‹ La mystique divine, naturelle, et diabolique (volume 2)Chapitre 8 sur 44 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Des visions de l'âme, et particulièrement de l'imagination. Des dispositions naturelles à la vision. Jérôme Cardan. Des visions surnaluturelles. Véronique de Binasco. Marie d'Agréda et sa Cité de Dieu.

La pensée existe à l'état de type ou d'idée dans la plus haute région de l'homme, à savoir dans l'esprit; puis ce t\pe prend une forme dans l'âme par la parole, et enfin il se produit au dehors dans le corps par le son ou la parole extérieure. Aux illuminations matérielles produites par le système nerveux correspondent donc les visions spirituelles, de même qu'à la parole extatique correspond un mouvement intérieur de l'esprrt. Il est donc juste qu'après avoir étudié les phénomènes lumineux de l'extase nous considérions les visions propres à cet état, et que nous cherchions à saisir leur rapport avec les autres phénomènes qui le caractérisent. Or nous avons vu plus haut qu'il y a trois sortes de visions : celles des sens, qui résultent des impressions qu'ils reçoivent; celles qui s'accomplissent dans l'imagination par le moyen des formes qu'elle abstrait des objets extérieurs; troisièmement enfin, celles qui se

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produisent dans l'esprit, comme de purs mouvements intellectuels, sans images ni formes. Comme nous avons déjà parlé des premières dans le livre précédent, nous n'avons à nous occuper ici que des deux autres , et d'abord des visions de l'imagination.

L'imagination a son siège et exerce son action dans la région moyenne de l'homme, c'est-à-dire dans l'âme; elle a sous elle les sens , avec le sens commun qui les réunit tous, et au-dessus d'elle les puissances supérieures de l'esprit. Les visions qui se produisent en elle peuvent donc venir, ou par dehors, du monde intérieur, ou par dedans, du monde spirituel placé au-dessus d'elle; et comme, dans l'un et l'autre cas, elles appartiennent à la personne qui les éprouve, elles peuvent aussi dans les deux cas être son œuvre propre. Dieu, étant présent partout et pénétrant tout de son action, peut aussi produire ces visions, soit immédiatement par lui-même, soit par l'entremise des bons anges. Enfin elles peuvent être le résultat des mauvaises influences du démon. Ainsi, Dieu, la nature, les anges et les démons, les saints et les autres défunts peuvent agir sur l'imagination, et produire en elle des visions dont il est quelquefois très- difficile, à cause de cela, de l)ien distinguer la source et l'origine. Et comme l'erreur est très- facile en ce domaine, il est nécessaire d'apporter les pkis grandes précautions et l'attention la plus scrupuleuse dans l'examen des phénomènes qui s'y rattachent. En effet, ce protée que chacun porte en soi, qui présente à notre esprit, sous la forme de songes, le souvenir des impressions que nous avons reçues autrefois; qui fait flotter devant l'âme à demi éveillée, ou enivrée par les excitations du dehors, les fantômes des choses qui ont frappé

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nos sens, ou même do celles que nous n'avons jamais vues, et qui leur donne des formes tellement déterminées que souvent elles sont plus saisissables pour nous que la réalité même; ce protée, qui, dans ces états maladifs où Tàme Hotte dans une sorte de demi-jour vague et incertain entre la lumière et les ténèbres, évoque des images singulières et bizarres; ce protée, ce magicien a établi son siège dans rimagination, et trompe non-seulement les âmes ordinaires, mais encore celles qui, élevées par Dieu à l'état mystique, semblent devoir être à l'abri de ses illusions. De rimagination où il réside, une nmltilude innombrable de sentiers conduisent dans toutes les directions; de sorte que, par eux, il peut arriver à l'àme de partout des impressions et des images. L'état du soleil, le cours de la lune, l'aspect des astres, le mélange des éléments, rien ne lui est étranger. Du fond des régions inférieures de la vie montent jusqu'à lui des nuages plus ou moins épais, tandis que les régions supérieures lui envoient de sublimes pensées. Le mensonge trouve le moyen de s'approcher de lui^ et le vrai sait aussi se frayer jusqu'à lui un passage. A la vérité simple et pure qui vient de Dieu, des bons esprits, et de tout ce qui est bon dans la nature et dans l'homme, peut se mêler facilement l'illusion , qui partout prend sa source dans le désordre et le mensonge. Pour discerner 1 un et l'autre, l'esprit a besoin d'une critique attentive, qui examine avec soin tous les signes, tous les indices, qui tienne compte et du passé et du présent et de l'avenir, et des causes et des effets et de la fin, qui ne donne son adhésion qu'à ce qui porte les signes authentiques de l'action divine, et qui, même en ce cas, ne la domie que sous condition; qui n'hésite pas à rejeter tou^ les faits qui ne ". 4

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peuvent suppoiler celte épreuve, ou à n'en tenir aucun compte.

J CurJan. I,*our ce qui concerne les influences physiques et organiques, ce que J. Cardan raconte de lui-même et de ses dispositions est très-intéressant sous ce rapport. « Quand « je le veux, nous dit- il, je vois ce qu'il meplaitde voir, a et cela non avec l'esprit seulement, mais avec les yeux , « comme ces images que je vo; aïs dans mon enfance. Mais « maintenant je crois qu'elles sont le résultat de mes occu- « pations. Je n'ai pas toujours, il est vrai, ni en tout temps « cette faculté; m.ais cependant je ne l'ai que quand je (( veux. Les images que je vois sont toujours en mouve- « ment ; c'est ainsi que je vois les forets, les animaux, les « divers pays et tout ce que je veux voir. Je crois que la « cause de tous ces effets est dans l'activité de mon ima- « gination et dai-s une vue très-perçante. Dès mon enfance, u j'avais cela de commun avec Tibère César, que je pou- « vais voir dans l'obscurité la plus profonde comme en « plein jour. Mais je n'ai pas gardé longtemps cette ïdu culte. Je vois bien encore toujours quelque chose, quoi- « que je ne puisse pas bien distinguer ce que je vois; et « j'attribue aussi cet etl'et à la chaleur du cerveau, à la (V subtilité des esprits vitaux, à la substance de l'œil et à « l'énergie de l'imagination. » [DeVarietate rerum, 1. \\ , c. 43.) Il avait de plus la faculté de se mettre dans une sorte d'exîase. Il lui semblait alors que sa poitrine se fendait pour laisser écliapperràme. Puis il lui semblait, d'un autre coté, qu'une porte s'ouvrait dans son àme pour en laisser sortir un esprit; après quoi il lui paraissait qu'il était hors de son corps, et que ce n'était que par un effort puissant qu'il en retenait encore une paiiie.

DKS VIt;iO-NS Dt l'iMAGINATIO, 1 I i

On voit, d'après ce que nous dit Cardan, que ce qui produit ce mirage c'est que les images qui naissent d'ellesmêmes dans l'imagination, entrant en rapport avec l'organe de la vue, qui a déjà très- souvent une certaine >Lifiinité avec elles, produisent en lui une impression semblable à celle qu'il reçoit des objets extérieurs; de sorte que l'objet que se crée l'imagination acquiert la môme objectivité que les objets réels eux-mêmes. Quant aux causes de ces fantômes, qui souvent imitent si bien la vérité qu'on les prend pour elle, c'est ordinairement une imagination vive, active, douée de la l'acuité de se créer ellemême et ses propres images et la lumière qui les éclaire. Cette cause est bien plus puissante encore, lorsque l'œil, de son côté, a, comme en J. Cardan, la faculté d'illuminer en quelque sorte les objets de sa propre lumière et de voir dans l'obscurité la plus profonde. Ces causes, c'est encore, dans cette partie intérieure du sens de la vue qui est en rapport avec l'esprit, une plus grande facilité à recevoir les impressions et à les concentrer; et cette qualité se manifeste au dehors par une vue très-pénétrante, comme celle de Jérôme Cardan. Dans l'état ordinaire, les images sont â|i ï*eçues d'abord par les sens extérieurs, et montent de là dans l'esprit; mais dans les états extraordinaires dont nous parlons ici c'est le coiitraire qui arrive. Les impressions sont reçues d'abord par l'àme dans une lumière toute spirituelle; et de là elles passent dans les sens, v éveillent la lumière organique, qui, prenant des traits distincts, leur donne une forme extérieure et objective.

Swedenborg avait, à ce qu'il parait, cette faculté. Elle est bien souvent produite d'une manière factice par des moyens extérieurs et naturels, par certaines substances^

\\2 nts VISIONS i>t: l'imagination.

comiuel "opium, la jusquiaiiie, etc. Certains états maladifs peuvent aussi la développer eu donnant un surcroît d'activité à certaines puissances de l'ànie; et c'est de cette manière que se produit la clairvoyance dans le somnambulisme. Les habitudes de la vie ont aussi sur elle une iniluence incontestable; et dans ces deux derniers cas elle peut se rattacher à la mystique. C'est à elle qu'il faut attribuer en grande partie ces visions légères et faibles encore, bien plus fréquentes qu'on ne le croit chez les personnes pieuses qui ont vécu dès leur jeunesse dans l'oppression, les privations et les souffrances, avec cette dilTérencc toutefois qu'ici ces visions, étant involontaires et laissant à l'homme l'entière possession de soi-même, appartiennent à un autre domaine.

Sainte Hildegarde nous dit elle-même qu'elle voyait toujours tlotter devant elle les images de son monde intérieur, et que, pendant ce temps-là, elle percevait très-clairement celles du monde extérieur; de sorte qu'elle distinguait trèsbien les unes des autres. Cette faculté était probablement chez elle, comme chez Cardan, naturelle à l'origine. Mais lorsque, par suite de ses progrès dans la vie spirituelle, elle devint plus intimement unie à Dieu, son sens extérieur dut s'ouvrir aussi, d'autant plus que son développement était déjà favorisé par celui du sens de la vue. De cette manière un monde objectif nouveau, et inconnu pour elle jusqu'ici, lui apparut, et présenta à son imagination de nouvelles images, qui acquirent bientôt la même vérité objective que celles qui lui venaient de la part du monde extérieur. Puis lorsque, par suite d'une union plus intime encore avec Dieu, son àuie se fut ouverte aux intluences de l'esprit d'en haut; lorsque, celui-ci prenant en quelque

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sorte la place do, rimagiiiation, le sens intérieur reçut ses impressions avec la même vivacité que le sens extérieur recevait auparavant celles de cette puissance , la vérité de ses images fut dès lors garantie par Dieu lui-même, qui ne peut jamais nous tromper.

Mais il est très-difficile, pour ceux-là même qui sont en ces sortes d'états, de distinguer ce qui est de Dieu ou de la • nature. Que doit-ce donc être pour les autres, qui ne peuvent voir les choses que du dehors, et ne juger des causes que par les effets? Aussi tous les mvstiques sans exception, depuis saint Bonaventure et saint Thomas d'Aquin jusqu'à sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, sont d'avis qu'il ne faut pas faire beaucoup de cas de ces visions, parce qu'elles sont susceptibles de beaucoup d'illusions; qu'il ne faut pas y attacher beaucoup plus d'importance qu'à celles des sens, et qu'elles ne sont bien souvent que comme une nourriture plus légère que Dieu donne aux âmes faibles, jusqu'à ce qu'elles puissent en supporter une plus solide; que, par conséquent, ceux qui se trouvent dans cet état d'enfance spirituelle doivent tâcher de trouver le no\au sous l'écorce, et de rejeter celle-ci comme une chose qui bien souvent nuit plus qu'elle ne sert à la perfection , laquelle consiste uniquemsnt dans la connaissance et l'amour de Dieu, parce que dans la charité est renfermé l'accomplissement de toute la loi.

Au reste, les vies des mystiques sont remplies de ces visions. Chez la bienheureuse Liduine, elles duraient vingtquatre heures sans interruption , et pendant ce temps elle perdait chaque nuit, une heure au moins, l'usage de ses sens. Elle était couchée comme une morte, enveloppée extérieurement dans une obscurité profonde, mais réjouie au

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