‹ La Mystique divine naturelle et diabolique;Chapitre 21 sur 64 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Comment la mystique règle les rapports entre la veille et le sommeil. Comment elle fait supporter avec patience les maladies, ou inspire la pensée d'en demander à Dieu de nouvelles. Marie Bagnésie. Liduine. Colette de Gand. Sainte Rose.

La mystique purgative ne règle pas seulement l'instinct qui porte l'homme à chercher la nourriture dont il a besoin pour vivre , mais elle soumet encore à sa discipline une autre nécessité corporelle non moins impérieuse, à savoir le sommeil. La vie de l'homme ici- bas est placée entre le mondre spirituel et le monde physique. Bien plus, l'homme réunit en soi ces deux mondes dans l'àme et le corps dont son être se compose. Or, de même que le monde spirituel, relativement au monde extérieur, est comme Te jour, et celui-ci comme la nuit, ainsi notre être peut-il être considéré comme étant divisé en deux parties, un côté lumineux et un côté ténébreux : l'âme est le premier, et le second consiste dans le corps. On peut donc dire en un certain sens qu'il fait jour en nous lorsque, s' élevant au-dessus du corps et de la nature , notre âme entre en Dieu et dans le monde des esprits et qu'elle se réchauffe à sa lumière, tandis qu'il fait nuit chez nous, au contraire, lorsque notre âme , se détournant du monde spirituel , descend dans le monde visible. On peut dire encore que, sous ce rapport, l'état de l'homme avant la chute était une veille continuelle,

et que l'homme alors marchait toujours à la lumière du monde spirituel, tandis que depuis le péché, son œil se fermant à cette lumière supérieure, il est descendu dans le monde inférieur, qui, comparé au premier, est comme un inonde de songes et d'illusions. Or la mystique, s' efforçant de rétablir autant qu'il est possible ici-bas l'état primitif de l'homme, doit s'appliquer à faire prédominer en lui le côté lumineux, et à diminuer autant qu'il est possible le temps que nous sommes obligés de donner au sommeil, et qui est un temps perdu pour l'âme et les fonctions de l'intelligence.

Les suites de cette abstinence d'un autre genre sont analogues à celles qui résultent d'un jeûne prolongé. Les forces vitales, entretenues dans une activité continuelle, surexcitées d'ailleurs par le travail corporel, doivent à la longue, redoublant d'énergie, devenir comme des flammes dévorantes pour l'organisme, dont elles se sont en quelque sorte affranchies. Tendues par un effort persévérant, qu'interrompt rarement l'apaisement du sommeil ; ne se retirant qu'à de longs intervalles dans la masse du corps pour s'y rafraîchir, elles doivent acquérir une disposition habituelle à se dégager de cette masse, qui est devenue impuissante à les contenir et à les satisfaire. Le système nerveux , de son côté , par suite de la même cause, se dégage de plus en plus du système sanguin qui l'enveloppe en quelque sorte et lui fait équilibre. L'âme , affranchie de cette manière du poids accablant du corps , peut se mouvoir facilement dans toutes les directions, et s'élever sans peine dans ces régions supérieures qui sont sa véritable patrie.

La mystique peut bien aider par sa discipline l'homme

intérieur à se dégager de son enveloppe ; mais quand elle obtient ce résultat, c'est presque toujours au détriment de l'homme extérieur. En effet , la santé repose sur le triple accord de la vie du sang avec la nature extérieure, de la vie des nerfs avec la nature spirituelle, et enfin de l'esprit avec la nature. Tous ces rapports ont depuis le péché acquis un certain équilibre dans une sorte de température moyenne qu'ils gardent tant bien que mal, jusqu'à ce qu'une force étrangère vienne le rompre. Or la vie mystique introduit l'homme dans des régions supérieures, où les rapports ordinaires perdent leur valeur ; où , par conséquent, l'accord qui existait auparavant ne suffit plus. De là résulte un état de maladie ou de souffrance qui dure jusqu'à ce qu'une harmonie nouvelle et d'un ordre supérieur se soit établie. Et d'abord, la vie du sang est troublée par la pauvreté des matériaux qui doivent l'entretenir. La vie, ou plutôt l'âme qui est dans le sang, est comme la reine dans une ruche d'abeilles : c'est elle qui , dans l'économie animale, est chargée de fournir les aliments nécessaires. Or ces aliments, il faut qu'elle les cherche au dehors, et que , renouvelant le sang par eux , elle le rende propre à être assimilé par l'organisme. Si, par une cause quelconque, elle ne peut se procurer ces matériaux en quantité suffisante, le sang appauvri est contraint de se tourner contre les organes, pour y chercher l'aliment qui lui manque. De cette lutte du sang contre la chair résulte une guerre générale de tous les organes les uns contre les autres , laquelle , commençant par l'estomac , s'étend bientôt à l'organisme entier.

La privation du sommeil, quand elle est portée à un certain degré , produit les mêmes désordres dans le système

nerveux. L'âme , toujours active et éveillée, est obligée de tenir continuellement en mouvement le fluide nerveux, par le moyen duquel elle accomplit ses opérations. La flamme consume sans cesse l'huile de la vie; et jusqu'à ce qu'un nouvel équilibre se soit établi, jusqu'à ce que la flamme de la vie se soit clarifiée et que l'huile qui l'entretient se soit éthérisée, ce manque de proportion doit produire des effets plus ou moins fâcheux, qui se manifestent au dehors par des crampes et des convulsions, indice certain d'une guerre terrible entre les nerfs et les muscles. Le renouvellement et la reproduction des matériaux nécessaires à l'entretien de la vie s'arrêtent ou sont retardés. L'homme , il est vrai , puise alors dans les régions supérieures où Dieu l'a introduit des forces qui l'aident à soutenir la lutte. Mais comme la nature continue toujours de faire valoir ses droits , ce combat se prolonge souvent jusqu'à la mort. Et dans ces circonstances il ne reste à l'homme d'autre parti à prendre que d'accepter volontairement ses souffrances, ou même d'en demander à Dieu de nouvelles, afin qu'elles puissent lui servir de moyen pour discipliner la vie intérieure. On voit par là combien cet état est différent de celui des hommes qui vivent de la vie extérieure. Chez eux , l'instinct vital se met aussitôt en garde contre le mal physique qui essaie de pénétrer dans leur organisme, et commence une lutte sérieuse , dont les conditions sont réglées par une sorte de gymnastique instinctive, et dont l'issue est d'une suprême importance, parce qu'elle doit décider de la bonne disposition du corps et de la vie physique.

Celui-là seul vaut quelque chose dans le monde extérieur qui sort victorieux de ce combat. Mais il n'en est pas ainsi chez ceux qui veulent se préf arer à une vie inté-

rieure et recueillie en Dieu. Ils savent que tous ces maux sont les avant-coureurs de la mort que nous ne pouvons éviter, ou plutôt qu'ils ne sont, pour ainsi dire, qu'une sorte de mort répandue çà et là dans la vie et luttant contre elle. Lorsqu'ils voient la maladie approcher, ils ne se déconcertent point, car ils savent qu'ils ne peuvent se dégager des conditions ordinaires de l'humanité, pour entrer dans de nouveaux rapports, que par la lutte et les contradictions. Loin de se laisser aller à l'impatience , ils acceptent leurs maux comme une épreuve], qui , courageusement supportée , hâtera leurs progrès dans les voies où ils se sont proposé de marcher. Ils ne se laissent point guider par cet instinct naturel de la conservation , qui gît au fond de tous les hommes; car ils savent qu'il doit être discipliné et dompté comme tous les autres. La lutte chez eux a pris une autre direction; ce n'est pas contre le monde extérieur, mais contre eux-mêmes qu'ils combattent. La guerre qu'entreprennent ces héros spirituels est bien autre que celle qui exerce les hommes ordinaires. Et si, chez ces derniers, l'effet dramatique est plus grand, les premiers sont bien dédommagés par les avantages que leur procure la victoire. Car tout leur profite dans cette lutte, les pertes aussi bien que le gain, et chaque défaite qui diminue les forces du corps augmente d'autant celles de l'âme et la puissance de la volonté.

Marie Ba- Parmi le grand nombre de héros qui se sont distingués gnésie. ^ans cefte guerre mystérieuse, et qui ont su trouver la santé spirituelle dans les maladies du corps, nous citerons d'abord Marie Bagnésie, née à Florence en 1514 , dont la vie a été écrite par Campi de Pontremoli, moine augustin, qui avait été son confesseur pendant vingt-deux ans. Ses

parents l'avaient confiée après sa naissance à une pauvre nourrice , qui n'avait pas osé leur dire qu'elle n'avait point de lait ; de sorte que la pauvre petite serait morte de faim si les voisins de sa nourrice ne lui avaient apporté de temps en temps un œuf pour la soutenir, et si elle n'avait ellemême, une fois devenue plus grande , ramassé par terre les miettes de pain qu'elle trouvait. Elle devint bientôt remarquablement belle. Elle visitait quelquefois sa soeur aînée, qui était au couvent. Les religieuses lui faisaient chanter alors les petites chansons qu'elle avait apprises par cœur : « Chante, Mariette, lui disaient-elles après lui avoir mis un voile sur la tête; personne ne te voit. » Et elle se mettait aussitôt à chanter d une voix angélique, qui ravissait tout le monde. Elle se sentit dès l'enfance attirée vers la vie intérieure , quoique la mauvaise santé de sa mère la forçat de conduire la maison. Et lorsque, étant devenue nubile, son frère lui proposa de la marier, elle fut saisie d'une telle horreur que tout son sang en fut bouleversé, et qu'elle contracta à l'instant même le germe d'une maladie qui ne la quitta plus. Son père employa tous les moyens pour la guérir; mais les remèdes dont il avait fait usage ne firent qu'empirer le mal; de sorte qu'on dut lui administrer l'extrême-onction. 11 consulta une femme de Lombardie, qui prescrivit un emplâtre composé de sel et d'une multitude d'ingrédients très-actifs; puis on étendit l'emplâtre sur un drap, dont on enveloppa le corps nu de Marie. On fut bientôt obligé de l'ôter à demi morte, et la peau resta sur l'emplâtre; de sorte qu'elle était tout écorchée.

Son père, espérant lui procurer quelque soulagement, lui proposa de prendre l'habit de Saint-Dominique ; et elle fit ses vœux comme tertiaire. Sa joie en fut si grande

qu'elle put se lever de son lit, et parcourir la ville pour aller visiter les églises et les couvents au milieu d'un grand concours de peuple que l'étonnement et l'admiration amenaient autour d'elle. Mais ce fut la dernière fois qu'elle sortit pendant sa vie. Quelques jours après elle se remit au lit pour ne plus se relever pendant quarante-cinq ans. Elle souffrit pendant ce temps des maux de toutes sortes, des fièvres violentes, un mal de tête continuel, des élancements dans les côtés, et un asthme si violent qu'elle n'osait rester la nuit sans lumière , et qu'elle était près d'étouffer lorsque celle-ci s'éteignait. Tantôt elle devenait sourde, tantôt muette. Elle souffrait aussi de la pierre; en un mot il n'y eut pas un seul membre de son corps qui n'eût quelque maladie particulière ; et on fut obligé de lui donner l' extrême-onction. Mais bientôt son état offrit certains rapports avec l'année ecclésiastique. Ordinairement, chaque vendredi, de nouvelles souffrances apparaissaient. Il en était ainsi de la semaine sainte et du temps pascal, de l'Ascension , des fêtes de la sainte Vierge et des autres saints, particulièrement de ceux qu'elle invoquait comme ses patrons. Ceux qui vivaient avec elle le savaient trèsbien ; et lorsqu'elle se trouvait plus mal ils se disaient : Ce n'est pas étonnant, telle ou telle fêle approche. Mais plus son corps était abattu dans ces occasions, plus elle se sentait fortifiée et consolée dans son intérieur. Sa vie avec cela était un jeune continuel , et ce qu'elle mangeait aurait à peine suffi pour nourrir un oiseau. Deux bouchées de pain, quelques baies et une gorgée d'eau faisaient tout son repas. Quelquefois elle se contentait de mâcher quelques câpres, ou des pépins de pomme, ou un peu d'herbe, ou une olive, et malgré cela elle s'accu-

sait encore de gourmandise. L'eucharistie seule la fortifiait; et lorsqu'elle était obligée de s'en passer pendant deux ou trois jours, à cause de quelque médecine qu'il lui fallait prendre , elle devenait tellement faible que les médecins craignaient qu'elle ne mourut.

Aux maux corporels dont elle était affligée vinrent se joindre ceux que lui firent souffrir les hommes, et particulièrement une servante qui était depuis vingt-quatre ans dans la maison. Si Marie pouvait se lever un instant, elle se mettait aussitôt à la tourmenter, lui commandant tantôt ceci, tantôt cela. Encore bien souvent, la pauvre malade devait-elle deviner à moitié les ordres qu'on lui donnait. Lorsque cette servante impitoyable rentrait, et que ses ordres n'avaient pas été exécutés, parce que la douleur ou la faiblesse n'avait pas permis à Marie de le faire , elle remplissait la maison de ses cris , mettait tout sens dessus dessous, et devenait d'autant plus furieuse que la malade cherchait davantage à l'adoucir. D'autres quelquefois venaient jusqu'à son lit de douleur, et la rendaient témoin de la haine et de la fureur réciproque dont ils étaient transportés ; jusqu'à ce que, sortant de son lit et se jelant à leurs pieds, elle les suppliât de se réconcilier. Ces scènes augmentaient presque toujours son mal; de sorte que son lit tremblait sous elle, et que la sonnette qui était au-dessus de sa tête était mise en mouvement. D'autres venaient lui confier leur désespoir, afin de trouver auprès d'elle quelques consolations. Si la douleur ou l'épuisement l'empêchait de parler, elle recevait d'en haut la force nécessaire; et, assise dans son lit, le visage enflammé par le zèle et la charité, elle parlait comme si rien ne lui eût manqué.

Au milieu de ces souffrances de toute sorte, elle gardait une patience et une résignation admirables. « Si je ne souffre pas assez, disait-elle à Dieu, faites-moi souffrir davantage ; mais augmentez aussi en moi la patience , pour que je ne vous offense pas. » Elle avait fait vœu d'obéissance à son confesseur. Un jour qu'on était allé le chercher, parce que ses douleurs semblaient intolérables, il la consola et lui dit en s'en allant : a Allons, ma sœur, écoutez et reposez-vous. » A partir de ce moment, elle resta depuis le soir jusqu'au matin dans la même position , sans bouger ; de sorte que ses parents furent obligés d'envoyer chercher de bonne heure le confesseur, pour qu'il lui permît de se remuer. Elle avait de fréquentes extases : on la vit souvent élevée au-dessus de son lit. Son âme semblait alors se dissoudre dans les larmes. Elle avait soin de cacher aux hommes ses ravissements , et cherchait à les faire passer pour des défaillances. Mais ceux qui étaient autour d'elle savaient bien à quoi s'en tenir; car dans ses évanouissements elle pâlissait, tandis que dans l'extase elle semblait fleurir comme une rose. Toujours gaie au milieu de ses douleurs, elle ne pouvait souffrir que quelqu'un de triste l'approchât. « Venez, lui disait-elle alors; qu'avezvous? Ne soyez pas ainsi : donnez-vous à Jésus, qui est la véritable joie des âmes ; il descendra dans votre cœur et vous consolera. » Elle avait été avertie pendant sa vie de chaque mal particulier qui devait l'affliger; sa mort lui fut aussi montrée dans une vision , et elle l'accepta avec la même résignation qu'elle avait accepté tous ses maux. Dans sa dernière maladie, un ulcère se forma dans sa gorge, et l'empêcha de communier. Mais son visage demeura toujours aussi serein que si elle eût vu le ciel ou-

vert. Elle persévéra dans ses dispositions jusqu'à la fin ; et lorsque déjà le pouls cessait de battre , et que son confesseur lui mit à la main le cierge des mourants, elle ouvrit encore une fois les yeux; et l'expression de son visage était si joyeuse qu'elle remplit d'une ineffable allégresse le cœur de tous les assistants. (A. S. 28 mai.)

Nous pouvons ajouter à cet exemple celui de la bienheu- Liduino. reuse Liduine. Elle avait joui d'une santé parfaite jusqu'à l'âge de quinze ans, et s'était senti jusque-là peu d'attraits pour la vie intérieure ; mais arrivée à cet âge, comme elle était allée un jour sur la glace, selon la coutume des jeunes filles en Hollande, une de ses compagnes, passant près d'elle en patinant, chercha à s'appuyer sur elle pour éviter une chute. Liduine fut jetée par le choc contre un tas de glace, et se brisa une des petites côtes. Il se forma aussitôt un ulcère intérieur qui résista à tous les remèdes; de sorte qu'on crut qu'elle allait mourir. Mais un jour, s'étant jetée dans les bras de son père par un mouvement très-rapide, l'abcès creva, et elle répandit par la bouche une grande quantité de pus. A partir de ce moment, elle resta infirme pendant trente-trois ans, c'est-à-dire jusqu'à sa mort. Elle fut, pendant ce temps, accablée d'une foule de maladies diverses. D'abord, elle fut dans l'impossibilité de se mouvoir; et, lorsqu'on voulait la remuer, il fallait lui passer un lien sous les épaules, pour qu'elle ne se défit pas quelque membre. De 1414 à 1421, elle resta couchée sur le dos sans pouvoir remuer, si ce n'est la tête , l'épaule et le bras gauche. Elle perdit en même temps beaucoup de sang par la bouche, le nez et les oreilles, et souffrit continuellement d'une fièvre tierce très-violente qui, après avoir brûlé ses os par des ardeurs intolérables, lui causait des frissons

non moins pénibles ; après quoi elle tombait dans une espèce de syncope où elle ne pouvait ni parler ni entendre. Trois ouvertures s'étaient formées dans son corps, et par elles sortaient des vers d'une couleur verte de la longueur d'un pouce et gros comme un fuseau. Pour les attirer, on plaçait sur ces ouvertures des cataplasmes de farine et de miel.

Bientôt elle fut attaquée d'une hydropisie qui dura dixneuf ans. Elle rejeta peu à peu le foie et les poumons. Elle ne pouvait ni boire , ni manger, ni dormir ; et cependant on ne sentait auprès d'elle aucune mauvaise odeur. Elle était continuellement tourmentée par des maux de tête et de dents très-violents. Les deux moitiés de son corps semblaient vouloir se détacher. Elle avait au front une fente qui allait jusqu'au milieu du nez; il en était de même pour la lèvre inférieure et le menton, et ces deux fentes étaient toujours arrosées de sang. Elle ne voyait point de l'œil droit, et l'œil gauche était si délicat qu'il ne pouvait supporter la lumière , ni le jour ni la nuit. 11 n'était pas un membre dans son corps qui ne fût tourmenté de quelque mal. Et lorsque la peste éclata à Schiedam, elle en fut attaquée elle-même et en souffrit pendant longtemps.

Au milieu de toutes ces infirmités, elle conserva toujours sa mémoire et toute la force de son esprit, de sorte qu'elle pouvait consoler tous ceux qui venaient la voir, leur donner secours et conseils, même dans leurs maladies corporelles. Elle était dans la plus profonde indigence. Elle avait pour demeure une chambre étroite et obscure, et pour lit de la paille, et même pendant trois ans elle coucha sur une planche. C'est en cet état que la trouva l'hiver épouvantable de l'an 1 408, où les poissons gelèrent dans l'eau. Bien

souvent, pendant ce temps, on la trouva roidie par le froid dans son lit. Ses membres étaient tout noirs, ses larmes étaient gelées dans ses yeux, et il fallait le matin les dégeler avec de l'eau chaude ; de sorte que sa vie était un véritable miracle. Les riches l'avaient complètement oubliée. Beaucoup la regardaient comme folle , et se moquaient de ses ravissements. Pour elle, elle avait vendu tout ce que ses parents lui avaient laissé, pour en distribuer le prix aux pauvres ; de sorte qu'elle était réduite à un dénûment complet. Malgré cela, elle trouvait encore le moyen de donner à de plus pauvres qu'elle les aumônes qu'elle recevait ; et elle remerciait Dieu alors de l'avoir mise en état de secourir les malheureux. Au milieu de toutes ses misères, elle avait le courage de demander à Dieu de nouvelles souffrances, et pour son propre bien et pour celui des autres, et sa prière fut plus d'une fois exaucée. Ainsi, en i 425, elle aperçut dans une vision la couronne qu'elle devait recevoir après sa mort ; mais il y manquait encore quelque chose. Elle pria donc le Seigneur de lui permettre de marcher sur ses traces, et de la laisser ensuite fouler aux pieds, s'il le voulait. Il lui arriva comme elle l'avait désiré.

Philippe, duc de Bourgogne, étant entré en Hollande avec une aimée de Picards, vint à Schiedam, où il fut reçu avec honneur par la bourgeoisie de cette ville. Quelques personnes de sa cour, entre autres un médecin et un chirurgien, prirent fantaisie d'aller voir Liduine, dont ils avaient entendu parler. Ils s'adressèrent donc au curé, et le prièrent de les conduire chez elle. Celui-ci, ne soupçonnant point leurs desseins, y consentit. Mais lorsqu'ils furent arrivés, comme il voulait empêcher d'entrer les dômes-

tiques qui insistaient avec grand bruit pour être admis, ils répondirent à ces démonstrations par des coups et des injures. Ces barbares, une fois entrés, allumèrent un cierge, tirèrent les rideaux du lit de Liduine, et même la couverture ; de sorte que le corps de la malade fut ainsi exposé à leurs regards. Une petite nièce qu'elle avait souvent a\ec elle, voulant s'opposer à cette inconvenance, fut jetée contre le lit, et resta boiteuse le reste de ses jours. Ils accablèrent alors la malade de toutes sortes d'affronts, palpèrent son corps et le percèrent en trois endroits avec leurs épées, et, comme elle était hydropique, il en sortit beaucoup de sang. Puis ils s'en allèrent après avoir essuyé le sang de leurs mains. Liduine avait tout souffert avec patience ; mais un plus fort qu'elle s'était chargé de la venger. Les quatre scélérats moururent tous de mort violente dans le même hiver en divers lieux.

Su Colette Nous pouvons ajouter à ces deux noms celui de sainte de Gand. c0iette de Gand. Elle avait cela de particulier que c'était la nuit que ses souffrances la prenaient : elles duraient jusqu'au matin , ou souvent jusqu'à midi ; elles redoublaient le dimanche, commençaient la veille au soir, et duraient quelquefois jusqu'aux matines du lundi. Il en était de même de toutes les fêtes, de celles de Noël, de Pâques et de Pentecôte , où ses douleurs augmentaient d'intensité et de durée, selon la solennité de la fête. Ce qu'il y avait de surnaturel dans ses états se trahit en ce que, au milieu même de ses plus grandes douleurs , si elle recevait une visite qu'elle ne pouvait refuser, elles disparaissaient à l'instant même pendant tout le temps que durait l'entretien, et elle en gardait à peine un souvenir. Mais elle payait cher ces moments de répit; car à peine la visite était-elle

finie que ses douleurs revenaient plus violentes qu'auparavant; de sorte que souvent elle vomissait le sang. Elle souffrait aux fêtes des martyrs les mêmes supplices qu'ils avaient endurés; et il ne se passait point de semaine où elle n'eût à renouveler ainsi dans son propre corps l'histoire d'un ou de deux martyrs. Le jour de la Saint-Laurent, elle était brûlée dans le feu ; elle était écorchée avec saint Barthélémy, et crucifiée avec saint Pierre. 11 lui semblait quelquefois que ses yeux étaient dévorés par des charbons ardents , et d'autres fois que tous ses membres étaient brisés par des barres de fer. Souvent aussi il lui semblait qu'elle avait dans les yeux deux lampes brûlantes qui se remuaient à chaque mouvement qu'elle faisait. Une autre fois, sa langue rentrait dans le gosier, de sorte qu'elle pouvait à peine respirer. 11 est vrai qu'elle était alors consolée par des esprits invisibles; mais, malgré cela, elle avait coutume de dire à son confesseur : « Le combat des martyrs qui sont glorifiés maintenant dans le ciel a été facile, car il durait peu. » Mais son martyre à elle dura cinquante années entières. (A. S., 6 mart.) •

Quelquefois la souffrance semble faire un dernier effort S" Rose, sur les limites de cette vie, afin d'achever de purifier les âmes que Dieu veut glorifier. Il en fut ainsi pour sainte Rose de Lima. Après avoir beaucoup souffert pendant . trente et un ans , se trouvant en parfaite santé , elle dit un jour à son amie, la femme de Gonzalve : « Savez-vous, ma mère, que dans quatre mois je m'en irai de ce monde? Mais les souffrances de ma dernière maladie seront terribles, et la plus grande de toutes sera une soif inextinguible. Ne m'abandonnez donc pas alors, je vous en supplie, et ne refusez pas à mon palais desséché et à mes entrailles em-

brasées le rafraîchissement dont j'aurai besoin. » Elle venait, en effet, d'avoir une vision où il lui avait été prédit que les douleurs qui lui étaient réservées surpasseraient de beaucoup tout ce qu'elle avait souffert jusque-là; que chaque membre de son corps épuisé aurait son supplice particulier, qu'elle endurerait la même soif que le Sauveur avait soufferte sur la croix, et que ses os seraient pénétrés jusqu'àla moelle d'ardeurs intolérables. Trois jours avant l'époque qui lui avait été fixée, elle voulut visiter encore une fois le petit oratoire qui était dans le jardin de ses parents, et qui lui était devenu si cher. Là, croyant être seule, elle chanta son chant du cygne avec une voix d'une inexprimable douceur, et dans des paroles d'un rhythme admirable recommanda sa mère à la protection du Ciel; de sorte que celle-ci, qui écoutait en secret, ressentit comme un frisson jusqu'au fond de son être. La veille du 1er août, elle s'était couchée très -bien portante encore ; mais, à minuit, on l'entendit pousser des plaintes lamentables. Son amie et ses parents, étant accourus, la trouvèrent étendue par terre, les membres roides et immobiles. Sa respiration haletante et un faible reste de voix annonçaient seuls qu'il y avait encore en elle une étincelle de vie. On lui demanda ce qu'elle avait; elle put à peine répondre avec des paroles entrecoupées qu'elle n'avait aucun mal particulier, mais qu'elle sentait que la mort s'était emparée de ses entrailles. On lui demanda si elle voulait le médecin : Le médecin céleste , répondit-elle. On la mit au lit; mais elle ne pouvait ni se remuer ni rester tranquille. De son front pâle coulait une sueur froide, son souffle semblait comprimé par un poids accablant. Toutes ses artères luttaient de vitesse dans leurs mouvements. De temps en temps, son corps presque

vide de sang s'enflait, et était ébranlé par d'affreuses convulsions, et elle ne paraissait trouver de soulagement qu'en prononçant doucement le nom de Jésus. Le matin, les médecins furent effrayés de l'état de la malade , et déclarèrent que ses souffrances dépassaient l'ordre naturel et le cercle de leur art.

IJn de ses confesseurs l'engagea à découvrir au médecin ce qu'elle souffrait; et, comme elle hésitait, il le lui ordonna en vertu de la sainte obéissance. Elle recueillit ses forces : « Je sais que je mérite ce que je souffre , dit-elle; « mais je ne savais pas que tant de souffrances pussent « accabler le corps humain, et se partager ainsi entre tous « ses membres. 11 me semble qu'une boule de fer rougie « au feu me traverse les tempes, qu'une pique embrasée « me va de la tête aux pieds, et qu'un poignard brûlant « allant de droite à gauche me perce le cœur, tandis que « ma tête est comme serrée par un casque tout en feu , « et frappée continuellement de coups de marteau. Mes « os tombent lentement en poussière ; leur moelle est « desséchée et s'en va en cendre , tandis que de temps en a temps un froid aigu me pénètre toutes les fibres. Chaque « articulation souffre un supplice particulier, pour lequel « je ne trouve aucun nom ni aucune comparaison. Une « seule chose m'est évidente , c'est qu'avec tout cela « j'avance peu à peu vers le terme de ma vie. Mes souf- « frances doivent durer encore plusieurs jours ; et ce qui « m'afflige, c'est d'être à charge plus longtemps que je « ne voudrais à ceux qui m'entourent. Au reste, que Dieu « accomplisse en moi sa sainte volonté ; je ne refuse ni la « mort ni ces douleurs, plus cruelles que la mort même. » Les médecins furent frappés de cette déclaration. Ils ne

pouvaient douter de la vérité des paroles de Rose ; et cependant aucun signe ne trahissait un mal mortel , et le pouls n'annonçait point de fièvre. La vierge avait toutefois déjà confié à son confesseur que les médecins s'efforçaient en vain de connaître la nature de sa maladie, qu'il n'y avait de remède que la patience ; et elle le pria qu'on la laissât tranquille pendant quelques jours.

Elle passa le 6 août, jour de la Transfiguration, non sur le Thabor, mais sur le Calvaire. D'autres souffrances naturelles vinrent s'ajouter à celles qui l'accablaient déjà* Et d'abord , tout le côté gauche de son corps fut paralysé , et elle ne pouvait se servir que de sa langue. Elle ne sentait la présence de ses membres que par leur poids. Elle fut ensuite attaquée d'une péripneumonie, puis d'un asthme, d'une sciatique, puis d'une colique affreuse, d'une goutte au pied droit , et enfin d'une fièvre inflammatoire continue. Au milieu de tous ces supplices , elle conserva le calme et la confiance. Elle soupirait quelquefois , mais sans se plaindre ; elle demandait même de souffrir davantage encore , et plaisanta une fois sur son état. Elle n'avait demandé qu'une chose à Dieu, c'est que les douleurs dont elle souffrait à la tête ne lui ôtassent pas l'usage de la raison, ce en quoi elle fut exaucée. La soif vint s'ajouter à tous ces maux , et leur donner un nouvel aiguillon. Elle regarde alors d'un œil voilé par les larmes son amie, lui demandant un peu d'eau, et disant que du fiel et du vinaigre lui paraîtraient doux , si elle en pouvait avoir. Mais son amie refusa de lui en donner, .parce que les médecins l'avaient défendu. Rose lui rappela la promesse qu'elle lui avait faite quatre mois auparavant. Mais son amie persista dans son refus; et il ne

lui resta plus qu'à s'écrier comme le Sauveur : J'ai soif.

Cependant les signes de la mort se déclarèrent, et on lui administra les derniers sacrements. Elle eut encore assez de force pour faire une confession générale de toute sa vie. Lorsqu'elle apprit qu'on lui apportait le saint viatique , elle sembla se reprendre à la vie; et, incapable de contenir sa joie, elle tomba dans une profonde extase, pendant laquelle cependant , au grand étonnement des assistants, elle put répondre au prêtre qui lui présentait l'hostie. Lorsqu'elle l'eut reçue, elle resta pale et sans mouvement; et son confesseur fut obligé de la rappeler à elle-même pour s'assurer qu'elle l'avait avalée. Elle reçut l'extrêmeonction avec une grande joie, comme si elle allait au triomphe, et non à la mort. On voyait qu'à mesure que son corps affaibli approchait de sa dissolution , son àme devenait plus forte et plus joyeuse. Les ravissements devinrent aussi plus fréquents et plus doux; et quelques heures avant sa mort, revenant d'une de ses extases, elle dit à son confesseur qu'elle regrettait d'avoir si peu de temps de reste, parce qu'elle aurait pu lui raconter des choses ineffables de l'éternité et de la bonté de Dieu. Elle prit ensuite congé de la manière la plus touchante de tous ceux qu'elle aimait, et mourut le jour de la Saint-Barthélemy, à minuit, avec une pleine connaissance , sans manifester la moindre crainte, les yeux levés vers le ciel, et en prononçant ces paroles : Jésus, Jésus, Jésus, soyez avec moi.

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