‹ La Mystique divine naturelle et diabolique;Chapitre 28 sur 64 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Des phénomènes produits par la mystique dans les régions inférieures de l'homme. Saint Philippe de Néri.

La mystique purgative, s'emparant de l'homme tout entier et le préparant à sa manière , doit manifester ses effets dans tous les domaines de son être; mais ses effets doivent être plus visibles encore dans les régions inférieures, où tout est saisissable aux sens. C'est donc surtout dans ces régions que les phénomènes mystiques doivent être plus faciles à constater, et c'est à l'étude des phénomènes de ce genre que nous allons nous appliquer dans cette partie. Nous avons heureusement, dans la personne de saint Philippe de Néri , un exemple parfait sous ce rapport; et nous pouvons le citer avec d'autant plus de confiance que les faits merveilleux qui remplissent sa vie sont attestés d'une manière authentique par des témoins oculaires offrant toutes les garanties que l'on peut désirer.

Philippe avait coutume d'invoquer tous les jours l'Es- s. Philippe prit-Saint; et lorsqu'il fut devenu prêtre, il ne manqua de Néri* jamais , lorsque la rubrique le permettait, de réciter à la

messe l'oraison Deus, cui omne cor patet, etc. Or, comme il invoquait avec une grande ferveur le Saint-Esprit le jour de la Pentecôte, il se sentit consumé par le feu de la charité de telle sorte, que, ne pouvant se tenir sur ses pieds, il se coucha par terre et chercha , en déchirant ses habits , à rafraîchir un peu son cœur embrasé. Après être resté ainsi couché quelque temps, lorsque les ardeurs dont il était dévoré furent apaisées, il se releva; et, plein d'une allégresse extraordinaire, il sentit tout son corps trembler sous le poids des joies ineffables qui inondaient son cœur et ses os. Puis, devenu plus calme , il voulut mettre la main sur son cœur, et trouva sa poitrine soulevée de l'épaisseur du poing sans qu'il en ressentît aucune douleur. Il avait alors trente et un ans. Il vécut encore cinquante-deux ans dans cet état sans en souffrir, toujours gai, vif et plein d'ardeur. Mais, à partir de ce moment, il fut pris de battements de cœur, qui se reproduisaient toutes les fois qu'il priait, qu'il disait la messe , qu'il prêchait, distribuait les sacrements, ou faisait quelque autre chose de semblable. Ils étaient si violents que tout son corps en était ébranlé , et qu'il semblait que son cœur allait éclater. Tout tremblait sous lui et autour de lui , sa chaise , son lit et sa chambre elle-même ; on eût dit un tremblement de terre. Un jour qu'il priait avec une grande ferveur dans la basilique de Saint - Pierre , une grosse planche sur laquelle il était agenouillé se mit à trembler comme si elle n'eût eu aucun appui. S'il embrassait quelqu'un qui lui était cher, celui-ci sentait le battement de son cœur, et était lui-même pénétré d'une joie dont il ne pouvait se rendre compte. Ce fait est attesté par plusieurs qui l'avaient éprouvé.

L'incroyable activité de l'organe du cœur, chez notre

saint, produisait dans tout son corps une chaleur qui le dévorait ; et dans sa vieillesse, quoique épuisé par les privations de toute sorte, il était souvent obligé, au milieu même de l'hiver, de chercher quelque rafraîchissement. 11 fallait souvent la nuit, même parle temps le plus rude, ouvrir la porte et les fenêtres de la chambre où il dormait , frapper l'air autour de lui avec un drap ou un éventail. Plus d'une fois il se vit contraint de rafraîchir avec de l'eau froide son palais desséché par le feu qui sortait incessamment de ses poumons. Aussi, dans l'automne, tenait-il toujours ses habits ouverts sur la poitrine ; et lorsque les siens l'avertissaient de ne le pas faire, de peur qu'il n'en éprouvât quelque incommodité, il répondait qu'il était obligé de faire ainsi à cause du feu qui le dévorait intérieurement. Cequ'il y avait de plus remarquable , c'est que ces battements de cœur, qui le prenaient malgré lui , ne duraient qu'autant qu'il le voulait, comme il l'assura lui-même au cardinal Fr. Borromée, qu'il aimait tendrement. Aussi les médecins qui le soignèrent dans ses maladies déclarèrent que ce phénomène'était surnaturel , et leur opinion fut partagée par beaucoup de savants illustres de cette époque , qui écrivirent des dissertations à ce sujet, comme A. Cisalpin, A. Portas et d'autres. Pour lui, il se livra toujours à toutes les œuvres de charité ; et son amour était si violent quelquefois qu'il s'écriait d'une voix étouffée : « Laissez-moi, Seigneur, laissez- moi ; l'homme est trop faible pour supporter un tel excès de joie. »

Ses maladies étaient fréquentes; et il se passait rarement une année sans qu'il en eût quelqu'une. Souvent elles étaient graves, et il reçut quatre fois l'extrême-onction. Mais , lors même que son corps semblait succomber, son

esprit était toujours libre, l'expression de son visage pleine de sérénité , et le son de sa voix clair comme dans la santé la plus parfaite. Jamais aucun signe ne trahissait ses douleurs, même les plus violentes; et c'était lui qui consolait ceux qui venaient le consoler lui-même. Sa constitution était tellement forte et tellement mobile que la guérison était ordinairement aussi subite que la maladie, et qu'après avoir été le soir à la mort on le voyait le lendemain matin frais et dispos, aller, marcher, faire ce qu'il avait à faire, comme s'il n'eût jamais été malade. La guérison était ordinairement chez lui surnaturelle, et l'effet ou d'une courte prière, ou de la vertu de quelque relique. Les médecins n'avaient alors rien autre chose à faire qu'à lui donner quelques rafraîchissements pour calmer ses ardeurs. Une année avant sa mort, il fut pris d'une fièvre violente ; il ne pouvait plus ni parler ni manger. Les médecins déclarèrent que c'était fait de lui, et se retirèrent dans une chambre voisine; ils l'entendirent s'écrier : « 0 ma bonne et sainte maîtresse ! toute belle , toute aimable ! » Ils accoururent, et le virent élevé en l'air au-dessus de son lit, tendant ses mains , puis les retirant comme quelqu'un qui presse quelque chose contre soi, et continuant toujours à dire : « 0 ma maîtresse ! je ne suis pas digne, je ne suis pas digne. » La sainte Vierge lui avait apparu , et l'avait guéri. Lorsque, revenu à lui, il vit les nombreux assistants qui entouraient son lit, il se cacha la tête sous son drap et pleura longtemps. Les médecins, lui ayant tàté le pouls, le trouvèrent dans un état parfait, et lui-même quitta le lit le lendemain, comme s'il ne lui fut rien arrivé.

L'année suivante , la fièvre le reprit avec une égale vio-

lence , et ne le quitta plus pendant un mois : mais il obtint de Dieu par ses prières la faveur de célébrer en pleine santé à l'autel la fête des apôtres Philippe et Jacques, pour lesquels il avait beaucoup de dévotion. Le mois suivant, une hémorragie le mit à deux doigts de la mort; mais la sainte eucharistie que lui apporta Baronius lui rendit le calme et la force pour le reste du jour. Le soir l'hémorragie reparut, accompagnée d'une toux violente, qui menaçait de l'étouffer. Tous les remèdes étant impuissants, le saint dit au médecin le lendemain: « Laissez là vos remèdes, j'en ai de plus efficaces. J'ai envoyé des aumônes pour que des prêtres disent la messe à mon intention ce matin ; et depuis ce moment je me sens rétabli. » Les médecins étonnés se convainquirent par l'inspection du pouls qu'il disait vrai; et il resta bien portant jusqu'au mois suivant. U connut alors non-seulement le jour, mais encore l'heure et le genre de sa mort. Il fit donc toutes ses dispositions, prit congé de ceux qui lui étaient chers; et le jour même où il mourut il vaqua à ses occupations ordinaires, dit la messe, entendit les confessions jusqu'au soir, soupa, congédia les siens vers la troisième heure de la nuit, après leur avoir donné sa bénédiction, et resta seul avec Dieu jusqu'à la cinquième heure. Ceux qui logeaient au-dessous de lui , l'entendant marcher dans sa chambre, montèrent et le trouvèrent au lit, rejetant quelques légères mucosités. Il leur annonça sa mort prochaine. Les médecins furent appelés : ses disciples étaient à genoux autour de son lit ; mais lui paraissait gai , et parlait sans difficulté. Cependant il s'affaissa bientôt, et la vie ne se manifestait plus en lui que par un peu de chaleur dans la région du cœur; il avait conservé d'ailleurs l'usage de ses sens. Baronius le

pria de leur adresser quelques paroles , et de les bénir. R leva les yeux et la main droite vers le ciel ; puis il la baissa, comme s'il eût obtenu ce qu'il demandait, et il mourut sans faire un seul mouvement.

Quatre jours après sa mort, son corps fut ouvert, en présence d'un grand nombre des siens, par les médecins Victorius et Zerla. On trouva au côté gauche deux fausses côtes, la quatrième et la cinquième, rompues. La rupture était visible à la partie antérieure de la poitrine, où les côtes se terminent en cartilages. Les côtes brisées étaient élevées de la hauteur de plus d'un poing. Les médecins déclarèrent unanimement, et par serment, que la rupture n'avait été produite par aucun accident extérieur, qu'elle n'avait été accompagnée ni de douleur ni d'inflammation, et qu'elle devait être par conséquent attribuée à une cause purement surnaturelle . Ils jugèrent que Dieu pouvait l'avoir permise, d'abord pour que le saint, lorsqu'il se livrait à la contemplation , ne succombât pas aux ardeurs qui le consumaient; en second lieu, afin que le cœur enflammé du feu de la charité eût assez d'espace pour se mouvoir ; enfin pour que les poumons pussent apporter au cœur, du dehors, le rafraîchissement dont il avait besoin. Rien, du reste, dans le thorax, n'annonçait une blessure quelconque. Le cœur paraissait très-gros, et d'une force musculaire extraordinaire. Cisalpin et Portas déclarèrent publiquement que cette force extraordinaire venait de l'énergie surabondante des esprits vitaux. L'artère pulmonaire était une fois plus grosse qu'elle ne l'est ordinairement. On ne trouva point d'eau dans la péricarde; et les médecins attribuèrent cet effet à la ferveur de la contemplation. On ne trouva point de sang non plus dans les oreillettes du cœur.

On ne sentit aucune mauvaise odeur, pas même lorsqu'on ôta les intestins, pour les enterrer à part. Saint Philippe de Néri n'est pas, du reste, le seul chez qui ces phénomènes se soient produits. Ainsi chez Félicité de Sirignano , qui pendant cinquante ans ne se nourrit que de pain et d'eau, le cœur avait pris une telle force qu'il avait élevé considérablement les côtes des deux côtés du corps.

Ces faits sont féconds en instruction pour nous. Il est évident , par le rapport de ces états extraordinaires avec Tordre surnaturel, qu'ils étaient d'une nature mystique, et qu'ils dépassaient par conséquent le cercle de la pathologie commune. Ce rapport se retrouve en beaucoup d'autres cas , et doit conduire par conséquent aux mêmes conclusions, surtout lorsque les symptômes paraissent se rattacher aux fêtes de l'Église, comme chez saint Herman Joseph de Steinfeld, qui avait coutume de dire : Festa sunt mihi infesta. Les Manichéens enseignaient qu'à l'origine le mauvais principe avait préparé la chair comme un piège aux âmes avant qu'elles fussent renfermées dans un corps. Celles-ci, après avoir voltigé pendant quelque temps avec curiosité autour des filets qui leur étaient tendus, avaient fini par s'y laisser prendre, et s'étaient trouvées ainsi captives dans la chair. Cette doctrine, fausse en tant qu'elle cherche à expliquer l'origine de l'union entre le corps et l'âme , a pourtant quelque chose de vrai en soi lorsqu'on l'applique à l'économie et aux rapports de ces deux substances après leur union. Un attrait puissant incline sans cesse l'âme vers le corps ; si elle y çède, elle se trouve prise comme dans un piège, et, au lieu d'être la maîtresse, comme elle le devrait, elle devient la servante du corps.

La vie mystique , à un certain degré , rompt ce charme et donne, dans toutes les régions de la personnalité humaine, la prépondérance à l'élément supérieur, à l'âme sur le corps, au dedans sur le dehors. Dans ces états mystiques, l'homme, poussé du dehors au dedans, rentre et se recueille en soi. Il y trouve ce monde invisible et spirituel qu'il ignorait auparavant. Or ce commerce intérieur est aussi varié dans ses formes que celui qui existe au dehors entre nous et la nature qui nous environne. L'àme , avant la chute, était dans un rapport intime avec les puissances spirituelles; mais, depuis le péché, elle leur est devenue étrangère, et ne peut plus lire leurs pensées que dans le livre du monde extérieur. Cependant, revenue en quelque sorte à son état primitif, par une grâce spéciale de Dieu , elle reprend ce commerce interrompu par le péché. Elle connaît ce monde intérieur dans sa source vivante, à l'aide de ses sens spirituels, comme elle en voyait auparavant les reflets dans le livre de la nature à l'aide de ses sens corporels. A chaque fonction des sens extérieurs doit donc correspondre maintenant une fonction d'un autre genre et rattachée à un centre intérieur. De même que la profondeur du firmament apparaît à l'œil du corps, ainsi le monde des esprits , avec son ciel et ses étoiles , découvre à l'œil de l'esprit ses profondeurs immenses, tandis que l'oreille intérieure entend des voix mystérieuses qu'elle n'avait point connues jusque-là. 11 en est de même du sens du goût et de l'odorat et de toutes les autres fonctions de la vie.

Avec ce changement dans tous les rapports de l'homme se produit une modification profonde dans toutes les directions de son être. Celles qui le mettent en relation

avec le monde extérieur sont affaiblies , et celles , au contraire, qui le rattachent au monde spirituel deviennent plus fortes et plus puissantes. Platon a, comme on le sait, comparé la vie et la vision de cette terre à un homme qui est dans une caverne obscure, mais éclairée toutefois par les rayons du soleil. 11 tourne le dos à la lumière, et celle-ci projette sur le mur qui est devant lui ses ombres et celles des objets extérieurs. L'homme en cet état n'aperçoit donc que l'image et le reflet des choses. 11 en est ainsi du rapport qui, dans la vie ordinaire, existe entre nous et le monde intérieur. Nous lui tournons le dos en quelque sorte , et toutes nos puissances sont dirigées vers le dehors. Tous les courants de notre être suivent cette direction. Mais à chacun de ceux qui nous emportent au dehors correspond un autre qui nous rattire au dedans. Par la méditation, l'ascétisme chrétien et la grâce d'en haut, tous ces rapports sont changés. L'âme, se retirant du monde extérieur, se recueille au dedans de soi, et le mouvement qui l'entraînait au dehors la reporte au dedans. Elle se soustrait ainsi à la puissance de tous ces courants du monde extérieur qui vont du soleil à la terre, qui traversent toutes les régions et tous les éléments, et emportent dans leur direction tout ce qu'ils rencontrent sur leur passage, comme le magnétisme de la terre emporte les courants de l'aiguille aimantée. C'est ce bouleversement complet de la vie tout entière que la mystique appelle du nom de renaissance; et il ne peut se produire sans douleur. En effet, nous ne pouvons sans souffrir rompre des habitudes devenues chez nous comme partie intégrante de notre nature. 11 nous semble impossible d'abord de remonter le courant , de nous arracher à tout ce qui nous

avait charmés jusque-là, de renoncer aux voies accoutumées pour marcher par des sentiers inconnus. Et pourtant il faut qu'il en soit ainsi : c'est la première condition de toute renaissance. De môme que l'aimant plus faible, quand il est touché par un plus fort, change ses pôles, ainsi l'homme saisi par la grâce doit se résigner à éprouver en soi une modification profonde de tout son être, et à remonter vers les choses du ciel, au lieu de s'incliner en bas vers les choses de la terre.

Comment la mystique transforme dans l'homme le système qui sert à l'assimilation. Marie d'Oignies. Bernard de Corléon.

Les basses régions de l'organisme sont comme la demeure étroite et obscure de l'âme. Elle est là comme la maîtresse de la maison, veillant à ce que rien n'y manque. Là elle garde le foyer de la vie , de peur que la flamme ne vienne à s'éteindre. Elle est en même temps l'ouvrière chargée d'entretenir et de faire manœuvrer cette grande machine hydraulique qui part du cœur, et de veiller à ce que ses rouages soient toujours en bon état. Elle a au-dessous d'elle des servantes chargées de lui filer les fibres musculaires, et elle maintient toujours tendu le métier sur lequel se prépare avec une infatigable ardeur le tissu cellulaire. C'est encore sous sa direction que sont dressées et rattachées entre elles les colonnes qui doivent supporter l'édifice. C'est elle qui distribue aux esprits vitaux ce dont ils ont besoin pour agir. Comme chez les millépores, mille

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