‹ La Mystique divine naturelle et diabolique;Chapitre 19 sur 64 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Rapports de l'homme mystique , à l'égard de Dieu , du monde

et de sol-même.

L'àine, une fois initiée, doit marcher d'un pas ferme vers le but de la vie mystique, qui est la transformation en Dieu et l'union avec lui. On pourrait croire au premier abord que la nature humaine n'a aucun besoin d'être transformée, puisqu'elle a été créée à l'image de Dieu; et qu'il est inutile de chercher à s'unir à lui par une vie pénible et laborieuse, puisque toute créature vient de Dieu, subsiste en lui, doit retourner à lui, et ne peut pas plus échapper à son attrait divin qu'un corps ne peut se soustraire aux lois de la pesanteur; mais , au fond , il n'en est pas ainsi. De même que le ciel ne peut se réfléchir dans une mer bouleversée par la tempête, ainsi l'image de Dieu ne peut briller dans la nature humaine telle qu'elle est aujourd'hui, agitée par mille passions,mille affections déréglées . L'homme n'est nulle part moins que là où est le centre des esprits , car le cœur est là où penche son amour; et depuis la chute chacun s'aime d'abord soi-même , puis il aime le monde qui l'entoure. Chacun est donc en soi d'abord et dans le monde, dont les charmes trompeurs le séduisent. Il y a entre Dieu et nous un double abîme , le monde et nousmêmes. L'union légitime qui existait avant le péché entre Dieu et nous a été remplacée par une union fausse , d'oii il est résulté une difformité dans notre nature ; et , avant que nous puissions revenir à notre premier état par une transformation divine, il faut que cette difformité soit enlevée par une réformation profonde. Or ce travail est

l'œuvre à la fois et de la grâce et de notre volonté , et le rapport de ces deux éléments essentiels dans cette œuvre capitale en détermine la forme et la loi. Cette œuvre comprend une triple restauration , celle de la volonté , celle de l'esprit et celle du corps. Pour bien comprendre quel doit être le remède il faut connaître d'abord l'état du malade; et, d'un autre côté, pour connaître cet état, il faut que nous ayons des idées bien claires sur celui qui l'a précédé.

Dieu a créé trois sortes d'êtres ou trois natures, la nature physique , la nature spirituelle et la nature humaine, dans laquelle les deux premières se rencontrent, s'unissent et s'embrassent. Mais l'homme, étant doué d'une volonté libre, devait accepter librement les liens d'amour et de soumission par lesquels Dieu voulait l'attacher à lui, et rendre ainsi en quelque sorte son œuvre propre les rapports que Dieu avait établis entre nous et lui. L'homme devait donc être soumis à une épreuve; on sait quelle en a été l'issue. La foi nous apprend aussi en partie ce qui serait arrivé si notre premier père avait été fidèle. Les rapports les plus intimes et la familiarité la plus douce auraient existé entre Dieu et nous; et, par suite, l'harmonie la plus parfaite aurait régné entre l'âme et le corps , entre l'homme et la nature extérieure. Le corps aurait participé à la nature de l ame , de même que celle - ci serait entrée en participation de la nature divine. La loi des membres ne se serait point élevée contre la loi de l'esprit, parce que l'une et l'autre se seraient embrassées en quelque sorte dans les liens de l'amour. Au lieu de cela, qu'est-il avenu? Le mal est entré dans notre nature comme un principe contagieux. Un abîme profond s'est ouvert entre Dieu et nous

d'abord ; puis entre l'âme et le corps , puis enfin entre l'homme et la nature. L'homme n'est plus, pour ainsi dire, chez soi dans son propre corps : il y trouve des résistances qui l'avertissent qu'il n'y est plus le maître absolu. Ù n'occupe plus, comme autrefois, le milieu de la création; mais il a comme perdu son centre, et il est devenu excentrique. S'il était resté uni à Dieu, il se serait spiritualisc sans pour cela se détacher de la nature, et il aurait en quelque façon spiritualisé avec lui cette dernière. Il serait devenu l'ami, le frère des esprits bienheureux; il aurait vécu dans leur familiarité ; son action se serait jointe àleur action , et tous auraient marché dans un parfait accord vers un but commun.

Mais le péché a rompu les liens qui devaient unir le monde des esprits supérieurs et le monde des esprits vivant dans la chair. Le premier est devenu invisible pour nous , et tout rapport intime a cessé entre nous et lui. Le péché ne nous a pas seulement séparés du monde des esprits célestes ; il nous a encore rapprochés de ces esprits mauvais et ténébreux qui ne sont pas restés dans la vérité, et ont été précipités dans l'abîme éternel. 11 nous a en même temps rapprochés de la nature extérieure ; de sorte qu'au lieu de la dominer, comme nous devions le faire d'après notre destination primitive, nous sommes dominés par elle; et elle s'est soulevée contre nous, par une réaction terrible, avec la même force que nous nous sommes soulevés nous-mêmes contre Dieu. Mais c'est surtout au dedans de son être que l'homme sent davantage cette réaction incessante et cette humiliante domination de la nature. En se détournant de Dieu , il a perdu extérieurement de sa spiritualité, et s'est comme naturalisé et matérialisé. L'âme est devenue plu?

faible, et le corps est devenu plus fort dans la même proportion. Ce lien mystérieux, dont le nœud devait être indissolublement rattaché à une loi supérieure et divine, a, depuis la chute, son nœud dans la loi de la nature, et c'est pour cela qu'il est si fragile. Tous les rapports ont été comme bouleversés : ce qui était et devait rester en bas semble avoir pris le dessus; l'extérieur gouverne et domine l'intérieur; et la vie tout entière, troublée dans son ordre et ébranlée jusque dans ses fondements, est pré-

parée à tous les égarements et à tous les excès.

Lorsque Dieu , voulant appeler un homme à la vie mystique, le trouve dans ce malheureux état, il faut d'abord qu'il le change, qu'il le réforme, qu'il le convertisse en un mot. Or nous ne comprenons point assez, ordinairement, la force et l'étendue de ce mot. Se convertir, c'est tourner le dos aux choses que l'on avait regardées, et regarder celles auxquelles on avait tourné le dos. L'homme doit donc commencer par tendre en haut, afin de s'élever peu à peu vers Dieu dans la liberté de l'amour, au lieu de tendre en bas et de descendre vers l'abîme, comme il le faisait auparavant. Les rapports qui existent entre lui et la nature, soit dans son être, soit au dehors, doivent être complètement changés; c'est en quelque sorte une nouvelle existence qui commence pour lui. Sa position, la direction habituelle de ses pensées et de ses désirs , tout doit être nouveau. Pour acquérir ainsi un nouvel être, il doit, pour ainsi dire, changer le centre de gravité de sa vie tout entière. Son amour, au lieu de se porter vers les choses extérieures et visibles , doit tendre vers Dieu , et il doit se faire comme une nouvelle patrie parmi le monde des esprits célestes : tel est l'objet et le but de la mystique pur-

gative. Or, si la naissance et la production de tout ce qui vit sur la terre est quelque chose de subit et d'inopiné comme l'éclair, son développement est soumis aux conditions du temps. L'œuvre de la mystique en ce genre est donc une œuvre lente, qui a son point de départ, ses degrés et son terme, et qui dépend à la fois et de la grâce et de la volonté humaine. Nous allons étudier dans les chapitres suivants ces degrés par lesquels l'homme, au moyen de la vie ascétique, s'élève ainsi jusqu'à Dieu.

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