CHAPITRE VII
Second degré et développement de la mystique dans l'histoire par la voie illuminative. Saint Bernard ; sa vie et ses ouvrages.
Lorsque les temps de la discipline purgative furent écoulés pour les peuples, une nouvelle ère se produisit, et les fit entrer, pour ainsi dire, dans la vie illuminative. La chrétienté s'était constituée politiquement en deux chefs, l'empereur d'Orient et celui d'Occident réunis tous les deux jusqu'à un certain point dans le pouvoir pontifical ; tandis qu'en Orient le califat réunissait en lui le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Mais la loi du flux et du reflux domine non -seulement la nature physique et son développement historique , mais encore le monde spirituel et toute son histoire : nous devons donc la retrouver ici comme partout ailleurs. Le principe d'unité s'était établi dans le monde, et c'était là comme le flux de l'histoire. A ce flux dut succéder un reflux, par lequel le principe opposé pût se faire jour et revendiquer ses droits. Aussi l'empire fondé par Charlemagne, qui avait su faire prévaloir dans l'histoire politique de l'Europe ce principe d'unité, se dissout bientôt dans les éléments dont il s'était formé et donne naissance à plusieurs États indépendants.
Ainsi, Félément purement germanique se constitua en Allemagne; puis l'élément franco-gaulois, gaulois, bourguignon, l'élément lombard-italien et l'élément ibérique s'établirent à côté du premier. Dans l'empire d'Orient, où l'énergie vitale était moins puissante, où par conséquent la réaction contre le despotisme était plus faible, le démembrement des provinces qui le composaient fut la suite des incursions de l'islamisme. Mais la dissolution se produisit d'une manière plus prompte et plus décidée dans le califat. L'islamisme, divisé intérieurement par les Sunnites et les Schiites, subit bientôt une division plus profonde encore par les Ommiades et les Abassides, puis par les Obrisides et les Aglabites, qui, unis aux Ommiades en Espagne, fondèrent la séparation du califat en deux empires, l'un en Orient et l'autre en Occident. D'un autre côté, on vit apparaître les Germains du nord asiatique, les Turcs du Turan , qui fondèrent des provinces indépendantes; de sorte que bientôt, sous leurs chefs, appelés Émirs al Omrahs, l'empire se sépara du sacerdoce dans le même califat.
Si les divisions de la chrétienté rendirent plus faibles ses efforts contre l'islamisme, celles qu'éprouva celui-ci diminuèrent aussi l'énergie de l'attaque; de sorte qu'il résulta de là une espèce d'équilibre qui rendit stationnaires leurs rapports réciproques. Tous les deux durent borner leurs conquêtes aux peuples qui étaient restés païens. Et, pendant que l'islamisme s'étendait en Afrique, dans Flnde et • au nord de l'Asie, l'empire de Byzance gagnait au christianisme, après de longs combats, les Slaves et les Bulgares. Pour l'empire d'Occident, pressé pendant quelque temps par les peuples païens de la Scandinavie, il finit par les
dompter; et la lumière de l' Évangile commença de luire jusqu'au fond du Nord. Mais la doctrine de Mahomet, dont le fatalisme paralyse l'énergie humaine et dont la doctrine sensuelle épuise promptement l'âme et le corps , était devenue stationnaire, soit au dedans, soit au dehors, pendant que le christianisme, intimement uni avec le principe germanique, faisait des progrès continuels. L'empire, sous la dynastie saxonne, avait rendu au Saint-Siège l'influence qu'il avait perdue par le malheur des temps, et la mystique, suivant les progrès de l'esprit religieux, avait pris un nouvel essor. Les peuples de l'Europe avaient attendu avec une grande angoisse la fin du premier millénaire, où ils croyaient voir arriver la fin du monde. Trompés heureusement dans leurs craintes, ils avaient pris une nouvelle confiance dans l'avenir; et au découragement qui avait paralysé leur zèle succéda bientôt une activité prodigieuse, dont nous possédons encore aujourd'hui les innombrables témoignages dans ces monuments de l'art chrétien qui excitent notre admiration. Ce fut comme l'époque d'un renouvellement universel, et dans l'Église et dans l'État. Mais l'Église et l'État, dans ces progrès rapides, devaient bientôt se rencontrer; et, comme leurs limites n'avaient pas encore été parfaitement déterminées, il ne pouvait manquer de s'élever entre eux des contestations nombreuses. Cette lutte, la plus mémorable peut-être de toute l'histoire, par la nature des intérêts qui y étaient engagés, prit des proportions grandioses dans saint Grégoire VII et l'empereur Henri IV. Le résultat de la querelle des investitures fut l'affranchissement de la puissance ecclésiastique, par le rétablissement du célibat des prêtres et la réforme des ordres religieux; de sorte que l'Église sentit à peine alors le coup
dont elle fut frappée lorsque l'Église grecque se sépara d'elle. Des faits analogues s'étaient passés dans le califat, mais avec des résultats bien différents. Les Turcs ayant rendu héréditaire chez eux dans les Bujides la dignité d'émir à côté de celle des califes, les Seldjoucides, d'origine turanienne aussi , conquirent la Perse et l'Orient, prirent Bagdad sous Togrui, et attirèrent chez eux la dignité d'émir. Bientôt le prince subjugua le prêtre dans le califat, et l'empire turc s'établit en Asie, tandis que l'Afrique fut soumise par les Fatimites.
Bernard. Cette époque, vraiment grande par l'importance des événements qui s'y accomplirent, trouva, sous le point de vue religieux, le seul qui nous occupe ici, son expression dans la personne de saint Bernard. Pendant que sa mère le portait dans son sein, elle rêva qu'elle portait un petit chien blanc qui avait une tache brune sur le dos. Un saint homme lui dit que ce songe signifiait qu'elle donnerait à l'Église un gardien et un protecteur, un apôtre éloquent de la parole divine. Sa mère l'avait consacré à Dieu. Une vision qu'il eut dans sa jeunesse, le jour de Noël, l'avait engagé de bonne heure dans les voies mystiques; et l'on s'aperçut bientôt que l'interprétation donnée au songe de sa mère était véritable. La puissance extraordinaire que Dieu lui avait donnée sur les hommes parut pour la première fois lorsqu'il confia aux siens la résolution qu'il avait prise d'embrasser la vie religieuse ; car il entraîna dans le même dessein son oncle d'abord, puis ses frères, ses sœurs et enfin son père. Ses conquêtes en ce genre devinrent si nombreuses que les mères, craignant son éloquence, empêchaient leurs enfants d'aller l'entendre. Les femmes faisaient la même chose à l'égard de leurs maris, et les amis
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à l'égard de leurs amis. Il était entré avec trente compagnons, en 1 1 1 3, dans Tordre sévère de Citeaux, sous l'obéissance de saint Etienne. L'àme du jeune Bernard avait bientôt pris une énergie incroyable, et avait fini par dominer tellement le corps que tous ses sens étaient comme liés, et qu'il semblait avoir perdu la vue, l'ouïe et le goût. Ce qu'il accordait au corps paraissait avoir pour but moins de lui conserver la vie que de l'empêcher de mourir; et plus tard il s'accusa quelquefois d'avoir poussé trop loin la mortification corporelle.
Son esprit avait acquis de bonne heure une telle matu rité que saint Etienne l'envoya, un an seulement après son entrée au couvent, fonder une nouvelle colonie dans la vallée d'Absynthe, qui prit ensuite le nom de Clairvaux. Là il vécut dans une entière pauvreté avec ses frères; de sorte que bien souvent ils se contentaient de faire la soupe avec des feuilles de hêtre. Il était toujours [plus retiré, plus simple, plus doux à l'égard des autres, à mesure qu'il redoublait de sévérité pour lui-même. L'esprit devenait chaque jour plus puissant en lui ; et Dieu lui donna le don de la science, celui des miracles et de prophétie. Toutes ses actions et toutes ses paroles avaient un charme irrésistible, et souvent les petits enfants sur les bras de leurs mères cherchaient sa main pour la baiser. Un jour que quelques jeunes militaires étaient descendus dans son couvent, en allant à un tournoi, et qu'ils avaient résisté longtemps aux instances qu'il leur faisait pour les engager k s'abstenir seulement jusqu'à la fin du carême de ces jeux homicides, ils revinrent tous le trouver, après avoir bu de la bière qu'il avait bénie , et demandèrent à être reçus dans la communauté. H réunit bientôt autour de lui sept cents
compagnons, parmi lesquels étaient beaucoup de fils de princes allemands, le fils du roi de Sardaigne, et Henri, frère du roi de France, qui, étant venu par pure curiosité, avait été retenu, comme par une force irrésistible. D'innombrables essaims se répandirent par tout le monde; de sorte que soixante-huit monastères furent fondés par lui, et quatre-vingt-douze par ses disciples. Son ordre fructifia tellement qu'il donna naissance jusqu'à la prétendue réforme à huit cents monastères.
Bernard , au reste , ne se bornait pas à la vie contemplative , et rien n'égalait son activité. Il fut forcé de sortir de la solitude qui lui était si chère, à l'occasion du schisme de l'antipape Pierre de Léon. Il se prononça dès le commencement en faveur d'Innocent II, dont les droits étaient évidents, et il eut bientôt gagné à sa cause les rois de France et d'Angleterre. Ce fut lui aussi qui s'opposa courageusement à l'empereur Lothaire, qui voulait renouveler la querelle des investitures. Appelé au concile d'Étampes, il en partit à la requête des Milanais, pour aller à Milan ramener cette ville à la communion de l'Église. Le peuple tout entier était allé à sa rencontre à une distance de sept milles, et c'est alors que commença une suite de miracles qui rendirent son nom célèbre dans l'univers entier. Partout, à Pavie, à Crémone, il guérissait les malades, rendait la vue aux aveugles et délivrait les possédés. Lorsqu'à son retour il passa les Alpes, les bergers, quittant leurs huttes, accouraient de partout pour le voir et recevoir sa bénédiction. Il en fut de même dans le voyage qu'il fit en Aquitaine et en Sicile pour l'aflaire du schisme. Lorsqu'il vint en Allemagne prêcher la croisade sur l'ordre du pape, ce fut le même concours de peuple et les mêmes miracles.
On l'assiégeait chez lui, on lui amenait tous les malades pour qu'il les touchât ou les bénît , et fit sur eux le signe de la croix. La foule était souvent si grande qu'on était obligé de lui apporter les malades par une fenêtre; et ceux-ci étaient quelquefois guéris après avoir touché seulement le bord de son vêtement.
Les miracles qu'il opérait étaient si nombreux que ses compagnons de voyage ne suffisaient pas à les écrire. Après chaque guérison, le peuple criait, rempli d'allégresse : Kyrie, eleison! que tous les saints aiçnt pitié de nous. Lorsqu'on lui amenait des boiteux ou des estropiés, il semblait manier l'argile et lui donner la forme qu'il voulait; les membres contractés par le mal semblaient se fondre sous son souffle. Quelquefois une sueur froide précédait la guérison. Sa présence n'était même pas toujours nécessaire. Il semblait cependant sentir à chaque fois la vertu qui sortait de lui. Personne, au reste, n'était plus étonné que lui de ces événements merveilleux; il se perdait en conjectures pour savoir ce que signifiaient toutes ces choses, et comment Dieu opérait de tels miracles par un tel homme. Il en revenait toujours à dire que les miracles ont pour but non le bien de celui qui les fait, mais le bien de ceux qui en sont témoins; aussi était-il inaccessible à la vanité au milieu des respects et des louanges dont il était l'objet. Il refusa plusieurs fois les dignités de l'Église. Il vit céder devant la simplicité de sa parole les hommes les plus célèbres de l'époque, tels que Ab ai lard, Gilbert de la Porrée et Pierre de Pise. Les passions les plus violentes , les inimitiés les plus implacables ne pouvaient lui résister; et lorsqu'il était sur son lit de mort, il eut encore le bonheur de réconcilier la ville de Metz avec la noblesse voisine .
Cependant il resta jusqu'à la fin humble, doux et patient, et il laissa dans son testament, comme héritage à ses frères, la charité, Y humilité et la patience.
Ses écrits sont au reste le miroir de sa vie , et on l'y retrouve tout entier. On y sent à chaque page ce feu profond et contenu qui brillait dans son regard, cette grâce qui respirait sur ses lèvres. Il y prend partout pour base et pour règle les saintes Écritures, dont son regard pénétrant sondait merveilleusement les profondeurs et dont il savait si bien saisir le sens mystérieux. De même que toute sa vie avait été partagée entre les douceurs de la contemplation et l'activité la plus prodigieuse, ainsi s'applique-t-il dans ses ouvrages à présenter l'accord qui doit réunir ces deux genres de vie. Il avait commencé par réduire le corps sous la servitude de l'esprit : partout aussi dans ses écrits on retrouve l'opposition de l'homme céleste et de l'homme terrestre , de l'homme intérieur et de l'homme extérieur. Partout il insiste sur cette pensée, qu'il faut soumettre le second au premier, et frayer les voies à celui-ci par la mortification de celui - là. Le zèle qu'il déploya pour le salut des autres et contre soi-même se révèle admirablement dans son Apologétique ; et son livre des Degrés de V humilité nous montre avec quel soin il s'éprouvait lui-même , sondant les replis les plus secrets de son cœur, et quelle estime il avait de l'humilité. D'un autre côté, il nous montre dans son livre du Précepte et de la dispmse comme il savait bien tempérer le zèle par la discrétion. Son livre de la Considération, adressé au pape Eugène, témoigne de la clarté et de la pénétration de son regard dans les matières philosophiques, de même que ses sermons et ses homélies annoncent une connaissance profonde de la sainte Écriture.
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Sa doctrine a toujours pour but de présenter et de recommander Taccord et la coopération de la grâce et de la liberté, de la contemplation et de la vie active, de la foi et des œuvres, de la connaissance et de l'amour; et au-dessus de tout cela, comme dernier terme de tous nos efforts, l'union intime avec Dieu par la vision intuitive et par une charité sans bornes. Dans son livre de V Amour de Dieu, saint Bernard trace avec une grande exactitude les degrés qui conduisent à cette union. D'abord, l'amour charnel est transformé dans l'amour social , qui a pour but le bien général. Puis l'homme, à la vue de sa misère, sent le besoin d'avoir recours à Dieu, afin d'en recevoir les choses qui lui manquent. L'amour, à ce second degré, est servile et accompagné de crainte. Le cœur, attendri par les bienfaits de Dieu, commence à goûter sa douceur et sa bonté, et lui rend amour pour amour; il l'aime, non plus à cause du bien qu'il en reçoit, mais parce qu'il est bon en lui-même: ce n'est plus un amour servile ou mercenaire, mais un amour filial. L'homme enfin ne s'aime plus que pour Dieu. Ravi en lui et s'oubliant soi-même, il ne fait plus avec lui qu'un seul esprit. Dépouillé de soi-même, il l'aime de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces. Cet état, durable chez les bienheureux dans le ciel, n'est accordé sur la terre qu'à quelques âmes privilégiées , et pour quelques instants seulement. Dieu, contemplé tel qu'il est, tient la volonté intimement unie à lui, et opère en elle des œuvres divines. Cette union est surnaturelle , car elle dépasse les limites de la nature humaine. Saint Bernard sait éviter avec soin recueil du panthéisme, car il ne considère point comme substantielle cette union de l'homme avec Dieu . Les tro personnes de la sainte Trinité
seule sont une même essence en Dieu; mais Y homme ne peut s'unir à lui qu'en conformant sa volonté à la volonté divine. Ainsi le docteur, en saint Bernard, était parfaitement d'accord avec le religieux, et celui-ci avec l'homme. L'ineffable douceur qu'il trouvait au service de Dieu, et qui remplissait chez lui l'homme intérieur, pénétrait également le prêtre et le docteur, et faisait couler de ses lèvres des paroles d'une merveilleuse suavité. Et lorsque, prenant le style, il gravait sur des tablettes de cire les pensées que Dieu lui inspirait, il semblait à ses contemporains qu'il ne faisait que remettre le miel dans les cellules d'où il avait été extrait.
Du troisième degré et de la perfection de la vie mystique dans son développement historique. L'Église et l'État. Les corporations. La chevalerie. L'islamisme et les croisades. Mystique de l'art chrétien. Le poème de Titurel et le saint Gral. La scolastique. Saint Thomas et le Dante.
Saint Bernard avait fermé, en quelque sorte, l'époque antérieure, et préparé à la vie mystique une nouvelle ère. 11 arriva donc après lui ce qui arrive toujours en ces circonstances. Le mouvement qu'il avait imprimé s'arrêta quelque temps, pour recommencer ensuite avec une nouvelle activité. L'époque des Hohenstaufen forme comme l'apogée de ce développement de la vie mystique, qui nonseulement gagna en profondeur et en intensité, mais étendit d'une manière prodigieuse le cercle de son action , et imprima son caractère à cette époque tout entière. En effet,