‹ La Mystique divine naturelle et diabolique;Chapitre 13 sur 64 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Développement de la mystique dans la solitude du cloître. Sainte Hildegarde. Les monastères d'Unterlinden, de Thoss, de Schonensteinbach, d'Adelhausen , de Waldsassen. Les béguines. Hugues et Richard de Saint-Victor.

La mystique avait dû nécessairement se développer dans ces maisons si nombreuses, ouvertes à ceux qui sentaient le

S1* Hilde- besoin d'une vie plus parfaite. Sainte Hildegarde peut être garde' considérée comme l'expression de ce développement à cette époque. Née en 1098, elle avait été placée à l'âge de huit ans dans le couvent du mont Dysibode, et confiée aux soins de la bienheureuse Jutte. Déjà à l'âge de trois ans, comme elle l'avoua plus tard au prêtre Vibert, elle avait été inondée d'une lumière intérieure qu'elle ne pouvait exprimer encore, n'ayant point de mots pour cela. Depuis l'âge de huit ans jusqu'à quinze, ses visions se multiplièrent , et elle en parlait avec une admirable simplicité ; de sorte que ceux qui l'entendaient se demandaient d'où lui venaient ces choses, et qui lui mettait ces paroles sur les lèvres. Elle commença elle-même à observer ce qui se passait en elle, et s'étonnait que, pendant qu'elle avait ces visions au dedans de son âme , elle continuait malgré cela de voir les choses extérieures. Et comme, d'un autre côté, elle n'entendait rien dire de semblable aux autres sœurs, elle se mit à cacher avec soin les visions dont elle était favorisée. Beaucoup de choses extérieures lui restèrent inconnues , à cause des maladies fréquentes auxquelles elle fut sujette depuis sa naissance, et qui détruisirent sa santé. Tourmentée par ses doutes , elle demanda un jour à sainte Jutte si, outre les choses du dehors, elle voyait encore quelque autre chose; mais celle-ci, n'ayant point de visions, ne sut que lui répondre. Hildegarde devint inquiète, et n'osait plus lui révéler son état intérieur. Elle continua cependant à prédire l'avenir lorsque ses visions étaient telles qu'elle ne pouvait les contenir. Mais ensuite elle avait honte de s'être conduite comme un enfant; elle fondait en larmes, et regrettait de n'avoir pas gardé le silence. Jutte avait écrit plusieurs des choses qu'elle lui avait confiées , et les

avait communiquées à une autre sœur. Elle raconte entre' autres choses que, lorsque Hild egarde était âgée de quarantedeux ans et sept mois, une lumière de feu, partant du ciel, pénétra son cerveau , sa poitrine et son cœur, semblable aune flamme qui échauffe sans brûler, à la manière du soleil. A partir de ce moment, elle eut l'intelligence des livres saints, et particulièrement du Psautier et des Évangiles, sans connaître toutefois la signification des mots en particulier, ni la division des syllabes ou les autres règles de la grammaire. Elle apprit aussi, sans aucune leçon, à chanter les louanges de Dieu et des saints; car Jutte lui avait appris seulement à chanter les psaumes , et elle savait à peine épeler.

On voit clairement par ces communications que sainte Hildegarde avait été dès son enfance naturellement clairvoyante, que cet état de clairvoyance, par suite de ses progrès dans la vie ascétique, avait passé dans le domaine de la grâce , et qu'à l'âge de quarante-deux ans son initiation à cet ordre supérieur fut complète. A partir de ce moment aussi sa vie prend un caractère plus sérieux encore. Les visions continuent : son âme, portée par l'esprit de Dieu comme une plume légère dans l'air, est élevée jusqu'au firmament; elle parcourt les diverses régions de l'atmosphère, s'étend dans les espaces, visite les peuples et les contrées les plus lointaines, voit tout en détail, mais non avec les yeux du corps, entend tout au fond de son âme, à chaque heure du jour et de la nuit, ses sens étant parfaitement éveillés, sans aucun ravissement, mais avec une conscience pleine et entière de ce qui se passe en elle. Une voix lui commande d'écrire ce qu'elle voit et entend. Elle diffère d'exécuter cet ordre , par crainte du jugement des

hommes et aussi par modestie ; mais elle est affligée d'une violente maladie, qui ne cesse qu'àprès qu'elle a découvert le tout à son confesseur, et que, d'après le conseil de celui-ci, elle a commencé à écrire. Le mont Rupert, près de Bingen, lui est montré dans une vision, et elle reçoit Tordre d'aller s'y établir avec ses sœurs. Enrayée par les difficultés de l'entreprise et par les contradictions des hommes, elle diffère encore cette fois, et est affligée d'une nouvelle maladie. Elle perd la vue, et ses membres deviennent tellement pesants qu'elle est obligée de rester couchée, et souffre des douleurs intolérables, jusqu'à ce qu'elle ait nommé le nouveau séjour qui lui avait été montré dans sa vision, après quoi elle recouvre la vue, mais non la plénitude de sa santé. L'abbé, le couvent et tout le peuple s'opposent à son départ et la prennent pour une folle, et elle retombe malade. Trente jours de suite, elle est obligée de rester couchée, et son corps est brisé par des crampes violentes. Son sang se dessèche dans ses veines, et la moelle dans ses os; et ses sœurs attendent le moment de sa mort. Mais voici qu'elle aperçoit, dans une vision, une troupe d'anges, de ceux qui ont combattu avec le dragon. L'un d'eux lui dit : « Courage ; pourquoi t' endormir dans la « sagesse? Chasse tes doutes, et tu verras. 0 astre radieux, « tous les aigles te verront; le monde s'attristera, mais « l'éternité sera dans la jubilation. Aurore, élève-toi vers « le soleil. » Puis la troupe des anges chanta d'une voix délicieuse : « Message d'allégresse ! les messagers se sont « tus; le moment du départ n'est pas encore venu. Lève- « toi donc, ô vierge ! » Elle revient aussitôt à elle, reprend ses forces, et obtient une santé passable.

Le départ de la communauté eut lieu. Hildegarde écrivit

ses visions; une main amie rangea les mots d'après les règles de la grammaire, sans rien ajouter ni changer, et le manuscrit fut présenté d'abord à l'archevêque de Mayence, puis, à Trêves, au pape Eugène III. Saint Bernard avait d'abord éprouvé son esprit et sa vie. Ses écrits furent approuvés après un examen sérieux. Encouragée par là, elle écrivit le livre intitulé : Scivias, qui renferme ses visions, puis une exposition des Évangiles ; d'autres explications symboliques des saintes Écritures et plusieurs livres sur la nature des cléments, de l'homme et des diverses créatures. Le bruit de son nom s'était répandu au loin , et l'on s'adressait à elle de toutes parts pour recevoir d'elle des consolations, des conseils ou des leçons. Elle lisait dans l'âme de ceux qui venaient la voir, et elle fut bientôt pour ses contemporains, dans l'ordre de la grâce, ce que les Alrunes du paganisme étaient dans le domaine de la nature. Elle reçut et écrivit un grand nombre de lettres. Parmi les dernières, il nous en est resté cent trente-huit. Les papes Eugène, An a stase, Adrien et Alexandre, des archevêques, des évêques, des abbés, les empereurs Conrad et Barberousse, des princes de tous rangs entretenaient avec elle ce commerce épistolaire. L'empereur Barberousse rappelle dans une de ses lettres qu'il l'a vue dans son palais d'Ingelheim, et qu'il se souvient encore de ce qu'elle lui a prédit. Elle lui répond que, dans une vision, elle l'a vu entraîné dans beaucoup d'égarements, et l'avertit de prendre garde à lui, et de régner comme il convient à un empereur. Elle a pour tous des avertissements, des paroles qui élèvent et qui inspirent. Ses visions ont le style sublime et prophétique de l'Ancien Testament et de l'Apocalypse; elles renferment des images grandioses et symboliques et des contrastes

frappants. Ce sont les sept péchés mortels qui lui apparaissent sous la forme de bêtes , ici comme un paon , lequel tantôt regarde la terre et tantôt blasphème Dieu ; là comme un serpent qui, couvant son venin, déroule ses longs anneaux ; ailleurs comme un porc qui se vautre dans la fange en grognant contre Dieu. L'avarice lui apparaît comme un chameau chargé des trésors de l'Église, et la violence sous la forme d'un sanglier. Puis, s'élevant audessus des ténèbres qui renferment ces bêtes , elle contemple le ciel; elle voit le trône de l'Ancien des jours environné de lumière et ceint de l'arc-en-ciel. A la droite du Père est un homme brillant de jeunesse, sur lequel repose une colombe; puis, les cieux retentissent des plus doux chants, et les quatre animaux prophétiques se meuvent autour du trône. Mais il se remue quelque chose aussi dans les ténèbres : la nuit essaie de couvrir le ciel , et les bêtes qu'elle renferme se lèvent furieuses. La trompette sonne; les armées se préparent au dernier combat. L'Agneau vient devant le trône implorer miséricorde ; l'épée est remise dans le fourreau , et un nouveau délai est accordé au monde» Le regard de la voyante pénètre les profondeurs de l'avenir et les destins qu'elles renferment.

Beaucoup d'autres étaient, comme Hildegarde, favorisées de ces dons singuliers; et ceci ne peut paraître étonnant pour celui qui considère la fécondité des ordres religieux à cette époque. La nature prodigue partout les germes, afin d'assurer par là la récolte des fruits contre les chances défavorables qui sont toujours si nombreuses ; il en est de même dans l'ordre moral et dans l'ordre surnaturel. Parmi les multitudes qui affluaient dans les monastères, et dont le plus grand nombre y était attiré par une véritable voca-

tion, il devait nécessairement s'en trouver beaucoup en qui l'esprit de Dieu, s'emparant de toutes leurs puissances, opérait avec toute la force d'un instinct divin. Ceux-ci, une fois entrés dans ces pieuses retraites, y trouvaient tout ce qui pouvait cultiver et développer ces dispositions; une vie séparée du monde, exempte de toute distraction, qui, concentrant toutes leurs puissances par l'habitude du recueillement, en augmentait ainsi considérablement l'énergie; une discipline, résultat d'une longue expérience, et qui, contenant la vie dans de justes limites par une sorte de nécessité extérieure, leur épargnait beaucoup de luttes inutiles; une suite non interrompue d'exercices, qui, pratiqués avec zèle et ferveur, devaient détacher de plus en plus les ailes de leur âme, et en élargir le vol. La méditation , la prière devaient augmenter toujours davantage en eux, et dans les autres autour d'eux, le feu de la charité ; et les indifférents eux-mêmes ne pouvaient échapper tout à fait à cette sainte contagion. Les plus fervents, se sentant soutenus et portés par le zèle de leurs compagnons, y trouvaient un point d'appui pour s'élancer plus haut encore. Lorsqu'ils étaient entrés de cette manière dans le domaine de la mystique, l'œuvre mystérieuse , commencée au fond de leur âme, n'était troublée par aucune distraction* extérieure; carie monde n'approchait point de ces pieux asiles , du moins pendant les premières années, toujours les plus dangereuses de la vie monastique. La curiosité, si puissamment attirée par ce qui est extraordinaire ou singulier, ne trouvait guère d'aliments dans cette vie recueillie et solitaire ; ils se trouvaient donc exempts par là des tentations auxquelles les somnambules naturels ont coutume de succomber dans le monde.

Ceux-ci se trouvent transportés dans une région qui leur est entièrement inconnue, où ils ne voient aucun sentier tracé, aucune règle sûre, où aucun guide ne conduit leurs pas. Ceux-là, au contraire, marchaient sur une route où beaucoup d'autres avaient marché avant eux. Toujours liés par l'obéissance, ils ne perdaient jamais pied, pour ainsi dire, même dans leurs élans les plus sublimes. ^Dirigés par leurs confesseurs, ils profitaient de toutes les expériences qui avaient été faites en ce genre. Leurs états se développaient sous l'œil de leurs guides, à qui ils étaient tenus de découvrir les plus secrets replis de leur cœur, et qui pouvaient toujours, de cette manière, étudier et juger ce qui se passait en eux. Et s'il échappait à ceux-ci quelque chose, leur inattention ou leur ignorance était toujours réparée par la vigilance exacte et continuelle des autres membres de la communauté, qui ne pouvaient manquer à la longue de découvrir l'illusion, si elle avait lieu. Si donc nous pouvons espérer quelques éclaircissements sur ces états extraordinaires et sur les phénomènes qui en sont l'effet, ils ne peuvent venir assurément que de ce côté.

Nous ne devons donc pas être étonnés que ces états aient été si fréquents dans les monastères, et que les documents authentiques qui les constatent se soient accrus avec le nombre des cas. Les monographies nombreuses des divers monastères nous apprennent sur ce point les choses les plus intéressantes et les plus curieuses. Ainsi, par exemple, nous y voyons que le couvent d'Unterlinden , à Colmar, était, dans le xme et le xive siècle, une véritable école de mystique pratique. Quelques pieuses veuves l'avaient fondé en 1232, et avaient embrassé la règle de Saint- Dominique. Cette maison fit de rapides progrès, grâce

à la discipline sévère qu'on y observait. Elle eut de bonne heure pour prieure Catherine de Gebsweiler, femme supérieure sous tous les rapports, capable de comprendre et de juger tout ce qui se passait autour d'elle, et dont le récit mérite, par conséquent, toute croyance. Le Chartreux Tanner de Fribourg a publié le premier son livre, et Pez l'a inséré dans le huitième volume de La Bibliothèque ascétique. Elle était entrée dans le monastère à Tàge de dix ans, et y mourut à l'âge de quatre-vingts ans. Losqu'elle écrivit son livre , elle avait déjà vécu près de soixante-dix ans dans la maison ; de sorte qu'elle était parfaitement en état de rendre compte de tout ce qui s'était passé pendant ce temps; et pour les trente années qui avaient précédé son entrée dans la maison , elle avait pu apprendre, dans sa jeunesse, par des témoins oculaires, les faits extraordinaires qui s'y étaient passés. Elle affirme ellemême d'ailleurs que tout ce qu'elle raconte est parvenu à sa connaissance par cette double source. Son récit, qui renferme à peu près cent ans, et qui a été continué en partie après elle, doit donc être considéré comme un témoignage authentique relativement aux faits qu'elle raconte, d'autant plus qu'elle écrivait sous les yeux du monastère entier, et que les religieuses dont elle racontait la vie avaient vécu et agi également sous les yeux de la communauté. L'établissement de cette maison coïncidait avec l'époque de confusion et d'anarchie qui se produisit dans l'empire après l'extinction de la maison des Hohenstaufen. Mais celles qui l'habitaient en avaient fait comme une oasis de paix au milieu du tumulte et des troubles de cette époque.

L'une d'elles, Hedwige de Gundelsheim, avait éprouvé

elle-même la violence de ces temps barbares. Ses parents lui avaient cherché un époux. Elle devait, d'après la coutume du pays, comme signe de ses fiançailles, mettre en même temps que son fiancé le pouce sur une épée nue ; mais elle s'y refusa avec une constance que rien ne put ébranler; et lorsqu'on voulut employer la force , on ne put parvenir à remuer son bras. Les parents, la croyant ensorcelée, l'accablèrent de coups et de mauvais traitements, la jetèrent sur des épines et la traînèrent par les cheveux. Son oncle enfin se proposa de venir à bout d'elle. L'attachant en travers sur son cheval, il l'emporta chez lui, quoique le sang lui coulât du nez et de la bouche. Arrivé à la maison , il la pendit par les deux pouces , et la jeta ensuite dans un toit à porcs ; mais la voyant malade des mauvais traitements qu'elle avait reçus, il eut quelques sentiments de regret de ce qu'il avait fait. Plusieurs ecclésiastiques, s'intéressant à elle, déclarèrent que , si Dieu lui conservait la vie, on devait lui permettre d'entrer au couvent. C'est ainsi qu'elle vint à Unterlinden. Des natures aussi fermes et aussi éprouvées devaient, On le pense bien, pratiquer la vie religieuse dans toute sa rigueur. La plupart des religieuses étaient entrées dans ce couvent dès leur première jeunesse , et y avaient apporté par conséquent toute la fraîcheur de l'innocence. Ainsi l'on raconte de l'une d'elles que le plus grand péché qu'elle eût commis était d'avoir désiré une fois dans son enfance de se voir parée comme une fiancée, et de s'entendre appeler madame. Pour une autre, sa plus grande faute avait été une pensée de jalousie qu'elle avait eue en trouvant toujours les autres arrivées au chœur avant elle. Le travail, la méditation et la prière remplissaient la journée de ces bonnes sœurs. Les poissons et les œufs ne

DE LA MYSTIQUE DANS LE CLOITRE. iAi

paraissaient que rarement sur leur table, et encore les plus sévères regardaient cela comme du superflu, qu'elles cherchaient à compenser par d'autres privations. Leur seul mobile en tout était l'esprit de Dieu et le zèle de la perfection chrétienne.

La vie mystique devait nécessairement faire de rapides progrès dans cette communauté ; et nous voyons , en effet , parmi les quarante-neuf sœurs dont Catherine nous a laissé le portrait , se produire les états et les phénomènes mystiques les plus remarquables. L'extase y est fréquente. Adélaïde de Rheinfelden se voit, dans un ravissement, purifiée par un feu d'en haut de toute souillure. Éclairée par une lumière supérieure, elle se voit plusieurs fois sans forme, dans la pureté de son être , élevée au - dessus du corps et brillant d'une clarté ineffable. La même chose arrive à Herburg de Herkenheim : un jour qu'au temps de matines elle était allée dans le jardin pour prier, une douceur céleste, et comme une source vive, inonde son corps et son àme, et elle voit celle-ci s'élever comme un aigle en frappant fortement des ailes. Marguerite de Breisach, distinguée entre ses compagnes par son austérité , vivait dans une union continuelle avec Dieu ; elle était parvenue à l'uniformité divine, et contemplait souvent la sainte Trinité. Il en était de même de Bénédicte de Bogensheim. Mechtilde deWinzenheim était souvent, dans ses extases, enlevée à une coudée au-dessus de terre. Les visions étaient fréquentes aussi dans le couvent. Un jour de Pentecôte, pendant que la communauté chantait le Veni, Creator, Gertrude de Colmar entend tomber du ciel avec bruit une flamme qui remplit le chœur, et qui , pendant tout le temps que dura ce chant, éclaira les sœurs d'une lumière céleste, de

sorte qu'elles paraissaient tout en feu. Adélaïde de Rheinfelden, traversant un jour le couvent, vit le ciel ouvert et une clarté telle que nul ne pouvait l'exprimer. Une autre fois elle vit le purgatoire avec tous ses supplices et le nombre infini des âmes qui y souffrent ; une autre fois encore le Seigneur lui apparut attaché à la colonne, inondé de sang, et portant aux pieds et aux mains les toaces de ses plaies. Agnès de Blozenheim voit toute la passion du Sauveur, depuis le moment où les juifs le prennent au jardin des Oliviers jusqu'à son crucifiement; elle entend distinctement, comme Gertrude de Bruck dans une circonstance semblable , les coups de marteau avec lesquels on le crucifie ; elle s'évanouit de douleur, et à partir de ce moment elle est prise d'une fièvre violente dont elle meurt bientôt. Gertrude de Kerkenheim voit Notre -Seigneur sous la forme d'un lépreux, et lui* donne à boire. Hedwige de Laufenberg le voit disant la messe et donnant la communion aux sœurs.

Mais c'est sous la forme d'un enfant qu'il se montre le plus souvent. Adélaïde deTorolzheims le voit dans le ciboire sous la figure d'un enfant de huit ans. Adélaïde de Rheinfelden le rencontre à la porte sous la forme d'un enfant. D'autres le voient sur l'autel, porté par sa mère et jouant avec elle. Élisabeth de Ruffach, étant malade, est visitée par lui ; il daigne jouer avec elle et la consoler ; il la délivre de ses souffrances. Ne le connaissant point, elle lui demande comment il est entré ; il lui répond : Comme j'étais grand, je me suis fait petit à cause de toi; puis il disparaît. Agnès est formellement fiancée au Seigneur. Berthe de Ruffach entend tous les jours pendant la messe une harmonie ravissante des esprits célestes qui cesse avec

la fin du saint sacrifice. Elisabeth de Ruftach, dans sa dernière maladie , se met tout à coup à chanter un nouveau chant sur Dieu et sur le ciel, qu'elle n'avait jamais entendu auparavant. Des chants ce cette sorte sur la Trinité, l'Incarnation et le bonheur du ciel sont mis sur les lèvres de Gertrude de Saxe, et ceux qui les entendent en sont profondément émus. Elisabeth de Senheim, qui avait coutume d'entendre aussi des harmonies célestes dans la prière, reçoit de Dieu le don de comprendre les saintes Écritures. La même chose arrive à Agnès d'Ochsenstein, de sorte qu'elle pénètre par une lumière supérieure tous les écrits des prophètes. Tuda de Colmar, qui avait reçu le même don , le perd au bout de deux ans par une parole présomptueuse. La suavité qui accompagne ces états est souvent persistante . Anne de Winech en est inondée pendant trois ans, et elle perd cette faveur pour avoir un jour goûté du vin doux dans le pressoir. Adélaïde de Sigolzheim est souvent inondée dans la prière d'une telle douceur qu'il lui semble que Dieu remplit tous ses membres; et les ardeurs dont son cœur est embrasé se manifestent souvent au dehors par une transpiration plus abondante. Quelquefois elle se jette dans un ruisseau glacé, jusqu'à ce que son corps soit roidi par le froid ; puis elle reste à la porte du chœur jusqu'à l'aurore dans une méditation profonde, les pieds nus, le corps couvert d'un simple manteau; et malgré cela elle est tellement enflammée au dedans que la sueur ruisselle de tous ses membres.

Les apparitions lumineuses n'étaient pas rares non plus dans cette communauté. Agnès voit à la messe la sainte hostie environnée de lumière. Hedwige de Logelnheim, pleurant sa misère , voit tout à coup sa cellule inondée de

lumière, et sent son intérieur pénétré d'une joie ineffable . Agnès de Blozenheim voit dans la prière, et des yeux du corps, un rayon de lumière descendre du ciel sur sa poitrine, et sent son cœur consumé par un feu intérieur. Adélaïde de Rheinfelden devient transparente en quelque sorte intérieurement et extérieurement pour une de ses compagnes. Elisabeth Kemplin étant un jour en prière devant l'autel, une des sœurs vit au-dessus de sa tête une magnifique étoile; et, comme elle approchait pour examiner la chose de plus près, elle vit le visage d'Elisabeth radieux comme celui d'un ange. Herburg était radieuse au dedans et au dehors dans ses extases. Au milieu de ces phénomènes extraordinaires, la vie de ces saintes filles s'écoulait dans l'innocence et la simplicité. Lorsqu'elles approchaient du terme, elles apprenaient souvent par une révélation, faite à elles-mêmes ou à d'autres, que leur fin arrivait. Quelquefois aussi Dieu différait leur mort, comme il arriva à la sœur Etienne de Pfirt, qui fut guérie d'une fièvre violente par une sueur d'une odeur délicieuse. Mais enfin, lorsque la mort venait, toute la communauté se réunissait autour de la mourante. Souvent alors, pour une dernière fois, une lumière supérieure brillait sur leur visage, comme on voit le soleil à son coucher dorer encore une fois le sommet des montagnes, et des visions remplies de suavité consolaient leurs derniers moments. Gertrude de Hattstadt, près de mourir, invoque Dieu dans ses douleurs : tout à coup elle est enveloppée d'épaisses ténèbres ; elle est saisie d'effroi ; mais une étoile brillante lui apparaît, et, dissipant l'obscurité, remplit sa cellule de ses rayons. Elle aperçoit un ange tout radieux de lumière qui lui chante des paroles consolantes dans une mélodie

ineffable; douze fois, jusqu'au moment de sa mort, les ténèbres, l'étoile et le chant de l'ange se succèdent ainsi alternativement. Comme la sœur Sophie de Rheinfelden était sur son lit de mort, et qu'on récitait déjà les litanies, elle se sentit tout à coup comme enivrée d'un vin nouveau d'une nature supérieure. Ne pouvant contenir l'allégresse dont son âme est remplie, elle chante sans s'interrompre et d'un visage radieux des hymnes et des cantiques ravissants à la louange de Dieu et de la sainte Vierge, et elle meurt en répétant toujours sur de nouvelles mélodies le mot Amen. Souvent, après la mort, celles qui étaient entrées dans la gloire apparaissaient à plusieurs sœurs environnées d'éclat, ou bien celles qui avaient encore quelques fautes à expier demandaient les prières de la communauté.

Le couvent d'Unterlindcn n'était pas le seul qui fût alors Le couvent comme une école de mysticisme , et dont les documents de Thôss soient arrivés jusqu'à nous. Dans le monastère de Thôss , dans la Thurgovie suisse, vivait Elisabeth Steiglin, la fille spirituelle de Suso, avec lequel elle entretenait un commerce épistolaire, et qui la guidait dans les voies de la perfection. C'est à elle, on le sait, que nous devons la Vie de ce saint religieux. Elle l'écrivit en secret, peu à peu, d'après ce qu'elle apprenait de lui dans les visites qu'il lui faisait. Elle a écrit aussi uiv beau livre sur plusieurs sœurs qui avaient vécu avant elle et avec elle, et ce livre a été conservé au couvent de Sainte-Catherine, à Hohenwyll, dans la Thurgovie, et à Dissenhofen. Steill a extrait de ce manuscrit la vie d'une dizaine de ces sœurs, la plupart extatiques ou dans un état approchant de l'extase. Le couvent Le couvent deSchôncnstcinbach, en Alsace, était également distingué ^^J^"'

sous ce rapport, et on y avait aussi conservé un manuscrit Le couvent dont Steill s'est servi dans le même but. Le monastère d'Aa Adhdhau- deinausen) près de Fribourg en Brisgau, parait avoir en-

core été plus fécond en phénomènes de ce genre. Sleill a extrait plus de douze vies du manuscrit qu'on y avait conservé, et qui était écrit tout à fait dans la manière de celui d'Unterlinden ; et ces vies sont toutes aussi remarquables dans leur genre que celles des religieuses alsaciennes. Le peu que le hasard nous a conservé des faits de celte sorte, qui se sont passés seulement dans la Souabe allemande, nous dit assez quelles prodigieuses richesses étaient renfermées sous ce rapport dans les innombrables monastères de cette époque. Malheureusement, presque tous ces précieux manuscrits ont été détruits par les protestants , ou se sont perdus par la négligence des siècles qui sont venus après; et ce qui en reste pourrit aujourd'hui dans la poussière des bibliothèques.

Ce n'était pas seulement dans les couvents de femmes que se produisaient les phénomènes de la vie mystique. Si la chose ne s'entendait pas déjà d'elle-même, elle nous serait suffisamment constatée par l'écrit de Jean d'Ellinbogen, qui, en \ 3 1 3, était abbé du couvent de Cisterciens de Le couvent Waldsassen , au diocèse de Ratisbonne , et qui nous a conde Waldsas- sery£ jes documents précieux sur la vie des frères de son

monastère. Pcz a aussi publié cet écrit dans le huitième volume de sa Bibliothèque Ascétique. L'institut des Bêtes Bégui- guines était encore une pépinière féconde pour la mystique.

Lorsque Foulques, évêquede Toulouse, chassé de son évôché par les Albigeois, vint en Belgique en 1212, Jacques de Yitri , au commencement de sa vie de Marie d'Oignies , raconte qu'il fut étonné de la multitude des saintes femmes

qui vivaient alors à Louvain et aux environs. Il les vit tellement ravies en esprit qu'elles passaient toute la journée dans le repos et le silence, étrangères à tout ce qui se passait au dehors. Leurs sens étaient si recueillis dans la paix de Dieu que rien ne pouvait les éveiller, et elles étaient insensibles à la douleur corporelle. L'une entre autres ne put jamais, pendant trois ans, malgré tous les efforts que l'on employa, être tirée de sa clôture. Quelques-unes possédaient le don des larmes à un tel degré que les pleurs qu'elles versaient formaient sur leurs joues des rides profondes. D'autres lisaient dans le cœur des autres et connaissaient les péchés qu'ils avaient cachés à confesse. Parmi les nombreuses extatiques qui vivaient en ce lieu, Jacques en vit une qui était ravie jusqu'à trente fois dans un jour, et qui le fut sept fois de suite en sa présence. Elle gardait dans l'extase la position où elle se trouvait au moment où elle était ravie. Ses bras restaient quelquefois immobiles en l'air ; et lorsqu'elle revenait à elle elle était inondée d'une telle joie qu'elle ne pouvait se contenir le reste du jour. Une autre, lorsqu'elle recevait la communion, sentait une saveur plus douce que celle du miel, qui, partant du cœur, montait jusqu'à la bouche. Quelques-unes avaient une telle faim de cet aliment céleste qu'elles ne pouvaient s'en priver plus longtemps, et que tout délai les plongeait dans un épuisement et une tristesse ineffables. Plusieurs fois le Seigneur se présenta en personne à quelques-unes d'entre elles, pour les fortifier et les guérir.

L'esprit de Dieu s'était répandu jusque sur les laïques Les cinq qui vivaient dans le monde. Ainsi, d'après les notes que bienheu*

Tanner a ajoutées au manuscrit d'Unterlinden , cinq personnages, connus sous le nom des Cinq Bienheureux,

vivaient au xme siècle dans les Vosges. Ruolmann Meerschwin était probablement du nombre. Mais le plus remarquable était ce laïque qui convertit d'abord Tauler, et lui apprit l'alphabet spirituel , comme le pieux Dominicain le raconte lui-même avec une simplicité vraiment admirable. On conservait dans le couvent de Grunen-

werth, à Strasbourg, un manuscrit où étaient décrites les choses merveilleuses et surnaturelles que le Seigneur avait opérées par lui, pendant les cent ans qu'il avait vécu.

La mystique spéculative devait nécessairement prendre part au développement de la mystique pratique à cette époque. C'est aussi dans les monastères qu'elle fut étudiée et traitée avec le plus de succès. Hugues de Saint-Victor, né en Allemagne vers i097, et qui vécut pendant vingt-cinq ans dans l'abbaye de Saint-Victor à Paris , se rattache sous ce rapport à saint Bernard, qu'il avait connu intimement, et continue la chaîne de la tradition immédiatement après ce grand docteur, de même que, sous un autre rapport, il est, dans sa direction encyclopédique, comme le précurseur d'Albert le Grand. Il distingue dans l'homme trois états : celui de l'institution, dans lequel il a été créé de Dieu ; celui de la destitution, où il est tombé par le péché, et celui de la restitution, où la rédemption Ta placé. C'est à ces trois états qu'il rattache toutes les actions et toutes les directions de l'homme sur la terre, soit dans l'ordre spéculatif, soit dans l'ordre moral, et chacune de ces directions se subdivise en trois branches. En effet, il attribue au mouvement spéculatif de l'esprit trois yeux qui lui servent, pour ainsi dire, d'organes, et à l'effort moral de la volonté trois biens qui en sont comme le terme et le but. Le premier de ces trois

yeux est celui du corps, qui regarde les choses extérieures, saisit leurs formes, et, les déposant dans la mémoire, donne ainsi une base à la pensée. Le second est celui de la raison, qui regarde les choses invisibles, et qui, travaillant par la méditation les matériaux qu'il perçoit, les conduit au but où ils doivent tendre. Le troisième enfin s'attache aux choses divines qui sont au-dessus de l'esprit, les embrasse et en fait l'objet de ses contemplations.

Parmi les trois biens vers lesquels tend la volonté , les premiers sont les biens sensibles, qui ne sont bons que par le rapport qu'ils ont à quelque autre chose. Les seconds sont les biens spirituels et invisibles, qui sont bons en soi et par leurs rapports avec d'autres. Les troisièmes enfin sont ceux qui ne sont bons qu'en soi ; à savoir, les biens divins et Dieu lui-même comme dernier but de tous les efforts de la volonté. Puis, rattachant cette triple division aux trois états de l'homme, il établit que, dans le premier état, l'œil contemplait le vrai dans sa pureté et sa clarté ; et la volonté, tournée uniquement vers les biens supérieurs, leur subordonnait tous les autres. Mais l'homme, non content d'être semblable à Dieu, étant tombé dans le second état, celui de la destitution, a perdu complètement ce regard supérieur qui contemple Dieu. Celui de la raison s'est obscurci , et il n'est resté ouvert que celui de la chair. D'un autre côté, dans le domaine moral, l'effort de la volonté vers les biens supérieurs s'est affaibli, et l'appétit des biens sensibles a pris le dessus. Mais depuis que Dieu nous a rendu la grâce, la restitution est devenue possible. Cependant elle ne peut être produite que par les sacrements, la foi et les bonnes œuvres , et avec le concours de deux éléments : l'un d'en haut, qui éclaire et sanctifie, et l'autre

d'en bas, qui s'approprie le premier par son consentement et sa coopération. L'amour, qui tend à s'unir à Dieu, met en rapport les deux éléments, et c'est par lui que s'accomplit la restauration de l'homme.

Richard de Richard de Saint-Victor, successeur de Hugues dans la s*- Victor, chaire de docteur, esprit plus profond et plus subtil encore que le premier, continua l'œuvre de celui-ci. L'homme, d'après lui, est créé pour le vrai et pour la raison , mais aussi pour le bien et pour l'amour. Il a donc en lui deux instincts : le but du premier est la sagesse , et celui du second la vertu. Ces deux instincts lui ont été donnés en môme temps ; ils sont dépendants l'un de l'autre , et se déterminent réciproquement ; de sorte que la sagesse conduit à la vertu et la vertu à la sagesse. Mais l'un et l'autre but ne sont point renfermés dans la nature humaine ; ils sont tous les deux surnaturels, et sont placés en Dieu. L'homme doit donc sortir en quelque sorte de soi-même par un double effort mystique , afin de l'atteindre. Or il faut pour cela qu'une puissance supérieure le prévienne ; de sorte que le mouvement spéculatif et moral de l'esprit suppose en quelque sorte deux facteurs, l'un supérieur, à savoir la grâce , et l'autre inférieur, qui consiste dans la coopération de la volonté. Le progrès spéculatif comprend trois degrés ; à savoir, la pensée , la méditation et la contemplation. Et comme, d'un autre côté, chacun des deux derniers est renfermé dans celui qui lui est supérieur, et peut de cette manière être considéré en celui-ci ou en soimême, chacun par conséquent se subdivise de nouveau en deux autres; de sorte que le mouvement spéculatif compte six degrés.

En effet, l'esprit peut saisir les choses visibles en elles-

mêmes ou dans leurs principes invisibles. De même, il peut saisir l'invisible en lui-même ou dans son principe. Puis il peut contempler les choses invisibles, qui ne sont pas hors de la portée de la raison , comme, par exemple, Dieu considéré dans son unité ; ou bien celles qui sont au-dessus d'elle, et qui lui sont en quelque sorte opposées, comme la Trinité , l'Incarnation, la Transsubstantiation . L'homme ne peut monter à cette hauteur par les voies naturelles : il faut qu'il y soit porté , ou plutôt ravi. Au cinquième degré, il coopère encore à cette élévation spirituelle ; mais dans le sixième, c'est Dieu qui fait tout, et l'âme est purement passive. C'est cet état qu'on appelle extase. L'homme s'y dispose par des désire ardents, par l'admiration , par de saints ravissements où l'àme s'échappant monte au-dessus d'elle-même. Dans l'extase, la plus haute sagesse et la pureté la plus parfaite s'élèvent à l'amour le plus élevé. Nous voyons déjà ici les divisions tracées d'une manière plus profonde : les limites de chaque état sont déterminées d'une manière plus précise, et l'extase est saisie dans sa véritable nature. Hugues, dans son livre de la Trinité, traite avec une merveilleuse subtilité ce sujet si délicat et si sublime à la fois. Tous ceux qui sont venus après lui, saint Bonaventure; maître Eccard, Denys le Chartreux, Rusbroch, Thauler et les autres, ont marché sur ses traces, et n'ont fait que développer les principes qu'il avait posés.

Ce double progrès de la mystique pratique et spéculative devait nécessairement donner à l'esprit un coup d'œil plus sûr en ces sortes de matières, et le mettre en état de traiter d'une manière plus complète un sujet qui tient à ce qu'il y a de plus profond et de plus mystérieux dans

l'homme. Les confesseurs se mirent à écrire avec soin le résultat de leurs expériences dans les biographies des personnes qu'ils avaient conduites; de sorte qu'il se forma ainsi peu à peu un riche trésor de matériaux authentiques, qui durent servir ensuite de base à une étude plus profonde. A mesure que I on devint plus familier avec les phénomènes de cette sorte, les supérieurs des couvents intervinrent, soit par eux-mêmes , soit par d'autres, donnant aux extatiques de leur communauté des gardiens vigilants, chargés de les accompagner toujours, et obligés, en vertu de la sainte obéissance , de leur découvrir tout ce dont ils avaient été témoins; de sorte que ce qui avait pu échapper au confesseur, ou ce que celui-ci ne pouvait dire, était connu d'une autre manière. D'autres fois, le supérieur obligeait ceux que Dieu élevait à ces états extraordinaires, à écrire tout ce qui se passait en eux ; ou bien c'était la voix de Dieu lui-même qui , dans une vision , donnait ce commandement; et c'est là l'origine des authobiographies de sainte Thérèse, de Marie d'Agréda et de beaucoup d'autres. Quelquefois, dans les cas les plus importants, un confesseur expérimenté , et pénétré de la gravité de la chose , croyait ne pas perdre sa peine en consacrant toute sa vie, ou du moins une partie considérable du temps dont il pouvait disposer, à la direction d'une seule personne. Mais, outre cela, le confessionnal devait encore fournir de nombreuses expériences, dont chacune rectifiait ou développait celles qui l'avaient précédée. Et, comme les rapports des ecclésiastiques entre eux étaient à cette époque fréquents et intimes, chacun pouvait communiquer aux autres ses propres observations ; et c'est ainsi que se sont formés ces recueils qui contiennent les expériences les

plus remarquables faites à cette époque. C'est ainsi , par exemple , que parurent au commencement du xm* siècle, dans le Bas- Rhin, les douze livres des histoires mémorables de Césaire d'Heisterbach, écrits pleins de faits intéressants en ce genre. Quelque temps plus tard, Cantinpré, qui avait été disciple d'Albert le Grand en même temps que saint Thomas d'Aquin, écrivit son livre des Abeilles. Nider, au commencement du xve siècle , composa dans le Haut- Rhin son Formicarium , ouvrage remarquable encore pour une époque où le sens de ces sortes de choses était déjà affaibli. Bientôt les matériaux en ce genre se multiplièrent de tous les côtés, et furent recueillis dans des ménologes. Chaque pays, chaque ordre eut le sien. Il ne manquait plus qu'une chose; c'est que l'Église intervînt elle - même d'une manière authentique en cette matière , et que , soumettant à une critique plus exacte encore les faits déjà constatés par des témoignages irrécusables, elle leur donnât une autorité légale et universelle, qui rendît le doute impossible ; et c'est ce qui est arrivé depuis que le pape Urbain VIII a attribué les procès de canonisation à la Congrégation des Rites. Celle-ci, en effet, procédant à la manière des tribunaux, apporte à l'examen de ces sortes d'affaires les soins les plus minutieux , discutant les faits, employant les formes usitées dans la procédure légale, et mettant en œuvre tous les moyens pour connaître la vérité. Depuis cette époque, une ligne de démarcation trèsprécise a séparé l'histoire de la légende, et attribué à chacune le domaine qui lui est propre.

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