CHAPITRE V
Comment la mystique règle et purifie l'appétit nutritif. Sainte Rose. Liduine. Saint Joseph de Coperlino. Nicolas de Flue. Sainte Catherine de Sienne.
L'homme , par la chute, est tombé du royaume des esprits dans celui de la nature; la partie spirituelle de son être est comprimée et comme surchargée au dedans et au dehors par la masse corporelle de son enveloppe extérieure. Cette masse est devenue en même temps d'une nature plus grossière, plus pesante; et ce rapport, au lieu de diminuer, est continuellement entretenu, au contraire, par la triste nécessité où nous sommes de puiser chaque jour dans la nature extérieure de nouveaux éléments, que nous nous assimilons, afin de réparer nos pertes incessantes. La mystique, dont le but est de purifier l'ame et du la dégager du corps, doit donc exercer une surveillance sévère sur ce commerce journalier entre l'homme et la nature. Or ce commerce s'accomplit par un double procédé : celui de la nutrition et celui de la respiration. Par
le moyen du premier, nous nous assimilons l'eau et la terre, et par le second l'air et le feu, et comme les deux premiers éléments sont les plus grossiers, et qu'ils sont introduits le plus souvent dans l'organisme sous la forme de nourriture et de breuvage, c'est particulièrement sur ces deux choses que la mystique doit toujours avoir l'œil ouvert. Les aliments par lesquels nous réparons nos pertes doivent avoir subi une certaine préparation , et c'est dans le règne organique que Dieu veut que nous allions chercher notre nourriture. L'eau seule fait exception sous ce rapport; aussi est-elle considérée moins comme un aliment que comme un dissolvant, qui hâte et favorise la digestion des substances que nous ingérons dans notre organisme. Tout ce qui appartient au règne organique peut donc servir à notre alimentation.
Mais l'homme, qui se sent appelé à une vie supérieure, ne croit pas pouvoir faire usage de celte permission divine dans toute son étendue. Et d'abord il s'interdit toutes les substances animales, quoiqu'au fond, dans l'échelle de la création, les animaux soient placés plus haut que les végétaux. La mystique exclut donc tout ce qui appartient de près ou de loin au règne animal ; et, lorsque l'on considère les choses de plus près, on voit qu'elle est en cela dirigée par un instinct vrai et supérieur. En effet, l'animal vit d'une vie qui lui est propre, il a une individualité très-prononcée, et cette vie propre ne peut lui être enlevée que par le coup de la mort, qui est toujours accompagné de souffrances. La conscience des peuples de l'antiquité sentait déjà ce qu'il y a d'inconvenant dans cet acte, par lequel l'homme ôte à l'animal une vie qu'il a reçue de Dieu; et pour calmer leurs scrupules sous ce rapport ils supposaient
une permission des dieux. Les Athéniens racontaient que le taureau avait mangé sacrilégement les pains qui devaient être offerts à Zeus Polios, et qui étaient placés sur son autel, et que c'est pour cela qu'il avait été tué par Taulon, qui, après l'avoir frappé, s'était enfui ; mais le taureau sacrilège avait expié son crime par la mort, et il avait été condamné depuis ce temps à servir de nourriture aux hommes. Tous les ans, la faute commise par Taulon était vengée sur l'instrument dont il s'était servi pour la commettre, et chaque année on jetait dans la mer la hache avec laquelle il avait tué le taureau.
Cette permission divine, toutefois, n'a lieu que pour ceux qui sont appelés à une vie commune et ordinaire; et il semble convenable que celui qui veut vivre d'une vie supérieure ait horreur du sang , et ne fasse pas de la mort son pourvoyeur. 11 est encore un autre rapport sous lequel il ne lui convient pas de se nourrir de chair. Lu chair, en effet, a pris dans la vie, dont elle a été le siège et le véhicule, une direction et comme un caractère qui lui est propre ; et ce caractère est l'expression naturelle et extérieure de l'ensemble des appétits, des passions et des instincts particuliers qui l'ont distinguée pendant la vie. Ces instincts sont devenus chair en quelque sorte dans Taninial. Introduits dans une autre vie, ils y trouvent un noyau auquel ils peuvent s'attacher, et par le moyen duquel ils peuvent prendre un corps et une forme dans l'organisme. Ce droit de domicile accordé en quelque façon par l'homme aux appétits de la brute n'a pas de graves inconvénients dans la vie ordinaire, parce que l'homme alors possède une force physique qui leur est supérieure, et qui lui permet de les dominer et de les absor-
ber. Mais celui que Dieu appelle à une vie plus dégagée du corps doit avoir déjà par lui-même une nature plus tendre, plus délicate, plus accessible aux impressions extérieures et dont le moindre choc peut troubler l'harmonie ; une nature qui ressent les nuances les plus déliées de cette symbolique naturelle que les autres ne soupçonnent même pas. Il n'est donc pas étonnant qu'une nourriture trop substantielle ou trop abondante produise en elle des effets qui sont inconnus aux premiers.
C'est donc dans le règne végétal que la mystique va chercher l'aliment qui convient à l'homme ; elle ne connaît sous ce rapport que deux exceptions, que nous retrouvons déjà dès la plus haute antiquité, et c'est en faveur du lait et du miel. Le lait a mérité ce privilège, premièrement parce qu'il est un don volontaire de l'animal à l'homme, et que celui-ci peut l'ôter au premier sans troubler pour cela l'économie de sa vie et de son organisme ; et en second lieu, parce que le lait est comme l'eau vivante de l'animal, et qu'il participe à la nature et aux qualités de l'eau, qui n'a aucune direction fixe. Il peut, à cause de cela, nourrir sans surcharger, et prend le caractère de celui qu'il nourrit plutôt qu'il ne lui donne le sien. Quant au miel, que l'abeille laborieuse va puiser dans le calice des fleurs, et qu'elle ne fait, pour ainsi dire, que toucher légèrement sans le souiller, il a toujours été considéré comme un aliment innocent et pur. A ces deux aliments mystiques, puisés à l'extrême limite du règne animal, viennent s'adjoindre le blé et le vin, fournis par le règne végétal, et qui ont toujours été considérés comme parfaitement adaptés au besoin d'une vie supérieure. Le blé semble absorber la moelle de la terre, et convenir mieux, à cause de cela, pour fournir à
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la vie animale une chair saine et pure. Dans la vigne, d'un autre côté , la nature semble avoir versé son sang le pins pur, qui, par une sorte de procédé mystique, devient dans le vin le principe d'une certaine inspiration naturelle. Le vin, qui est comme le sang et l'esprit nerveux de la terre, est donc congénial, pour ainsi dire, au sang et aux esprits nerveux de l'organisme humain ; et de même que la lumière du soleil et l'humidité de la terre concourent à la production du pain et du vin, et semblent se reproduire en eux, ainsi ces deux substances, reçues dans le corps de l'homme, y introduisent avec elles les deux principes qui leur ont donné naissance. Aussi le pain et le vin, déjà choisis de Dieu dans l'institution de l'eucharistie, comme symboles de l'union la plus intime que nous puissions avoir avec lui, ont été considérés par la mystique chrétienne comme le principal aliment de l'homme appelé à une vie supérieure, tandis que le lait et le miel semblent plus particulièrement réservés pour ceux qui commencent.
Cependant, de même que la terre n'entre pas immédiat tement comme nourriture dans l'organisme, mais seulement élevée à une plus haute puissance, et tempérée dans l'eau par le moyen de la végétation, ainsi le feu ne pénètre pas en nous dans sa nature primitive et dévorante, mais affaibli et adouci dans l'air par le procédé de la respiration. Et de même que tout dans la nature extérieure est le produit de la lutte de l'air et du feu contre l'eau et la terre, ainsi arrive-t-il dans un certain sens et à un certain degré dans la vie organique. Et comme le procédé de la respiration et celui de la nutrition sont les actes fondamentaux de la vie corporelle, par lesquels elle se renouvelle sans cesse, ils sont aussi tous les deux l'objet de la diète mys-
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tique. Mais la respiration, de même que la combustion, a un côté qui échappe davantage à l'observation de l'esprit et à l'influence de la volonté. Il ne faut pas s'imaginer qu'il soit le même partout et toujours. Chaque corps particulier a sa flamme, qui se distingue de celle des autres par la lumière, la couleur, la diffraction et le rayonnement du calorique, et par tous les autres rapports de ce genre. Il en est de même pour la vie organique : à chaque aliment correspond une respiration particulière. Un aliment plus pur a pour effet une respiration plus douce, plus fine, plus délicate, plus spirituelle, si l'on peut parler ainsi. Cependant, comme la transparence de l'air lui donne un aspect uniforme, qui ne permet guère de distinguer quel est l'air qui convient le mieux au développement régulier de la vie, il n'y a guère lieu au choix pour la mystique sous ce rapport. Nous devons cependant constater ici la préférence des ordres contemplatifs et des solitaires pour les collines et les montagnes d'une hauteur moyenne. Si l'air des vallées, plus terrestre et plus gros- . sier, amollit souvent le corps et la vie, celui que l'on respire sur les hautes montagnes les excite trop quelquefois, tandis que les régions moyennes fournissent à la respirer lion des matériaux plus tempérés.
La mystique ne s'occupe pas seulement de la qualité des aliments, mais encore de leur mesure et de leur quantité. Le corps de l'homme, par la chute, n'est pas devenu seulement excentrique, plus grossier dans sa composition, moins libre et moins agile sous le rapport dynamique ; mais sa masse et son poids ont encore augmenté. Or c'est une loi générale, qu'à mesure que l'activité de l'esprit diminue, la masse du corps augmente; et qu'au contraire,
lorsqu'une discipline sévère diminue la masse du corps, l'esprit est plus libre et plus dégagé. Lorsque l'homme impose des limites toujours plus étroites à la nature sous ce rapport, ne se permettant que la quantité de nourriture qui est absolument nécessaire pour rétablir l'équilibre dans l'organisme, il en résulte d'abord une modification plus ou moins profonde dans le procédé de la respiration. De plus, toutes les fonctions de la vie infé-
rieure , provoquées plus rarement par les excitations extérieures, se ralentissent de plus en plus, et les organes des fonctions purement végétales ou animales s'affaiblissent, ayant moins de matériaux à s'assimiler. Mais, à mesure que la contexture de la chair devient plus fine et plus délicate, celle-ci se dématérialise en quelque sorte, et, s'élevant au-dessus de ses organes, elle se rapproche pour ainsi dire de l'àme, et se met à sa disposition. D'un autre côté, l'appétit de la nourriture décroît de plus en plus, et la capacité de l'organe lui-môme diminue dans une égale proportion. Et souvent les choses arrivent à un tel point sous ce rapport, que l'homme peut rester un temps plus ou moins long sans boire ni manger, comme le prouvent de nombreux exemples, non-seulement parmi les Pères du désert , mais encore dans les temps les plus rapprochés de nous.
Rose. Sainte Rose de Lima s'était interdit, dès la plus tendre enfance, tous les fruits, dont la saveur est, on le sait, si agréable au Pérou. A l'âge de six ans, trois fois par semaine, elle ne prenait que du pain et de l'eau; et depuis l'âge de quinze ans elle renonça entièrement à l'usage de la chair. Elle s'était tellement accoutumée à ce genre de vie que, lorsque dans ses maladies on lui donnait quelque
nourriture recherchée pour la soutenir, son état empirait, au contraire, d'une manière très-grave, tandis qu'un morceau de pain trempé dans l'eau lui rendait quelquefois subitement la santé. Plus tard, à partir de l'Exaltation de la sainte croix jusqu'à Pâques, elle ne prenait qu'une fois le jour un peu de pain et d'eau ; encore, pendant tout le carême, renonçait-elle au pain, pour ne vivre que de pépins d'orange. Le vendredi, elle n'en mangeait que cinq, et le reste du temps elle en prenait si peu que ce qu'elle consommait en huit jours paraissait à peine suffisant pour un seul. Une fois, un petit pain et une bouteille d'eau lui suffirent pendant cinquante jours; une autre fois, elle passa tout ce temps sans boire une goutte d'eau. Dans les derniers temps de sa vie, elle avait coutume de s'enfermer le jeudi dans son oratoire, et d'y rester jusqu'au dimanche sans manger, ni boire, ni dormir, mais continuellement occupée à prier. Non contente de s'être bornée ainsi à ce qui était indispensable pour l'empêcher de mourir, elle voulut étouffer le plaisir qu'elle goûtait dans les aliments qu'elle prenait. Elle employait pour cela des herbes amères de toute sorte. Elle buvait presque toujours de l'eau chaude ; et cependant elle semblait puiser dans le jeûne plus de force que dans les aliments les plus substantiels.
H en était ainsi de Liduine de Schiedam. Elle tomba Liduine. malade en 1395, et resta en cet état pendant trente-trois ans, jusqu'à sa mort. Pendant les dix-neuf premières années, elle ne mangeait dans le jour qu'une petite tranche de pomme , grosse comme une hostie, ou un peu de pain avec une gorgée de bière , ou quelquefois un peu de lait doux. Plus tard, ne pouvant digérer la bière ni le lait, elle prit un peu de vin mêlé avec de l'eau. Plus tard en-
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core, elle fut obligée de se réduire à l'eau, comme breuvage et nourriture. Elle en prenait et en buvait le quart d'une mesure par semaine, et la faisait prendre à la Meuse. Son goût avait acquis une telle délicatesse qu'elle sentait les moindres altérations de ce fleuve, dont l'eau, du reste, lui paraissait plus savoureuse que le meilleur vin. Mais au bout de dix- neuf ans, elle ne prit plus rien, et elle avoua elle-même, en 1422, à quelques frères qui la visitaient, que depuis huit ans elle n'avait pris aucune nourriture , et que depuis vingt ans elle n'avait vu ni le soleil ni la lune, et n'avait pas foulé la terre de son pied. (Acta S. 2 Apr.)
s. Joseph de Saint Joseph de Copertino, étant devenu prêtre, resta Copertino. cmq ans sans manger de pain , et dix ans sans boire de vin , so contentant d'herbes , de fruits secs où de fèves qu'il mêlait à des poudres d'une amertume insupportable. L'herbe dont il se nourrissait le vendredi avait un goût si affreux qu'un des frères ayant voulu y toucher seulement du bout de la langue , son estomac se souleva, et que, pendant plusieurs jours, tout ce qu'il prenait le dégoûtait. Ses jeûnes étaient à peu près continuels; car, à l'exemple de saint François, il faisait sept carêmes de quarante jours dans l'année , et pendant tout ce temps il ne prenait rien , si ce n'est le dimanche et le jeudi. Son estomac affaibli avait fini par ne plus pouvoir supporter la viande ; de sorte qu'obligé une fois d'en manger par obéissance ; il ne put la garder. Bien plus , l'œsophage chez lui se rétrécissait tellement quelquefois que la nourriture avait beaucoup de peine à passer. Nous pourrions citer beaucoup d'autres exemples de ce genre, quoiqu'on ne puisse nier que la facilité chez certaines personnes d'en imposer aux autres pen-
dant quelque temps sous ce rapport, afin de se faire passer pour saintes , ait pu donner lieu à plus d'une supercherie.
Souvent l'eucharistie a remplacé chez les saints la nourriture corporelle. La nourriture ordinaire produit une union intime entre la nature extérieure et le corps de l'homme : de même aussi l'eucharistie, nous introduisant dans une région supérieure , unit ceux qui la reçoivent avec Dieu , et les fait participer à sa vie . Dans la nourriture ordinaire, celui qui mange, étant supérieur à ce qui est mangé, s'assimile les aliments qu'il prend, et leur communique sa propre nature. Mais, dans l'eucharistie, l'aliment est plus puissant que celui qui le mange : ce n'est plus la nourriture qui est assimilée ; c'est elle , au contraire, qui s'assimile l'homme, et l'introduit dans une sphère supérieure. Il se produit alors comme un changement complet de la vie tout entière. La vie surnaturelle absorbé en quelque sorte la vie naturelle; et l'homme, au lieu de vivre de la terre, vit désormais de la grâce et du ciel. Les aliments qui lui semblaient autrefois les plus délicieux n'excitent plus en lui que le dégoût, et l'estomac se refùse à les prendre ou à les garder. Nicolas de Fiue, Nicolas de depuis qu'il eut embrassé la vie solitaire , ne vécut que de la sainte eucharistie. Bientôt le bruit de ce miracle se répandit dans le canton d'Undervvald, et on n'y ajouta d'abord aucune foi. Beaucoup s'imaginent qu'autrefois toutes les nouvelles de ce genre étaient accueillies avec une crédulité qu'ils attribuent à l'ignorance de cette époque ; c'est une erreur. De tout temps, les événements de ce genre ont excité d'abord le doute et le besoin d'en constater la vérité par tous les moyens que Dieu nous a donnés pour cela ; et
de tout temps aussi l'esprit humain n'a cru ces faits merveilleux que convaincu par l'évidence. Ainsi, en 1225, Hugues, évêque de Lincoln, ayant appris qu'il y avait à Leicester une religieuse qui n'avait pris aucune nourriture depuis sept ans, et qui vivait seulement de l'eucharistie qu'elle prenait tous les dimanches, n'ajouta d'abord aucune foi à ce récit. 11 envoya d'abord à cette femme quinze clercs qui devaient l'observer attentivement pendant quinze jours, sans la perdre de vue un seul instant; et comme, pendant tout ce temps , elle conserva ses forces et sa santé, quoiqu'elle n'eût pris aucune nourriture, il se déclara convaincu , comme il convient à un homme intelligent.
Les habitants d'Underwald firent la même chose avec Nicolas de Flue. Pendant un mois ils occupèrent tous les passages qui conduisaient à sa cabane, et furent enfin convaincus que non - seulement on ne lui avait porté aucune nourriture pendant ce temps, mais qu'aucun homme n'avait pu arriver jusqu'à lui. Cependant l'évêque de Constance, ne se trouvant pas encore satisfait, envoya près du solitaire son évêque suflragant. Celui-ci , étonné de le trouver si vigoureux après une si longue abstinence, lui ayant demandé quelle vertu il préférait à toutes les autres, Nicolas lui répondit que c'était l'obéissance : sur quoi l'évêque lui ordonna aussitôt de manger un pain qu'il lui présenta. Le solitaire obéit; mais à peine avait-il mangé la première bouchée qu'il éprouva des vomissements trèsviolents , et il lui fut impossible de continuer à manger. L'évêque de Constance, ne croyant pas encore au récit de son suffragant, voulut s'assurer par lui-même de la vérité des faits. Il se rendit donc auprès de Nicolas, et il lui demanda comment il pouvait vivre ainsi sans manger. Le
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frère lui répondit que lorsqu'il assistait à la messe, ou qu'il prenait la sainte eucharistie, il sentait une force et une douceur qui le rassasiaient et lui tenaient lieu de nourriture. 11 avait plus d'une fois avoué à ses amis les plus intimes que la méditation toute seule produisait en lui ces effets; de sorte que, lorsqu'il contemplait la passion du Sauveur, et qu'il recevait dans son sein le souffle de Jésus mourant, ce souffle pénétrait son intérieur, et le fortifiait pour longtemps. (A. S. Mort.) Il en fut de même de sainte Catherine de Sienne. Dès s»«Cathe-
son enfance, jusqu'à l'âge de quinze ans, elle ne prenait sienne, que du vin rouge mêlé avec beaucoup d'eau , et un peu de nourriture ; mais depuis cet âge elle se contenta de ne prendre que de l'eau, du pain et des herbes. A vingt ans elle s'abstint de pain, puis de toute nourriture extérieure, sans que sa santé en fût le moins du monde altérée ; elle ne fit qu'en éprouver un besoin plus grand de recevoir souvent la sainte eucharistie. Cet aliment divin , en même temps qu'il augmentait les flammes de son amour, lui rendait toujours plus douloureuse aussi cette vie qui la séparait de son bien -aimé; de sorte que, toutes les fois qu'elle communiait, elle était accablée d'une grande tristesse. Cependant elle recevait en même temps d'ineffables consolations, qui lui ôtaient non -seulement le désir, mais encore la possibilité de prendre aucune nourriture extérieure ; et lorsqu'elle voulait essayer de manger quelque chose elle éprouvait de grandes douleurs , et ne pouvait rien garder. Cette disposition extraordinaire occupa beaucoup , comme il arrive toujours en pareil cas, les parents et les amis de la sainte. Ils s'adressèrent à plusieurs reprises à ses confesseurs; et ceux-ci, ne sachant eux-
mêmes que penser, lui ordonnèrent plus d'une fois de manger quelque chose ; mais à chaque fois elle courut risque de la vie. Elle essaya de temps en temps de se mettre à table avec les autres , s' efforçant de manger comme eux-, mais à peine avait-elle la nourriture dans la bouche qu'elle était obligée de la rejeter avec d'horribles souffrances, qui excitaient la compassion de tous les assistants. Après bien des essais, on la laissa enfin tranquille, et elle ne prit plus que de l'eau pure. Devant les autres, elle attribuait cette disposition extraordinaire à ses péchés; mais à chaque fois aussi qu'elle recevait l'eucharistie , elle y puisait une force incroyable. Souvent la vue seule de la sainte hostie , ou même d'un prêtre qui avait dit la messe le matin, produisait en elle le même effet. Et plus d'une fois, lorsqu'elle était près de succomber à l'épuisement, on la vit reprendre subitement ainsi des forces, et accomplir sans fatigue les œuvres de charité les plus pénibles. S1* Rose. Sainte Rose de Lima imita aussi sous ce rapport sainte Catherine, qu'elle avait prise pour modèle. Lorsqu'elle allait à la communion, elle avait la figure d'un ange; de sorte que le prêtre était comme frappé de stupeur. Si on lui demandait quel effet l'eucharistie produisait en elle, elle balbutiait, disant qu'elle ne trouvait point de mots pour exprimer ce qu'elle pensait; qu'au reste tout ce qu'elle pouvait dire, c'est qu'elle passait alors tout entière en Dieu, et qu'elle était inondée d'une telle joie que rien dans la vie ordinaire ne pouvait lui être comparé. Cette divine nourriture la rassasiait et la fortifiait tellement que, lorsqu'elle revenait de l'église, elle marchait d'un pas ferme et agile , tandis que , lorsqu'elle y allait au contraire, elle était souvent obligée de s'arrêter pour respirer,
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tant elle était épuisée par le jeûne , les veilles et les mortifications. Ses parents s'apercevaient facilement alors des effets que l'eucharistie produisait en elle; car, à peine revenue chez elle, elle entrait dans sa chambre, et y restait jusqu'à la nuit. Et lorsque le soir on rengageait à manger quelque chose , elle répondait qu'elle était tellement rassasiée qu'il lui était impossible de rien prendre. Elle passa ainsi une fois huit jours sans manger ; et toutes les fois que le saint sacrement était exposé aux quarante heures, elle passait tout ce temps à genoux en sa présence.
Quand on demandait à la bienheureuse Liduine d'où lui venait son sang, puisqu'elle ne mangeait rîen : « D'où vient, répondait - elle , au cep sa séve au printemps, puisque l'hiver il sèche et dépérit? » Et elle ajouta qu'elle puisait plus de force dans une bonne méditation que d'autres dans les mets les plus recherchés. Sainte Angèle de Foligno trouva pendant douze ans dans l'eucharistie des forces suffisantes pour pouvoir se passer de toute autre nourriture. Il en fut ainsi de sainte Colombe de Rieti, de Dominica de Paradis, qui ne prenait rien autre chose pendant tout le carême; de l'évêque saint Mocdoc, qui, une fois pendant quarante jours , vécut seulement de la sainte eucharistie , et qui , après ce temps , parut à ses disciples plus fort qu'auparavant. A Norfolk , dans le nord de l'Angleterre, vivait une sainte fille, que le peuple avait nommée Jeanne Maltes, c'est-à-dire sans nourriture, parce que, pendant quinze ans, elle n'avait pris que l'eucharistie. La sœur Louise de la Résurrection, en Espagne, vécut ainsi pendant plusieurs années. Il en fut de même de sainte Colette, d'Hélène Encelmine, qui rendait par
le nez toute autre nourriture ; des abbés Ebrulph et Fantin, de Pierre d'Alcantara et de beaucoup d'autres, particulièrement chez les Pères du désert.