CHAPITRE VIII
Courage et résignation dans l'adversité des âmes que Dieu appelle à la vie mystique. Agathe de la Croix. Jeanne Rodriguez. Colombe de Bieti. Liduine. Colette de Gand. Ursule de Parme. Pierre de Milan.
Outre les combats intérieurs que l'homme a quelquefois à soutenir en cette vie , il en est d'autres non moins pénibles, par lesquels Dieu permet que sa patience soit exercée. A côté de la nature extérieure qui nous entoure, il y a encore la société dont nous faisons partie. Les âmes que Dieu appelle à des voies supérieures, étant élevées au-dessus de la nature et de la société, dans une troisième région supérieure et invisible, se trouvent par là même, vis-à-vis des deux premières , dans un tout autre rapport que ceux qui appartiennent soit à la nature par tout leur corps, soit à la société par toute leur âme. La nature , de son côté , suit ses voies, sans aucun égard pour la mystique. La société elle - même n'entend pas grand'chose à ces rapports mystérieux et intimes quiunissentràmeàDieu. Tous ceux qui suivent le train ordinaire de la vie prospèrent dans le monde, au physique comme au moral; mais ceux que Dieu veut conduire par ses voies particulières apparaissent comme des étrangers, comme des météores d'un monde supérieur au milieu de la société, dont l'ordre est un désordre pour eux , comme ils sont pour elle un objet de scandale ; aussi ne trouvent-ils poirtf de place pour eux dans ce monde. La terre n'étant point leur centre de gra-
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vite, ils ne peuvent en quelque sorte y poser le pied. Plus accoutumés à voler qu'à marcher, ils se sentent bientôt comme enlevés et jetés çà et là, semblables à des oiseaux assaillis par la tempête, et emportés par les éléments déchaînés. Leur âme, accordée d'après un autre tonique que les âmes vulgaires, ne rencontre partout que dissonnances ; et ce qu'il y a en eux d'étrange ne peut s'accorder avec quoi que ce soit. La nature et la société se sentent trop puissantes et trop fortes pour se laisser détourner par eux de leurs voies ordinaires. C'est donc à eux qu'il appartient de subir toutes les conséquences de ce désaccord entre eux et elles, et ces conséquences se produisent, dans le domaine physique, par les maladies, les infirmités et les douleurs dé toute sorte, et dans le domaine moral par des épreuves continuelles, qui servent à dompter complètement leur nature et à exercer leur patience. Quelques exemples nous feront mieux comprendre que tout ce que nous pourrions dire des avantages immenses que l'âme retire de ces épreuves.
Agathede la Agathe de la Croix, née dans l'évêché de Tolède, près de Croix. Madrid, fut, à l'âge de six ans, jetée du haut en bas d'un rocher par une de ses camarades, et ne fut sauvée que par un miracle. Plus tard, ses parents, voulant se défaire d'elle, la jetèrent dans un précipice. Puis, irrités contre elleàcause de sa libéralité envers les pauvres, ils la chassèrent de chez eux en l'accablant de coups; de sorte qu'elle fut contrainte d'entrer au service d'un paysan pour garder ses troupeaux. Là, de nouveaux dangers l'attendaient : de mauvaises gens lui tendirent des pièges; un brigand voulut la tuer; le mur d'un grenier tomba sur elle et l'ensevelit sous ses débris; mais toujours elle fut sauvée par une protection du Ciel.
Elle répandit tant de larmes dans ses méditations qu'elle devint aveugle. Elle recouvra cependant la vue, et entra dans un couvent, où, après avoir passé un an d'épreuve dans des mortifications inouïes, elle fut enfin renvoyée. Elle supporta cet auront avec patience, fut reçue dans un autre couvent d'Alcala; mais là elle devint également pour les sœurs un objet de risée et de mépris. Le Seigneur lui apparut pendant cette persécution, portant sa croix et l'encourageant à le suivre. Chassée de nouveau de cette maison, elle tombe gravement malade de chagrin; puis elle est consolée par des apparitions célestes, et poussée à embrasser le tiers-ordre de Saint-Dominique. Elle suit Tinpiration divine; mais une nouvelle tempête s'élève contre elle. On l'accuse devant le Provincial d'entretenir un commerce illicite. On l'interroge; on lui ôte l'habit de l'ordre; on la livre à l'inquisition , et elle traverse ainsi ignominieusement les rues de la ville. L'enquête se poursuit : on épluche toute sa vie, toutes ses actions; le pouvoir spii'ituel et le pouvoir temporel s'unissent dans ce but, et enfin,, après un examen long et attentif, elle est déclarée innocente et mise en liberté. Elle avait supporté toutes ces épreuves avec une patience et une douceur admirables, observant toujours exactement sa règle : aussi était -elle parvenue à une haute sainteté ; et elle fut consolée par un grand nombre d'apparitions. Elle passa les huit dernières années de sa vie sans dormir. Quatre ans avant sa mort, elle en prédit le temps et l'heure ; et elle mourut en effet, comme elle l'avait annoncé, le 20 avril 1621. (Steill, Ephem., p. 336.)
Pour d'autres, c'est le mariage qui s'ert d'école à une vie supérieure. Lorsque Jeanne Rodriguez de Burgos, dont
nous avons parlé plus haut, fut âgée de treize ans, elle fut recherchée par beaucoup de prétendants à cause de sa noblesse, de sa richesse et de sa beauté. Ses parents accordèrent sa main à Mathias Ortiz. Saisie d'horreur à cette nouvelle, elle implora vainement et ses parents et son confesseur. Celui - ci lui dit que toutes ses apparitions pouvaient n'être que des illusions, tandis qu'elle ne pouvait jamais se tromper en suivant le précepte qui nous oblige d'obéir à nos parents. Elle alla donc se jeter, dans sa chambre, aux pieds de l'enfant Jésus, à qui elle s'était fiancée ; mais il lui répondit : a Fais ce que veulent tes parents ; la protection du Ciel ne te manquera jamais. » Elle se résigna donc, et devint la femme d'Ortiz. Elle vit bientôt que ce mariage devait être son cilice et sa discipline pendant presque toute sa vie. Ortiz, en effet, ne put consommer son mariage avec elle. C'était un Espagnol d'un tempérament de feu, d'un caractère colère et violent. Que l'on juge de ce qu'il dut ressentir dans cette lutte entre sa passion et l'obstacle inattendu qu'elle rencontrait. Et, comme les mœurs du pays lui donnaient un pouvoir absolu sur sa femme, il se porta bientôt à son égard aux plus terribles excès. Les deux époux demeurèrent d'abord chez les parents de Jeanne : la haine d'Ortiz contre sa femme était par là tenue en bride, et ne pouvait se manifester que par des reproches, que la mère de Jeanne croyait toujours légitimes et qui lui attiraient ainsi de la part de cette dernière beaucoup de mauvais traitements. Le père enfin , pour ne pas avoir toujours sous les yeux le spectacle des chagrins de sa fille , donna au jeune couple une maison particulière. C'est alors que commencèrent proprement les malheurs de Jeanne.
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Sa mère l'avait déjà initiée à cette vie nouvelle par une scène horrible. Comme sa fille prenait congé d'elle, emportée par la douleur et la colère en même temps , elle se jeta sur elle comme une folle en criant qu'elle allait la tuer; puis elle la déchira et la frappa si violemment que , pendant trois semaines, elle ne put voir personne. Mais la séparation la plus douloureuse pour elle , ce fut de quitter cet oratoire où elle avait passé les jours heureux de sa jeunesse , et cet enfant Jésus qui s'était fait le compagnon de ses jeux. 11 lui parut alors non plus avec des fleurs sur sa robe de couleur violette , mais avec la croix sur ses épaules. Jeanne cependant, quoique accablée de douleur, courut vers lui pour lui ôter le fardeau sous lequel il chancelait. Il lui dit : « Prends-la, puisque tu le veux; tu la porteras longtemps; mais le courage ni la force ne te manqueront; car je serai ton soutien. » Les premières paroles que son mari lui adressa dès qu'ils furent seuls dans la maison furent celles-ci : « Tu es maintenant tout à fait en « ma puissance , et tu n'as plus d'autre recours qu'à Dieu; « car qui dans le monde pourrait t'arracher de mes « mains? Eh bien! aie soin de m' obéir en tout, même « dans les plus petites choses, et de ne jamais faire ta « volonté. Fais comme si tous tes parents et tous tes amis « étaient morts. A partir de ce moment, tu ne mettras « plus jamais le pied dans la maison de tes parents , et tu « ne leur adresseras jamais la parole. Quand même tu <c rencontrerais ta mère à l'église ou dans la rue , je te « défends de lui parler; et je te jure par Dieu que, si tu « t'écartes le moins du monde de mes prescriptions , je a serai pour toi un bourreau impitoyable, et que je me « vengerai sur ton corps. » Jeanne entendit avec effroi ces
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paroles, et se contenta de répondre humblement : « Sei- « gneur, je ferai ce que vous commandez , et je m'appli- « querai à vous obéir en tout. »
L'occasion se présenta bientôt pour Ortiz de mettre ses menaces à exécution. Un jour, Jeanne rencontra sa mère à Téglise pendant la messe ; elle chercha à l'éviter, se souvenant de la défense de son mari. Mais, comme elle était à genoux, sa mère vint à elle, la salua ; et Jeanne se contenta de la remercier. Quelqu'un, l'ayant vue, le rapporta indiscrètement au mari. Celui - ci mit à tremper dans du sel et du vinaigre de grosses cordes qui servaient à lier des ballots. Quand il fit nuit et que tout fut tranquille dans la maison, il ordonna à sa femme , alors âgée de quinze ans, de le suivre, et il la conduisit dans le portique de la maison où était un bois de lit, aux quatre colonnes duquel il l'attacha nue par les mains et les pieds; puis il la frappa si violemment avec ces cordes qu'elle fut bientôt inondée de sang. La vue du sang ne fit qu'exciter davantage encore la fureur de ce tigre; et, prenant un flambeau , il en faisait couler la cire fondue dans les plaies de Jeanne. Elle ne prononça aucune plainte. Cependant le bruit des coups avait réveillé les servantes, qui avaient appelé un autre habitant de la maison . Ortiz, s' étant «aperçu de la chose, délia promptement sa femme, la porta demi -morte sur son lit, et la menaça, elle et les servantes, de leur percer le cœur d'un poignard si elles disaient un mot de ce qui venait de se passer. Sa guérision fut longue et difficile. A peine étaitelle rétablie qu'elle eut à souffrir d'autres mauvais traitements, plus cruels encore.
\ n jour, un enfant, cousin de son mari, jouant avec . quelques serins que celui-ci avait à sa fenêtre, fit tomber
une des cages. Ortiz, étant arrivé sur ces entrefaites et voyant la cage par terre, se mit à rugir comme un lion , reprochant à sa femme de l'avoir jetée exprès pour le narguer, ou de l'avoir fait jeter par les servantes. Tout ce qu'elle put dire pour s'excuser fut inutile ; car il ne cherchait qu'un prétexte. Il la conduisit donc dans le portique, où était un puits, et là lui ordonna de quitter ses vêtements. Comme elle refusait de le faire par pudeur, il lui déchira sa ceinture et ses hahits en la frappant. Puis, l'attachant à la corde du puits , il la plongea dans l'eau jusqu'au cou. Il avait d'abord enfermé les servantes, afin que personne ne pût venir à son secours, et il la laissa ainsi en plein hiver vingt-quatre heures dans l'eau, où elle aurait infailliblement péri si elle n'eût été soutenue miraculeusement par la charité dont elle était embrasée. Puis il la retira avec le secours de son cousin, et elle resta deux mois entiers au lit , semblable à un morceau de marbre , sans pouvoir bouger. Au milieu de toutes ses afflictions, elle resta toujours douce et humble ; et, lorsque son mari l'avait ainsi tourmentée, elle se prosternait devant lui, et lui demandait pardon, disant qu'elle méritait bien les châtiments qu'il lui infligeait. Son mari lui répondait par de nouveaux affronts, et lui disait qu'il ne se payait pas de belles paroles.
Ses parents apprirent bientôt les mauvais traitements qu'elle avait à souffrir, et rengagèrent à demander une séparation. Mais elle s'y refusa constamment; et elle fut dès lors abandonnée des siens, parce qu'ils ne pouvaient s'imaginer qu'elle fût traitée aussi mal qu'on le disait sans donner un seul signe de mécontentement. Il arriva bientôt que les parents de Jeanne perdirent toute leur fortune. Son
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mari lui-même, qui d'abord avait été riche, ayant dissipé tous ses biens et se voyant sans ressource, lui dit un jour: « Je veux vendre le peu qui nous reste, jusqu'à tes habits, et le conduire en un lieu où ta famille n'entendra plus jamais parler de toi. » Jeanne ne lui répondit rien. Il se décida enfin à entrer au service d'un noble, et ordonna à sa femme de retourner chez ses parents , parce qu'il ne pouvait plus la nourrir. Comme elle s'y refusait, il lui jeta son manteau sur les épaules et la chassa de la maison. Dans sa tristesse et son abandon, Jeanne s'assit sur une pierre, près d'une rivière. Elle fut violemment tentée de s'y jeter; mais elle triompha de la tentation, et, fortifiée par une voix intérieure, elle retourna pour se glisser dans la maison, pendant qu'elle croyait son mari occupé dans son cabinet. Mais il avait épié tous ses pas; il la suivit dans l'escalier, et quand elle fut en haut il la jeta en bas. La chute fut si terrible qu'elle resta pendant trente jours sans connaissance. La femme du gentilhomme au service de qui était Mathias eut pitié d'elle, et lui procura un médecin qui la guérit.
Son mari , fatigué de son service , s'en alla avec elle à Calatayud, dans TAragon, et ils y restèrent une année seulement; puis ils retournèrent à Burgos. Pendant la route, il l'enferma une nuit dans une étable avec les animaux , attachée à une crèche, et ne la détacha que le matin, afin qu'elle fit les préparatifs nécessaires pour continuer la route. De retour à Burgos, il reprit le service qu'il avait quitté, et fut placé comme receveur dans un vieux château de son maître. Là elle le servit avec bonté , comme une domestique, ne recevant pour récompense que des mauvais traitements de toute sorte. Un soir qu'elle l'attendait et
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qu'elle s'était endormie de fatigue, elle n'entendit pas le premier coup qu'il frappa à la porte. Pour la punir, il lui traversa le bras avec son épée ; puis il pressa dans la plaie un linge trempé dans l'huile bouillante. Plus tard, il se mit à l'agriculture, et Jeanne fut obligée de travailler comme une paysanne , ayant à peine de quoi manger. Elle n'avait que dix -huit ans, et quoiqu'elle eût à peine la force de vivre, elle avait toujours la force de souffrir. Il la renvoya une seconde fois de chez lui , l'attacha nue à un arbre et la mit en sang à force de coups. Elle resta ensuite huit jours dans une église sans rien prendre. Personne n osait rien lui donner, parce qu'il avait menacé de sa vengeance quiconque aurait pitié d'elle. Or c'était un homme grand et fort comme un géant et cruel comme une bête fauve.
Il reprit une troisième fois son ancien service à Burgos , et sa femme dut entreprendre le voyage «au milieu de l'hiver, dans des chemins couverts de neige. Le soir, à un mille de Burgos, transie de froid et épuisée , elle dit à son mari : « Je me meurs, et je ne puis faire un pas de plus. — Eh bien, descends et marche à pied, » lui dit-il. Elle obéit ; mais fatiguée , gênée par son manteau , ayant de la neige jusqu'aux genoux, elle ne put avancer. Quand il la vit ainsi, la colère l'emporta. Il l'attacha sur son mulet, et la traîna un mille de chemin , en lui frappant la tête avec la bride. Des visions célestes la fortifièrent et l'empêchèrent de mourir pendant la route. Elle arriva enfin près d'une chapelle, non loin de Burgos, n'en pouvant plus d'épuisement. Le sang lui sortait par le nez et les oreilles, et son cœur était plongé dans une angoisse indicible. Dans cet état, elle dit à son mari : « Si vous me le permettez , je
passerai ici la nuit, car il m'est impossible d'aller plus loin. » La femme du sacristain intercéda aussi pour elle ; mais il lui répondit : « Je jure que ce soir même elle arrivera à Burgos morte ou vive. » Fortifiée intérieurement, elle put monter un petit cheval. Le chemin traversait un ruisseau que les neiges avaient enflé. Remplie d'effroi , elle s'écria : « 0 Jésus! que ce ruisseau est profond. » Son mari , l'ayant entendue, entra dans un accès de colère, et, lui donnant un coup sur la tête, il la jeta dans le ruisseau, où elle eut plus à lutter encore avec l'eau qu'avec la mort. Elle en fut retirée à demi morte, fut obligée de remonter à cheval et de promettre qu'elle ne dirait rien à personne de ce qui s'était passé, si elle ne voulait être coupée par morceaux.
Les choses durèrent ainsi longtemps encore , lui toujours féroce et violent, elle toujours résignée, interprétant tout en bien, intercédant pour lui lorsque les autres le blâmaient ou le menaçaient , ou lorsque son caractère emporté lui avait attiré quelque fâcheuse affaire. Elle dit ellemême dans une esquisse de sa vie , écrite de sa main : « Je « puis dire en toute vérité que , malgré tous les mauvais « traitements de mon mari , il ne m'a jamais semblé qu'il
« agissait ainsi sans motif, et que j'ai toujours reconnu , « au contraire, que je lui avais donné l'occasion de me « traiter bien plus mal encore; aussi n'ai -je jamais eu u aucun ressentiment contre lui , mais seulement contre « moi. Plus il me traitait mal, plus je désirais revenir avec « lui pour lui demander pardon; et je le faisais en me « jetant à ses pieds et me prosternant à terre, comme j'ai « coutume de le faire avec tous ceux qui me font du mal. « Loin de leur en vouloir, mon seul désir est de leur
« parler avec bienveillance, et cela par la grande misé- « ricorde de Dieu. » Elle vécut ainsi jusqu'à l'âge de vingt -trois ans. Son mari obtint alors une place dans la cathédrale de Burgos, et son caractère s'adoucit peu à peu. Il se révélait bien encore de temps en temps dans les commencements, et Jeanne avait ainsi beaucoup à souffrir; mais ses emportements devinrent moins fréquents, et cessèrent enfin tout à fait. Au reste, cet homme, qui se conduisait à l'égard de sa femme comme une bête féroce, était irréprochable sous tous les autres rapports. On n'entendit jamais dire qu'il entretînt de commerce avec d'autres femmes. Il était compatissant et généreux envers les pauvres ; et il disait souvent à sa femme qu'il aimait mieux qu'elle le laissât manquer en quelque chose que les pauvres qui venaient à elle. Après quarante ans de mariage, il fut attaqué d'une maladie cruelle, et Jeanne ne le quitta plus. Quoique les médecins n'y vissent d'abord aucun danger, elle avait reconnu que le mal était mortel, et le décida à recevoir les sacrements. Lorsqu'il eut perdu la parole, elle ne quitta pas son lit pendant quatre jours et quatre nuits , le consolant, le fortifiant de ses paroles ; et il mourut ainsi assisté par elle en \ 622. Elle ne doutait point de son salut ; et sainte Thérèse lui avait annoncé , après une vision , qu'elle avait par sa patience héroïque gagné l'âme de son mari.
Il ne faut pas croire que Jeanne se soit contentée des épreuves terribles dont la main de Dieu l'accablait. Comme si ce n'eût pas été assez pour elle , elle ne mettait aucunes bornes à ses mortifications volontaires. Elle ne prenait , dans l'espace de vingt-quatre jours , qu'une écorce de poire, une feuille de chou, une laitue ou des citrons,
selon la saison. Quelquefois son mari la forçait à prendre quelque chose , ne fût-ce qu'autant que peut contenir le bec d'une tourterelle. Elle se faisait alors violence ; mais à peine avait -elle avalé si peu que ce fût que son estomac se soulevait : elle vomissait le sang, et était assaillie d'angoisses mortelles; de sorte que les médecins déclarèrent qu'on exposait sa vie en la forçant ainsi à manger. Elle avait de plus le corps garni de ceintures, de cilices, de chaînes de fer et d'instruments de pénitence de toute sorte. Elle passait les nuits à prier, transie de froid, souvent dans la neige et la glace , et gagnait à son mari par son travail assidu environ vingt francs par semaine. Le reste du temps était consacré à visiter les hôpitaux , les malades les plus dégoûtants, les pauvres et les nécessiteux. Lorsque son mari devint plus doux à son égard, elle se mit sous l'obéissance d'une servante à moitié folle , qui la traitait comme une esclave, l'accablait à chaque instant de reproches et d'injures, et allait jusqu'à lui donner des soufflets, lui cracher au visage et la traîner par les cheveux. Elle faisait faire à Jeanne tout ce qui lui passait par l'esprit. Ainsi , elle la faisait s'étendre par terre, puis elle lui donnait des coups de pied sur la bouche; ou bien elle la conduisait dans un lieu écarté, lui ordonnait de quitter ses vêtements, et la flagellait de la manière la plus atroce. Sa patience ne se démentit point non plus dans cette nouvelle épreuve. Aussi ne faut -il pas s'étonner que cette femme héroïque soit parvenue à un empire sur soi-même qui n'eut peutêtre jamais d'exemple.
Outre ces épreuves , que la Providence envoie directement à ses élus, afin d'achever de purifier leur âme , il en est d'autres qui viennent de la société, et qui, quoique
moins pénibles en apparence, ont le môme résultat. On raconte que plus d'une fois, dans la mer du Sud, lorsque des voyageurs abordaient dans une île que le pied de l'homme n'avait encore jamais foulée, les animaux qu'elle renfermait, frappés de cette apparition inaccoutumée , accouraient poussés par l'étonnement et la curiosité. Les oiseaux, sortant de l'épaisseur des forêts, volaient autour des étrangers, et se posaient sur leurs épaules. Les habitants de l'abîme eux-mêmes, les chiens de mer, par exemple, montaient sur le rivage, et regardaient d'un œil stupéfait la nouvelle merveille. Il en est ainsi pour ceux qui marchent par des sentiers solitaires , et dont la vie se distingue de la vie commune et vulgaire. Pendant quelque temps ils restent ignorés ; mais lorsqu'on les découvre enfin , aux traces lumineuses que laissent après eux leurs pas, tous alors accourent autour d'eux. On les regarde, on les examine ; chacun veut sonder l'esprit qui les pousse : chacun explique à sa manière le mystère qu'il a sous les yeux. C'est de la folie, de la supercherie, de l'illusion, de la magie naturelle, du magnétisme. En un mot, on cherche la cause de ces phénomènes partout , excepté où elle est. Aussi, après tous ces essais et toutes ces investigations, le mystère échappe à cette sagesse mondaine, qui semble craindre d'apercevoir ici-bas l'intervention de Dieu. Pour ceux qui sont soumis à ces sortes d'examens, ce sont des victimes qu'on étend comme des cadavres que l'on veut disséquer, et à qui l'on permet à peine de tressaillir sous le scalpel qu'on enfonce en leur sein. Conduits par des voies inaccoutumées, il faut qu'ils se résignent à être pour le monde un objet de scandale; et ils ne peuvent même pas essayer de se justifier. C'est déjà un dur supplice i. 8
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pour eux que de voir accourir autour d'eux la foule ; que de se voir arrachés tout à coup à leur douce solitude, et transportés au milieu du tumulte du monde qui leur est insupportable. Mais le plus grand danger pour eux, c'est le concours du peuple, qui, dans sa foi et sa simplicité, approche d'eux avec respect, et s'adresse à eux comme à des saints. Ils se trouvent ainsi sur le bord d'un abîme, où une seule pensée de vanité peut leur faire perdre les fruits de plusieurs années de lutte. Les vies des saints mystiques sont pleines du récit de ces périls. Nous citerons ici comme exemple sainte Colombe de Rieti.
Sainte Co- Colombe naquit à Rieti en 1467. L'esprit de Dieu s'é- * tait reposé sur elle dès sa plus tendre enfance , et lui avait inspiré des mortifications et des pénitences qui l'avaient fait mûrir avant l'âge. Dans sa douzième année, elle avait été fiancée miraculeusement à Notre-Seigneur, après avoir refusé, au grand déplaisir de sa famille, tous les partis qui s'étaient présentés. C'est alors que les extases commencèrent chez elle, et, à partir de ce moment, elles devinrent toujours plus fréquentes. A l'âge de vingt ans, elle entra dans le Tiers -Ordre de Saint - Dominique , sans faire de vœux, et vécut dans le monde avec d'autres Tertiaires, sous la direction spirituelle d'un Dominicain. Elle eut un jour une vision, où elle se vit dans le baptistère de la cathédrale de Rieti. A ses côtés élaientson patron de religion et sainte Catherine, qui lui montraient un chemin large et droit , lequel conduisait à une église des Dominicains ; et elle entendit en môme temps ces paroles : « Sors d'ici, pour n'y plus revenir, et viens à mon église que voici. » Elle regarda, remplie d'étonnement , les saints qui étaient près d'elle , s' inclina devant eux, timide et ne sachant que faire.
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« Ne craignez rien, lui dirent-ils, le Seigneur vous attend là; ne tardez pas, car c'est pour votre bien ; et nous serons avec vous. » Elle prit courage , et se mit en route ; mais bientôt elle ne vit plus rien que deux dragons qui lui barraient le chemin. Elle invoqua le secours du Seigneur, et les dragons la laissèrent passer. Elle continua sa route, et bientôt elle vit accourir à elle de la forêt une multitude de bêtes sauvages qu'elle n'avait jamais vues; mais un gros chien les mit en fuile par son seul regard. Comme elle commençait à chanceler à la vue de tant de périls, les deux saints lui apparurent et la fortifièrent. Et, pendant qu'elle allait vers l'église entre eux deux , des oiseaux de proie s'abattirent sur elle comme pour lui arracher les yeux ; mais, pleine de courage, elle ne fit aucun mouvement pour les éloigner, et les invitait plutôt à venir vers elle. Comme ils approchaient de l'église, elle vit aux portes une grande foule d'hommes et de femmes qui se querellaient, et la regardaient avec des yeux terribles, comme s'ils eussent voulu l'empêcher d'entrer. Elle entra malgré eux , et vit l'église toute pleine d'anges et de saints, qui se prosternaient devant l'enfant Jésus.
Cette vision lui présentait l image de sa vie tout entière. Elle comprit qu'il lui fallait quitter sa famille et sa patrie poursuivre la voix de Dieu ; elle prépara sa mère à son départ. Celle-ci fut effrayée de ce que lui disait sa fille, croyant qu'elle voulait parler de sa mort prochaine. Lorsque l'époque fut arrivée, elle fit préparer, la veille de son départ, un agneau, et invita douze de ses meilleures amies à venir le manger avec elle. Après le repas , qui fut saintement joyeux, elle leur lava les pieds en méditant les mystères du Sauveur, puis elle leur fit ses adieux en se recommandant à
leurs prières. Le lendemain, sa mère, ne la voyant point paraître à l'heure accoutumée, conçut quelque inquiétude. Elle attendit cependant jusqu'à midi, puis elle alla doucement à sa porte, et l'appela. Ne recevant point de réponse, elle monta au grenier, et leva une planche qui lui permit de voir dans l'intérieur de la chambre de sa fille. Elle la trouva vide et la porte fermée. Celle-ci ayant été forcée, on trouva les vêtements de Colombe rangés sur le plancher, en forme de croix, comme une peau qu'un serpent aurait déposée; mais on n'aperçut d'elle aucune trace.
La nouvelle de cet événement se répandit bientôt dans la ville. Le peuple accourut en foule, et tous mêlaient leurs larmes à celles des parents de Colombe. Personne ne pouvait comprendre comment elle était ainsi sortie nue , les portes de la maison et celles de la ville étant fermées; d'autant plus qu'on ne trouvait d'elle aucune trace. On disait qu'elle avait été transportée en esprit à l'ermitage d'un saint homme près de Spolette, et qu'après s'être entretenue avec lui elle s'était éloignée. On se perdait en conjectures. Elle-même raconta dans la suite à son confesseur que, s'étant mise en prière selon sa coutume, elle s'était trouvée dans la rue sans savoir comment cela lui était arrivé, dépouillée de ses vêtements et revêtue d'autres habits. Puis elle avait rencontré près d'une ville, c'était probablement Spolette, un homme qui l'avait invitée à venir trouver sa femme et ses enfants dans sa maison, près de la grande route. Cet homme la conduisit dans un bâtiment qui était vide, où il l'enferma en lui promettant de revenir bientôt. Or il se trouva que, précisément à cette époque, un ecclésiastique du royaume de Naples avait enlevé la fille unique d'un personnage considérable. Celui-ci
avait envoyé aussitôt le signalement de sa fille , avec promesse d'une grande récompense pour celui qui la trouverait ; ce qui avait paru à quelques jeunes débauchés une excellente occasion de satisfaire en môme temps leur libertinage et leur cupidité. Ils avaient donc choisi cette maison comme leur refuge, et cet homme comme leur espion.
Colombe, se trouvant seule, se mit en prière, espérant que le secours d'en haut ne lui manquerait pas. L'homme arriva bientôt avec tous les apprêts d'un festin. 11 était suivi de ces jeunes gens, qui, à la vue de cette jeune lille d'une beauté remarquable, crurent avoir trouvé celle qu'ils cherchaient. Ils lui adressèrent quelques paroles flatteuses, lui demandèrent le nom de son pays, le but de son voyage, et si elle était Clairette, du royaume de Naples. Elle se tut quelque temps; mais comme ils insistaient, elle leur dit : « Je suis Claire, il est vrai, du grand royaume, et je vais où mon maître m'appelle. » Ces jeunes gens lui firent alors les propositions les plus criminelles. L'expression de modestie et de dignité qui était empreinte sur son visage leur inspirait cependant un certain effroi, dont ils ne pouvaient se rendre compte ; et ils l'écoutèrent pendant quelque temps en silence parler des peines de l'enfer, de la brièveté des plaisirs de cette vie, et des supplices dont ils sont punis dans l'autre. Mais bientôt, ne pouvant plus se retenir, ils cherchèrent à lui faire violence. Comme elle se défendait contre leurs efforts, elle devint entre leurs mains comme une pierre, et ils ne purent jamais la faire bouger de place. Aveuglés cependant par la passion , ils voulurent lui arracher ses habits. Ayant entendu sonner quelque chose, ils crurent que c'était de l'argent, ce qui excita encore leur empresse-
ment ; mais ayant ouvert le mouchoir qui couvrait sa poitrine, ils trouvèrent un crucifix, des reliques et une discipline. Renversés à cette vue, ils lui déchirèrent ses autres vêtements, et trouvèrent qu'elle avait un cilice, deux liens de fer larges de trois doigts autour des reins, et deux chaînes de fer qui se croisaient sur sa poitrine et entraient dans la chair. Frappés d'épouvante, ils prirent la fuite et moururent tous peu de temps après. Quant au malheureux qui l'avait amenée dans ce lieu, il se jeta à ses pieds, lui demanda pardon, et l'accompagna jusqu'au faubourg de Trevi, où il lui donna des femmes qui la conduisirent à Foligno ; et il se convertit dans la suite.
Arrivée dans cette ville , elle entra dans le couvent des Clarisses. Celles-ci lui demandèrent qui elle était et d'où elle venait ; elle répondit simplement qu'elle était religieuse, et cacha tout le reste. Ce silence augmenta leur étonnement; et ce fut bien autre chose encore lorsqu'elles virent qu'elle ne prenait aucune nourriture. Pensant que peutêtre elle avait quelque affection secrète , elles cherchèrent à gagner sa confiance par des paroles bienveillantes. Voyant qu'elles n'obtenaient rien de cette manière, elles essayèrent de la forcer à manger; et, lui renversant la tête, elles cherchèrent à lui mettre dans la bouche , avec une cuiller, un peu de bonbons d'anis, qu'elle cracha aussitôt. Cependant, un jour, pour leur faire plaisir, elle prit un peu de légumes et d'eau. Du reste, elle s'entretenait avec elles des choses divines, et toutes, en l'entendant, fondaient en larmes. Cependant le podestat de la ville, ayant appris son arrivée, envoya quelqu'un lui demander si elle était cette Clairette qu'on cherchait. Elle répondit en souriant qu'elle était bien Claire, mais non celle qu'on cherchait;
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que son vrai nom était Colombe de Rieti , et qu'elle allait où l'appelait son maître. On écrivit à Rieti, et son frère aîné vint à Foligno avec quelques hommes armés, dans l'intention de la tuer. Mais il revint à Rieti après l'avoir beaucoup maltraitée, et Colombe devint bientôt la merveille de Foligno. Les sœurs l'observèrent jour et nuit, et la trouvèrent toujours veillant, priant ou châtiant son corps. L'une d'elles, qui l'avait prise dans sa cellule, assura qu'elle l'avait vue plusieurs fois élevée en l'air de deux pieds. Les Dominicains envoyèrent quelques frères à Foligno ; et le Prieur qui lui avait donné l'habit la conduisit, en compagnie de quelques femmes respectables, par le chemin qu'elle indiqua elle-même ; car on était convenu de suivre la vocation de Dieu. Ils vinrent ainsi à Assise, puis enfin à Pérouse. Là ils trouvèrent tout le peuple dans une émotion indicible; tous étaient accourus à sa rencontre, comme poussés par l'esprit de Dieu, en criant : La sainte ! voilà la sainte qui arrive ! Hommes, femmes et enfants, tous l'emmenèrent en triomple. Là elle fut, par sa simplicité, sa piété et ses extases, un sujet continuel d'admiration ; et pour l'y fixer on résolut de lui bâtir un monastère, car d'autres villes encore se disputaient l'honneur de la posséder. Elle se trouva bientôt à la tête de cinquante sœurs, qui s'étaient réunies à elle après qu'elle eut fait ses vœux, en 1490, à l'âge de vingt-trois ans.
Sa vision se trouva donc accomplie de cette manière par l'enthousiasme du peuple de Pérouse; mais l'approbation des habiles, même dans son ordre, fut plus difficile à obtenir. Une jeune fille de vingt ans qui, dans un temps comme celui où elle vivait, c'est-à-dire dans un temps de dissolution morale , politique et religieuse , parcourait seule les
grandes routes, entrait dans des maisons suspectes, et ne donnait pour motifs de ces singularités que l'impulsion de l'esprit de Dieu, pouvait bien inspirer quelques soupçons à ceux qui , considérant de plus près les choses , ne se laissaient point entraîner par l'enthousiasme irréfléchi des masses, surtout chez un peuple aussi prudent et aussi circonspect que sont les Italiens. Les ecclésiastiques les plus graves et les plus grands théologiens la virent donc avec défiance. Trompés déjà plus d'une fois, ils ne se hâtèrent point de donner leur assentiment à une manière de vivre qui leur paraissait dangereuse . Ils prirent Colombe pour une vagabonde et une hypocrite, qui courait le monde afin de gagner de l'argent , et n'ajoutèrent aucune foi à ses abstinences ; de sorte que son ordre chercha à se défaire d'elle, persuadé qu'elle le déshonorait. Parmi ceux qui doutaient de sa sincérité se trouvait Sébastien de Pérouse, qui fut plus tard son confesseur et son biographe. Il avait été témoin en même temps que César Borgia, encore jeune alors, d'un miracle qu'avait fait la sainte, lorsqu'elle avait rendu la santé et la vue à un enfant aveugle qui allait mourir. César, frappé d'admiration, ayant voulu faire sonner les cloches, Sébastien l'en avait empêché en lui disant : « Ar- « rêtez; cette femme est une étrangère, et nous ne savons « pas si c'est une sainte, malgré tout ce qu'on dit de son « abstinence. La malice de l'homme est grande, et celle « de la femme plus grande encore. Il faut donc l'éprouver « au moins pendant dix ans, pour porter un jugement a certain sur sa vertu et sa sainteté. »
Conformément à cet avis, on exerça sur Colombe la surveillance la plus minutieuse. On lui envoya des hommes de toute sorte pour l'éprouver et sonder son intérieur. Sébas-
tien , entre autres , lui représenta les suites funestes qu'aurait pour T honneur de son ordre et pour son propre salut sa dissimulation et sa légèreté. Mais elle répondait à tout avec une simplicité parfaite. Il arriva que, le confesseur ordinaire du couvent étant tombé malade, Sébastien dut prendre sa place, 11 pensa trouver là une occasion favorable de dissiper tous ses doutes , et il se croyait assez habile pour la surprendre, s' il y avait quelque chose de louche dans sa conduite, quoiqu'il fût bien décidé, d'un autre côté, à reconnaître tout le bien qu'il trouverait en elle. Après avoir entendu sa première confession , il la laissa parler quelque temps, et lui dit : « Ce que vous venez de me « dire est bien simple, et ce sont de ces choses comme il en « arrive souvent. Soyons donc sur nos gardes pour ne point « tomber dans le précipice. Je ne sais comment mes pré- « décesseurs ont agi ; il est donc utile que j'aie une conte naissance parfaite de toute votre vie, depuis votre prête mière enfance , afin que je sois en état de porter un « jugement sûr pour l'avenir. » Elle lui répondit qu'elle suivrait son conseil avec joie; et, après s'être préparée le temps nécessaire, elle lui dévoila sa vie tout entière. Il examina tout dans le plus grand détail et avec le soin le plus minutieux , lui parlant tantôt avec douceur, afin de gagner sa confiance, tantôt avec sévérité, afin de l'ébranler par la crainte des jugements de Dieu. Mais plus il pénétrait dans son intérieur, plus il se sentait forcé d'admirer son innocence et sa pureté. Il n'avait pas trouvé un seul péché dans toute sa vie. Il ne se contenta pas toutefois des ouvertures qu'elle lui avait faites; et lorsque son confesseur fut guéri, il le consulta, ainsi que les prêtres qui l'avaient confessée auparavant, et ils convinrent ensemble d'envoyer
partout des hommes prudents s'enquérir de toute sa vie anprès de ceux qui l'avaient connue. Leurs témoignages se trouvèrent parfaitement d'accord avec ses propres aveux. Il observa de plus toute sa manière de vivre, et l'obligea à lui découvrir les pénitences qu'elle faisait et à lui permettre de les régler d'après ce qu'il croirait convenable. Il avait fait tout ce que peut faire un homme prudent en pareille circonstance, et si malgré cela il fut trompé, il n'y a plus rien de certain sur la terre.
Colombe cependant continuait de vivre à Pérouse, honorée par le peuple comme une sainte, enseignant, édifiant, priant, annonçant d'avance les dangers dont on était menacé , et quelquefois même le triomphe et la victoire. Plusieurs villes d'Italie cherchaient alors à attirer quelques sibylles de ce genre, afin de se ménager un appui dans ces temps de trouble et de confusion. De même que Pérouse, Narni avait aussi la sienne, nommée sainte Lucie; Mantoue, sainte Ozanna. Or il arriva qu'en 1495 le pape Alexandre VI , fuyant de Rome par crainte du roi Charles, vint à Pérouse. 11 entendit parler, comme on le pense bien, de sainte Colombe; et, un jour qu'il avait célébré le service divin dans l'église des Frères Prêcheurs, il l'envoya chercher. Elle vint à la tête de ses sœurs. Les hallebardiers du pape purent à peine lui frayer un passage jusqu'à son trône, au milieu de la foule qui se pressait autour d'elle. Lorsqu'elle fut enfin devant le souverain pontife, entouré des cardinaux, elle se mit à genoux, puis saisit le bord de sa soutane pour la baiser; mais elle devint à l'instant même immobile comme une pierre. Toutes ses sœurs furent présentées au pape, et s'en allèrent ensuite dans le même ordre où elles étaient venues. Colombe ce-
pendant restait toujours dans la même position. On interrogea à son sujet sa mère, qu'on avait fait venir également. La sainte tenait toujours le bord de la soutane du pape, et on lui aurait plutôt brisé les doigts qu'on ne lui eût fait lâcher prise. Le pape fut donc obligé d'attendre qu'elle revînt de son extase. Elle se leva enfin ; et le pape l'interrogea dans le plus grand détail. Elle répondit à toutes ses questions avec prudence, discrétion et simplicité. Le pape ayant touché des choses plus intimes , elle retomba en extase, et resta debout immobile, semblable à une colonne de marbre. Alexandre étonné se tourna d'un air menaçant vers son confesseur, qui était là tout près à genoux, et lui dit : « Prenez garde à vous, et sachez que je suis le pape : je vous commande de me dire la vérité sur cette fille. » Sébastien dit au pape tout ce qu'il savait sur son sujet; et César Borgia, qui était présent, confirma son témoignage en racontant à Alexandre le fait dont il avait été témoin, et dont nous avons parlé plus haut. Colombe, revenue à elle-même, répondit de nouveau aux questions qu'on lui fit, et le pape la congédia après l'avoir louée et comblée de faveurs spirituelles.
Colombe devint bientôt l'objet de toutes les conversations de la cour pontificale. Chacun faisait là- dessus ses conjectures. Ils avaient tous été témoins oculaires de ses extases, et ne pouvaient par conséquent les nier. Mais ce qui leur paraissait surtout impossible, c'était son abstinence; et cela était naturel de la part de gens qui attachaient une importance souveraine aux choses de ce genre. Cette abstinence toutefois n'était pas complète; car la sainte, afin de dérouter l'opinion, avait bien soin de boire de temps en temps devant les autres, et de manger quelques
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baies. Les philosophes arrivèrent, selon leur coutume, avec leur bagage de science et de sagesse , et déclarèrent Colombe lunatique; d'autres prétendirent qu'elle était possédée. Puis, ce fut le tour des médecins, qui s'occupèrent principalement de ses extases, et constatèrent que, pendant qu'elles duraient, le pouls et le souffle s'arrêtaient. Us se cassèrent la tète pour expliquer ces phénomènes, et firent là-dessus des hypothèses les plus saugrenues, plutôt que d'attribuer directement à Dieu ces choses extraordinaires. Quant à son abstinence, afin de se faire sur ce point une opinion éclairée, ils examinèrent l'état de ses cheveux, de ses ongles, la couleur de son visage, l'odeur de sa transpiration , etc. L'un d'eux enfin, plus habile que les autres, eut l'idée d'examiner l'état de ses dents, et jugea par leur inspection qu'elle devait avoir passé toute sa vie dans une grande abstinence. Les religieuses, de leur côté, se scandalisèrent de sa manière de vivre; de ce qu'elle permettait au peuple de couper des morceaux de ses vêlements; de ce que tous les jours, par le plus grand froid et contre la coutume de son ordre, elle marchait nu-pieds jusqu'au souper; de ce que, malgré la défense pour les femmes d'enseigner dans l'église, elle parlait au peuple assemblé autour d'elle. En un mot, on parla, on se querella beaucoup; et de tout ce bruit il ne résulta rien. C'était alors comme c'est aujourd'hui, et comme ce sera toujours.
Pour elle, rentrée dans son repos, elle continua sa manière de vivre, opéra beaucoup de guérisons miraculeuses, prédit beaucoup d'événements futurs, et voyait à dislance par la lumière intérieure qui éclairait son esprit. De Rome, où l'on flottait toujours entre la foi et le doute à son sujet,
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on la consultait de temps en temps sur ce qui devait arriver. Un jour que le trésorier du pape la questionnait dans la chapelle de Saint- Pierre, à l'occasion du souverain pontife, elle lui exposa, assise à terre, en présence de Sébastien , les visions qu'elle avait eues, parlant et menaçant avec une telle force que les assistants furent saisis d'effroi à l'annonce des terribles jugements de Dieu qui allaient éclater. Jamais on n'avait vu en cet état cette vierge si douce et si bonne. C'était précisément à l'époque où l'Espagne et le Portugal envoyèrent à Rome des ambassadeurs pour sommer le pape de réformer sa vie et sa cour, peu de temps avant ces jours de deuil et de confusion où la guerre et l'assassinat se répandirent par toute l'Italie et où le pape lui-même fut sauvé comme par un miracle, lorsque le plancher de son appartement s'affaissa sous lui , au milieu des éclairs et du tonnerre. C'était aussi l'époque où Savonarolc s'élevait à Florence contre les désordres du temps avec une énergie qui dépassa quelquefois les bornes de la discrétion. La cour du pape devait être, on le pense, peu favorablement disposée à l'égard de Colombe et des autres sibylles que Dieu s'était choisies. Aussi eut -on des soupçons sur elle, et particulièrement sur son confesseur, qui fut obligé de venir à Rome rendre compte de vive voix et par écrit de tout ce qu'il savait sur elle, et de la conduite qu'il avait tenue à son égard, et des principes qui l'avaient dirigé. Il le fit avec franchise et habileté en même temps; et le pape, en le congédiant, le combla de présents.
On ne laissa pas la sainte tranquille pour cela. On lui envoya de Rome des femmes chargées de l'espionner ; mais elle les reconnut aussitôt par l'esprit de Dieu. De faux
malades se glissèrent près d'elle, sous prétexte de chercher leur guérison. Comme tout cela ne menait point au but qu'on se proposait, ses supérieurs la déposèrent et lui infligèrent des peines spirituelles. On lui ôta son confesseur, et on lui donna à sa place Pierre Michel de Gênes, un des meilleurs prédicateurs et des théologiens les plus distingués de cette époque. 11 avait été prévenu contre Colombe, et se proposa de prendre tous les moyens pour s'éclairer en cette affaire. Il se prépara de son mieux à ses nouvelles fonctions par une confession générale, par la prière, le jeûne et la mortification, de sorte que son corps en fut affaibli, et qu'il paraissait tout autre qu'il n'était auparavant. Colombe, toujours gaie et sereine, avait vu en esprit tout ce qu'il faisait, et l'avertit un jour, vers Noël, d'éviter tout excès. Étonné de ce qu'il entendait, il chercha à lui cacher ce qu'il faisait; mais elle lui raconta comment elle avait connu son dessein, et ajouta : « Mon père, votre prudence me plaît : je sais certainement qu'avant la nouvelle année vous aurez acquis la certitude que vous désirez, et je prierai Dieu pour cela. » Il ne parut pas faire attention à ses paroles, mais il les renferma dans son cœur. La nuit de Noël , lorsqu'il eut fini sa messe, il eut une extase, et une voix lui dit qu'aujourd'hui il aurait la certitude qu'il cherchait. Le matin, il monta à l'autel, et à peine eut-il fini l'introït qu'il se sentit consumé par le feu de la charité et fondit en larmes. Arrivé à la communion, il fut inondé d'une telle suavité qu'il ne pouvait plus se contenir; de sorte qu'il entra dans sa cellule, et conçut un dégoût insurmontable pour toute autre nourriture. Le lendemain, Colombe lui dit en souriant : « Je suis heureuse, mon père, que vous goûtiez ma nour-
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riture; persévérez, elle vous sera toujours plus agréable. » Il était désormais guéri de tous ses doutes. Pour elle, elle supporta avec une patience admirable, pendant toute sa vie , les examens et les investigations auxquels elle fut soumise.
Elle avait déjà prédit depuis longtemps qu'elle mourrait peu de temps après sa trente -troisième année. Lorsque cette époque fut arrivée, en 4501 , elle fut avertie qu'elle mourrait le jour de l'Ascension. Elle se prépara donc à la mort pendant le carême, toujours favorisée cependant de visions et d'extases. Elle alla pour la dernière fois à la sainte table le jour de Pâques , et se mit au lit peu de jours après, pour n'en plus sortir. Vers le milieu de la semaine de Pâques, elle fut surprise pendant la nuit d'un vomissement violent. Elle vomit d'abord du sang pur en très-grande abondance, puis du sang caillé, puis enfin du sang mêlé de pus. Les médecins ne purent s'entendre ni sur le caractère de sa maladie ni sur les remèdes qu'il fallait employer. Pour elle, parfaitement résignée, elle demanda les sacrements, eut des extases et des visions, dont elle expliqua quelques-unes à ceux qui l'entouraient. Elle dit entre autres choses : « Seigneur, vous daignez représenter dans mon sang les signes futurs qui doivent paraître au ciel, c'est-à-dire dans l'Église; car la différence de mon sang signifie les diverses verges dont vous allez bientôt la frapper, à savoir : le meurtre parmi les chrétiens, la peste, la mort et la mine d'un grand nombre de peuples. » Elle n'avait que trop bien vu; car peu de temps après la mort d'Alexandre, César Borgia mit toute l'Italie supérieure en flamme; et Jules 11 ne put éteindre cet incendie que dans des fleuves de sang. Elle resta
pendant trente-trois jours couchée sur des planches nues, revêtue de son cilice , et sans rien prendre , pendant tout ce temps, que de F eau. Une seule fois elle goûta d'un sirop qu'on lui présenta. Quelquefois aussi elle suçait une orange ou une cerise. L'Eucharistie seule la fortifiait, et elle était consolée par de douces visions. Pendant sa maladie, il sortit du plancher de sa chambre, et entre les planches de son lit, des troupes de fourmis qui avaient la tête rouge et se promenaient autour d'elle. Elle dit elle-même que ces fourmis signifiaient l'armée française qui devait opprimer l'Église et être chassée ensuite. Ses visions augmentaient à mesure qu'elle approchait de sa fin. Sa lutte avec le tentateur fut courte, et elle mourut visitée par son bien-aimé, à minuit du jour de l'Ascension. Ses yeux restèrent ouverts et son visage coloré, comme si elle eut dormi. Tous ses membres étaient souples, comme si elle eût été en extase. On l'ouvrit quatre jours après sa mort, et l'on ne trouva dans les intestins que de l'air. Il y avait un peu d'eau dans l'estomac et dans la vessie, et quelques excréments , en très-petite quantité , dans les gros inlestins. Le cœur était desséché; mais autour le sang était encore liquide, pur et clair, comme le sang d'une personne vivante. (A. S., 20 mai.)
Sainte Colombe eut du moins le bonheur de rencontrer des confesseurs éclairés et prudents, et d'échapper ainsi à l'épreuve la plus pénible peut-être pour les âmes de cette trempe lorsqu'elles tombent entre les mains d'hommes ignorants ou présomptueux, qui, au lieu de les guider dans des voies où Dieu les appelle, les en détournent, au contraire, ou se servent d'elles pour faire des expériences maladroites et que rien ne justifie. C'est ce qui arriva à
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la bienheureuse Liduine. En 1407, elle eut pour curé un Liduine. Prémontré , nommé André , qui , ne croyant point à son abstinence, lui donnait à contre-cœur la communion. En 1412, il lui vint en pensée d'éprouver si elle ne vivait réellement que de la grâce de Dieu; et, le jour de la Nativité de la sainte Vierge, comme elle désirait communier, il lui présenta une hostie non consacrée. Liduine, ne pouvant l'avaler, en conclut qu'elle n'était pas consacrée, et la cracha. Il lui fit à ce sujet de fortes réprimandes. « Croyez -vous, lui répondit-elle , que je ne sais pas distinguer le corps de Notre -Seigneur du pain ordinaire, puisque je ne puis manger celui-ci, tandis que j'avale sans difficulté la sainte hostie? » Le curé, troublé par ces paroles, se leva et s'en alla, laissant la vierge dans les larmes et désolée, moins peut-être encore d'être privée de la sainte communion que de la dureté avec laquelle son curé la traitait. Elle fut bientôt consolée dans son trouble par une vision céleste. Au milieu d'une grande clarté, qui remplissait sa cellule, elle vit au pied de son lit une croix, sur laquelle était le Sauveur, sous la forme d'un enfant. Comme elle s'entretenait avec lui, la croix s'éleva jusqu'au plafond de la chambre, et elle descendit sur la couverture de son lit, réduite aux dimensions d'une hostie, environnée d'éclat, et portant les traces de sang des plaies du Sauveur. Liduine fut inondée d'une telle joie qu'elle crut qu'elle allait mourir; et l'une des femmes qui étaient présentes fut obligée d'appuyer sa main sur son cœur, pour l'empêcher de se rompre, tant il battait fort. Six autres personnes virent comme elle cette apparition. Liduine envoya son frère chercher le curé , pour qu'il fût témoin de ce miracle. Il ne voulut pas y croire : il vint cependant, et
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le vit comme les autres qui étaient dans la chambre. 11 renvoya d'abord ceux-ci; puis, s'étant enfermé avec Liduine, il la conjura par le jugement de Dieu de ne dire à personne ce qui s'était passé. Liduine, de son côté, le supplia de lui donner l'hostie ; mais le prêtre lui répondit : « Si vous voulez communier, j'irai vous chercher la sainte Eucharistie à l'église ; car, pour cette hostie, je ne sais ce qu'elle est. » Cependant, comme Liduine insistait, il la lui donna sans croire qu'elle eût quelque efficacité.
Le lendemain matin, après la messe, il avertit le peuple de prier pour Liduine, qui ne possédait pas, dit-il, sa raison tout entière , et qui , la nuit dernière , avait été tentée par les démons ; puis il prit la sainte Eucharistie, et la lui porta accompagné d'un grand nombre de personnes. Arrivé chez elle, il fit mettre à genoux tous les assistants, en leur recommandant de prier pour elle. 11 leur dit ensuite que cette nuit le diable était venu, et avait laissé à Liduine une fausse hostie , et qu'il allait lui en donner une véritable pour la fortifier. Elle eut beau réclamer et supplier le curé de changer d'opinion, elle ne put rien obtenir; et il retourna à l'église après lui avoir donné la communion. Cependant ceux qui avaient été témoins du miracle le racontèrent au peuple , ce qui indisposa tellement contre le curé qu'il n'osait plus sortir de l'église. Ce fut bien autre chose encore lorsqu'à ceux qui lui demandaient ce qu'il avait fait de cette hostie il répondit, tantôt qu'il l'avait brûlée, tantôt qu'il l'avait jetée dans l'eau. Le tumulte augmentant, l'évêque d'Utrecht apprit ce qui s'était passé, et envoya son suiTragant avec quelques autres hommes de confiance, pour faire une enquête. Le curé consterné fit supplier Liduine d'apaiser l'affaire.. . Des commissaires
vinrent chez elle, accompagnés du curé, qui fondait en larmes. Liduine refusa de parler si l'évêque ne promettait que ses déclarations n'auraient aucun résultat fâcheux pour le curé, et resteraient un mystère pendant tout le temps qu'elle vivrait. On lui promit ce qu'elle demandait, et elle raconta la chose comme elle s'était passée. Ceux qui avaient été témoins du miracle confirmèrent son récit, et l'affaire fut ainsi terminée à l'amiable. (A. S., 14 avril.)
Lorsque Dieu charge quelqu'un de réformer un ordre dégénéré de sa ferveur primitive, cette mission devient ordinairement pour celui à qui elle est confiée une source de contradictions par la résistance de ceux qui sont intéressés dans l'affaire et par l'opposition que le monde a coutume de faire à toutes les œuvres de Dieu. C'est ce que prouvent de nombreux exemples; entre autres, ceux de sainte Thérèse, de saint Charles Borromée et de sainte Co- s»* Colette, lette, née à Corbie en 1580, et morte à Gand en 1646. Tous les péchés du monde et les châtiments qu'ils méritent lui étaient apparus dans une vision. Dans sa douleur, elle avait conjuré le Seigneur d'avoir pitié de ceux qu'il voulait perdre, et de les convertir. Une voix lui répondit qu'elle contribuerait puissamment à cette conversion si elle pouvait réformer les trois ordres de Saint- François. Elle pria Dieu d'envoyer au monde un homme capable d'opérer cette ^réforme; mais, dans une autre extase, Dieu lui dit que c'était elle qui devait accomplir cette œuvre. Ces paroles la plongèrent dans un profond étonnement ; car elle ne croyait pas qu'il y eût personne qui fût moins capable qu'elle de se charger de cette mission. Elle reprocha donc à la sainte Vierge et à saint François d'avoir proposé pour une œuvre de ce genre une pauvre fille, simple, sans instruction, sans
éloquence et sans vertu ; leur disant qu'elle ne pouvait pas "s'en charger, qu'elle ne s'en chargerait pas, et qu'elle espérait bien que Dieu n'exigerait pas d'elle des choses impossibles. Elle persista quelques jours dans cette résolution ; mais elle sentit qu'elle avait perdu le repos. Elle réunit donc ses amis et quelques personnes prudentes en qui elle avait confiance , et leur demanda leur avis. Tous lui conseillèrent d'obéir, persuadés que ces apparitions venaient de Dieu, et non du démon.
Colette continua cependant de prier Dieu qu'il lui ôtât ce fardeau; mais elle devint muette tout d'un coup, et ne pouvait plus prononcer un seul mot distinctement. Elle resta trois jours en cet état, et, craignant de s'opposer à la volonté divine, elle promit d'obéir. Aussitôt sa langue fut déliée. Puis, lorsqu'elle voulut examiner comment elle s'y prendrait pour mener la chose à bon terme, le fardeau lui parut si pesant qu'elle recula de nouveau. Mais, à l'instant même, elle devint aveugle, ce qui dura trois jours et trois nuits. Elle demanda pardon à Dieu, lui promettant de se conformer à sa volonté. Dieu accepta son repentir, et lui rendit la vue. Elle vit alors pousser du plancher de sa cellule un petit arbre, qui bientôt devint si grand qu'il la remplissait tout entière. 11 était avec cela d'une beauté merveilleuse. Sous son vert feuillage étaient cachées des fleurs odorantes, et à ses pieds croissaient d'autres arbres, moins grands et moins beaux que lui cependant. Comme elle considérait avec admiration cet arbre qui croissait toujours, Dieu lui fit comprendre qu'elle était représentée par le plus grand , et que les petits signifiaient ceux qui devaient être réformés par elle. Mais son humilité était si grande qu'elle ne pouvait ajouter foi à cette voix inté-
Heure, et qu'elle la prenait pour une illusion du démon , qui voulait la pousser à la vaine gloire. Elle arracha donc dans une sainte colère l'arbre le plus grand, et le jeta en morceaux par la fenêtre ; puis elle en fit autant des autres. Quelques jours après, comme elle était en prière, ces arbres se mirent à croître de nouveau sous ses yeux ; et, après être restés quelque temps dans sa chambre, ils se transportèrent d'eux-mêmes d'un lieu à un autre , et finirent par remplir une grande partie de l'univers. Elle dut enfin reconnaître son opiniâtreté, et s'abandonner à la volonté de Dieu, à la condition toutefois qu'elle ne serait pas l'auteur principal, mais seulement la coopératrice de cette réforme.
Elle reçut alors la connaissance claire de tout ce qui était nécessaire pour l'exécution de ce dessein ; et bientôt Dieu lui donna un aide dans la personne du Père Henri de Balma, et dans Isabelle, comtesse de Bourgogne , une protectrice et une compagne de voyage à Rome. Les cardinaux s'opposèrent d'abord à son entreprise ; mais une peste qui se répandit brisa leur résistance. Le pape la reçut dans Tordre de Sainte-Claire, et la consacra abbesse ; après quoi elle retourna dans son pays. C'est alors que commencèrent pour elle les difficultés. Elle eut contre elle prêtres et laïques, hommes et femmes, tous les états et toutes les conditions. On la regardait comme une hypocrite, comme une magicienne, qui ensorcelait les hommes et les animaux, et avait commerce avec le démon. Elle devint tellement odieuse à tout le monde que personne ne voulait la recevoir, ni même lui prêter une maison. Les choses en vinrent au point qu'elle fut chassée du pays avec son confesseur. Celui-ci la conduisit d'abord chez son frère, au château de Balma, en Savoie. La comtesse Blanche l'invita
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à venir partager avec elle son château à Genève, et c'est là qu'elle construisit son premier couvent. Mais le pape l'envoya chez les Clarisses de Besançon , et c'est de là que la réforme se répandit dans une multitude d'autres monastères. Cependant les persécutions durèrent pendant toute sa vie. Lorsqu'elle voulait élever une maison , elle trouvait une» telle opposition que des villes et des pays entiers se soulevaient contre elle. Si, à force de patience et d'humilité, elle remportait la victoire, ses ennemis, ne pouvant lui pardonner son triomphe , disaient d'elle toute sorte de mal. Ses amis les plus intimes, ses directeurs eux-mêmes changeaient tout à coup de dispositions, et passaient brusquement de la sympathie à la haine, ce qu'ils regrettaient ensuite amèrement. On la représentait comme une femme livrée aux vices les plus abominables. Au milieu de toutes ces contradictions, elle ne fit jamais entendre aucune plainte, et accomplit ainsi l'œuvre que Dieu lui avait imposée. (A. S., 6 mart.) Ursule de Ursule de Parme reçoit, dans une vision, l'ordre d'aller Parme. ^ Avignon trouver l'antipape Clément VII, pour lui ordonner, au nom du Seigneur, de rendre la paix à l'Église par l'extinction du schisme. Elle obéit, et traverse les Alpes avec sa vieille mère. Elle est présentée à l'antipape ; elle l'ébranlé , après un entretien d'une heure et demie. Clément, effrayé> refuse de la recevoir de nouveau, et elle est obligée de partir sans avoir rien fait. Elle se rend alors à Rome, pour aller trouver le pape Boniface IX, qui, d'abord, n'ajoute aucune foi à ses discours. Mais, instruit des faits par un témoin oculaire, il l'accueille avec bonté, et la renvoie à Avignon, chargée de ses pleins pouvoirs. Elle y va sans se laisser arrêter par la nouvelle que les cardinaux do
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l'antipape cherchent à la perdre. Introduite devant Clément et ses cardinaux , elle parle de telle sorte que personne n'ose la contredire; et Clément, ébranlé, incline vers la soumission. Mais les cardinaux s'élèvent avec force contre elle , et cherchent à la surprendre par des questions insidieuses. Elle évite avec une merveilleuse habileté les pièges qu'on lui tend ; de sorte que, pour se débarrasser d'elle, ils cherchent à l'effrayer par les menaces. Ils l'arrachent à sa mère, à laquelle ils attribuent toute cette affaire, et la confient à la garde d'une femme de la ville. Accusée comme sorcière et magicienne , elle est soumise à une enquête. On lui donne de nouveaux vêtements, et l'on examine scrupuleusement ceux qu'on lui a ôtés, pour voir s'ils ne renferment aucun objet suspect. Comme tous ces moyens ne mènent point encore au but, on cherche à lui arracher des aveux par la torture. Déjà on lui attachait les mains derrière le dos lorsqu'un tremblement de terre disperse ses bourreaux. On lalajsse enfin tranquille, et elle s'en va sans avoir pu décider Clément à abdiquer. (A. S., 7 april.)
Les visions elles-mêmes sont quelquefois, pour ceux qui s. Pierre de les reçoivent, un objet de scandale ou une cause de persé- Mllan* cution et d'épreuves. Saint Pierre de Milan, qui fut, au
temps d'Innocent IV, un prédicateur puissant de la parole de Dieu, et qui mourut martyr, menait, dans un monastère de cette ville, une vie sainte, et était favorisé de visions fréquentes. Un jour, sainte Agnès, sainte Catherine et sainte Cécile lui apparurent et s'entretinrent avec lui. Un religieux, passant par hasard devant sa cellule et entendant des voix de femmes, approche, et voit par une fente trois femmes très- belles et magnifiquement parées s'entretenir
familièrement avec Pierre. Indigné , il court aussitôt chez le supérieur pour lui raconter ce dont il vient d'être témoin. Celui-ci, courroucé, rassemble la communauté pour délibérer sur ce qu'il yaà faire. On décide, à l'unanimité, que le criminel sera mis en prison pendant quelques jours, puis envoyé en pénitence à Chim. On exécute la sentence sans vouloir même entendre Pierre. Celui-ci se tait, reçoit tout avec humilité et obéissance, ne se plaignant qu'à Dieu devant son crucitix , et lui demandant ce qu'il a fait pour être éprouvé de cette manière, u Qu'ai-je fait moimême , lui répondit Notre -Seigneur, pour que Ton m'ait ainsi crucifié et fait mourir? » Pierre, consolé, ne se plaignit plus jusqu'à ce qu'enfin d'autres visions découvrirent son innocence, et le remirent en honneur. On a peint ce fait à Côme, dans la chambre où l'apparition eut lieu , et on y a conservé le crucifix qui avait parlé au saint. (Steil, t. Ier, p. 668.)
Des œuvres de charité. Sainte Catherine de Sienne. Sainte Rose.
L'âme, une fois dégagée des liens du monde et de son propre corps, doit, en triomphant de soi-même, s'approprier en quelque sorte l'opération de Dieu, qu'elle a reçue d'abord d'une manière passive, et briser ainsi pour toujours, par la charité, le lien et la contrainte de la loi. Or ceci se fait par la pratique des œuvres de miséricorde , par lesquelles l'homme passe de l'amour du prochain à l'amour de Dieu , d'après ce principe que deux choses qui