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CHAPITRE XII

Vue rétrospective sur le développement de la vie mystique.

Marie d'Agréda.

Il n'est point d'art qui n'ait son apprentissage, ses degrés, ses progrès et sa perfection. Il en est de môme de cet art surnaturel et divin où l'homme est à la fois et l'artiste et la matière dont il doit faire un chef-d'œuvre. 11 est donc utile de bien saisir dans leur ensemble les degrés par où l'homme peut s'élever en cet art jusqu'à la perfection. A chacun de ces degrés doit correspondre quelque forme particulière et extérieure qui en soit l'expression ; et ces formes reçoivent ordinairement leur empreinte de la nature même des relations habituelles au milieu desquelles l'homme est placé. La vie de Marie d'Agréda est on ne peut plus intéressante sous ce rapport; car elle nous permet de suivre tous les degrés de la vie mystique jusqu'à son entier développement. Sa biographie, qui se trouve à la fin de sa Cité de Dieu, a été écrite par ses confesseurs, en partie sur ses manuscrits.

Marie d'Agréda, abbesse du couvent des Déchaussées d'Agréda, eut cela de particulier que Dieu l' éleva par degrés à la perfection de la vie mystique, en lui ménageant toujours de nouvelles contradictions à mesure qu'elle montait davantage , et en préparant si bien les choses que presque toujours la lutte qu'elle avait à soutenir et la grâce qui la faisait triompher étaient du même genre. Cette particularité s'était déjà produite dès sa jeunesse , et ses premières illuminations avaient été suivies de grandes épreuves. Ce fut bien autre chose encore lors-

qu'elle entra au couvent avec sa mère et sa sœur, et qu'elle voulut embrasser une vie plus austère. Elle eut à lutter alors principalement contre les images et les apparitions qui se présentaient à elle avec un caractère très-décidé. Elle avait reçu de la nature une grande timidité, surtout dans les choses du salut ; et le démon sembla vouloir mettre à profit cette disposition , pour la détourner des voies où elle était entrée. Si, la nuit, elle voulait se livrer à quelque œuvre de dévotion, sa lumière s'éteignait tout à coup, et elle se sentait saisie d'un indicible effroi. Elle se voyait entourée de fantômes terribles, qui prenaient la forme d'animaux féroces ; puis c'était un cadavre enveloppé dans son suaire qui frappait ses regards ; puis elle entendait comme des hommes vivants qui vomissaient les paroles les plus abominables. Son corps lui-même n'était pas à l'abri des attaques du démon, et elle le sentait parfois d'une pesanteur insupportable. Effrayée d'abord par ces visions, elle s'y accoutuma bientôt; de sorte qu'elle marchait sans crainte au milieu de ces fantômes ; et Dieu d'ailleurs la consolait.

Cependant ses tentations et ses peines augmentaient toujours. Son corps, accablé de maladies, tomba dans une faiblesse extrême. Dès qu'elle priait, elle ressentait dans tous ses membres de telles douleurs qu'il lui semblait que ses os se disjoignaient et qu'elle allait mourir. Son imagination était assiégée par d'impurs fantômes, et il lui semblait alors, dans son abattement, que toute consolation lui était interdite. Une voix intérieure lui disait que les voies où elle marchait ne conduisaient point à Dieu, mais à l'abîme; qu'après avoir offensé Dieu, elle avait négligé tous les moyens de se réconcilier avec lui. Elle souffrait tellement

de cet état qu'elle dit elle-même qu'aucune mesure ni aucun nombre ne peut exprimer ce qu'il lui a fallu endurer. Bientôt d'autres peines vinrent s'ajouter à ces misères. Les combats qu'elle avait eu à soutenir l'avaient épuisée : on la voyait dépérir, et son visage était pale comme celui d'un mort. L'attention des autres religieuses en fut éveillée , et on se mit à l'observer jour et nuit. Comme on attribuait sa faiblesse à ses austérités, on résolut de les modérer, afin qu'elle ne devînt pas tout à fait inutile à la communauté. On l'occupait à chaque heure du jour de quelque travail qu'elle? devait faire en présence des autres, La nuit, on la faisait garder jusqu'à ce qu'elle fût profondément endormie, de peur qu'elle ne se levât pour pratiquer quelque mortification. Lorsqu'il lui arrivait de se lever, on la punissait en lui retranchant la communion , parce qu'on savait que c'était la peine la plus sensible pour elle. On ne lui permit de se confesser qu'une ou deux fois par semaine, et un demi-quart d'heure chaque fois. Elle fut en butte aux soupçons et aux reproches les plus pénibles. On lui disait que, sous l'apparence de la piété, elle marchait à sa ruine. Si la nature, succombant parfois à la violence de la douleur, laissait échapper quelque plainte, les autres s'indignaient contre elle et la traitaient d'hypocrite. Si elle se taisait, on lui en faisait également un crime; de sorte que, quoi qu'elle fît, elle ne pouvait les satisfaire.

Dans ce dénûment de tout secours humain elle perdit encore les consolations intérieures : la prière et l'usage des sacrements ne lui furent plus permis que dans une certaine mesure. Une voix intérieure lui disait avec une sorte de dérision qu'elle devait bien voir maintenant qu'elle n'était pas dans le bon chemin, puisqu'elle n'était pas aimée de

Dieu, qu'elle était punie par ses supérieurs, un objet d'horreur pour les créatures, et en proie à toutes les tentations. Mais elle resta inébranlable au milieu de toutes ces épreuves. Ses faiblesses et ses souffrances corporelles, qui souvent lui permettaient à peine de respirer, ne l'empêchèrent pas de s'en imposer d'autres volontairement, et, opposant ainsi la violence à la violence, elle finit par remporter la victoire. Ses peines étaient suivies, il est vrai, de grandes consolations , auxquelles succédaient à leur tour des épreuves plus terribles que les précédentes , mais qui servaient à purifier toujours davantage son àme de tous les sentiments terrestres qui auraient pu arrêter son vol vers Dieu. Elle écrivit alors un petit livre qui existe encore sous le titre de V Échelle. Jusque-là, elle avait pu cacher aux hommes les grâces qu'elle avait reçues ; mais la puissance de l'esprit devint si forte en elle qu'elle ne put se contenir davantage. Elle se trahit bientôt devant les autres sœurs, et celles qui avaient blâmé d'abord sa manière de vivre attribuèrent les choses extraordinaires qui se passaient en elle à quelque illusion, ou à l'hypocrisie, ou à la folie. Toutes crurent qu'il fallait la punir en lui retranchant la fréquente communion , et en ne lui permettant plus de se renfermer dans sa cellule. Elle trouva quelque consolation dans cette pensée que le monde, se méprenant sur les choses qu'elle ne pouvait cacher, en prenait occasion de la mépriser. Elle n'omettait rien d'ailleurs pour modérer la violence de l'esprit, ou pour la cacher du moins, en allant se retirer en quelque lieu secret. Elle ne savait qu'inventer pour empêcher que le feu intérieur qui la consumait ne se manifestât au dehors ; mais toutes ses précautions furent inutiles. L'esprit croissait toujours en

elle; et bientôt de fréquentes extases la trahirent, et lui attirèrent une foule de désagréments dont nous aurons plus tard occasion de parler. Elles durèrent jusqu'à ce qu'elle eût enfin obtenu de Dieu qu'il lui ôtàt tous ces signes extérieurs ; et ses souffrances prirent une forme et un caractère tout opposés.

Comme elle priait Dieu un jour de lui accorder la familiarité de l'esprit, et de la détacher de la partie extérieure et sensible , d'où elle craignait quelque danger pour son âme, il lui fut dit qu'elle serait conduite, par des sentiers mystérieux , à un état lumineux , si elle le désirait sérieusement et si elle veillait soigneusement sur elle-même, mais à la condition qu'elle ne révélerait qu'à ses supérieurs ce qui se passerait en elle. A partir de ce moment, un changement profond se produisit dans son intérieur. La lumière qui l' éclairait lui vint d'une région plus élevée, et l'esprit l'emporta à une hauteur qu'aucune parole humaine ne saurait exprimer. La partie supérieure de son àme, se détachant de la partie inférieure, et la laissant dans le dénûment, prit son vol vers Dieu. Quoiqu'elle ne perdît plus l'usage des sens extérieurs ni celui des puissances intérieures de l'âme sensible , elle les sentait reposer dans un calme et un recueillement admirables. Son esprit recevait les illuminations d'en haut d'une manière immédiate; sa volonté brûlait de l'amour le plus pur, et tendait uniquement vers le bien suprême. Mais tout restait renfermé dans l'intérieur de l'âme : la partie sensible n'y avait aucune part, et aucun œil mortel n'y pouvait rien voir. Lors même que son esprit était élevé à la plus grande hauteur, on ne pouvait apercevoir en elle aucun signe extérieur, si ce n'est un maintien pieux et recueilli, qui annonçait une

grande application intérieure. Elle fut conduite par cette voie, depuis l'âge de vingt-deux ans jusqu'à sa mort, montant toujours par degrés à une perfection plus élevée, à mesure que, plus sévère contre elle-même, elle conformait davantage sa vie à celle du Sauveur. Ses progrès dans la perfection ne pouvaient donc, malgré le soin qu'elle prenait de les cacher, rester ignorés de ses compagnes. Considérant sa vie irréprochable et son avancement dans la vertu, elles sévirent forcées de l'honorer comme une sainte, quoique ses extases eussent disparu, et de lui rendre leur affection. Le bruit de ses vertus commença à se répandre, même hors du couvent; mais sa vie intérieure resta cachée, et il ne fut permis qu'à ses confesseurs d'y jeter un regard de temps en temps. Ceux-ci trouvèrent que son àme était bien mieux disposée encore qu'auparavant à recevoir de plus grandes et de plus vives lumières, sans que sa facilité à vaquer aux occupations extérieures de son état en fût diminuée, et qu'au milieu de ses travaux elle gardait continuellement le recueillement intérieur. L'élan de son àme vers Dieu devint habituel , et il lui fut donné de grandes lumières. Elle reçut l'intelligence des mystères de la foi et de la loi du Seigneur, puis celle des mystères de la vie du Christ et de sa mère. Elle se sentait, comme elle le dit ellemême, en tout cela, élevée au-dessus de soi, également éloignée de la surabondance et de la disette des sens : vide de tout attrait pour les créatures, elle se trouvait comme en un désert, et accessible seulement dans sa partie supérieure aux influences divines.

Mais ces faveurs plus grandes qu'elle avait reçues du Ciel devaient être suivies d'épreuves plus terribles. Lorsque Dieu l'élcvait à ces états sublimes, l'inquiétude naturelle à son

caractère n'y pouvait trouver place, parce que la clarté de la lumière dont elle était inondée excluait tout doute; mais lorsque ces visions descendaient dans la partie inférieure, et que l'intelligence des choses qu'elle avait ressenties auparavant perdait de sa clarté, ses angoisses recommençaient. Sa misère lui était alors représentée; et quand elle la comparait avec la grandeur des grâces qu'elle avait reçues, elle entrait dans un trouble profond, et doutait si elle ne marchait point dans une voie fausse, et si tout ce qu'elle éprouvait n'était pas le jeu de son imagination. Son caractère inquiet se réveillait : elle craignait que ses visions ne fussent les inventions de sa raison naturelle, que sa vie ne fût une dissimulation continuelle, et qu'après avoir ainsi trompé ses confesseurs et irrité Dieu, elle ne finît par tomber dans l'abîme. La lutte intérieure qu'elle éprouvait devint pour elle un nouveau sujet d'inquiétude, car elle croyait parfois y voir une preuve de sa réprobation. Le trouble, la désolation et l'abattement qui résultaient de ces craintes, obscurcissant en elle la lumière naturelle de son esprit, l'empêchaient d'avoir recours à Dieu. Elle s'armait donc alors de patience et d'humilité, évitait de scruter les états sublimes où Dieu l'élevait, s'efforçait de le retrouver dans la lumière de la foi, allait à confesse et se servait des moyens que l'Église mettait à sa disposition. Ce martyre, auquel succédaient de temps en temps de grandes grâces, ne cessa plus tout le reste de sa vie. Ellemême, étonnée de se retrouver toujours dans la douleur, sans être jamais consolée par aucun moment de répit, ne pouvait expliquer cet état que par une permission divine.

Dieu la conduisit désormais par les voies de la charité

envers le prochain, afin d'achever ainsi de purifier sa vie. Son couvent avait été placé, en 1623, sous la règle de la stricte observance des Récollets ; et c'est depuis ce temps que Marie avait éprouvé toutes les choses que nous venons de raconter. Quoiqu'elle n'eût pas encore vingt-cinq ans, ses supérieurs la jugèrent digne de conduire les autres. Elle connut bientôt, par une révélation intérieure, leurs desseins. Elle en conçut de grandes angoisses, et une lutte terrible s'engagea entre son obéissance et son humilité. Elle pria Dieu instamment de détourner le danger qui la menaçait ; mais il lui fut indiqué qu'elle devait accepter la charge qui allait lui être imposée, et que le secours d'en haut ne lui manquerait pas au milieu des peines de son nouvel état. Elle dut donc se résigner, et fut choisie, en 1627, comme supérieure du couvent. Toujours élue de nouveau, elle dirigea pendant trente-cinq ans sa communauté avec une grande prudence et une sévérité tempérée par la douceur. A chaque nouvelle élection , ses répugnances et ses luttes reparaissaient ; mais il lui fallut toujours céder. Une fois seulement, parl'entrcniise du nonce, elle parvint àse soustraire pendant trois ans au fardeau que redoutait son humilité ; encore ne lui accorda-t-on ce qu'elle demandait que pour qu'elle pût donner à ses sœurs l'exemple de l'obéissance, comme elle avait été jusque-là pour elle le parfait modèle d'une supérieure. La maison prospéra sous sa direction et pour l'esprit et sous le rapport matériel. Lorsqu'elle en prit la conduite, elle l'avait trouvée dans un grand dénûment, car elle n'avait pas plus de cinquante francs à sa disposition ; elle entreprit cependant, dès la première année, la construction d'un couvent spacieux et d'une nouvelle église, et acheva cette œuvre heureusement dans l'espace

de sept ans. La bénédiction d'en haut reposait sur tout ce qu'elle faisait; et la Reine du ciel, qu'elle proclamait partout la véritable supérieure de la maison, avait, disait-elle, pourvu à tout.

Marie cependant avait fait de nouveau d'immenses progrès dans la vie intérieure, et la lumière céleste dont elle était favorisée lui faisait pénétrer jusqu'à l'essence et aux propriétés intimes des choses. Mais, comme l'orgueil se mêle facilement à de telles faveurs, et que l'esprit de l'homme ne peut supporter une plus grande mesure de lumière, s'il ne se purifie davantage du péché qui l'obscurcit, elle dut acheter ces dons du Seigneur par de nouvelles peines et de nouveaux travaux. Dieu l'introduisit d'abord dans une nuit épaisse; les esprits célestes, qui l'avaient protégée jusque-là, se cachèrent à elle ; toute consolation, toute lumière lui fut ôtéè ; et le recueillement lui était devenu impossible. Elle resta dans cet abandon pendant quatre-vingts jours, en proie aux tentations les plus violentes; ses sens étaient, troublés par d'horribles fantômes. Les objets les plus abominables lui étaient représentés, des spectres de toute sorte la plongeaient dans l'effroi; des morts qu'elle avait connus pendant leur vie lui apparaissaient, et elle était forcée d'entendre les blasphèmes les plus affreux contre le Ciel. Le démon n'épargnait pas davantage les puissances inférieures de son âme. Il n'y avait point de malice, point d'erreur, point d'hérésie qui ne lui passât par l'esprit. L'enfer était changé en paradis, le diable en saint, et les démons allaient jusqu'à imiter devant elle les cérémonies de l'Église , et à faire de faux miracles sous ses yeux. Elle était plongée dans une indicible angoisse, surtout lorsque, étant déjàaccâblée d'épuisement, elle vit tous les tourments de l'enfer

représentés à son imagination. Enfin , après de longs combats, armée du casque de la foi , elle remporta la victoire, et se trouva ainsi préparée à recevoir la science sublime où Dieu voulait l'élever.

Elle était devenue la fiancée du Seigneur, qui se Tétait unie par une alliance mystique et merveilleuse , après avoir éprouvé longtemps sa fidélité, et l'avoir purifiée de toute affection terrestre. Elle reçut alors de nouveaux enseignements, qui lui apprirent ce qu'elle devait faire pour se rendre digne de cet état, en avançant toujours dans la perfection. Elle reçut l'ordre d'écrire ces prescriptions, afin qu'elles lui servissent de règle à l'avenir. Elle obéit, se renferma quelque temps dans la solitude , et écrivit un livre sous ce titre : Loi de la fiancée ; sommet de la charité fraternelle, et enseignements de la science divine. Dans cet écrit , Dieu demande d'elle qu'elle lui bâtisse en son âme un temple mystique digne de sa majesté. Prenant pour image le temple de Salomon, elle partage son ouvrage en trois livres. Dans le premier, le sol est aplani , les matériaux préparés , triés et polis ; on y expose les lois de la mortification des sens et de leurs puissances, et les moyens de les purifier. Le second livre traite de la construction de l'édifice, de ce qu'il y a de plus parfait dans les vertus, et des moyens de faire toute chose par amour de Dieu. On y montre comment la partie supérieure et la partie inférieure de la créatnre doivent se convertir au Créateur, pour coopérer à la construction du temple. Le troisième traite do la consécration de celui-ci, de la communauté intime qui existe entre Dieu et l'âme. Marie, après avoir écrit ces choses , se mit en mesure de les accomplir ; et c'est ainsi qu'après un travail de plusieurs années elle éleva en elle

un temple au Seigneur. Elle s'appliqua désormais sans relâche à chercher en tout son bon plaisir et le salut des Ames, qu'elle s'efforçait de lui gagner par tous les moyens.

Le commandement qu'elle reçut d'écrire la vie de la sainte Vierge fut encore pour elle l'occasion de nouveaux progrès. Elle avait commencé cet ouvrage en 4637, et achevé le premier livre en vingt jours. Les idées affluaient en si grand nombre dans son esprit que sa plume ne pouvait suffire à les exprimer. Mais elle fut de nouveau en butte à de grandes tentations. Le démon lui représentait que c'était présomption de sa part d'entreprendre d'écrire sur des sujets si élevés; qu'il était impossible que Dieu se servît pour une telle œuvre d'une créature aussi indigne , et que ce n'était pas de lui par conséquent que pouvaient venir les lumières qu'elle recevait. Ces pensées la jetèrent dans le trouble. Son hésitation indigna le Seigneur contre elle, et l'ouvrage resta suspendu quelque temps. Plus tard cependant, elle reprit courage et se remit à l'œuvre. Pendant qu'elle écrivait, son cœur brûlait intérieurement, et les langues de feu qui descendirent sur les apôtres au jour de la Pentecôte semblaient reposer sur elle. Une lumière douce et puissante à la fois , soumettant entièrement son intelligence et ses sens, l'éclaira intérieurement, surtout dans la dernière partie. Toutes ses inclinations terrestres furent mortifiées , et elle se sentit poussée par une force irrésistible à faire toujours ce qu'il y avait de plus parfait. Lorsque l'ouvrage fut achevé, le Seigneur lui apparut dans une vision intérieure , paré de nouveaux attraits et de nouvelles grâces. Il lui sembla qu'il la présentait au Père éternel , et elle entendit une voix qui disait qu'il était con-

venable qu'elle fût la première à mettre en œuvre ce qu'elle avait écrit, afin qu'on en vît les fruits dès le commencement. Elle y consentit , et une voix dit au-dessus d'elle : a Les jours de ton âme sont achevés ; elle est déjà « morte au monde; aujourd'hui elle est renouvelée et a renaît devant Dieu, comme celui qui commence une « nouvelle vie. » Elle s'humilia et s'anéantit plus encore qu'elle n'avait fait auparavant , et elle fut à l'égard de la sainte Vierge comme un enfant qui suit en tout les leçons de sa maîtresse. Elle recueillit les enseignements qu'elle avait reçus de cette manière dans un livre auquel elle donna ce titre : Loi de la fiancée; pensées et soupirs du cœur pour arriver au vrai but qui est le bon plaisir du Seigneur. Elle y ajouta un traité Des vertus et excellences de la sainte Vierge ; un autre De la méditation de la passion de Jésus- Christ, et la suite de ses Exercices pieux de chaque jour. Le 'tout fut achevé en 1641, et son manuscrit se conserve encore dans le couvent où elle a vécu. Son confesseur régla désormais sa vie extérieure d'une manière plus conforme au degré de perfection qu'elle avait atteint. Il lui ordonna de modérer ses jeûnes et ses mortifications et de s'accommoder davantage à la communauté. 11 lui ôta la planche sur laquelle elle dormait , lui défendit de porter le cilice sur la peau. Il chercha en général à la rappeler des pratiques extérieures à celles du dedans , et elle lui obéit en tout avec une docilité exemplaire.

Un second confesseur qu'elle avait eu lui avait ordonné de brûler tous ses écrits, et elle l'avait fait aussitôt. Lorsque le premier fut revenu, il lui ordonna de refaire ce qu'elle avait détruit, autant qu'elle pouvait rappeler ses souvenirs, et d'y ajouter l'histoire de sa vie. Elle obéit encore, mais

elle crut devoir cette fois se préparer sérieusement à cette œuvre. Elle fit donc en 1651 une confession générale qui dura trois jours, après avoir examiné sa conscience pendant soixante-deux jours. Après cela, elle entra dans une mort spirituelle, pour commencer une nouvelle vie 5 de sorte qu'elle regardait comme peu de chose tout ce qu'elle avait fait jusque-là dans le service de Dieu. Elle avait toujours de rudes combats à soutenir; mais les puissances supérieures de son àme dominaient, et la victoire lui fut facile. Il lui fut dit qu'elle allait être élevée à un état plus parfait encore, et qu'elle devait être comme une fille qui suit sa mère. Elle y consentit, et entra dans le noviciat de ce nouvel état, qu'elle appelait l'état religieux . Prenantd'une manière mystique l'habit pur et blanc du nouvel ordre, elle se mit comme novice sous la direction de la Reine du ciel, qui la prit pour sa fille. Elle avait commencé son noviciat en 1652, le jour de la Chandeleur. Après l'avoir achevé, en s' appliquant à imiter les vertus de la sainte Vierge, elle fut appelée à l'imitation du Christ lui-même et à l'observation exacte de l'Évangile jusque dans les moindres détails. La mort spirituelle qui précéda cette nouvelle vie fut bien plus pénible encore que la première. Ses contemplations devinrent aussi plus élevées, et son habit mystique plus pur et plus blanc. Le Seigneur lui-même fut son maître à ce second degré de son noviciat. Elle entra dans le troisième en 1 653, le jour de l'Ascension. Elle n'avait encore rien ressenti de pareil à ce qu'elle éprouva dans ce nouvel état d'union intime avec Dieu , où Dieu vit en nous et opère en nous comme l'âme de notre âme; et il semble que celle-ci ne peut monter plus haut en cette vie. Un an plus tard, dans un ravissement, elle fit devant le trône du Très-Haut sa profession,

Rengageant à imiter Jésus-Christ et sa mère , et à vivre en union avec Dieu. Puis, en 4658, parmi de nombreuses extases , elle donna à son histoire la forme qu'elle a encore aujourd'hui.

Marie fut élevée à un haut degré de perfection. Elle dit ellemême à ce sujet : « Je remarquais en moi les grands et « merveilleux effets de la lumière qui m'éclairait, et qui, « me séparant de tout le terrestre, me portait toute à Dieu. « Et je sentais que j'étais plus là où j'aimais que là où je <( vivais. Mon corps était affaibli et épuisé; mes mauvaises « inclinations étaient mortifiées, liées et assujetties; les « vertus prenaient leur essor, chacune en son rang. « L'amour embrasait et conduisait la partie supérieure « de l'âme, et celle-ci, de son côté, rattachait à Dieu « l'inférieure. Toutes les convoitises mauvaises, de même « que toutes les passions de l'appétit irascible, étaient sans « force ; toutes mes bonnes inclinations étaient portées à « l'amour de la vertu ; l'appétit irascible tout entier était « armé contre le mal et le péché , et tout ce que j'avais « aimé jusque-là m'était devenu un objet d'horreur et « d'effroi. »

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