‹ La Mystique divine naturelle et diabolique;Chapitre 24 sur 64 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Saint Pierre d'Alcantara.

sont unies dans une troisième le sont aussi entre elles. Ces œuvres ont donc toujours été considérées par les ascétiques comme une préparation nécessaire, comme le prouve le nombre immense de frères et de sœurs consacrés d'une manière particulière à ces sortes d'oeuvres. Il nous suffira de citer ici quelques traits plus remarquables sur ce sujet.

Peu de personnes ont porté plus loin la charité envers le s«« Catheprochain que sainte Catherine de Sienne. Non-seulement, plus d'une fois, quoiqu'elle fût elle-même si malade qu'elle ne pouvait se tenir debout, elle se chargea, pour procurer aux pauvres les aliments nécessaires , de fardeaux qui auraient accablé la femme la plus forte; mais elle avait encore un tel amour pour les malades qu'elle faisait pour eux des choses vraiment incroyables. Une veuve, nommée Tecta, s'était retirée, à cause de son indigence, dans un hôpital qui avait à peine lui-même le nécessaire. Son corps se couvrit tout entier d'une lèpre hideuse, et elle devait quitter non-seulement l'hospice, mais encore la ville, parce qu'elle était pour tout le monde un objet d'horreur. Catherine se chargea d'elle, et la soigna avec une admirable charité. Cette femme, enorgueillie par ces services, les considéra bientôt comme une delte, et se permettait de parler à la sainte d'une manière rude et insultante. Celle-ci n'y fit aucune attention , et continua ses soins , après même que la malade lui eut communiqué aux mains sa lèpre , comme l'avait craint sa mère. Elle resta auprès d'elle jusqu'à sa mort, pour la consoler et la fortifier; puis elle lava son corps et l'ensevelit de ses propres mains , qui devinrent à l'instant même plus saines et plus pures qu'elles ne l'avaient jamais été. Une autre femme avait au sein un cancer

qui répandait une odeur telle que personne ne pouvait rester près d'elle, et qu'elle pouvait trouver à peine quelqu'un pour la soigner. Catherine se chargea d'elle encore, et lui prodigua les soins les plus attentifs, nettoyant sa plaie avec un visage gai , au grand étonnenient de cette femme elle-même. Le mal empirait cependant, et l'odeur devint telle qu'un jour le cœur de Catherine se souleva de dégoût. Indignée contre elle-même, elle dit à son corps : « Comment! tu as horreur de ta sœur, baptisée comme toi du sang deNotre-Seigneur! tu me le paieras. » En même temps elle applique sa bouche , son nez et son visage tout entier sur cette plaie dégoûtante, jusqu'à ce qu'elle sentît que l'esprit avait vaincu les répugnances de la chair. La malade , réfléchissant sur l'action héroïque de la vierge, conçut à son sujet des soupçons infâmes , comme il arrive souvent aux natures communes, incapables de comprendre un tel excès de charité. Elle communiqua ses soupçons à d'autres, et bientôt ils coururent la ville entière, parvinrent jusqu'aux oreilles de ses sœurs de religion, et lui attirèrent de leur part les plus amers reproches. Elle reçut tout avec douceur, mais continua ses soins à l'égard de cette femme, et la servit après comme auparavant avec tant de charité qu'elle finit par lui inspirer le repentir de ce qu'elle avait fait. Cependant la vierge eut encore un moment de dégoût, et alors elle fit ce que personne peut-être n'avait fait avant elle : elle but le pus et les saletés qu'elle avait recueillies de la plaie en la lavant. Elle avoua plus tard à son confesseur qu'elle n'avait jamais bu dans sa vie un breuvage plus agréable. Dieu, pour que la foi à ce miracle d'empire sur soi-même ne se perdît pas à l'avenir, a permis qu'il se renouvelât deux siècles et demi après dans la per-

sonne de sainte Rose de Lima. Celle-ci, en effet , éprouvant

un jour un profond dégoût en voyant le sang qu'on avait

tiré d'une pauvre fille malade, et qui était couvert de taches

noires et jaunes et mêlé de pus , le but , pour se punir de

ce qu'elle regardait comme une délicatesse.

Si jamais un instinct irrésistible poussa quelqu'un à se S. Jean de

Dieu

livrer aux œuvres de miséricorde, c'est assurément saint Jean de Dieu. Une tradition, qui n'est peut-être qu'une légende , raconte ainsi la manière dont il fut appelé à cette mission. Un jour, il rencontra dans les champs un très-bel enfant vêtu comme un petit paysan, qui marchait nu-pieds, ce dont il paraissait souffrir beaucoup, à cause du chemin qui était raboteux. Jean, plein de compassion, ôta ses souliers, et dit à l'enfant : « Pauvre petit, mon cœur saigne de te voir ainsi ; prends mes souliers ; je puis plus facilement aller nu-pieds que toi. » L'enfant essaya de les mettre ; mais comme ils étaient trop grands , il les lui rendit en disant : « Ils ne peuvent m'aller; donne-les donc à un autre plus grand et plus pauvre que moi. » Jean , désolé, lui dit: « Eh bien ! enfant béni du bon Dieu, puisque mes souliers ne peuvent te servir, je te porterai sur mon dos pendant la route. » Il prit donc l'enfant sur ses épaules. Mais après quelque temps L'enfant devint aussi lourd que si c'eût été un homme fort et grand , de sorte que saint Jean pliait sous le faix et était inondé de sueur. Cependant il continua de marcher du mieux qu'il put, et l'enfant lui essuyait avec la main la sueur du front. 11 arriva enfin près d'une source, et, épuisé de fatigue et de soif, il voulut se reposer un peu et se désaltérer. 11 déposa donc l'enfant sous un arbre, et alla vers la source. Bientôt il entendit l'enfant qui l'appelait ; et, comme il se détournait, il lui vit dans la main une

grenade qui renfermait une petite croix. L'enfant avait le visage radieux comme un ange, et lui dit d'une voix douce: « Jean, c'est à Grenade que sera ta croix. » Aussitôt l'enfant disparut, et Jean resta quelque temps stupéfait ; puis il se mit à pleurer de n'avoir pas reconnu l'enfant, et d'avoir perdu sitôt sa présence. C'était l'image de toute sa vie qui lui avait apparu dans cette vision. Il se rendit à Grenade, où les sermons d'Avila firent sur lui une profonde impression , et il y contrefit pendant quelque temps le fou par pénitence. On le renferma dans une maison d'aliénés, et on l'y accabla de mauvais traitements , jusqu'à ce qu'enfin il crût que c'était assez, et jeta le masque qu'il avait pris. Il servit ensuite les malades de la maison, et c'est là qu'il eut la pensée de fonder lui-même un hôpital, pour y vivre conformément à sa vocation.

Il commença par aller ramasser des broutilles sur une montagne qui était proche, et il les vendait dans la ville pour se nourrir lui et les siens. Puis il put louer une maison qui était vide, et il y réunit autant de pauvres qu'elle pouvait en contenir. 11 leur procurait les choses nécessaires en mendiant, et sa parole était si efficace qu'il savait émouvoir le cœur des hommes les plus durs. Dieu bénit son entreprise. A mesure que ses moyens augmentaient, il augmenta aussi son établissement, et rétendit aux nécessités et aux misères de toutes sortes. Il y apportait les malades lui-même sur son dos, et plus d'une fois il plia sous le faix. Il veillait jour et nuit sur ses chers malades. Ni l'ingratitude, ni les mauvais traitements, ni sa propre indigence ne pouvaient ralentir son zèle. Lorsque les aumônes ne suffisaient pas, il empruntait de l'argent, et trouvait toujours quelqu'un qui répondait pour lui. Un jour le feu prit à

l'hôpital royal, et l'incendie était tel que personne n'osait approcher des bâtiments, et que l'on parlait déjà d'en faire sauter une partie pour conserver le reste. Jean était accouru des premiers. Quand il entendit les plaintes que poussaient les malades aux fenêtres, emporte par sa charité, il s'élance à travers une des portes, montre le chemin à ceux qui peuvent encore marcher, conduit, porte, traîne les autres, fait descendre par la fenêtre ceux qui étaient en bas , et tout cela avec tant de vigueur et de promptitude que tous étaient stupéfaits, surtout ceux qui connaissaient la faiblesse de son corps , épuisé par les jeûnes et les veilles. Lorsque les malades furent en sûreté , il sauva ce qu'il put du mobilier, marchant toujours à la tête des autres et veillant à tout. Prenant alors une hache, il monte au grenier afin d'arrêter l'incendie. Pendant qu'il y réussit d'un côté, les flammes s'élèvent plus violentes de l'autre. Pendant une demi-heure on le perdit de vue, et l'on croyait déjà qu'il était mort, lorsque tout à coup il sort du milieu des flammes, qui avaient épargné même ses vêtements et n'avaient endommagé que ses sourcils. Soixante-dix témoins ont affirmé ce fait avec serment. C'est à ces œuvres de miséricorde qu'il consacra les douze dernières années de sa vie. Il mourut au pied de son crucifix, en 1550, âgé de cinquante-cinq ans. Il est le fondateur des Hospitaliers qui portent son nom. (A. S., 8 mart.)

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