CHAPITRE II
vies distinctes et particulières sont réunies en faisceau pour n'en former qu'une seule; mais, comme chez les Vestales aussi, la moindre négligence est punie de mort. La vie et la santé dépendent de l'attention soutenue de la maîtresse de la maison. Aussi Dieu a abandonné peu de chose à ses caprices, et lui a distribué dans une juste mesure chacune des choses dont elle a besoin. 11 lui a compté le nombre de fois qu'elle doit respirer et que son pouls doit battre : il a tracé lui-même autour d'elle tous les cercles où elle doit se mouvoir. Si donc elle est d'un côté la maîtresse dans la partie inférieure de l'homme, elle est en même temps assujettie à la nature et à ses lois; et elle est toujours sous le coup de cette malédiction qui a été prononcée sur elle dès le commencement : « La terre te sera maudite et produira des ronces et des épines. »
Mais la mystique détruit en partie les effets de cette malédiction. Et d'abord elle dégage l'âme des liens du corps. Dans l'état ordinaire, l'àme se trouve comme mêlée à la chair, de sorte qu'elle ne peut agir dans toute la plénitude de son énergie;, mais dans l'état mystique chacune de ses puissances est détachée de l'élément corporel qui lui sert d'organe. Il est vrai qu'il résulte de là comme une disposition maladive, parce qu'ici-bas l'homme ne peut monter à un degré supérieur sans acheter cette faveur par la maladie ou même par la mort. Mais la dynamique dans l'organisme humain est devenue par là plus puissante. Chacune des forces de l'âme, dégagée de son organe matériel, le domine et rayonne autour de lui, au lieu de lui être assujettie. Ce qui réduit les forces de l'âme à l'état latent, ^est que, sortant de leur centre, elles se répandent trop à 'a périphérie : c'est alors que, leur énergie étant affaiblie, i. 10
les organes corporels qui leur correspondent s'en emparent et les dominent. Elles échappent, au contraire, à cette captivité en se recueillant et se concentrant davantage . Elle acquiert par là une dignité plus haute ; elle devient plus intérieure , et se trouve ainsi plus voisine du monde spirituel, plus maîtresse d'elle-même et plus libre dans ses mouvements.
Cette élévation des puissances de l'âme a une influence considérable sur tous les domaines de la vie. Ceux-ci sont élevés à leur tour à un degré supérieur ; ils se rapprochent davantage de l'âme ; ils acquièrent par ce voisinage une nature plus délicate et plus déliée , et participent jusqu'à un certain point aux qualités de l'âme elle-même. Les esprits nerveux ont plus d'empire sur les forces de la nature, qui ont leur siège dans la chair ; et celles-ci, à leur tour, tiennent plus fortement la chair elle-même sous leur dépendance. La vie inférieure tout entière, avec ses fonctions et ses organes, se trouve transportée dans une région plus haute. Et comme tout ce qui est matériel dans l'organisme se rapproche du monde de la nature, tandis que tout ce qui appartient à l'âme se rapproche du monde des esprits, lorsque la partie spirituelle de l'homme prend le dessus, les organes qui sont en contact avec la nature et les fonctions qui leur correspondent ont un cercle plus restreint, il est vrai, mais aussi une puissance et une énergie plus grandes. L'esprit, de son côté , n'est plus comme auparavant enveloppé dans la nuit de ces régions inférieures de la vie. A mesure que l'âme se détache de la chair et du monde extérieur pour se rapprocher de celui des esprits, elle tourne de ce côté toute son activité. Et comme auparavant elle trouvait tout préparés les organes extérieurs par le moyen
desquels elle pouvait se porter et agir au dehors, ainsi doitelle trouver maintenant, dans son nouvel état, des organes qui lui soient proportionnés et par lesquels elle puisse accomplir ses nouvelles fonctions. Or ces organes, ce sont ceux des sens, délivrés des ténèbres qui les tenaient liés et obscurcis. De même, en effet, que l'àme à l'origine était en rapport avec Dieu de deux manières, à savoir par le moyen du monde spirituel et par celui du monde corporel, ainsi le corps, comme serviteur de l'âme, avait aussi deux côtés ou deux faces dans chacun des organes dont il se compose, l'un tourné vers le dehors et l'autre comme replié en dedans; et c'est sous ce dernier rapport qu'il sert à l'àme pour l'accomplissement de ses fonctions. Or ce côté intérieur des organes est bien faible dans l'état ordinaire, et ce n'est que dans la vie mystique qu'il reprend la prédominance qu'il avait à l'origine.
Cet effet une fois produit, tous les organes destinés aux fonctions de la vie intérieure se réveillent de leur assoupissement. Tout dans l'homme, l'âme et le corps, devient plus intérieur, plus libre, plus dégagé, plus spirituel pour ainsi dire. Et d'abord, le système qui sert à l'assimilation, avec ses appétits et ses organes, se trouve comme transformé. C'est dans ce système, on le sait, qu'est préparée la nourriture qui doit entretenir la vie matérielle. Dans l'état ordinaire, cette nourriture est grossière, et l'homme se distingue peu de l'animal sous ce rapport. Mais il faut à l'abeille mystique un aliment plus pur et plus délicat; elle va donc chercher dans le calice des fleurs la goutte de miel que Dieu y a cachée pour elle. Ce miel céleste, fermentant doucement en elle, y produit comme une sainte ivresse. Les portes de la vie intérieure, par lesquelles la graisse de la terre pé-
nètre dans l'organisme humain , se ferment ainsi à toute substance grossière , pour ne laisser pénétrer dans l'organisme , en petite quantité encore , que des substances plus déliées et plus délicates. L'esprit divin, qui veut entier dans l'àme et y établir sa demeure, ouvre les portes qui conduisent au monde surnaturel. L'âme se sent attirée désormais vers cette nourriture spirituelle dont elle avait perdu le goût ; une faim et une soif mystiques la poussent incessamment vers elle; elle la savoure avec délices, s'en rassasie doucement et se l'assimile. Or cette nourriture, c'est Dieu , c'est aussi tout don parfait qui vient de lui ; mais sous le voile corporel sous lequel elle se présente à nous ici-bas, c'est la sainte eucharistie, cet aliment divin qui entre en nous par les deux portes de notre être, et réconforte en même temps l'âme et le corps. Marie d'Oi- Tout ce que nous venons de dire est confirmé par une gnies* multitude de faits tirés de la vie des saints. Jacques de
Vitry raconte de Marie d'Oignies qu'elle ressentait alternativement pour Dieu une faim et une soif merveilleuses. Plus elle se sentait près de lui, plus aussi cette faim et cette soif augmentaient; et elle ne pouvait se rassasier que parla sainte eucharistie. Elle reposa une fois pendant trente-cinq jours consécutifs avec le Seigneur, dans un doux silence, sans prendre aucune nourriture. Pendant tout ce temps, elle ne prononça aucune parole, si ce n'est de temps en temps celle-ci : « Donnez-moi le corps de Notre-Seigneur.» Après l'avoir reçu , elle se sentit fortifiée ; mais elle retourna bientôt à son ancien état, et garda de nouveau un silence absolu. Revenue à elle au bout de cinq semaines, elle ouvrit enfin la bouche, parla au grand étonnement des assistants, et prit quelque nourriture; mais l'odeur de la
chair et du vin lui devinrent insupportables. Dans sa dernière maladie, elle ne pouvait manger ni même souffrir l'odeur du pain, tandis qu'elle prenait facilement le corps de Notre-Seigneur. Son confesseur voulut essayer une fois de lui donner une hostie non consacrée. Elle frémit aussitôt d'horreur à l'odeur du pain; et comme il s'en était attaché un peu à ses dents, elle se mit à crier, à cracher et à sanglotter avec de grandes angoisses. Sa poitrine, lorsqu'elle respirait, semblait vouloir se briser; et elle ne put prendre un peu de repos que bien avant dans la nuit, après s'être lavé la bouche avec de l'eau.
Il en était de même du frère Bernard de Corléon. Dans Bernard de les premières années qu'il passa au couvent, on ne lui Corléon' permettait la sainte communion , suivant la coutume de l'ordre, que deux fois ou au plus trois fois par semaine. Mais, la faim de cet aliment céleste ayant augmenté, il obtint la permission de s'en nourrir tous les jours. Plus il le recevait, plus il désirait le recevoir; et ce désir finit par devenir une faim dévorante et insatiable. Le jour du vendredi saint, où, d'après l'usage de l'Église, l'eucharistie ne peut être administrée, était pour lui un jour de supplice non -seulement pour son âme, mais aussi pour son corps ; il se sentait si faible et si épuisé qu'il pouvait à peine faire un pas. Mais à Pâques, lorsqu'il avait reçu de nouveau le pain de vie, il était fortifié dans son âme et dans son corps, ce qui arrivait toutes les fois qu'il allait à la communion.
Ces faits nous indiquent la nature du rapport qui existe entre l'homme et l'aliment dont il se nourrit. Dans l'état ordinaire, la nourriture que la terre nous fournit est proportionnée à l'organisme qu'elle doit entretenir, et peut
ainsi servir de lien entre l'homme et la nature extérieure ; elle met en rapport la vie organique inférieure avec la vie de la terre. Mais, lorsque la vie se trouve élevée à une plus haute puissance par la mystique, il se produit aussitôt un désaccord entre elle et la région où elle allait auparavant chercher sa nourriture , parce qu'elle n'y trouve plus une satisfaction complète à ses nouveaux besoins. Cet aliment grossier et matériel l'affecte péniblement, à peu près comme la simple vue de l'eau produit des convulsions chez l'homme atteint de la rage; et c'est à peine si elle peut donner accès en elle à ce qu'il y a de plus délicat et de plus fin parmi les aliments corporels. 11 n'en est plus de même de la sainte eucharistie ; car il y a alors accord parfait entre la vie élevée en Dieu et l'aliment dont elle se nourrit. Mais aussi, dès que l'âme, en cet état, tombe par quelque négligence de la hauteur où elle était montée, il se produit aussitôt un désaccord pénible pour elle ; et c'est pour cela que sainte Colette, lorsqu'elle refusait d'exécuter les ordres qui lui venaient d'en haut, ne pouvait plus avaler la sainte hostie. L'homme mystique vit toujours, il est vrai, de la nourriture terrestre, puisqu'il a encore une partie de ses racines dans la nature extérieure; mais il y a aussi tout un côté de son être qui a ses racines en Dieu, et par lesquelles il se trouve incorporé à cette organisme surnaturel dont Dieu est le principe. Or, de ce côté, il vit de cet aliment céleste que Dieu nous a préparé dans sa miséricorde. Sa vie se complète et se reproduit en se nourrissant de la vie divine du Verbe ; car le premier principe de toute mystique, c'est qu'elle vit d'une vie supérieure.
te