CHAPITRE X
Comment la mystique discipline et purifie l'homme supérieur.
L'ascèse chrétienne trouve l'homme tel que le péché l'a fait. Avant la chute , affermi en Dieu , il devait gouverner
et rattacher à un centre commun toutes ses facultés corporelles ou spirituelles , et de ce centre dominer la nature extérieure. Mais le péché, en le séparant de Dieu, a déplacé, pour ainsi dire, tous les centres de la création , et produit comme une excentricité universelle. Le corps humain a perdu la faculté qu'il avait de transsubstantier les éléments terrestres , et n'a gardé que celle de les transformer. Il a continuellement besoin de la nature extérieure, et est obligé de la mettre sans cesse à contribution , souvent avec bien des fatigues et des peines; et il ne peut en opérer la métamorphose sans en subir une semblable lui-même. Si le corps se sent partout et toujours circonscrit et attaché par les liens des lois de la nature, l'esprit aussi, assailli parles images que lui envoie celle-ci, sent également peser sur lui la loi de la nécessité, qui gêne ses mouvements et comprime son essor. Car lui aussi a perdu le secret de transsubstantier en quelque sorte les notions en idées , ou les idées en notions, et il se trouve partout enchaîné par l'infinie multiplicité des choses qui se pressent sous son regard et sollicitent son attention. L'âme enfin, ne reposant plus en Dieu comme en son centre, a perdu aussi le privilège de mouvoir tout le reste en se tenant immobile. Elle est entrée dans la région des choses mobiles et transitoires , et se trouve entraînée dans leurs tourbillons, toujours partagée entre la génération et la mort d'un côté, et de l'autre entre le devoir et ses penchants, entre le plaisir et la peine. Le but de la mystique est de rétablir les rapports qui existaient primitivement entre J)ieu et l'homme ; mais elle ne saurait jamais atteindre ce but sur la terre; elle ne peut qu'en approcher de plus en plus par un effort lent et persévérant. L'âme a besoin pour cela de l'ascèse chrétienne , laquelle.
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soccupant d'abord des moyens qui conduisent au but , prend ensuite le but lui-même comme point de mire de tous ses efforts. Son travail consiste à combler peu à peu tous ces abîmes que le péché a creusés entre la créature et le créateur. Mais dans cette lutte elle garde un certain ordre, et commence ordinairement par les régions inférieures, afin de monter par degrés jusqu'à ce qu'il y a de plus élevé dans l'homme. Nous avons suivi jusqu'ici la mystique chrétienne dans ce travail de réformation ; il nous reste maintenant à la considérer dans ses rapports avec les facultés supérieures de l'esprit, et à étudier les moyens dont elle se sert pour les réformer aussi et les sanctifier. Ici également elle procède avec une certaine méthode, commençant par ce qu'il y a de plus facile pour finir par ce qu'il y a de plus parfait. C'est ainsi qu'elle cherche d'abord à détacher les hautes puissances de l'àme de la multiplicité des images au milieu desquelles elles ne sont que trop portées à se disperser, depuis qu'elles ont perdu leur centre par le péché. Puis , après les avoir recueillies, elle s'efforce de les rattacher à Dieu et de les unir à lui.
Il y a entre l'esprit et la nature comme une limite extrême qui sépare ces deux régions; or c'est presque toujours , on le sait, sur les frontières des empires que la lutte est plus acharnée et que se livrent les plus sanglants combats. Ou bien , lorsque la paix succède à la guerre, les rapports continuels qui existent entre les deux États limitrophes amènent des relations fréquentes et intimes, dans lesquelles chacun des deux perd un peu de son individualité propre, et reçoit plus ou moins l'empreinte du caractère des populations qui le touchent. 11 en est ainsi dans un certain sens sur la limite où se rencontrent l'esprit et la nature.
Chacun des deux fait des excursions fréquentes dans le domaine de l'autre ; car l'esprit aussi se sent attiré vers la nature , et c'est à peine si l'exercice d'une vertu soutenue peut réprimer cet attrait, et le renfermer dans de justes bornes. C'est là une des principales occupations de la mystique chrétienne. Et d'abord elle commence par discipliner les sens , qui sont comme les portes par lesquelles les impressions du dehors pénètrent dans le sanctuaire de l'àme, et, sollicitant son attention, l'entraînent dans leurs excursions vagabondes. De là résultent cette dispersion et cette transformation de l'àme , qui , en se teignant, pour ainsi dire, des couleurs de tous les objets qui la frappent, prend en quelque sorte leur forme, et devient en un certain sens tout ce qu'ils sont eux - mêmes. Or ces sollicitations du monde extérieur sont infinies, et se succèdent sans interruption. Tous les sens semblent se liguer contre l'àme dans cette lutte , et lui susciter de nouveaux dangers. Si, cédant à leurs séductions, elle devient, pour ainsi dire, étrangère à elle-même, elle finit par perdre la conscience de son état, et par entrer dans une sorte d'extase naturelle, comme celle qui caractérise notre époque. Aujourd'hui , en effet, les flots des impressions extérieures, qui frappent à chaque instant l'esprit, se sont tellement accumulés que , dans l'impossibilité où il se trouve de se défendre contre leurs débordements, il se laisse aller à une sorte d'enivrement funeste. Vide en son fond, il tourne toute son activité et toute sa force vers sa surface , et il perd, pour ainsi dire, le sentiment de soi-même dans cette incessante mobilité.
Ce n'est point là l'excuse que cherche la mystique. Son centre n'est point au dehors , mais dans le fond le plus in-
time de l'âme : c'est donc aussi de ce côté qu'elle doit diriger tous ses efforts. Et d'abord, recueillant l'esprit perdu dans la nature, elle cherche à le ramener dans ce qu'elle appelle le désert intérieur, pour qu'il y retrouve le mystère de la vie, pour qu'il y puisse entendre dans le silence les sollicitations intérieures de la grâce, et, seul avec soi-même et avec son Dieu, mener une vie sublime et cachée. La mystique prescrit donc avant tout, à ceux qui veulent marcher dans ses voies , de fermer les portes de leurs sens , aûn de préserver ainsi leur âme du tumulte des impressions extérieures. Aussi trouvons -nous cette pratique recommandée et soigneusement observée par tous les mystiques. Déjàl'abstinence, par une action immédiate, diminue l'énergie des puissances vitales ; puis, pour réprimer l'impétuosité ou les dérèglements de l'appétit, les saints ne savent qu'inventer, afin de donner aux aliments qu'ils sont forcés de prendre une odeur insupportable à la nature, et qui puisse lui rendre pénible un acte où elle trouve si facilement son compte. Afin que la nourriture ne chatouille point agréablement le palais, ils l'assaisonnent d'absinthe, de fiel et d'autres choses de ce genre; de sorte que le sens du goût finit par s'émousser tout à fait, et ne sait plus distinguer ce qui est agréable de ce qui ne l'est pas.
On sait que saint Bernard avait perdu la faculté de dis- s. Bernard, tinguer ce qu'il mangeait, et que l'huile et le vinaigre avaient le même goût pour son palais. 11 en était ainsi des autres sens. On raconte du même saint qu'il voyagea un jour, depuis le matin jusqu'au soir, le long du lac de Genève, sans avoir aperçu ses eaux. Saint Pierre d'Alcantara s. Pierro permettait à peine à ses yeux d'exercer leurs fonctions. d'Alc*"*31*3-
Pendant trois ans, il ne regarda jamais personne en face dans son couvent , et il ne reconnaissait les frères qu'à leur voix. A table, il cherchait les plats en làtant comme un aveugle , et au chœur il avait toujours les yeux fermés, parce qu'il savait l'office par cœur. Pendant une année entière, il n'avait pas regardé une seule fois le plafond de sa cellule ni la voûte de l'église , et pendant très-longtemps il ne s'était pas aperçu de la présence d'un arbrç qui était à l'entrée du couvent. Aussi marchait- il toujours derrière le frère qui l'accompagnait, parce qu'il ne connaissait point les chemins ni la porte du monastère. 11 gardait un silence continuel , lors même qu'on l'injuriait ou qu'on le frappait, et il ne le rompait que lorsqu'on le lui ordonnait au nom de l'obéissance. 11 parlait alors en peu de mots et avec une grande modestie. Les couvents qui avaient embrassé sa réforme étaient tellement étroits et pauvres qu'ils paraissaient plutôt des tombeaux. L'église était elle-même si petite que le sanctuaire, renfermé par une grille, ne pouvait contenir avec le prêtre que celui qui disait la messe; le cloître formait un carré si étroit que deux frères, placés aux deux bouts, pouvaient se donner la main. La moitié de l'espace destiné aux cellules des moines était occupée par un lit composé de trois planches; l'autre était vide, et la porte était si étroite et si basse qu'on ne pouvait entrer que de côté et en se baissant. Sa cellule ne se distinguait en rien de celles des autres ; elle avait quatre pieds et demi de long sur trois de large, et elle était si basse et si étroite qu'il ne pouvait ni s'y tenir debout ni s'y étendre tout du long. Une pierre lui servait de siège et de lit. Il n'y avait dedans que deux croix, l'une de bois, l'autre de papier ; puis, dans la muraille, un morceau de bois pour appuyer sa tête quand il
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voulait dormir quelques instants, et avec cela un vieux bréviaire tout déchiré. Ses habits étaient toujours les plus usés et les plus communs. 11 marchait nu-pieds, et ne mangeait que du pain très-dur et très-noir, et quelquefois un peu de soupe , à laquelle il mêlait tant d'eau froide qu'elle perdait tout son goût. Et cependant cet homme si austère et si dur à soi-même était rempli de bienveillance pour les autres; il parlait peu, mais d'une manière agréable.
Ce n'est pas seulement par les sens que l'homme se disperse dans les puissances extérieures : celles - ci de leur côté, l'intelligence et la volonté elle-même, contribuent aussi à leur manière à cette dispersion. En effet, l'homme a perdu depuis le péché cette science supérieure, intime et centrale qui voit et contemple les objets, de même que, dans le domaine de la volonté, il a perdu la faculté d'agir immédiatement sur la nature, en Dieu et dans son amour. Au lieu de cela, il ne lui est plus resté qu'une science discursive , et une opération lente et pénible, obligée de recourir à des moyens plus ou moins nombreux, pour arriver à un but plus ou moins éloigné. 11 ne voit plus les choses d'un seul regard; il n'embrasse plus leur multiplicité dans leur ensemble et comme dans un centre profond. Son action , paralysée de cette manière, ne peut plus dominer les objets sur lesquels elle se porte par la concentration de ses forces et de son énergie. Sollicité de tous les côtés, errant et vagabond, poursuivant tantôt un objet, tantôt un autre, il finit par perdre toute contenance intérieure, et est comme saisi de vertige. La mystique a donc encore beaucoup à faire ici. Il faut qu'après avoir recueilli l'esprit et la volonté elle les accoutume à ne plus chercher au dehors leur lumière et leur but, mais dans leur propre
fonds, purifié et affermi par les vertus chrétiennes, pour s'élever de là jusqu'à la vérité souveraine et infinie. Écoutons à ce sujet Thauler, ce grand maître de la vie spirituelle : a Comme l'âme est tellement liée aux puissances « qu'elle se répand partout où elles s'écoulent, il faut « qu'elle prenne part à toutes leurs œuvres, car elles ne « pourraient agir sans elle. Or, si ses pensées s'écoulent « dans les œuvres extérieures , il faut de toute nécessité « que ses opérations intérieures en soient affaiblies. Ce que « Dieu veut , c'est une âme vide, libre de toute sollicitude, « où il n'y ait rien que lui-même, et qui ne soit occupée « que de lui. Si ton œil veut tout voir, et ton oreille tout « entendre, si ton cœur veut penser à tout, ton âme se dis- « persera sur !ous les objets. C'est pour cela qu'un doc- « teur disait : Quand l'homme veut opérer au dedans , il « faut qu'il ramasse toute sa force comme dans un coin « de l'âme, qu'il ferme les yeux à toutes les images et à « toutes les formes , et qu'il oublie et ignore toutes choses: « c'est alors qu'il peut agir. C'est dans le repos et le si- « lence que le Verbe doit être entendu; et l'on ne saurait « mieux le servir que par là. C'est ainsi qu'on le cornet prend; et c'est lorsqu'on s'ignore soi-même qu'il se « manifeste. Mais cette ignorance est plutôt au fond une « science transcendante qui orne et ennoblit notre igno- « rance. »
Cependant tout n'est pas encore fait; il y a là un ennemi secret et perfide , le plus dangereux de tous ; c'est l' amour-propre. « Otez l'amour-propre , disait saint Bernard, il n'y aura plus d'enfer; car où ses flammes prendraient-elles un aliment? » Si l'homme, après s'être détaché de tout, se garde soi-même , il n'a rien fait encore. Il
a évité ce qui lui paraissait mal, et reste attaché à ce qui lui paraît un bien. 11 n'est plus, il est vrai, dominé par les objets extérieurs; mais il l'est par soi-même. Aussi la mystique chrétienne lui recommande de se renoncer, et de se détacher de tout sentiment déréglé de propriété. Écoutons à ce sujet Rusbroch : a Si quelqu'un renonce « à un grand royaume, ou même à la domination du monde « entier, et qu'il se garde soi-même , il ne sacrifie rien ou « presque rien. Mais celui qui se renonce en son fond, « lors même qu'il serait contraint de garder beaucoup « d'autres choses, comme des richesses ou des honneurs, « quitte tout véritablement; car il sait se servir de tout « pour la stricte satisfaction de ses besoins. Autant tu sors « de toi-même en renonçant à toi et à tout, autant et pas a davantage Dieu entre en toi avec tous ses trésors : il vit « en toi selon que tu meurs à toi-même. Sacrifie donc tout « ce que tu as et tout ce que lu peux; sacrifie -le en re- « nonçant à toi : c'est ainsi seulement que tu jouiras de la « véritable paix, que personne ne pourra troubler, parce « qu'elle est appuyée sur Dieu. Celui qui renonce à sa « volonté et à soi-même renonce à tout, comme si tout lui « appartenait. On quitte tout ce qu'on ne désire pas pour « plaire à Dieu ; et Dieu n'aime rien tant en nous que ce « perfectionnement de nous-mêmes parle détachemenl. « Mais le chemin de ce détachement, c'est l'humilité et « le mépris de soi-même ; car l'homme est son plus grand « ennemi, et celui-ci une fois vaincu tous les autres sont « impuissants. Or l'humilité, d'après un maître de la vie « spirituelle, Gilbert, ne se repose qu'aprèsêtre descendue « au lieu le plus profond. Or ce lieu, on le trouve dans « le renoncement entier à soi-même. Mais comme, peui. 9
« dant que nous sommes sur la terre, nous avons toujours « quelque chose à quitter, l'humilité la plus parfaite ne « saurait jamais en cette vie trouver le lieu le plus bas , « parce que, à l'exception du Sauveur, l'homme le plus « humble peut s'humilier toujours davantage. A cette hu- « milité se joint aussi une sincère obéissance qui ne dit « point : Je veux, ou je ne veux point ceci ou cela, mais « qui s'applique uniquement à sortir de soi, sans jamais « chercher à se satisfaire. La pratique de ce renoncement « donne tous les jours à l'homme de nouvelles forces; de « sorte que , libre et puissant , il a son àme en sa main , « et la donne à qui il veut. »