CHAPITRE VII
Comment la mystique purifie et discipline la vie moyenne. Des pénitences et des mortifications. Suso. Sainte Rose. Saint Dominique l'Encuirassé. François de la Croix. Françoise du Saint-Sacrement.
La mystique, après avoir discipliné la vie inférieure, s'attache à la partie moyenne de l'homme , à cette partie où convergent en quelque sorte les rayons des deux autres parties, entre lesquelles elle est située. Les instincts organiques une fois réglés , elle attaque. les penchants et les inclinations de l'appétit concupiscible et irascible, et cherche à s'emparer de tous leurs mouvements , comprimant les instincts qui veulent éclater d'une manière violente, étouffant ceux qui ne veulent connaître aucune mesure, mettant un frein à ceux qui veulent aller trop vite, et éperonnant au contraire ceux qui marchent trop lentement; recueillant ceux qui sont dispersés, assouplissant ceux qui sont indociles, rabaissant ceux qui veulent s'élever, élevant ceux qui se tiennent trop bas, et exerçant sur tous la surveillance la plus sévère. Elle se sert pour cela des mêmes moyens dont elle s'est servie pour assujettir les instincts de la vie inférieure. Ces moyens sont de deux sortes : les uns volontaires, tels que les mortifications et les pénitences ; tandis que les autres sont l'effet de quelque disposition particulière de la providence. Nous étudierons dans ce chapitre les premiers.
La mystique, à son premier degré, a cherché à dégager, autant que cela peut se faire , la vie organique des liens qui la tenaient comme enfermée dans le cercle de la nature, qu'elle devait au contraire , avant la chute , contenir et
dominer. Elle a obtenu ce résultat par l'abstinence , en réduisant au plus strict nécessaire les matériaux indispensables à l'entretien du corps , et de plus en tenant toujours éveillée et tendue , par la privation du sommeil , la force vitale cachée au dedans ; de sorte que celle-ci, devenue plus élastique, plus électrique, et s' arrachant, pour ainsi dire, à ses organes devenus eux-mêmes plus déliés, a repris ainsi en partie l'empire qu'elle devait à l'origine exercer sur eux et sur elle-même. Les puissances de cette région inférieure se sont ainsi rapprochées de celles de la région moyenne de l'homme, de même que ses organes, prenant un caractère plus nerveux, se sont rapprochés aussi des organes qui servent aux opérations de l'âme. Mais ceuxci sont eux-mêmes captifs et grossiers encore, jusqu'à ce que la vie ascétique les ait disciplinés. Il s'agit de les convertir à leur tour, et de leur imprimer une autre direction que celle qu'ils ont prise jusque-là. Se détournant de leur but primitif, ils se sont laissé égarer par les objets extérieurs qui flattent les sens. Il faut donc les accoutumer maintenant à mépriser ces plaisirs bas et sensibles, et à aimer ce qui déplaît aux sens. Par cet exercice , je dirais presque par cette gymnastique , continuée pendant longtemps, les courants des affections humaines changent peu à peu de direction , de même que les pôles de l'aimant le plus fort par un frottement répété. Et, comme cet exercice brise et fait mourir la puissance des appétits dans les régions inférieures où ils se sont tenus jusque-là, pour les faire revivre dans un domaine plus élevé , on l'appelle du nom de mortification. Les vies des saints sont remplies du récit de ces mortifiations ; nous nous contenterons d'en citer ici quelques exemples.
Suso. Suso nous raconte , avec le langage naïf de son temps , comment il châtiait sa nature vive et impétueuse, et quelles ruses il inventait pour soumettre le corps à l'esprit. Il portait une chemise de crin et une chaîne de fer, jusqu'à ce qu'enfin le sang qui coulait de son corps le força d'ôter l'une et l'autre. U se fit faire ensuite un vêtement composé de cent cinquante épingles pointues, dont les pointes étaient tournées en dedans, et qui étaient attachées à des courroies. 11 le portait la nuit même, par le plus grand froid ou par la plus grande chaleur. Puis il se fit une croix de bois de la longueur d'une palme, et large dans la même proportion. 11 y enfonça trente clous dont les pointes ressortaient ; puis il se la mit sur le dos nu entre les épaules, et la porta ainsi jour et nuit pendant dix - huit ans. A chaque mouvement qu'il faisait , ou quand il se couchait le soir, il devenait tout ensanglanté ; et la douleur était si grande qu'au commencement sa nature délicate en fut épouvantée. Il n'avait besoin que de frapper cette croix avec le poing quand il voulait se donner une discipline plus forte. Pour qu'il ne pût la nuit s'aider sans le vouloir, il s'était fait faire un gant de cuir, auquel étaient attachées partout des pointes de laiton , qui le blessaient toutes les fois qu'il portait la main quelque part pour s'aider. 11 endura ce supplice pendant seize ans , jusqu'à ce qu'il Xùt parvenu à briser sa nature. In ange lui apparut alors dans une vision, et lui annonça que Dieu ne voulait pas qu'il continuât plus longtemps. Sa couche était une vieille porte de rebut , sur laquelle il étendait une nappe de jonc très-mince, qui n'allait que jusqu'aux genoux. Le jour, il s'enveloppait dans un manteau grossier, niais qui était aussi trop court; de sorte que les pieds lui gelaient quand il vouhiit les étendre. Ses
disciplines étaient fréquentes et terribles. 11 n'accordait à son corps aucune satisfaction, ni pour la température, ni pour le boire, ni pour le manger. Souvent il était dévoré d'une telle soif que, lorsqu'après complies le prieur jetait, selon la coutume, de l'eau bénite sur les frères , il ouvrait la bouche vers le goupillon , pour qu'une goutte d'eau vînt rafraîchir sa langue embrasée.
Sainte Rose de Lima l'emporta encore sur lui par les S* Rose, inventions qu'elle sut trouver pour châtier son corps. Lorsqu'elle prit l'habit de Saint-Dominique, elle se fit avec des chaînes une discipline, dont elle se frappait sans miséricorde, de sorte que chaque coup atteignît une autre partie du corps. Cette mortification lui ayant été interdite, elle se ceignit les reins d'une triple chaîne de fer, dont elle fixa les deux bouts avec un cadenas; puis, après l'avoir fermée, elle jeta la clef. La peau fut bientôt enlevée, et la chaîne s'enfonça si avant dans la chair qu'elle disparut presque entièrement, et pénétra jusqu'aux nerfs de cette région. Aussi ressentit-elle une nuit une douleur très-violente aux hanches; et comme elle ne pouvait ouvrir la chaîne, parce qu'elle n'avait pas la clef, elle crut qu'elle allait mourir. Après de longs et vains efforts, elle eut recours à la prière qui ouvre les cieux. Le cadenas s'ouvrit aussitôt de luimême , et la chaîne céda; mais il fallut de grands efforts pour l'arracher des chairs, de sorte que la peau y resta attachée et que le sang coula en abondance. Lorsque la plaie fut guérie, elle reprit sa ceinture; mais son confesseur la força à la lui remettre. Elle porta aussi pendant plusieurs années un cilice fait avec des crins de cheval et garni de pointes; mais on le lui ôta aussi. A peine sortie de l'enfance , elle s'était fait une couronne d'étain , garnie inté-
rieurement de pointes, et qu'elle porta longtemps en secret sur sa tête. Puis, les dix dernières années de sa vie, elle en porta une autre composée d'un cercle d'argent, garni intérieurement de quatre-vingt-dix-neuf pointes, formant trois lignes, et placées en cercle. Elle la portait en secret sous son voile; de sorte qu'au moindre mouvement qu'elle faisait les pointes entraient dans sa tête, et qu'elle finit par ne presque plus pouvoir parler sans douleur, bien moins encore tousser ou éternuer. Lorsqu'elle était tentée, elle frappait dessus un ou deux coups, et repoussait ainsi la tentation. Elle avait pour lit une table composée de sept morceaux de bois noueux, dont les intervalles étaient remplis par trois cents morceaux de pots cassés; de sorte que les pointes lui causaient une telle douleur que, malgré son héroïque patience , la seule pensée de cette couche , sur laquelle elle avait dormi pendant quinze ans, la faisait frémir. Ce ne fut que dans les dernières années de sa vie, lorsque ses infirmités eurent augmenté , qu'elle passa les nuits assise sur une chaise et tremblante de froid. 1
Dès le commencement du xie siècle, on considérait la discipline comme un moyen ascétique excellent. La flagellation avait été d'ailleurs sanctifiée par Notre-Seigneur lui-même dans sa passion, et la mystique ne pouvait man-
quer de saisir ce rapport. Elle a le double avantage d'affaiblir les forces de la vie inférieure par le sang qu'elle fait perdre, et celles de la vie supérieure par les douleurs qu'elle cause. Elle devait donc paraître à l'austérité excessive de cette époque comme le moyen le plus puissant de dompter la chair, et d'expier non-seulement ses propres péchés, mais encore ceux des autres. Ce moyen , embrassé avec ardeur par une génération énergique, ne pouvait nian-
quer d'être bientôt poussé à l'extrême. Déjà, au temps de saint Grégoire VII et de Pierre Damien, Dominique l'Encui- s. Dominirassé avait pratiqué à Font-Avellane cette mortification à quergS^0U1" un degré qui semble toucher aux limites du possible. Il avait passé sa jeunesse dans la solitude de Luceoli , sous la conduite de Jean de Fereti , et il s'était mis plus tard sous celle de Pierre Damien, qui nous a raconté sa vie. Son surnom d'Encuirassé lui était venu de la cuirasse de fer qu'il porta longtemps sur la chair nue. Il désignait très -bien d'ailleurs le caractère de cet homme qui semblait être d'acier, tant il était devenu insensible à la douleur. On s'était formé à cette époque toute une théorie sur la discipline , et l'on avait cherché à calculer d'une manière précise le rapport qui devait exister entre le nombre des coups que l'on se 'donnait et le nombre des jours de pénitence publique que l'Église a assignés pour les différents crimes. Ainsi, on était persuadé que mille coups de discipline équivalent à une année de pénitence publique. On récitait des psaumes pendant la flagellation, et l'on se donnait cent coups par psaume , de sorte que les cent cinquante psaumes récités de cette manière équivalaient à cinq années de pénitence.
Dominique en était venu à ce point qu'il récitait intérieurement deux psautiers par jour dans les temps ordinaires, en se donnant la discipline ; mais il en récitait trois les jours de jeûne. Il ajoutait souvent aussi mille génuflexions à chaque psautier. 11 put même vingt-six fois réciter douze psaumes de suite , les mains étendues en croix. II parvint à réciter dans une nuit dix psautiers avec la discipline, ce qui suppose à peu près deux coups par seconde. On serait porté à regarder la chose comme impossible si elle
n'était attestée par un homme comme saint Pierre Damien, qui écrivait du vivant même de ceux qui avaient été témoins de ces macérations effrayantes. Ce qui étonne, c'est que la nature de ce pénitent extraordinaire ne se soit pas soulevée, pendant qu'elle était encore dans sa force, contre un traitement si cruel et si prolongé, ou que, plus tard, elle ne soit pas tombée d'épuisement. Mais les Pères du désert, et saint Siméon Stylite en particulier, avaient déjà révélé au monde la puissance de la nature humaine sous ce rapport, et montré jusqu'à quel point l'homme peut par l'habitude, et en suivant un certain progrès lent et continu, arriver à faire ou à souffrir des choses qui , au premier abord , paraissent tout à fait impossibles. Pierre Damien rapporte que la peau de Dominique était devenue noire comme celle d'un Maure, ce qui semble indiquer qu'elle avait acquis l'insensibilité du bronze. Il est à regretter qu'il ne nous ait rien dit de la réaction que produisit sur son caractère et sur son âme cette mortification excessive. Au reste, la manière dont il parle de lui prouve que le résultat, loin d'avoir été funeste sous ce rapport, avait été au contraire utile et avantageux.
Mais ce genre de mortification, poussé ainsi à l'extrême, pouvait conduire à des excès déplorables, et c'est ce qui arriva en effet dans les Flagellants. Pierre Cérébrosus en particulier, et le cardinal Etienne, qui avait vécu d'abord au montCassin, s'élevèrent les premiers contre cette pratique, cherchant à faire remarquer les dangers qui pouvaient provenir de son excès ; et ils décidèrent enfin Pierre Damien k recommander lui-même la modération en ce genre aux moines qui vivaient à Font-Avellane sous sa direction. Au reste, Dominique fut imité, deux siècles plus tard, par le
carme Franc, et même par sainte Colombe de Rieti, qui eurent comme lui le courage de porter sur leur corps une cuirasse de fer.
C'est afin de faire aussi pénitence pour ses péchés et pour François de ceux des autres qu'au xvne siècle un carme , frère lai , la Croix* nommé François de la Croix, fit le voyage de la terre • sainte et en revint en portant une croix de bois sur les épaules. Parti le 16 mars 1643, à l'âge de cinquante-sept ans, de Vallisolet, en Espagne, il vint en France, passa par la Savoie, Gênes, Milan, Parme, Florence, Rome et Venise, d'où il s'embarqua pour Alexandrie, et il arriva enfin à Jérusalem en passant par Joppé. Lorsqu'il fut aux portes de la ville , il chanta le Te Deum , visita avec une grande dévotion tous les saints lieux, planta sa croix sur le Calvaire, au lieu même où avait été celle de Notre -Seigneur, et passa là trois heures dans la prière et la méditation. Puis il repartit de là pour le Jourdain , toujours sa croix sur les épaules, visita Bethléem, Nazareth, le Thabor et le Carmel, s'embarqua pour Trieste, en compagnie d'un rabbin juif qu'il convertit , retourna à Rome, passa par Lucques, Gênes, Nice, la Provence et le Languedoc, traversa au milieu de l'hiver les Pyrénées, et revint à Vallisolet et à Madrid , où sa croix , qui avait été bénie à Rome sur l'ordre du pape, fut placée, en présence d'une foule immense, sur l'autel de l'église des Carmes. Il avait rencontré les plus grandes difficultés dans son voyage. La police, qui déjà commençait à se montrer, lui avait fait sentir partout , mais surtout en France , ses tra-
casseries, et lui avait même fait passer plusieurs mois en prison. A Rome, on ne voulait pas le laisser partir à cause de la singularité de cette conduite. Le gouvernement véni-
tien , toujours ombrageux , l'aval retenu longtemps. Il avait eu beaucoup à souffrir de la part des mahométans et des Juifs, et il avait manqué d'être lapidé lorsqu'il visitait le lieu où saint Etienne était mort. Mais rien ne put lui faire perdre courage ni F ébranler dans sa résolution. A son retour, le vaisseau sur lequel il était ayant été assailli par une tempête , et le mât ayant été brisé , il mit sa croix à la place , et pria Dieu ; et aussitôt la tempête se calma.
Un grand nombre d'autres ont imité ces exemples, traitant leur corps comme des maîtres impitoyables, jusqu'à ce qu'ils l'eussent dompté. Mais il ne faut pas s'imaginer qu'ils obtinssent facilement ce résultat , même avec ces moyens extrêmes. Tous ont senti plus ou moins les réactions et les soulèvements de la chair; et ce n'était pas là la moindre partie de leur pénitence. Cette région inférieure de F âme, qui est chargée de vaquer aux fonctions les plus basses de la vie, peut bien être, jusqu'à un certain point, purifiée, dégagée et élevée par la mortification de la chair ; mais les pénitences les plus rudes ne peuvent jamais étouffer complètement sa voix , et elle sait toujours de temps en temps réclamer plus ou moins impérieusement ses droits. C'est une loi de la nature organique , que la mobilité d'un organe augmente à proportion que son énergie diminue, et que le cercle des excitations dont il est susceptible s'élargit dans la même proportion. Lorsque celles-ci se sont accumulées dans un certain degré, elles produisent un retour ou une réaction qui fait succéder à l'épuisement une énergie fiévreuse, laquelle dure jusqu'à ce qu'elle se soit dévorée, pour ainsi dire, elle-même par son propre excès. De plus, le péché originel ne cesse jamais de nous faire
sentir sa puissance, et il arrête ainsi le vol de l'àme prête à s'élancer dans les cieux. La paresse naturelle à l'homme agit aussi de son côté; et plus l'effort pour s'élever est grand, plus la résistance qu'il rencontre est considérable, parce que l'âme, ne posant plus en quelque sorte sur le sol, n'est plus soutenue que par elle-même. A mesure donc que l'esprit se dégage davantage de la chair, celle-ci concentre ses forces, qui ne sont plus divisées comme autrefois par la multiplicité des objets auxquels elle s'applique, et s'oppose ainsi de tout son pouvoir aux progrès de l'àme que Dieu attire à la perfection, ou essaie même de la faire retomber dans ses pièges. De même que l'homme qui a laissé prédominer en lui par l'habitude du vice la nature animale sent encore parfois la voix de sa conscience, ainsi la nature , maltraitée et épuisée par la mortification , fait encore sentir de temps en temps sa puissance par les sollicitations de la chair. Ces tentations sont même quelquefois excitées par ce genre de mortification , comme on le voit par les exemples de plusieurs saints, qui, pour les combattre, ont été obligés de se rouler dans les épines ou de se plonger dans l'eau froide. Car la flagellation et l'excitation des sens sont assez souvent liées entre elles par un certain rapport mystérieux, comme la mort et la génétion, la cruauté et le libertinage, l' effusion du sang et l'orgie. Et lorsque l'on considère les dangers qui peuvent résulter en ce genre d'une mortification excessive et continuelle, on ne peut s'empêcher d'admirer le courage héroïque de ces hommes, qui ont su persévérer avec fruit dans une voie où l'action des puissances infernales peut facilement trouver accès. Une constance inébranlable, jointe à l'humilité et à la discrétion, peuvent seules, avec
le secours d'en haut, mener à des résultats avantageux.
Mais, dira-t-on, n'est-ce pas faire injure à la bonté de Dieu que de s'imaginer qu'on puisse lui être agréable par de telles pratiques? N'est-ce pas se le représenter comme ces dieux cruels du paganisme, qui ne pouvaient être apaisés ni réjouis que par le sang et le spectacle des supplices infligés à la nature humaine en leur honneur? Voici ce que pourraient répondre ceux qui, à une autre époque, ont pratiqué ces mortifications : « Rien ne vous oblige à nous imiter. Appelés à vivre dans le monde, vous avez reçu de Dieu pour cela les vertus qui conviennent à ce genre de vie. Vous avez vos peines, supportez-les avec patience; vous avez vos joies, jouissez-en avec mesure et discrétion . Votre corps vous a été donné, à vous, non comme un esclave, mais comme un serviteur; traitez -le donc avec douceur, et non d'une manière tyranniquc. 11 doit porter les signes de Jésus-Christ; mais la mesure et la discrétion sont nécessaires en toutes choses. Vous devez vous défier de lui ; mais il ne vous est pas permis de lui refuser le nécessaire. C'est ainsi que nous avons agi pendant que nous étions sur la terre, et c'est là une règle qui convient à tous les temps : la société sans cela serait impossible. Mais il ne faut point juger d'après les règles ordinaires de ces hommes privilégiés que Dieu appelle à des voies inaccoutumées. Nous devons admirer ce qu'ils ont fait, sans prétendre en faire une obligation pour tous. L'exception que nous offre leur vie confirme elle-même la règle à laquelle elle semble déroger. Ce sont des hommes privilégiés, parce que ce n'est point d'eux-mêmes qu'ils se sont engagés dans cette voie, mais par une inspiration d'en haut. Ils avaient la même nature que nous, et la nature n'incline point d'elle-
même vers ces austérités. Toujours portée au plaisir, elle a T horreur de tout ce qui la mortifient ne sait que trop bien y échapper par tous les moyens qui sont en son pouvoir. Si donc sa voix est étouffée dans l'homme, ce ne peut être que par un plus fort qu'elle, c'est-à-dire par l'esprit d'en haut.»
« C'est lui qui les a appelés à être à la fois et les témoins vivants du grand sacrifice qui s'est accompli sur le Calvaire , et les organes par lesquels il se continue et par lesquels en même temps le genre humain racheté témoigne à Dieu sa reconnaissance pour le bienfait de la Rédemption. Et lorsque le Christ, dont ils ont pris sur eux la croix, les voit ainsi du haut du ciel marcher sur ses traces, ce qui lui plaît, ce n'est pas la vue du sang qu'ils répandent, ni des supplices qu'ils s'infligent, mais c'est le spectacle de leur dévouement héroïque , de leur courage et de leur persévérance. Et vous-même vous ne pouvez vous empêcher d'admirer ceux qui sacrifient leur repos et leur vie pour une idée noble et généreuse. Mais bien loin de se proposer au monde comme un objet d'admiration, ou comme un modèle à suivre, ils ont toujours, au contraire, recommandé à chacun avec le plus grand soin de ne jamais s'engager dans ces voies sans un guide, et de se renfermer dans le cercle de sa vocation. Suivez donc les voies où Dieu vous appelle ; mais laissez aussi les autres suivre celles qui leur sont tracées. Ils ont cherché avant toutes choses l'harmonie et la paix avec Dieu , et ils retrouveront sûrement un jour l'harmonie avec le monde qu'ils ont sacrifiée pendant leur vie. Votre vocation, à vous, est de chercher par des voies justes l'harmonie avec le monde, au fond de laquelle est cachée l'harmonie avec Dieu; et il faut espérer que vous trouverez aussi cette dernière. »
On ne peut nier cependant qu'il ne soit quelquefois trèsdifficile de garder une juste mesure une fois que l'on a mis le pied hors de la sphère des états ordinaires de la vie, et de bien distinguer le mouvement de l'esprit supérieur des inspirations d'un zèle exagéré. Le corps nous a été donné non comme un bien allodial , mais comme un fief. Nous ne pouvons disposer du fonds, mais seulement des revenus de ce bien ; et encore devons-nous observer pour ceux-ci certaines règles. Plusieurs, il faut l'avouer, se sont laissé emporter par un zèle qui n'était pas selon la science ; et l'on croit reconnaître quelquefois dans ces excès comme un reflet du manichéisme, qui, voyant exclusivement dans le corps le principe de tout mal, travaillait non-seulement à le dompter, mais encore à le détruire. Aussi plusieurs saints se sont reproché à eux-mêmes les excès de leur zèle sous ce rapport. Cependant il est impossible d'établir une règle générale, soit pour la pratique de ces- sortes de pénitences, soit pour leur appréciation;» car tout en ce point dépend de la constitution de chacun, et ce qui peut détruire un corps faible ou malade suffit à peine quelquefois pour dompter une chair plus vigoureuse.
Françoise La v*e de la sœur Françoise du Saint-Sacrement, conduS.-Sacre- temporaine de sainte Thérèse, écrite par M. B. de Lanura,
ment.
est très-instructive sous ce rapport. Douée d'un naturel impétueux , sauvage et bouillant comme un Africain , elle avait formé à l'âge de dix-sept ans une liaison criminelle avec un jeune homme de sa famille, et il fallut pour la retirer de cet abîme une apparition miraculeuse. Un jour, il lui sembla voir la terre s'ouvrir sous ses pieds, et son regard put plonger avec un indicible effroi jusqu'au fond
de l'enfer. Elle entra aussitôt chez les carmélites déchaussées de Soria, y fit une confession générale, et commença son noviciat. Elle y eut à soutenir une lutte terrible et contre sa propre nature et contre les démons, qui cherchaient à la pousser au désespoir par le souvenir de ses péchés; mais consolée de temps en temps par d'autres visions, elle sortit enfin victorieuse du combat, et fit sa profession. De nouvelles luttes plus terribles encore l'attendaient. Elle était naturellement portée à l'impatience et à la colère. Le plus petit tort qu'on lui faisait la rendait haineuse et jalouse , et il suffisait de la regarder de travers pour exciter sa colère. Cette disposition lui attirait de fréquentes pénitences ; mais malgré ses bonnes résolutions elle retombait toujours. Toutes ses autres passions avaient le même caractère d'impétuosité. Ses sens étaient indomptables; elle ne pouvait ni se recueillir ni goûter les consolations de la piété. Mais elle résolut de lutter jusqu'à ce qu'elle eût remporté la victoire. Un travail et une prière continuels, le jeûne, la mortification, les pénitences, de longues et cruelles disciplines, le cilice, etc., rien ne fut négligé par elle pour arriver à ce but. Le Seigneur lui apparut un jour, et lui dit : « Tu me plais, en t'efforçant de marcher en ma présence; mais tu n'obtiendras point ce résultat par la force et la violence. Marche donc devant moi dans la douceur et la bonne conscience, et tu seras soulagée. » En effet, les mortifications excessives auxquelles elle s'était condamnée purent à peine briser sa nature, contre laquelle elle eut à lutter jusque dans sa vieillesse.
Simple d'esprit et incapable de comprendre les grandes choses, elle était méprisée des autres sœurs. De plus, comme
elle était laide et difforme, qu'elle parlait d'une manière désagréable, que son maintien et sa démarche avaient quelque chose de choquant, tout le monde l'évitait. Elle était punie sévèrement presque à chaque chapitre par ses supérieures, grondée par ses confesseurs et accusée par sa propre conscience. Jamais elle ne s'excusait; elle ne se plaignait qu'à Dieu dans la prière et dans les larmes. Dieu lui dit un jour : « Je veux que tu luttes contre ton naturel; ne pleure donc point, mais corrige-toi. » Lorsqu'elle était sur le point de céder à la violence de son caractère, le Seigneur lui apparaissait avec un visage irrité, et lui faisait d'amers reproches; de sorte que, toutes les fois qu'il se présentait à elle, elle était effrayée, et que, pour la rassurer, il lui disait : a Je viens en paix. » Cependant ses rapports pénibles avec ses sœurs duraient toujours, et le Provincial étant venu visiter le couvent, toutes, comme poussées par le démon , se mirent à l'accuser. Elle reçut une forte réprimande, et fut condamnée à sept mois de pénitence, séparée pendant trois mois de la communauté et privée de la communion. On lui ôta même son confesseur, qui avait été jusque-là son unique consolation. Trois fois de suite, à la visite du Provincial, cette épreuve se renouvela. Plongée dans la désolation la plus profonde, elle ne perdit point cependant le calme et la résignation, quoiqu'elle fût troublée outre cela par les démons, qui ne cessaient de lui apparaître et de la tourmenter jusqu'aux quatre dernières années de sa vie. Les flammes de la concupiscence s'allumèrent en elle avec une incroyable violence; tous les membres de son corps semblaient embrasés du feu de l'enfer. Cet état durait encore dans sa soixante -deuxième année, et les tentations dont elle était assiégée ne cessèrent
qu'après une lutte de quarante-six ans, peu de jours avant sa mort, qui arriva en 1629, dans la soixante-huitième année de son âge.