‹ La Mystique divine naturelle et diabolique;Chapitre 9 sur 64 · DES BARBARES · texte numérisé non relu

DES BARBARES

saient de leurs chants délicieux, et il ne pouvait se lasser de les regarder. Au milieu du jardin coulait un ruisseau, sur les bords duquel s'étendait une vigne, dont les rameaux entouraient tous les arbres comme d'une couronne. Comme il la considérait, un léger vent s'éleva, et secoua les arbres, de sorte que tous les oiseaux se mirent à chanter. Il lui prit envie de visiter aussi la contrée qui était au delà du ruisseau. 11 trouva une grande plaine : puis, comme il marchait, il rencontra une forme céleste qui le conduisit au premier ciel. Là il vit une grande croix entourée d'anges qui priaient. Jetant les yeux en bas, et voyant la mer si loin au-dessous de lui, il eut peur. Mais l'ange le conduisit au second ciel, où il trouva une seconde croix-. Ils vont ainsi du ciel de feu au ciel de la lumière, comme dans la Divine Comédie du Dante, jusqu'à ce qu'enfin ils arrivent au ciel le plus haut, qui était enveloppé d'un voile. Le voile s'étant ouvert, il aperçut le Seigneur dans une splendeur ineffable, mais pour un moment seulement. Revenu à soi, André se trouva au même endroit du portique où il était avant sa vision ; mais l'orage était passé , et le soleil brillait au milieu d'un ciel serein. On voit que toutes ces visions ont des traits de ressemblance qui annoncent un principe commun, et qui se retrouvent dans tous les temps et dans tous les lieux, sous le ciel du Nord aussi bien que sous celui de Byzance. scot A côté de la mystique pratique, la mystique spéculative Engène. fut aussi cultivée avec succès à cette époque; et c'est encore l'Aréopagite qui attira l'attention de ce côté. Le pape Paul avait en 757 envoyé les écrits de saint Denys à Pépin ; l'empereur Michel les envoya de son côté à Louis le Pieux ; mais ce fut Charles le Chauve qui, ayant le pre-

mier désiré de connaître leur contenu, chargea de les traduire en latin Scot Érigène, né en Irlande, et qui vivait à sa cour. La connaissance de ces livres éveilla dans Scot le désir d'en étudier d'une manière plus intime la matière et l'objet; et il publia cinq livres de la division de la nature, où il joint la dialectique platonicienne à la logique d'Anstote. Mais malheureusement il ne sut pas toujours éviter l'écueil du panthéisme, où il est si facile de se briser dans ces sortes de matières. Déjà, dans son livre sur l'Eucharistie, il pose un principe très-contestable; à savoir, que la religion est identique avec la vraie philosophie. Mais il va bien plus loin dans son ouvrage sur la division de la nature, où il avance que Dieu est tout, et que tout est Dieu ; et que tout ce qui est sorti de lui, divinisé un jour, lui sera réuni de nouveau. Il divise tous les êtres en quatre catégories ; à savoir, la nature qui crée et n'est pas créée, c'est-à-dire Dieu considéré comme père et cause première ; la nature qui, étant créée, crée à son tour : c'est le Verbe ou le milieu et le médiateur des choses; la nature qui est créée et ne peut créer : c'est la créature; quatrièmement enfin, la nature qui n'est ni créée ni créatrice, c'est-àdire Dieu considéré comme fin dernière , en qui rentrent toutes choses. Ainsi, quoiqu'il ne l'exprime pas d'une manière formelje, Scot fait entendre suffisamment qu'il veut parler ici du Saint-Esprit.

On voit qu'il confondait Dieu avec les créatures, et qu'il faisait du Fils une créature du Père, ce qui allait directement contre la doctrine catholique. C'est par suite de cette erreur qu'il n'a pas su s'élever beaucoup au-dessus du point de vue de l'Aréopagite. Celui-ci n'avait considéré Dieu que dans son essence , sans s'occuper des personnes

divines. Scot aurait pu combler cette lacune s'il n'avait pas été égaré par son principe; aussi ne fait-il que continuer en quelque sorte, sans la développer, la doctrine renfermée dans le livre des Noms Divins. En effet, soumettant l'essence divine aux dix catégories d'Aristote, il reconnaît qu'on ne saurait lui en appliquer aucune, quoiqu'elles soient en toutes choses; et il en vient à poser ce principe, qu'étant infiniment au-dessus de tout elle ne peut être exprimée par quoi que ce soit , et que tout cependant peut la nommer. Considérant ensuite la divinité comme passant de l'absence de tout nom à la puissance de recevoir tous les noms, il ajoute qu'on peut appeler cet acte en Dieu une création de soi-même; et l'on voit ainsi comment il a pu en venir à regarder le Verbe comme une nature créée et créatrice. Développant ce principe dans le troisième livre de son ouvrage, et prenant pour guide la Genèse, il est le premier qui ait essayé d'interpréter au point de vue de la science cet antique monument de la révélation ; et il fait preuve dans cette partie d'une subtilité d'esprit admirable. Puis il expose la manière dont la créature retourne à Dieu , et rentre en lui par sept degrés, en montant du corps à la vie, de la vie au sentiment, du sentiment à l'entendement, de l'entendement à l'esprit, de l'esprit à la science, de la science à la sapience, et enfin à l'acte final par lequel tous les esprits s'abîment en Dieu, qui reste seul après avoir tout absorbé dans son unité. On peut considérer cette partie comme le premier essai qui ait été tenté d'exposer scientifiquement les degrés de la transformation mystique. Mais on y retrouve encore malheureusement les traces du panthéisme , qu'il était difficile d'éviter à cette époque, et qui se produit dans les U-

SECOND DEGRÉ DE LA MYSTIQUE DANS l' HISTOIRE. 93

vres de Scot avec une sorte de candeur et d'innocence, laquelle nous explique comment ses contemporains, tout en se défiant de ses principes sans s'en rendre bien compte, avaient pour sa personne une admiration mêlée cependant de quelques soupçons.

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