CHAPITRE IX
Du développement de la mystique parmi les ordres modernes. Réformes de la discipline religieuse. Ludolf. Saint Romuald. Saint Alfer. Saint Gnalbert. Saint Étienne. Saint Bruno. Saint Robert. Des ordres militaires. Robert d'Arbrissel. Guillaume de Poitiers. Saint Norbert. Saint Dominique. Saint François. Saint Bernardin de Sienne. Saint Philppe Bénizi. Saint Célestin Y. Saint Sylvestre. Saint Jean de Matha. Saint Pierre Nolasque.
Lorsque l'esprit chrétien s'empara des peuples de l'Occident, les ordres religieux se mirent à la tête de ce mouvement; et leur développement suivit dans ses phases celles de cet esprit lui-même. Au milieu des inondations des peuples, saint Benoît et sainte Scolastique, sa sœur, avaient peuplé l'Europe de leurs monastères; et la tempête de ces temps calamiteux avait répandu au loin cette précieuse semence. Les Bénédictins, s'aventurant sans crainte dans les forêts des contrées dépeuplées par les barbares, avaient entrepris généreusement de lutter contre les éléments déchaînés de la nature et du cœur humain ; et ils étaient enfin parvenus, après bien des alternatives de triomphes et de défaites, à se rendre maîtres de ce mou-
116 La mystique dans les ordres modernes.
vement tumultueux. Mais presque toujours la nécessité et la lutte sont plus salutaires à la nature humaine que l'abondance et le repos. Aussi l'ordre de Saint-Benoît se laissa bientôt amollir par les richesses et les aises de la vie, et lorsque, sous les derniers Carlovingiens , au commencement du xe siècle , la tempête se déchaîna de nouveau, lorsque les Lombards se précipitèrent sur l'Italie , les Sarrasins sur l'Espagne, lorsque le Nord et le Nord- Ouest furent désolés par les incursions des Normands , le Nord -Est par les Slaves, et l'Est par les Huns; lorsqu'on ne vit plus partout que désordre, violence et confusion, les Bénédictins ne se trouvèrent point en mesure de soutenir la lutte contre ces éléments de destruction. La discipline et la règle se relâchèrent, et les moines rentrèrent en foule dans le monde pour y vivre selon leur gré. Il fallut donc que la Providence suscitât d'autres hommes pour rallumer le feu sacré qui allait s'éteindre. Réforme de Bernon, Odon, Adémar et Odilon furent chargés succesla discipline siVement de cette mission. Cluni en Bourgogne fut le
religieuse.
théâtre de leur activité; et l'ordre de Saint-Benoit, reflorissant par leurs soins dans la réforme qu'ils avaient établie, se répandit bientôt au loin dans une foule innombrable de moines qui portèrent jusqu'au fond du nord de l'Allemagne, dans le monastère d'Hirschau, la ferveur et la discipline religieuse. Les papes avaient, poussés par le cardinal Pierre Damien, entrepris dans deux conciles la réforme des chanoines réguliers, et les avaient soumis à la règle de Saint- Augustin. L'Église entra ainsi dans le second degré de son développement. Les inondations des peuples étaient apaisées; celles des idées avaient commencé, et remplirent la plus grande partie de cette époque. La lutte
des deux puissances dans la querelle des investitures avait ébranlé l'Église et l'État jusque dans leurs fondements. Les éléments mauvais de la nature humaine , déjà si difficile à contenir dans les temps de paix , se déchaînèrent dans ces jours de dissolution générale, et rompirent les digues impuissantes qu'on leur opposait. On vit des prêtres libertins faire alliance avec une soldatesque effrénée; et Ton put croire que c'en était fait de la société tout entière. L'Église dut sentir alors le besoin d'employer tous les moyens et de réunir tous ses efforts pour opposer au mal des ordres religieux capables d'en arrêter les progrès; et c'est à cela que nous devons l'origine d'un grand nombre d'associations de ce genre. Mais le respect pour saint Benoît était encore tel à cette époque que tous les fondateurs de ces nouvelles communautés embrassèrent sa règle, avec cette différence que, des deux espèces d'ordres qu'elle avait trouvés déjà existants, à savoir, les anachorètes et les cénobites, les uns embrassèrent la vie des premiers, les autres celle des seconds, tandis que d'autres encore s'efforcèrent de réunir ensemble la vie commune et la vie solitaire.
Ludolf avait mené longtemps dans les montagnes de Ludolf. TOmbrie la vie d'anachorète. Des compagnons s'étaient bientôt adjoints à lui; et il avait ainsi fondé, l'an 1001, à Saint -Avellane, l'ordre de Sainte -Croix, qui fut réformé plus tard par Pierre Damien. Quelques années plus tard saint Romuald , après avoir fini ses études auprès du soli- s. Romuald. taire Marin, et s'être démis de la dignité d'abbé, s'était retiré dans les montagnes de Camaldoli , suivi de quelques disciples qui voulaient imiter sa vie pénitente. Là, dans une plaine étroite, arrosée de sept sources et plantée de
pins, mais couverte de neige les deux tiers de Tannée, ils s'étaient construit des cellules séparées; et, comme leur nombre s'était accru, le saint leur bâtit en 1009 une église. Telle fut l'origine de l'ordre sévère des Camaldules. Et lorsque son fondateur mourut en 1 027, âgé de cent vingt ans, dont il avait passé cent dans la solitude, il le vit répandu au loin dans la chrétienté. 11 fut bientôt suivi par s. Alfer. saint Alfer, qui, né en 993, dans le sud de l'Italie, fonda la congrégation de Cave, et comptait à sa mort, en 1050, trois S. Gualbert. mille moines et cent vingt monastères. Saint Gualbert, converti miraculeusement au moment où il se préparait à tirer vengeance d'un ennemi, avait été containt de se revêtir lui-même de l'habit religieux, parce que les frères n'avaient pas osé le lui donner, craignant le courroux de son père. 11 fonda vers 1038, àValiombreuse, sur le modèle de Camaldoli, où il avait demeuré quelque temps, un monastère où l'on s'engageait à suivre dans toute sa rigueur la règle de Saint-Benoît. Un grand nombre d'autres maisons de ce genre s'élevèrent bientôt, et sainte Humilité fonda un ordre semblable pour les femmes. La congrégation de Monte-Sasso, fondée en 1060 par Mainrad, se consacrait aux écoles, aux soins des malades et à la méditation , et compta bientôt jusqu'à cent quarante monastères.
La France ne tarda pas à se rattacher à cette réaction salutaire; et bientôt un triple fleuve se répandit de ce pays dans la chrétienté tout entière. Un de ces fleuves prit sa source dans la contrée de Muret, dans le Limousin, s. Étienne. lorsque saint Étienne y vint en 1076. Après s'être fiancé à Dieu, avec le dernier anneau qu'il avait gardé de toutes ses richesses, il mena une vie si dure qu'il resta seul pen-
dant un an, parce que personne n'osait se joindre à lui. Quelques-uns cependant furent attirés par sa bonté, et leur nombre devint bientôt considérable. Lorsqu'en 1 130 son ordre fut transporté à Grandmont, il prit son nom de l'église qu'il y avait en ce lieu, et compta bientôt soixante maisons. Vers 1086, saint Bruno de Cologne, S. Bruno, effrayé de l'état du diocèse de Reims, qui était ravagé par son archevêque Manassès, ébranlé par les paroles d'un ami et enflammé du feu de l'amour divin, s'était établi dans le désert de la Chartreuse, près de Grenoble. C'est là, dans la solitude profonde des forêts, au milieu des torrents impétueux de ces contrées sauvages, que prit sa source le second fleuve de la vie monastique, ou Tordre des Chartreux, qui sut conserver toujours si parfaitement sa première ferveur qu'il est le seul contre lequel le monde n'ait eu rien à dire, le seul qui n'ait eu jamais besoin de réforme. Aussi a-t-il réalisé sa devise : Stat cruXy dum volvitur orbis. Le troisième fleuve fut l'ordre de Citeaux, dont nous avons déjà parlé. Il avait pris naissance dans le monastère de Molesmes, lorsque saint Robert en amena une colonie de vingt-un moines s. Robert, dans le couvent de Cîteaux, pour y pratiquer strictement la règle de Saint-Benoît. Clairvaux fut la fille de Cîteaux : et cet ordre fit de tels progrès que cinquante -sept ans seulement après sa fondation il comptait déjà cinq cents maisons , et cent ans plus tard plus de dix-huit cents monastères. Il donna naissance aux Feuillants et à cinq ordres de chevallerie en Espagne et en Portugal.
Ces ordres étaient ceux de Calatrava en Castille, d'Al- Des ordres cantara dans le royaume de Léon , de Montèze en Aragon , mi,,ta,resd'Ayes et du Christ en Portugal. C'était la lutte contre les
120 LA MYSTIQUE DAKS LES ORDRES MODEREES.
Maures qui leur avait donné naissance. Pour arrêter les progrès de l'islamisme, qui, de la côte d'Afrique, menaçait l'Europe et la chrétienté, il fallait opposer à son fanatisme le zèle d'un ordre militaire, entièrement dévoué aux intérêts de l'Église. Ces institutions, où le prêtre et le chevalier se confondaient, étaient nées dans le cours du xne siècle, moins, il semble, pour défendre l'Église en Occident que pour aller attaquer en Orient l'ennemi du nom chrétien. Comme les pèlerinages aux saints lieux devenaient toujours plus fréquents au xie siècle, des marchands d'Amalfi s'étaient consacrés, à Jérusalem, au soin des pèlerins malades, sous le nom d'hospitaliers de Saint- Lazare. Lorsque Jérusalem fut conquise par les croisés, cet hôpital devint bientôt une forteresse. Outre les frères qui servaient les malades et les pèlerins, et les prêtres chargés de distribuer les sacrements, il se forma bientôt une troisième classe de religieux militaires qui firent de la croix une épée et de l'épée une croix , et l'ordre prit le nom de Saint-Jean, d'une église dédiée à ce saint. Les templiers, fondés en H 1 8 par Hugues des Payens, se joignirent bientôt à eux, tandis qu'un troisième ordre, celui de Sainte-Catherine du mont Sinaï, avait pour but de pourvoir à la sûreté des pèlerins qui visitaient les tombeaux des saints ; et les chevaliers de l'ordre de Monzoge, de leur côté, gardaient les points d'où l'on commençait à apercevoir Jérusalem. Les Hohenstaufen avaient plus tard, devant Ptolémaïs, ajouté à ces ordres militaires celui des chevaliers Teutoniques, qui, s'unissant ensuiteaux chevaliers Porte- Glaive, se tournèrent contre le Nord et conquirent lu Prusse. La religion et la foi étaient la base de tous ces ordres; chez les uns, néanmoins, le chevalier, et chez
les autres le prêtre, apparaissait davantage. Ainsi, la charité des chevaliers de Saint -Jean était si grande qu'ils admettaient parmi eux même les lépreux, et qu'ils étaient obligés par leur règle de choisir un lépreux pour grand maître, tandis que plus tard, lorsqu'ils prirent le titre de chevaliers de Rhodes, puis de Malte, ils se servirent de préférence du glaive. L'héroïsme et la charité des ordres militaires et hospitaliers ne se bornèrent point à l'Orient , mais se répandirent bientôt dans l'Occident ; et lorsque le mal connu sous le nom de feu sacré ravagea l'Europe, et que les malades venaient de toutes parts chercher du secours auprès des reliques de saint Antoine dans le Dauphiné, la noblesse de ce pays fonda pour eux un hôpital, et plusieurs nobles se consacrèrent à leur service sous Gaston , leur chef. Telle fut l'origine de l'ordre de Saint- Antoine, qui se propagea rapidement en France, en Espagne, en Allemagne et dans d'autres contrées.
Toutes ces fondations germèrent, il est vrai, dans la seconde période de cette époque de l'histoire; mais elles n'atteignirent leur plein développement que dans la troisième. Celle-ci apparut comme une sorte de création spirituelle. 11 sembla, en effet, que le même esprit qui avait couvé les eaux de l'abîme, et avait fait sortir l'immense variété des formes corporelles de la matière plastique où elles étaient comme enfermées, couvait maintenant avec la même énergie les éléments spirituels , et leur donnait la forme qui leur est propre. Ainsi, Robert d'Arbrissel avait Robert ouvert le xne siècle en fondant l'ordre de Fontevrault, d'Arbrissel. composé de frères et de sœurs , mais dans lequel les premiers devaient obéir aux secondes, afin d'honorer l'obéissance de Jésus à l'égard de la sainte Vierge. Toutes les
maisons, au nombre de vingt, étaient gouvernées par l'abbesse du couvent de Fontevrault, à quelques lieues de Saumur. Cette institution fut imitée plus tard dans le Nord par Brigitte, mère d'une sainte et sainte elle-même, dans Tordre qu'elle fonda.
Guillaume Guillaume, comte de Poitiers et duc de Guyenne, ce
de Poitiers * *
' grand ennemi de l'Eglise, que saint Bernard avait excommunié, était allé à Jérusalem pour se faire absoudre de l'excommunication. Là il devint un saint, et rétablit l'ordre déchu des Ermites, qui, sous le nom de Guillelmites, s'étendit promptement en France, dans le nord de l'Allemagne et en Bohême, tandis qu'un autre Guillaume fondait un ordre semblable dans le sud de l'Italie, sur une montagne où Virgile avait habité, disait-on. Cependant saint s. Norbert. Norbert, né vers 1080, près de Clèves, était venu dans le désert de Coucy, au diocèse de Laon, et avait bâti, en 1119, une église au lieu même où , après avoir prié Dieu, il avait vu des hommes vêtus de blanc marcher en procession avec des croix et des flambeaux, et il avait nommé ce lieu Prémontré, parce que Dieu le lui avait montré d'avance. L'ordre qu'il y fonda était si pauvre qu'au commencement les frères n'avaient rien en propre qu'un seul âne qui leur apportait de la forêt du bois qu'ils faisaient vendre au marché de Laon, afin d'avoir du pain ; et la règle y fut tellement sévère pendant cent vingt ans qu'il était défendu de manger des œufs, du fromage ou du laitage. La propagation de l'ordre des Prémontrés fut si rapide que, du vivant de saint Norbert, il comptait déjà dix mille religieux , et que , trente ans après sa fondation , il se trouva au chapitre général cent abbés de France et d'Allemagne. II envova des colonies jusque dans la Syrie et la Palestine,
et fut partagé en trente provinces, mille abbayes d'hommes, cinq cents de femmes et trois cents doyennés. Le même zèle s'était éveillé parmi les chanoines réguliers; et, pendant que quatre prêtres d'Avignon fondaient Saint-Rus, sous la*règle de Saint -Augustin, Gilbert, évêque de Lincoln, donnait, en i 148, la même règle aux Gilbertins en Angleterre. D'autres associations du même genre se développaient ailleurs ; et Louis le Gros, en 1 1 1 3, bâtit l'abbaye de Saint-Victor à Paris, pour les chanoines réguliers de ce nom. Guillaume de Champeaux, qui s'y était retiré, avait continué néanmoins ses leçons publiques à l'université. D'autres en firent autant après lui; et cette communauté devint un foyer de science, d'érudition et de piété; de telle sorte qu'à plusieurs reprises cette célèbre abbaye se trouva avoir gardé seule la rigueur primitive de la règle pendant que toutes les autres maisons qui dépendaient d'elles s'étaient relâchées.
Les temps étaient venus où deux grands saints allaient Saint fonder deux ordres qui ont rendu à l'Église d'immenses services. Dominique, né à Calahorra, en 1170, s'était fait Augustin à l'âge de vingt -trois ans. Sa charité était telle que non -seulement il vendit ses livres pour secourir les pauvres, mais qu'il offrit de se vendre lui-même pour racheter de la captivité des Maures le fils d'une pauvre veuve. Parcourant le Languedoc avec l' évêque d'Osma, il apprit à connaître l'hérésie manichéenne des Albigeois, et prévit les dangers dont ils allaient menacer l'Église. Il eut pitié du pauvre peuple séduit par ces imposteurs; et, envoyé par Innocent ÏII en mission dans ces pays, il reconnut bientôt que l'austérité par laquelle les prétendus saints de la secte égaraient la foule ne pouvait être contre-balancée que
par l'austérité vraiment évangélique de ceux que l'Église envoyait pour les convertir. 11 avait donc entrepris sa mission à la manière des apôtres, marchant nu-pieds, sans argent, et s' abandonnant tout entier à la Providence. Il avait réussi à convertir de cette manière plus de cent millAérétiques. Lorsqu'on envoya contre eux une armée commandée par le comte de Montfort, il marcha à la tête des troupes le crucifix à la main ; et Simon se plaisait à reconnaître qu'il dut plus d'une fois la victoire à ses prières. Mais le saint avait compris que, lorsqu'il faut lutter contre un grand nombre, le zèle d'un individu est pen de chose, et qu'il faut opposer à l'ennemi des forces compactes et réunies dans un but commun. C'est ainsi qu'il conçut l'idée d'un ordre dont les membres, renonçant à tout, devaient se consacrer principalement à cette œuvre. Innocent III approuva son dessein , et la première maison de l'ordre des Frères Prêcheurs fut établie à Toulouse en 1 2 i 6 . Envoyé partout pour combattre les fausses doctrines de l'époque, cet ordre fit de rapides progrès, parce qu'il répondait à un besoin du temps; de sorte qu'au second chapitre général, cinq ans après sa fondation, il était partagé en huit provinces, et comptait cinquante-six monastères; et il devint bientôt un des ordres les plus florissants de toute la chrétienté.
A* côté de lui, saint François d'Assise était arrivé par d'autres voies au même but. La voix qui lui avait dit : François, va relever ma maison qui menace ruine, lui avait montré sa route. Les plus grands dangers menaçaient alors en effet l'Église. Saladin venait de prendre Jérusalem; Frédéric II commençait à persécuter l'Église et le Saint- Siège; lesVaudois, les Cathares, les Patarins désolaient
l'Italie et Test de la France, tandis que les Albigeois ravageaient les contrées de l'Ouest et de l'Espagne , et les Anabaptistes l'Allemagne. L'Église et l'État étaient à peu près dans la même position qu'au temps de l'empereur Henri IV. Douze compagnons, émus par la grandeur du péril, s'étaient unis à François; il fonda avec eux l'ordre des Frères Mineurs, tandis que sainte Claire fonda, sous sa direction , celui des Clarisses. Tous se proposaient d'imiter la vie pauvre du Sauveur. Ils avaient touché l'endroit sensible de cette époque; aussi leur ordre se propagea avec une incroyable rapidité, non par la protection des grands, ni par la sagesse de ce monde, ni par l'abondance des biens de la terre , mais au contraire par le mépris de toutes ces choses , par la soif et la faim , par le froid et la nudité et par toutes les autres privations; de sorte qu'en 1219, au premier chapitre général à Assise, il se trouva déjà cinq mille frères; et la parole du saint fut si puissante que, parmi les autres assistants, cinq cents prirent l'habit. En 1262, avant la mort de Gille, le dernier des douze compagnons de François, Alexandre IV pouvait adresser une bulle à ses fils bien-aimés les frères de l'ordre des Mineurs dans le pays des Sarrasins, des Grecs, des Bulgares, des Cumans, des Éthiopiens, des Syriens, des Ibériens, des Alains, des Chasares, des Goths, des Zechs, des Ruthéniens, des Jacobites, des Nubiens, des Géorgiens, des Arméniens, des Indiens, desTartares, des Hongrois et des autres peuples de l'Orient.
L'arbre planté par saint François eut une telle fertilité qu'au témoignage de Louis de Grenade il surpassait, pour le nombre des provinces , des maisons et des profès, tous les autres ordres pris ensemble. Il n'est pas étonnant que,
dans ce mouvement qui entraînait les âmes vers Tordre des Mineurs, un grand nombre y soient entrés sans avoir éprouvé suffisamment leur vocation. Cette cause, jointe à plusieurs autres, telles qu'un commerce fréquent avec le monde, les subtilités de l'école, auxquelles plusieurs s'attachèrent d'une manière excessive , tout cela dut exercer une influence fâcheuse sur cet ordre, d'ailleurs sirecommandable à tant de titres, et nécessita plusieurs réformes. s.Bernardin La première fut entreprise par saint Bernardin de Sienne, de Sienne. ^ gon éloquence faisait appeler la trompette du ciel et une source d'eau vive. Rejetant toutes les dispenses accordées par les papes, il garda la règle pure de Saint-François. Ceux qui le suivirent s'appelèrent Observantins, et les autres Conventuels. Quelques réformes furent néanmoins entreprises encore parmi ces derniers, et Léon X les réunit toutes sous le nom de Réformés. Cependant, en Espagne, Jean de la Puebla avait fondé la réforme des Récollets, tandis que Molina fondait celle des Capucins. Toutes ces transformations répondaient aux divers besoins de cet ordre, dans lequel, à cause du nombre considérable de ses membres, devaient se produire nécessairement des tendances bien différentes. Les Conventuels comptaient encore au xvue siècle trente et une provinces , quinze cent vingt maisons et trente mille frères, et leurs réformés cinquante couvents; les Observantins, les Récollets et les Déchaussés comptaient nsemble quatre-vingt-quinze provinces et deux mille trois cents maisons; les Capucins, quarante-deux provinces, douze cent quarante couvents, et dix-sept mille deux cent soixante-cinq frères ; les Tertiaires, liés par des vœux, dix-sept provinces, trois cent vingtsept couvents et trois mille neuf cent quatre-vingt-dix profès.
Les Clarisses, les Capucines et les Annonciades comptaient trois mille huit cent cinquante couvents et soixante-treize mille neuf cents religieuses, tandis que le nombre des membres des ordres réformés s'élevait à cent vingt mille.
On pourrait croire que Tordre de Saint -François avait s. Philippe absorbé toutes les vocations de la vie religieuse et comblé BemzL la mesure du possible en ce genre; mais il n'en fut pas ainsi, et de nouveaux ordres surgirent encore, tant la séve catholique était puissante à cette époque. Sept marchands de Florence fondèrent en 1232, sous la conduite de saint Philippe Bénizi, Tordre des Servîtes de la bienheureuse Vierge Marie, qui s'étendit bientôt en France, en Allemagne et dans les Pays-Bas. Puis un second et un troisième ordre d' Annonciades s'élevèrent, destinés à recevoir les femmes qui désiraient vivre entièrement séparées du monde , et garder néanmoins la vie commune. En 1196, quelques gentilshommes de Milan, ayant échappé à la prison , fondèrent Tordre des Humiliés, qui ne tarda pas à dégénérer, et finit d'une manière ignominieuse au temps de saint Charles. Pierre Mouron , qui fut plus tard le pape Célestin V, fonda s. Célesvers 1244 Tordre des Cétestins, sous la règle de Saint- UnV' Benoît. Et malgré son austérité, il compta bientôt treize provinces et cent vingt couvents en Italie, en Allemagne, en France et dans les Pays-Bas. Presque en même temps, saint Sylvestre d'Osimo, près de Lorette, fonda Tordre contem- s.Sylvcstre. platif des Sylvestrins. Dans le siècle suivant, Tolomei de Sienne fonda Tordre du Mont des Oliviers; puis Jean Columbin fonda celui des Jésuates en 1350. On vit encore surgir celui du Saint -Sacrement, les Cellites et les Hiéronimites. Saint François de Paule fonda en 1452 Tordre des Minimes; puis un certain Tysserand fonda celui des Made-
lonnettes, pour les femmes qui veulent se retirer du monde, afin de faire pénitence.
Cependant la tournure fâcheuse que prirent en Orient les affaires produisit un double effet sur les ordres religieux d'Occident. Ceux qui s'étaient établis en Orient furent contraints de refluer vers l'Occident et d'y chercher un refuge. Ainsi, par suite de la paix désavantageuse que l'empereur Frédéric II avait conclue en 1229 avec les Sarrasins, les Carmes prirent la résolution de quitter la Syrie pour venir s'établir en Europe, après qu'une vision d'Alain, leur général, eut dissipé tous leurs doutes à ce sujet. Ils vinrent d'abord dans l'île de Chypre, puis ils passèrent avec les croisés en Sicile. Ils s'étaient partagés en nations: les Anglais s'établirent en Angleterre vers 1240. Les Provençaux prirent pied d'abord à Marseille, puis de là ils se répandirent en Aquitaine , en Espagne , dans le nord de la France et en Allemagne , tandis que ceux de Sicile fondèrent des maisons dans la Pouille et dans le reste de l'Italie, de sorte que bientôt, outre la congrégation de Mantoue, qui avait quarante-cinq maisons, l'ordre compta trente-huit provinces. Il comprenait les deux sexes, fut réformé plusieurs fois, mais conserva toujours cet amour de la retraite et de la contemplation qui l'avait distingué dès son origine; et c'est pour cela qu'encore aujourd'hui, dans chaque province, il y a un couvent situé dans quelque solitude , près duquel sont bâties des cellules pour ceux qui veulent mener la vie des anachorètes. L'ordre des Carmes avait pris naissance au Mont-Carmel en 1 1 80, et ce fut saint Albert, patriarche de Jérusalem, qui lui donna sa première règle. Pour eux, par suite de cet esprit mythique propre à l'Orient, ils prétendent descendre du prophète Élie par
Elisée, Obadia, les Esséens, Enoch d'Amathie, disciple de l'évangéliste saint Marc, et Jean II, patriarche de Jérusalem.
Les ordres militaires, chassés de la terre sainte par les Sarrasins, suivirent bientôt les Carmes, et vinrent comme eux s'établir en Europe. Mais l'état de l'Orient influa d'une autre manière encore sur l'Europe. Les dangers dont étaient menacés les pèlerins de la terre sainte firent bientôt sentir le besoin de venir à leur secours; et comme l'Église, dans sa merveilleuse fécondité, trouve toujours de quoi satisfaire aux nouveaux besoins que le temps produit ou révèle, elle ne manqua point à sa mission en cette circonstance. Lorsque Jean de Matha, né en Provence en 11 60, fut or- s. Jean de donné prêtre, au moment où l'évêque, lui imposant les Matbamains, prononçait ces paroles : Reçois le Saint-Esprit, on aperçut au-dessus de la tête du saint une colonne de feu. Et lorsque, disant sa première messe dans la chapelle de l'évêque de Paris, il levait la sainte hostie , tous les assistant virent apparaître sur l'autel un ange vêtu de blanc, ayant sur la poitrine une croix rouge et bleue, tenant les mains croisées sur la tête de deux prisonniers, dont l'un était un chrétien et l'autre un Maure. Les assistants étonnés conseillèrent au jeune prêtre d'aller à Rome rendre compte au Pape de ce qui venait de se passer. Mais lui, craignant l'éclat, se retira dans le Valois, auprès d'un ermite nommé Félix, et tous deux passaient leur vie dans le jeûne et la prière. Or un jour qu'ils s'entretenaient près d'une source où ils avaient coutume de puiser de l'eau pour leur usage , ils virent un cerf blanc qui portait entre ses cornes la même croix. D'autres visions leur ayant indiqué qu'ils devaient aller à Rome, ils se décidèrent enfin à faire ce voyage, et furent présentés à Innocent m. Le pape ordonna
des prières; et comme il élevait l'hostie à la messe, en présence de tout le clergé, la même forme qui avait apparu à Paris apparut en cet instant. Le pape leur permit donc de fonder un nouvel ordre, et leur donna pour habit celui de la vision. Et comme les trois couleurs désignaient la Trinité, ils s'appelèrent Trinitaires, et se consacrèrent au rachat des captifs. Hic est ordo approbatus, non a sanciis fabricatus , sed a solo summo Deo , avait dit le grand pape Innocent III. Cet ordre compta parmi ses membres les hommes les plus considérables de l'époque, et la bénédiction de Dieu reposait sur lui d'une manière visible. Tant que durèrent les croisades, les frères suivirent les armées, encourageant, consolant les croisés, soignant les malades et délivrant les prisonniers. Lorsqu'ils n'eurent plus rien à faire en Palestine, ils cherchèrent dans les États Barbaresques, au Maroc, en Egypte, un autre théâtre pour leur zèle. Rien ne pouvait les arrêter, ni les périls de la mer ni les mauvais traitements des infidèles. Ils apparaissaient partout comme des anges consolateurs, et des milliers decap-
s P erre ^ *eur durent *a vie et la liberté. Cependant saint Pierre Nolasque. Nolasque, dans le Languedoc , porta plus loin encore le dévouement en fondant l'ordre de Notre-Dame de la Merci, dont les frères devaient vendre non-seulement tous leurs biens, mais encore leur personne, pour la délivrance des captifs. Et, de leur côté, les hospitalière du Saint-Esprit, avec leurs nombreuses ramifications embrassant les deux sexes, se consacrèrent avec un zèle admirable aux soins des pèlerins et des nécessiteux.
Ainsi Marthe et Marie avaient leur part dans l'Église, et la vigne du Seigneur était chargée de fruits, tous produits par le double germe que saint Augustin et saint Benoît y
avaient déposé. Mais, pendant que les ecclésiastiques cherchaient ainsi à multiplier leurs forces par l'association , le même besoin se faisait sentir parmi les laïques, et ce fut saint François d'Assise qui le premier eut la pensée de le prévenir. En 1221, pressé par une grande multitude de chrétiens qui désiraient s'associer de quelque manière à ses deux ordres, il fonda pour eux une troisième congrégation, celle des Tertiaires, composée de personnes vivant dans le monde sans faire de vœux, mais soumises à une règle qui avait pour base les conseils évangéliques , et pour but de conduire à une vie plus parfaite. Les Dominicains, les Carmes, les Préinontrés adoptèrent cette institution, et l'on vit une multitude incroyable de personnes de tout sexe et de toute condition s'enrôler par milliers dans ces saintes congrégations. Déjà»Lambert Begha avait réuni en 1170, dans les Pays-Bas, des femmes qui sentaient le besoin de méditer en commun la parole de Dieu et de chanter ses louanges. Elles portaient une robe grise et un voile blanc, et, sous le nom de Béguines, elles s'étaient répandues dans toutes les directions; de sorte que lorsque l'institut fut dissous par Jean XXII, à cause des abus que les Béghards y avaient introduits, il s'en trouva plus de trois cent mille en Allemagne seulement.