessus. La vie de l'homme est donc analogue au mouvement de la terre et déterminée par lui ; elle va sans cesse de haut en bas et de bas en haut , de la veille au sommeil et du sommeil à la veille. De même que le soleil tient la terre en son pouvoir et détermine tous les phénomènes que nous remarquons en elle, ainsi le système organique supérieur tient et règle d'en haut le système inférieur, et produit l'état de veille. De même que, lorsque le soleil se cache à la terre, celle-ci, dans son isolement, repousse les influences de la lumière, et semble se renfermer dans sa ^ie propre, ainsi dans le sommeil la vie du sang avec ses oraanes réaait contre la vie des nerfs: la circulation du
sang, au lieu d'être moyen, devient en quelque sorte le but de la vie ; et c'est alors, en effet, que se renouvellent par elle les matériaux qui composent le corps humain. La pensée, ne venant plus d'en haut, mais d'en bas, se présente sous la forme d'un songe; et, comme le système intermédiaire suit toujours l'état des autres systèmes, le mouvement, recevant aussi son impulsion d'en bas, se reproduit comme somnambulisme. D'après l'ordre de la nature, le mouvement interne de la vie chez l'homme est déterminé par le mouvement extérieur qui fait succéder la nuit au jour; de sorte que le matin donne la prééminence aux régions supérieures, et produit ainsi le réveil, tandis que le soir , au contraire, faisant prédominer les régions inférieures, détermine le sonmieil. Et comme le mouvement circulatoire se reproduit dans le mouvement général de la vie , il se forme en celle-ci comme des nœuds et des points d'arrêt qui correspondent aux divers âges.
La succession de la veille et du sommeil est donc l'effet de ce mouvement continuel par lequel le soleil et la terre se donnent et se reprennent sans cesse. Et comme entre le monde spirituel et le monde matériel il y a égaiement un va-et-vient continuel , et que l'homme est placé comme médiateur entre ces deux mondes, il doit y avoir en lui un autre mouvement alternatif du dedans au dehors, de l'esprit au corps. Outre cet état mitoyen et ordinaire, deux états peuvent donc survenir en nous. Dans l'un, l'intérieur domine l'extérieur, et déborde pour ainsi dire par-dessus, tandis que dans l'autre, au contraire, c'est le dernier qui sempare du premier, et, le renfermant en soi, le tient à l'état latent. Ici l'homme, plongeant plus avant dans la nature physique, se trouve comme enivré, poussé etdéter-
miné par elle. Là, au contraire, emporté au-dessus du monde extérieur, il s'élève plus haut dans le monde spirituel, et reçoit de lui l'impulsion. Il devient en cet état clairvoyant , tandis que dans l'autre sa vie , plus rapprochée de celle de la nature , se borne à des instincts sourds et obscurs. Et comme le dedans est dans un rapport intime avec le haut, de même que le dehors avec le bas, le premier de ces états se rattache aux systèmes supérieurs de l'organisme, tandis que le second se rattache aux systèmes inférieurs. L'homme, dans le premier cas, étant plus rapproché du centre de son être, agit avec plus de liberté , tandis que dans le second , étant plus près de la périphérie , il est plus soumis à la nécessité de la nature. Mais comme en cette vie l'homme ne peut rester toujours dans son centre , et que le monde extérieur, s'attachant à lui, l'attire sans cesse au dehors, il ne peut échapper tout à fait à cet attrait; mais il ne peut non plus s'établir pour toujours dans le monde extérieur. Toujours il peut s'arracher à cette force qui le déprime, reconquérir ainsi sa liberté, et s'élancer de nouveau dans les régions de l'esprit. Il y a donc, sous ce rapport, une succession semblable à celle qui existe entre la veille et le sommeil, avec cette différence toutefois que celle-ci, dépendant de la rotation de la terre, revient tous les jours, tandis que la première suit un cours plus libre dans ses périodes , et s'applique au cours entier de la vie.
Ce double état peut se produire de deux manières correspondant aux deux côtés de la nature humaine. En effet, il peut venir ou du côté du corps ou du côté de l'àme. Dans le premier cas il se fait une concentration, ou bien au contraire comme une projection de la partie spirituelle . soit
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que cet état vienne de l'âme elle-même, soit qu'il vienne de quelque influence extérieure^ cosmique^ physique ou chimique. Lorsqu'il y a concentration, la force invisihle qui réside dans les organes, étant plus dégagée de ceux-ci , se recueille en soi et les domine plus facilement. C'est ainsi que naît l'ivresse produite par le vin et par les autres spiritueux. C'est ainsi que naissent les extases naturelles produites par l'opium, par l'hyoscyame et d'autres poisons qui étaient familiers au schamanisme. C'est ainsi que se développait la fureur des bacchantes de l'antiquité et l'inspiration de la Pythie. Lorsque l'àme, au lieu de se concentrer, se projette au contraire, l'élément dynamique qui gît dans les organes est dominé par la matière , et absorbé pour ainsi dire en elle. Il se produit donc ici un état opposé au premier; et cet état peut se développer de deux manières aussi , ou comme réaction à la suite du premier état, ou de soi-même par le moyen de certaines substances narcotiques, ou par l'effet de quelque passion. Mais l'initiative de ce double état peut aussi, comme nous l'avons vu, venir de la partie spirituelle, et il se produit alors non plus dans les basses régions de la vie , mais dans le système cérébral. Lorsqu'en effet l'àme, soit par elle-même, soit par quelque impulsion du dehors, acquiert un surcroît d'énergie , elle se dégage davantage des organes , et lient avec plus de force le corps sous sa sujétion. C'est alors l'état du somnambuhsme magnétique, qui peut être l'elfet de certaines dispositions, de certaines maladies, d'une certaine manière de vivre, ou qui peut être produit par l'influence d'une autre personne. Mais l'esprit peut d'un autre côté être affaibli dans son énergie par des mfluences contraires, et mis dans un état où, se trouvant impuissant
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à se défendre contre les envahissements du corps , il se livre à lui , pour ainsi dire , et se laisse absorber par lui. De là vient cet état soporeux qui se produit sous des formes diverses , et qui peut aller jusqu'à l'absence complète de sentiments réfléchis ; il se retrouve souvent à la suite de certaines affections lunatiques.
Jusqu'ici nous n'avons considéré l'homme que dans ses rapports avec la créature. Mais au-dessus de ces rapports il en est un autre qui lie l'homme à Dieu et au monde supériem: des esprits, et c'est ce rapport qui est proprement ici l'objet de nos études. Dieu, en effets est toujours présent à l'homme d'une présence invisible, le conduisant à ses fins d'une manière douce qui ne gêne en rien sa liberté. Mais il peut entrer avec lui dans un rapport plus intime , et produire ainsi des états extraordinaires. 11 peut attirer à soi ce fond de l'àme où réside proprement l'image divine. Ce que l'àme est pour le corps , Dieu le devient alors pour l'âme; il l'anime de sa vie, comme elle animait auparavant le corps qui lui est uni. Élevée ainsi au-dessus d'ellemême , elle entre d'autant plus avant dans les hautes régions spirituelles qu'elle s'arrache davantage au cercle de la nature.
Plus elle s'affranchit de la nécessité naturelle et morale qui lie la créature, plus elle participe à la liberté divine. Ce n'est pas qu'elle se mette au-dessus des lois de la nature et de l'ordi'e moral; mais elle les accomplit avec amour, et non plus par nécessité. L'âme une fois introduite en Dieu entraîne bientôt avec elle toutes ses puissances et toutes ses facultés ; car l'attrait par lequel Dieu l'attire à lui est si puissant qu'il s'empare de toutes ses incH nations. Le corps est ainsi tenu plus fortement par .'àme : .es sens
se ferment , et le corps est immobile. Les mouvements internes qui concentrent et élèvent la vie sont accélérés, tandis que ceux qui l'emportent au dehors ou la dépriment se ralentissent : il se fait comme une ascension de toutes les puissances de l'homme. C'est ainsi que se forme l'extase mystique des saints , avec tous ses phénomènes ; elle est l'effet de l'action divine , et elle est toute religieuse dans son essence et dans ses caractères. Mais à côté de ce bienheureux état où la vie, enivrée de Dieu pour ainsi dire, s'élève au-dessus d'elle-même, il en est un autre d'une nature bien différente, dans lequel l'âme, éloignée de Dieu et abandonnée à son propre poids, retombe dans le monde inférieur, au-dessus duquel une puissance supérieure l'avait tenue suspendue. C'est cet état de sécheresse et d'abandon dont nous avons parlé plus haut, et qui excite dans les mystiques de telles épouvantes. Si, comme le dit saint Augustin, Dieu est pour l'àme, quand elle l'aime, ce que l'âme est pour le corps , et si c'est pour elle alors une moindre peine de cesser d'animer le corps que de cesser d'aimer Dieu, on comprend combien doit être pénible cet état.
L'extase mystique et l'extase magnétique, malgré la ressemblance de leurs phénomènes extérieurs, sont donc essentiellement opposées. L'une est produite par Dieu immédiatement , ou avec la coopération des intelligences supérieures ; l'autre vient du dehors par le corps, ou du dedans par une inspiration factice de l'âme, et dans les deux cas elle se produit d'après des lois organiques. L'extase mystique est donc sainte dans sa nature, et ne se produit que dans les saints. Par la charité, qui en est le principe, elle est préservée de tous les écarts. L'extase magnétique,
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au contraire , e^t dune nature toute profane : elle ne se produit que dans certaines organisations et sous certaines conditions. Elle est , comme tout ce qui est naturel, indifférente en soi ; mais elle peut facilement dégénérer en abus. Dans la clairvoyance magnétique, Tàme, plus rapprochée du monde des esprits , tourne de là ses regards vers le monde physique, et y contemple le reflet du premier, mais par une vision qui ressemble au crépuscule du soir. Dans l'extase mystique, au contraire, l'àme , se détournant du monde extérieur et plongée dans le monde des esprits, contemple de là quelque chose qui est plus élevé que l'un et l'autre, c'est-à-dire Dieu, principe et fin de toutes choses; et en lui elle contemple ces deux mondes dans une vision qui ressemble au crépuscule du matin. Ce n'est pas sans raison non plus que dans l'état magnétique le mouvement et l'action sont appelés du nom de somnambulisme, parce que, lors même qu'ils se produisent sous la forme la plus spirituelle , ils tiennent toujours au monde des phénomènes et des songes. Dans l'extase divine, au contraire, l'action de l'homme, effleurant moins les limites de la réalité , porte l'empreinte et d'une conscience plus élevée et d'une volonté plus libre. Ces deux sortes d'extases, si différentes dans leur principe, ont existé l'une à côté de l'autre dans tous les temps. Le paganisme, qui était déjà d'ailleurs dans un rapport si intime avec la vie de la nature, a recherché aussi de préférence l'extase naturelle. Les oracles étaient appuyés sur elle ; et dans le récit que nous fait ce Romain des signes qu'il a vus dans le temple d'Apollon, on reconnaît les symptômes d'une véritable possession naturelle, produite par une inspiration partant des régions inférieures. L'extase mystique , au contraire .
EXPLICATION DKS l'HKNOMENES DE L EXTASE. 60
était réservée au peuple hébreu dans l'antiquité, avec les conditions toutefois de celte époque. Cultivée dans les écoles des prophètes j, elle a passé comme héritage au christianisme, avec le trésor des autres grâces et des autres promesses , et elle s'est développée jusqu'à nos jours sans interruption. Cependant l'extase magnétique n'a pas disparu pour cela, mais elle a passé aussi de l'antiquité dans l'époque moderne. Elle n'a pas cessé de se développer dans les siècles à côté de la première; et leur opposition se montre en ce que les progrès de l'une sont toujours en raison inverse des progrès de l'autre. C'est pour cela que l'extase religieuse prédominait dans les premiers siècles, parce qu'ils étaient plus religieux, tandis que plus lard le refroidissement de la piété a fait dominer l'extase magnétique. Saint Augustin, livre XIV, chapitre xxiv de la Cité de Dieu, distingue déjà deux extases, l'une naturelle et l'autre surnaturelle, et cite comme appartenant à la première l'exemple d'un prêtre nommé Restitut, de l'église de Calama. Toutes les fois que l'on imitait devant lui la voix d'un homme qui se plaint, il perdait l'usage de ses sens et était semblable à un mort ; de sorte qu'on pouvait le piquer, le pincer ou même le brûler sans qu'il le sentît. Sa respiration s'arrêtait. Cependant, si on lui parlait sur un ton élevé, il lui semblait, disait-il, entendre des voix lointaines.
Il est très - important dans la mystique d'apprendre à bien distinguer ces d^ux sortes d'extases. Aussi a-t-ou cherché depuis longtemps dans la manière dont l'une et l'autre se produisent des signes certains auxquels on put les reconnaître, et nous donnerons ici les enseignements de TÊglise à ce sujet , enseignements puisés dans l'expé-
on EXPLICATION DES PHÉNOMÈNES DE L* EXTASE.
rieiice. Le pape Benoît XIV, le plus savant des papes modernes, a traité ce sujet dans son ouvrage de la Canonisation des serviteurs de Dieu, livre III, chapiti'exLix. Une des premières conditions de l'extase divine, c'est qu'elle ne soit pas périodique. Toute périodicité se rattache à la ligne circulaire. Or celle-ci est l'expression et le symbole de la nécessité qui gouverne la nature , et trahit par conséquent la prédominance de l'élément naturel. En effet, c'est en traçant une ligne cii'culaire que les planètes accomplissent leur révolution autour de leur centre , et déterminent tous les changements dans l'univers. C'est encore la forme du cercle qui caractérise le cours du sang dans le corps liumain. Les mouvements du cœur, le pouls, la respiration, le mouvement quotidien de la vie dans la veille et le sommeil , et le mouvement annuel à travers les saisons , tout nous apparaît comme un flux et un reflux continuels ; tout par conséquent se produit à nos regards sous la forme du cercle. Les maladies, les fièvres, les accès chez les lunatiques et chez les autres malades de cette sorte sont périodiques, et ce caractère diminue selon que le foyer de ces maladies est plus élevé et plus intime. L'extase naturelle trahit donc son origine en disparaissant et reparaissant à des époques déterminées. Mais ce qui distingue les mouvements de l'àme , c'est la hberté : cette liberté doit donc se révéler aussi dans l'extase divine. Celle-ci ne dépend dans son cours ni de la lune ni du soleil, mais elle est gouvernée par des lois bien différentes. Son soleil à elle, c'est le Sauveur du monde, entouré d'un zodiaque surnaturel, avec ses signes et ses maisons, et donnant naissance à une année sainte et surnaturelle aussi, dont la marche est réglée par ce soleil éternel des intelligences. Cette an-
EXPLICATION I>i:S PHÉNOMÈNES DE l'EXTASE. HT
née, c'est l'année ecclésiastique, expression de notre délivrance spirituelle, quoiqu'elle se rattache extérieurement à la forme circulaire, afin de s'accommoder au besoin de la vie commune. Tous les phénomènes de l'extase mystique semblent tenir au cours de cette année [surnaturelle. De même que dans l'année naturelle chaque plante fleurit en son temps, lorsque la terre est arrivée à tel ou tel point de sa carrière, ainsi chaque fleur du monde spirituel a son moment marqué dans l'année ecclésiastique. L'extase mystique n'est donc produite ni par les rapports cosmiques, ni par le jeu des forces naturelles, ni par le mélange des éléments terrestres, ni par l'influence d'aucun homme, mais seulement par Dieu , les anges et les saints , et sur la (erre par les objets que l'Église a consacrés de ses bénédictions. Si l'action de l'homme paraît quelquefois, ce n'est qu'autant qu'il est dépositaire de cette puissance surnaturelle dont Dieu est la source.
Si donc l'extase est précédée ou suivie de quelque maladie naturelle qui se développe de soi-même dans l'organisme ou qui vienne du dehors par l'effet de quelque contagion, il est probable qu'elle est produite par la nature. Il est bien vrai que l'on voit souvent apparaître , soit au commencement, soit dans le cours de l'état extatique surnaturel, certaines dispositions maladives, lesquelles proviennent de l'immense disproportion qui existe entre la nature et ces sortes d'états. Mais ces maladies, acceptées librement, ont un caractère surnaturel qui les distingue des autres; de sorte qu'on peut les regarder comme étant le symbole de l'état intérieur de l'âme. Leurs crises se développent ordinairement d'une manière parallèle au cours de l'année ecclésiastique et suivent ses phases.
Aucun lien naturel ne doit lier entre eux les extatiques , ou les mettre en rapport avec ceux qui sont en dehors du cercle de la vie supérieure à laquelle ils sont élevés. Bien moins encore doivent-ils être en rapport avec la nature extérieure ; car c'est là précisément ce qui caractérise le somnambulisme, où l'homme est magnétisé immédiatement par la nature. Ce qui cause l'extase surnaturelle, et ce qui la fait cesser^ le lien qui unit entre eux les extatiques, c'est celui de la communion des saints, dans rÉghse triomphante et dans l'Église militante. De même que par l'attrait qui les attire sans cesse vers le ciel ils sont liés à l'Église triomphante, ainsi sont-ils unis à l'Église mihtante par le lien de l'obéissance. Aussi, fermés à toute influence, le commandement d'un supérieur suftit pour les réveiller; et ils ne pourraient se réveiller d'eux - mêmes , pas plus qu'ils ne peuvent produire immédiatement l'état d'extase. L'extase mystique appartient donc au domaine religieux , de même que l'extase magnétique appartient au domaine physique. Aussi voyons-nous que les somnambules plongent de préférence leurs regards dans la nature extérieure et dans leur propre corps , tandis que les extatiques surnaturels ne peuvent se lasser de contempler Dieu et le monde des esprits. S'ils se regardent parfois eux-mêmes , ce n'est pas le corps qui les occupe, mais la partie spirituelle de leur être; et encore, s'ils la considèrent, c'est afin de reconnaître leur propre faiblesse et leur néant devant Dieu, et ce n'est que par hasard que leur attention se porte sur les objets extérieurs.
Chacune des trois personnes divines, avons -nous dit plus haut, est dans un rapport particulier avec l'un des trois éléments dont se compose l'être de l'homme. Lors
donc que l'extase est produite par Dieu, ce triple rapport doit apparaître; de sorte que nous pouvons considérer l'extase d'un triple point de vue, selon que l'une des trois personnes divines attire à soi, et transforme l'un des trois éléments qui lui correspond dans la personnalité humaine. De l'aveu unanime des extatiques, l'extase est produite par trois sentiments principaux : l'admiration, l'amour et la béatitude , à laquelle se joint comme terme opposé la tristesse ou la désolation. L'admiration a son siège dans l'esprit. Lorsqu'il contemple un objet placé au-dessus du cercle des perceptions ordinaires, celui-ci le saisit, s'empare de lui et le subjugue en quelque sorte; de sorte que , cédant à sa puissance , il se livre à lui tout entier : c'est là ce qu'on appelle l'admiration. Or c'est dans l'esprit que se reflète d'une manière particulière la première personne de la sainte Trinité. L'extase produite par l'admiration doit donc être attribuée spécialement au Père. La joie d'un côté et la douleur de l'autre appartiennent à la vie du cœur. Lorsque l'àme, en effet, est comme inondée d'une ineffable suavité , ou plongée dans une désolation profonde, vaincue, ainsi que le corps, par les impressions qui se sont emparées d'elles, elle déborde, pour ainsi dire, et éclate en des cris de jubilation , ou semble s'écouler tout entière dans les larmes. Or la nature inférieure de riiomme se trouve dans un rapport particulier avec le Sauveur, qui a daigné la prendre avec toutes ses faiblesses, qui veut bien descendre en elle dans l'Eucharistie, et y manifester quelquefois sa présence par une certaine suavité sensible. 11 est en même temps, dans sa passion, un objet de compassion sensible pour nous. L'extase produite par la joie ou la douleur, et qui a son siège dans la partie in-
fëi'ieure delhomme, doit donc être attribuée spécialement au Verbe qui s'est fait chair. L'amour enfin se rattache en nous à lappétit concupiscibie qui gît dans Tâme. Celle-ci, ravie par Tobjet qu'elle aime^ se livre à lui avec toutes ses puissances ; de sorte que^ sortant de soi-même en quelque sorte, elle se laisse entièrement absorber par lui. L'extase produite par l'amour doit donc être attribuée au Saint-Esprit, qui est l'amour essentiel de Dieu, et elle forme comme le milieu entre les deux autres. Il y a donc trois sortes d'extases, selon que Dieu s'empare d'une manière spéciale de l'une des trois régions de l'homme. Mais comme en Dieu les trois personnes sont une même essence, et que, l'homme de son côté étant une seule personne, l'une des régions qui la composent ne peut recevoir les influences divines sans que les deux autres y participent en quelque manière , dans chaque extase les trois personnes divines agissent en même temps sur les trois régions de l'homme; et ce qui distingue les diflérentes formes du ravissement , c'est que l'action de l'une de ces trois personnes ressort davantage dans l'un des trois systèmes de l'homme. C'est d'après ce principe que nous considérerons les divers phénomènes de l'extase, et que nous pourrons ainsi nous faire une idée juste de cet état. Nous commencerons par la région spirituelle de l'homme, et nous étudierons d'abord les phénomènes qui en portent l'empreinte; puis nous passerons à la seconde région, et nous finirons par la troisième, qui sert de lien entre les deux autres; et de cette sorte aucun mode important de l'extase ne nous échappera.
DltVELOPPEMEKT DE LA I-UMIEKE OUGAMyUE. / 1