CHAPITRE VIII
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il est impossible de ne pas reconnaître que tous les instincts, toutes les directions, tout le mouvement de cette époque portent l'empreinte d'un mysticisme profond, et que la vie tout entière est pénétrée de sa séve et comme teinte de ses nuances. Et d'ailleurs les deux idées qui ont déterminé tout le mouvement mystique de cette époque, à savoir la papauté et l'empire, sont en elles-mêmes, et dans leurs rapports mutuels, d'une nature toute mystique. Qu'est-ce, en effet, que la papauté marchant à la tête de l'Église militante, sinon l'idée mystique et centrale qui règle la vie extérieure de cette Église; de même que l'Église triomphante, composée de tous les saints, reçoit sa règle d'un centre plus élevé. Et ces deux Églises, qui au fond n'en font qu'une, sont mises dans un rapport intime et continuel par le Saint-Esprit, lequel en pénètre tous les membres de ses divines influences.
L'idée de l'empire s'était rattachée à celle de la papauté L'Église et et lui était corrélative. L'empire, fondé sur la puissance lEtat' temporelle, appuyé sur la volonté énergique des empereurs et sur la fidélité des sujets , soutenu par toutes les vertus guerrières, réunissait la société civile autour d'un centre politique commun, comme l'Église la rattachait à un centre hiérarchique. 11 avait ses racines jusque dans les profondeurs de l'histoire, et remontait par les Romains, les Grecs et les autres grands empires du monde jusqu'au berceau, pour ainsi dire, de l'humanité. Mais il devait chercher dans l'Église la consécration de son élément terrestre, et il fallait pour cela que ses rapports avec elle fussent parfaitement réglés. Or toutes les luttes de l'empire et de la papauté ont eu pour but de régler ces rapports; et l'on ne saurait méconnaître en elles l'idée mys-
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tique qui les inspirait. En effet, le but théorique et pratique de la mystique n'est -il pas d'établir les rapports de la chair avec l'esprit, de l'homme terrestre et extérieur avec Thomme intérieur et céleste? Or c'est là précisément ce que se proposaient ces deux puissances dans les luttes mémorables qui les ont si longtemps divisées. L'Église et l'État ne peuvent être entièrement séparés {par une sorte de manichéisme, qui, attribuant tout le bien à la première, ne verrait dans le second que du mal. Ils ne doivent pas non plus être identifiés par une sorte de panthéisme social, qui confond le prêtre et le roi ; mais l'un et l'autre doivent, en gardant chacun son individualité propre, s'unir par une sainte communauté d'efforts et de direction. Or, de même que tout le but de la vie mystique est d'établir dans chaque homme en particulier l'harmonie entre les deux parties de son être, ainsi le but de toutes les luttes du moyen âge était de placer dans des rapports convenables les deux puissances. Et peut-être ce but aurait- il été atteint si Dieu avait permis qu'Innocent III et Frédéric Ier, tous les deux également grands , chacun dans son domaine, vécussent ensemble.
ïs corpo- ^a mystique n'éclairait pas seulement le sommet de la rations, société de son admirable lumière; mais elle illuminait de ses reflets toutes les classes et tous les rangs Le christianisme, en pénétrant la famille de son esprit, avait aboli l'esclavage, émancipé la femme, adouci la puissance pa- ' ternelle, substitué la charité à l'amour matériel et grossier des sens, et changé complètement le caractère du pouvoir et celui de la soumission. Cet esprit de liberté et de subordination à la fois, qui animait la société tout entière, y avait développé un besoin profond d'association. L'homme,
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semblant redouter par -dessus tout P isolement, cherchait partout, dans son union avec d'autres hommes, un appui contre sa faiblesse. C'est ainsi que toutes les professions avaient formé de bonne heure des corporations puissantes , où chaque individu profitait, pour ainsi dire, de la force de tous les autres : et ce furent ces corporations qui fondèrent la puissance de la bourgeoisie, et lui donnèrent plus tard cette indépendance et cette confiance présomptueuse en elle-même qui devaient préparer à la société de si grands dangers. Le même instinct avait réuni la no- La chevaleblesse autour de l'empereur et des rois, et en avait fait neune corporation qui avait pour but de faire équilibre au pouvoir de ces derniers; et c'est de là que s'épanouit la fleur de la chevalerie , dont le but était de redresser tous les torts, de se consacrer au service et à la protection de la femme, de la veuve, de l'orphelin, de tout ce qui est faible en un mot. Les chevaliers s'engageaient dans cette noble profession par des pratiques et des cérémonies qu'ils avaient empruntées à celles de l'Église, eUes degrés divers par lesquels ils devaient passer rappelaient d'une manière frappante les ordres dont se compose la hiérarchie ecclésiastique.
Cet esprit d'association , si puissant dans la société temporelle, ne l'était pas moins dans l'Église. Les ordres religieux et les monastères, si nombreux alors, étaient le résultat et l'expression de ce besoin d'association qui se faisait sentir partout. L'empire et la papauté, centres de ce double organisme dont le mouvement et le jeu constituent l'histoire, étaient à la fois et le point de départ et le terme de toute l'activité humaine. Unis entre eux dans un but commun, ils devaient donner par leur harmonie, à la vie
sociale tout entière, ce rhythme et cette unité que nous observons dans le domaine de la nature. De même, en effet, que toutes les eaux, descendant des montagnes, se jettent dans l'Océan, et de là, s' élevant en nuages et emportées sous cette forme par les courants atmosphériques, retombent en rosée ou en pluie sur les hauteurs d'où elles ont coulé d'abord, ainsi la vie sociale, partant du faîte de la société temporelle et s' insinuant dans tous ses membres, devait être recueillie par l'Église, recevoir en elle l'influence d'un principe supérieur, converger vers le centre de cette société spirituelle , afin de revenir à sa source par un mouvement contraire à celui qu'elle avait suivi d'abord. L'islamisme L'instinct mystique, qui avait produit cet admirable or-
et les Croi-
sades. ganisme dans la chrétienté, devait bientôt amener une lutte terrible entre celle-ci et l'islamisme, qui s'était établi par un principe tout opposé; à savoir, le fatalisme. L'empire d'Ismaël, fondé par le fils naturel d'Abraham et de l'esclave, et destiné, dans les desseins de la Providence, à préparer l'éducation des peuples païens du Midi, avait pénétré jusque dans les contrées soumises au pouvoir du christianisme, et avait opposé à celui-ci le principe fataliste sur lequel il s'appuyait. Il ne pouvait être question de liberté civile ou domestique dans ce royaume de la force aveugle. Tout serviteur d'Allah est son esclave, qu'il tient enchaîné dans les doubles liens de la fatalité et de la volupté, sans qu'il puisse jamais y échapper. La doctrine de Mahomet, panthéiste dans son principe, devait produire une mystique toute panthéiste, et c'est ce qu'elle a fait dans le sufisme. Il ne pouvait pas être davantage question de liberté dans les rapports de la société civile. Aussi, bientôt le prêtre, après avoir absorbé l'empereur, fut absorbé par lui; de
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sorte qu'il ne resta plus rien que l'armée dans la vie publique, et le harem dans la vie domestique. Un royaume ainsi constitué devait apparaître aux yeux de l'Église comme un monstre de l'abîme et comme l'œuvre des puissances infernales. Et lorsqu'elle voulut se préparer à repousser ses incursions, elle dut s'adresser d'abord à l'empereur, son avocat et son patron, puis à toutes les autres puissances temporelles subordonnées à la sienne. Celles-ci d'ailleurs avaient plus d'une raison d'obéir à cet appel. En effet, depuis que le califat avait passé entre les mains des héros du Turan, et que l'épée des Turcs avait concentré toute sa force dans un immense empire, l'Europe se trouvait sérieusement menacée; et elle ne pouvait être arrachée au joug que par un effort universel, sous la bannière d'une grande idée, pénétrant toutes les âmes. Cette idée , c'était la conquête des lieux où celui qui fut les prémices de la résurrection avait laissé à l'avenir le gage de l'immortalité. Le démon s'était emparé de ces lieux bénis par la présence du Sauveur. Là où le ciel s'était ouvert, afin de faire pleuvoir le juste sur la terre, l'enfer ouvrait son gouffre béant. L'Église ne pouvait souffrir une telle abomination ; et cette idée, toute mystique dans son principe, précipita contre l'Orient l'Occident tout entier, le pape et l'empereur à sa tête.
La réaction de ce mouvement historique si puissant Mystique de sur l'esprit qui l'avait produit était inévitable, et devait Va^*~ bientôt se manifester et dans l'art et dans la science. Les arts, marqués du signe de la croix, avaient pénétré à la suite des croisés jusque dans les contrées les plus lointaines de l'Orient. Revenus en Europe, plus riches de science et d'inspiration que lorsqu'ils en étaient sortis, ils voulurent
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essayer leur puissance. L'architecture se prépara donc à élever partout au Seigneur des temples dignes de lui, à l'exemple de Salomon. Des loges furent bâties sur le modèle de l'ancienne loge du temple, et une foule nombreuse d'artistes, unis entre eux par les liens de l'association, se répandirent en Europe. Ils empruntèrent à l'architecture antique ses lignes et ses formes admirables de simplicité, le cube oval et équilatéral, le cercle s' allongeant dans la colonne, s'élevant en l'air dans la rotonde, et prenant dans la coupole la forme d'une voûte. Ces formes, pénétrées par l'esprit du christianisme, devinrent comme vivantes. Le cube oval et équilatéral prit bientôt dans son développement la figure de la croix, signe fondamental de toute mystique. Lacolonne, s' unissant à d'autres colonnes, devint plus svelte et plus gracieuse, et put s'élever à une hauteur inconnue jusque-là ; de telle sorte qu'elle sembla s'animer, passer du monde purement matériel au monde végétai, et prendre des proportions non plus seulement physiques , mais organiques. Dans son mouvement d'ascension vers le ciel, on la vit pousser à droite et à gauche comme des rameaux, et, après une longue lutte entre la ligne horizontale et la ligne verticale, atteindre enfin la forme de l'arc. Puis, ces arcs venant à se rencontrer et à s'embrasser, produisirent l'ogive, qui remplaça l'antique coupole. Les ouvertures suivent la même loi. Partagées à l'intérieur et bornées des deux côtés par des piliers, surmontées et remplies d'arcs en pointe, elles brisent partout la masse obscure et compacte du temple; et, ouvrant un passage à l'air et à la lumière, elles donnent à l'édifice tout entier une telle légèreté qu'il Semble dégagé des lois de la pesanteur. La sculpture décore à l'envi l'intérieur et l'extérieur du temple. Ces arts
aussi prirent le caractère de l'époque, et remplacèrent la beauté du nu antique, inconciliable avec l'ascétisme chrétien, par la grâce des vêtements, qui, voilant la partie inférieure de l'homme, semblent le rapprocher des anges exempts de corps. Mais en revanche, l'art chrétien s'attacha à faire ressortir la beauté intérieure, qui gît au fond même de l'âme. 11 n'est pas une vertu, et, dans chaque vertu, pas un degré qui n'ait trouvé sous la main des artistes qu'il a formés son expression. L'antiquité cherchait surtout à manifester les passions qui agitent le cœur de l'homme; l'art chrétien cherche avant tout à purifier les sentiments et les idées qu'il exprime. C'est surtout dans la peinture sur verre que cette mystique de l'art se révèle. Puis, les vastes édifices élevés au Seigneur sont remplis par les sons de l'orgue et les chants du peuple ; car la musique a suivi aussi les autres arts dans leur développement, depuis que l'invention du contre-point lui a fourni la loi d'une harmonie plus riche.
Toutes les tendances artistiques de cette époque sont Lepoemede exprimées dans le poëme de Titurel comme en un svm- TitureUtle bole; et le temple de Gral représente à la fois et l'Église Saml"GraK et la société temporelle. Bâti sur l'Onyx, d'après un plan tracé par une main supérieure, il est enrichi de tous les trésors des arts qui florissaient à cette époque. Les nombres un, deux et trois sont comme les racines d'où s'épanouissent ses hgnes et ses formes. L'édifice est rond comme la terre. Sur lé pavé, recouvert d'un cristal transparent, sont gravés des poissons et des monstres marins; de sorte qu'il représente la vaste étendue de la mer. La voûte représente le bleu du ciel, où le soleil et la lune, entourés des étoiles, parcourent leur carrière. Les quatre évangélistes repré-
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sentent les solstices et les équinoxes, et le son des cymbales d'or annonce les sept divisions du jour. Du pavé à la voûte s'étend l'élhcr inondé des flots de la lumière, qui est doucement réfractée par les figures composées de pierres précieuses de toutes nuances, et tracées, d'après le dessin des plus grands maîtres, sur les vitraux du temple. Tout autour, le long des murs des chœurs, grimpe une vigne chargée de grappes d'or entremêlées de fleurs. L'Église orientale comptait soixante- dix langues et soixante-dix peuples dans l'antiquité, tandis que l'Église d'Occident en comptait soixante-douze. De même aussi, on pouvait compter dans le temple du Gral soixante-dix ou soixante-douze chœurs, selon que l'on prenait pour un seul chœur ou pour deux le double chœur qui était consacré au Saint-Esprit, et placé du côté de l'Orient; car c'est en Orient qu'a commencé l'histoire, et plus tard l'Église. A l'Occident, où s'ouvre une des portes qui conduisent au temple, est placé l'orgue avec ses anges qui sonnent de la trompette, comme figure du jugement dernier ; de sorte que l'édifice représente dans sa longueur le commencement et la fin des choses, tandis que dans sa largeur, avec ses deux portes au nord et au midi, il exprime l' affermissement des temps; et le bâtiment entier est de cette manière construit sur le plan de la croix.
Les soixante-douze chœurs ou chapelles, avec leurs autels placés autour du temple, figurent l'Église triomphante, dont le Saint-Esprit forme le centre ; de sorte que l'année ecclésiastique tout entière s'y trouve représentée. Mais l'édifice est destiné à recevoir en son sein l'Église militante, par les autels où s'accomplit l'auguste sacrifice et par la chaire d'où sont proclamés les divins enseignements; de
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même que sa hiérarchie est représentée à l'intérieur par le plan du monument , et à l'extérieur dans les trente-six tours qui s'élèvent neuf par neuf aux quatre points cardinaux. Chacune d'elles est composée de six étages, symbole de la hiérarchie ecclésiastique, laquelle se compose des archevêques, des évêques, des chorévêques, des prêtres, des diacres et des sous -diacres. Les trois portes, avec leurs frontons, représentent les trois patriarches qui gouvernent les trois parties du monde. La tour qui s'élève au-dessus de toutes les autres, portant à son sommet une pierre brillante qui sert de phare aux voyageurs, et les deux cloches, dont Tune appelle au combat, et l'autre à la prière, représentent la suprématie delà papauté. Sous cette tour, au centre même de l'édifice, est placé l'autel où l'on conserve le saint sacrement et la coupe mystérieuse qui , après avoir reçu le sang du Rédempteur, a été apportée en Occident par Joseph d'Arimathie. Sur elle descend chaque année, au jour du vendredi saint, une colombe merveilleuse, qui renouvelle la vertu du sang qu'elle contient ; de sorte que quiconque la regarde est immortel, et qu'elle fournit aux hommes ici-bas une nourriture et un breuvage qui conduisent à la vie éternelle. Les templiers ont été choisis pour défendre le temple contre les incursions et les fureurs des peuples du Nord ; car c'est au Nord qu'est principalement le siège de la puissance du démon. Aussi les actions de ces héros sont-elles gravées sur les murs extérieurs; et ils ont, tout près de l'église, au midi, leur palais, leur cloître et leur dortoir. Les templiers représentent les ordres de chevalerie qui ont rendu à l'Église militante tant de services signalés.
La science avait pris part, de son côté, à ce développe- La scoiastf-
que.
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ment des arts. Des voyages nombreux et lointains avaient accru considérablement son domaine, et il s'était produit alors un fait analogue à ce qui s'était passé autrefois chez les Grecs lorsque les conquêtes d'Alexandre ouvrirent aux explorations de la science les régions inconnues jusque-là, et fournirent à Aristote de riches matériaux, qu'il sut si bien coordonner. Les écrits d'ailleurs de ce grand philosophe furent bientôt connus du monde par une double traduction; de sorte qu'aux conquêtes de l'espace vinrent se joindre celles du temps. Aristote s'était distingué surtout par la sûreté de son coup d'œil et par la précision avec laquelle il avait saisi les phénomènes du monde visible et invisible. Ces qualités si remarquables durent nécessairement éveiller l'esprit scientifique de l'époque moderne; et sa méthode avait d'ailleurs l'avantage de répondre au besoin qui se faisait sentir alors, de classer les matériaux abondants dont on pouvait disposer dans un ordre qui permît de les embrasser sans peine et sans effort. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait fourni à la science nouvelle sa forme et son caractère. Il n'est pas étonnant que des hommes tels qu'Albert le Grand aient marché sur ses traces, et se soient appliqués à l'imiter dans l'étude de la matière et de l'inteligence. Cependant, si la science trouva une base plus large dans ces études de la nature, elle n'était nullement disposée à y placer, comme celle de notre époque , son terme et son but suprême; mais elle n'y voyait qu'un moyen d'étendre en quelque sorte ses ailes pour monter plus haut. Avant comme après, la parole divine fut pour elle ce qu'il y a de plus haut et de plus grand; et l'objet principal de tous ses efforts fut de chercher à bien saisir le sens des révélations divines, à en tirer par une large
synthèse toutes les conséquences qu'elles renferment, ou à remonter jusqu'à elles par une analyse exacte et patiente. Or ces deux tendances sont mystiques dans leur principe et leur nature; et elles ont beaucoup d'analogie avec celles qui dominaient dans le syncrétisme de l'ancienne école chrétienne. La mystique devait donc entrer dans la scolastique comme élément essentiel. Celle-ci devait se produire, comme la continuation de cette école qu'avaient fondée les anciens Pères de l'Église , et qui avait été représentée dans un sens bien différent par Scot Érigène et saint Anselme de Cantorbéry.
Ce que Titurel avait été à la poésie de cette époque , s. Thomas saint Thomas le fut pour la science. Tous ses écrits renfer- et le Dante ment, sous une logique exacte et rigoureuse, une mystique gracieuse et profonde à la fois; aussi peut- on les considérer comme l'expression complète de la science de ce temps. L'esprit mystique dont ils sont pénétrés est tellement manifeste que Cordier, dans son introduction aux ouvrages de l'Aréopagite , remplit quatre pages in-folio de citations des livres du Docteur angélique. Saint Thomas avait cherché à unir au point de vue de la science l'élément terrestre avec l'élément divin. Le Dante, représentant d'une autre époque, chercha cette union dans le domaine de la poésie. Lorsqu'il parut, le mouvement d'ascension produit par l'esprit chrétien était arrivé à ce terme où l'on ne peut en quelque sorte monter plus haut, et d'où il faut, par conséquent, commencer à descendre. L'empire était affaibli depuis longtemps, et lui-même paya de l'exil l'attachement qu'il témoigna a cette puissance dans les divisions de sa patrie. 11 s'efforça* vainement, dans un de ses écrits, de rendre à l'empire la gloire qu'il avait perdue. Le pouvoir politique
des papes avait également subi de profondes atteintes, et les temps de l'humiliation et de la captivité approchaient.
Le Dante prit part de très -bonne heure au mouvement poétique de son époque. Mais la mort qui lui enleva Béatrix changea la direction de ses pensées, et les tourna vers les régions invisibles. Comme il s'était appliqué d'abord à la science, celle-ci lui apparut sous la forme d'une femme éclatante de beauté; mais le culte qu'il lui rend lui semble bientôt un amour faux et trompeur, qui l'empêche de s'attacher aux vrais biens. La laissant donc de côté, il lève les yeux vers le ciel, et reçoit une science plus élevée; à savoir, la sagesse divine. A mesure qu'il en approfondit davantage les mystères, il croit reconnaître en elle les traits de celle qui fut l'objet de son premier amour, et il comprend que la femme qui se présente à lui pour être son guide n'est que la charité elle-même. Comme tout amour mystique conduit à la vision , le Dante conçoit dans une vision poétique le plan de sa Divine Comédie, qui, selon la tradition, lui fut inspiré par la vision du moine Albérich. Ce poëme, tout mystique dans sa nature et sa composition, a aussi tout à fait la forme d'une vision. Il aperçoit l'enfer sous ses pieds, avec ses neuf cercles qui vont toujours en se rétrécissant. Au milieu du cône est la demeure de Satan, et un dixième cercle termine l'édifice. A mesure que les cercles se rétrécissent, les peines qu'on y souffre augmentent dans la même proportion. Du côté de la terre, et vis-à-vis de l'enfer, s'élève le purgatoire, dont les dix cercles, par une disposition contraire, vont toujours en s'élargissant, et servent à purifier davantage les âmes qui n'ont pas encore satisfait à la justice divine. De là enfin s'élève le paradis, à travers les diverses planètes, où l'on
jouit d'un bonheur plus parfait à mesure que l'on monte davantage, jusqu'à ce qu'on arrive, par le ciel zodiacal et l'empyrée, à la rose mystique où habite la sainte Trinité. De même que Titurel, célébrant la descente du Saint-Esprit sur le monde, appartient à la période ascendante de cette époque, ainsi la Divine Comédie marque le moment ou elle commence à décroître.