CHAPITRE III
Comment la mystique transforme la vie des organes de la respiration . Saint Colombie. Saint Jérôme de Nami. Jean le Confesseur. Sainte Catherine de Gênes. Saint Stanislas Kostka. Sainte Madeleine de Pazzi. Saint Gerlach. Félix Barbanaria. Pierre d'Alcantara. Ursule Benincasa. Jacoponi de Todi. Joseph de Copertino.
La flamme de la vie dépend toujours de l'huile qui l'entretient, et la respiration dépend du procédé par lequel elle s'assimile l'atmosphère. Lorsque celui-ci est élevé à une plus haute puissance, la respiration doit en être profondément modifiée. Il y a dans l'air comme deux éléments distincts : l'un plus grossier, plus dévorant, que cherche de préférence la vie enfoncée dans la chair, et devenue par là plus matérielle , et qui , absorbé par les animaux carnassiers, s'allie très-bien avec le feu intérieur qui consume leur sang. Mais il est aussi dans l'air que nous respirons un aliment plus pur et plus délié, dont se nourrissent les organisations plus délicates, et qui prépare un sang moins épais et moins lourd. Ceux que Dieu élève à l'état mystique éprouvent quelque chose d'analogue à ce que sent chacun de nous quand il monte une haute montagne. A mesure qu'il s'élève, il respire un air plus libre et plus dégagé, il se sent plus léger; il lui semble qu'il a des ailes et qu'il plane au-dessus de la terre. Dans l'état mystique, il arrive pour la respiration la môme chose que pour la nourriture. L'àme transformée, s' élevant au-dessus du monde étroit de la nature, qui comprimait ses élans, s'élève dans le monde plus large des esprits, et y respire un air bien plus pur que celui que renferme en
soi l'atmosphère. C'est une loi de la nature extérieure tout entière, qu'il y a un dégagement de chaleur physique partout où un élément supérieur s'attache plus fortement à un élément inférieur. Cette loi, nous la retrouvons dans le monde organique, et la chaleur vitale se développe par les mêmes causes. Et, comme le jeu de la vie organique n'est que le voile de la vie psychique, la chaleur qui se dégage dans le corps n'est que le symbole et le signe extérieur de la chaleur spirituelle qu'elle recèle. Il ne faut donc pas s'étonner de voir se produire des ardeurs extraordinaires dans les organes de ceux à qui Dieu s'unit d'une manière plus intime , et qu'il élève à l'état S. Colom- mystique. Un des amis de saint Colombin de Sienne lui
bin
demandait un jour comment il pouvait, le corps à demi nu, supporter le froid le plus aigu au milieu de l'hiver; le saint lui dit d'approcher sa main de sa poitrine , et il sentit alors une chaleur aussi grande que s'il avait touché des charbons allumés ; de sorte qu'il ne put la tenir là qu'un moment. (A. S., 31 jul.)
Jérôme de Le capucin Jérôme de Nami éprouvait un feu plus vio- Nami. jent encore. lorsque son cœur était agité, il avait le côté gauche tellement brûlant qu'il consumait le linge que l'on mettait dessus, et même son vêtement, qui était pourtant d'un drap très - grossier. La nuit , au milieu de l'hiver et par le plus grand froid, lorsqu'il élevait son cœur vers Dieu , il était inondé de sueur, tandis que , hors de la prière ou lorsqu'il commençait à prier, il tremblait quelquefois de tous ses membres, tant il avait froid. Le
Jean le Con- bienheureux Jean le Confesseur était tellement embrasé fesseur. pen(jant ja messe> qU'fl était obligé d'ôter les vêtements
que d'autres prennent contre le froid. Quand il était à
l'autel , et qu'il parlait pour ainsi dire des flammes , ses
yeux semblaient vouloir se dissoudre en larmes et sa tête
fumait. On vit aussi monter de la tête de la bienheureuse
Julienne une colonne de fumée, pendant la messe , après
l'évangile. Lorsque sainte Catherine de Gênes plongeait Si«cathe-
les mains ou les pieds dans l'eau froide, celle-ci devenait A ™e
r de Gênes.
bouillante , comme si on y eût plongé un fer chaud. On était souvent obligé de mettre plusieurs fois de suite des compresses d'eau froide sur la poitrine de saint Stanislas S. Stanislas Kostka, pour l'empêcher de succomber aux ardeurs qui le dévoraient ; et sainte Madeleine de Pazzi avait coutume , S" Madequand elle se sentait ainsi embrasée, de plonger les bras ^ dans l'eau froide et de se mouiller la poitrine. Un jour qu'au milieu de l'hiver le bienheureux Gerlach traversait Gerlach. nu-pieds, avec un autre, une forêt, et que son compagnon ne pouvait plus marcher à cause du froid, il lui conseilla de marcher sur les traces de ses pieds, et celui-ci ne ressentit plus le froid.
Plusieurs , pour éteindre les flammes dont ils brûlaient, se sont jetés dans des étangs ; et l'on raconte du Minorité Nicolas Fattor que l'eau sifflait alors comme si on y eût jeté un fer rouge. La vierge Félix Barbanaria se roulait Félix Barbaplusieurs fois de suite dans la neige, en changeant toujours de place, sans être transie par le froid, comme elle aurait voulu ; mais elle sortait toujours de làbrûlante. Marie d'Oignies dormait ordinairement dans sa cellule; souvent néanmoins, à l'approche des grandes fêtes, elle ne pouvait trouver de repos que dans le voisinage de Notre-Seigneur. Elle était donc obligée d'y rester jour et nuit. 11 n'était pas en son pouvoir de veiller dans sa cellule ou à l'église * elle devait en cela obéir à son confesseur comme à son
supérieur. Quand elle était trop fatiguée par ses veilles, il l'autorisait à se reposer. D'autres fois , quand elle s'était reposée assez longtemps, il la reconduisait de nouveau à l'église. Elle resta une fois comme attachée au pavé de l'église depuis la Saint- Martin jusqu'au Carême. La dernière marche de l'autel lui servait alors d'oreiller pour dormir; et pourtant l'hiver était tellement froid cette année -là, qu'au rapport de son confesseur le vin gela plus d'une fois sur l'autel. Mais elle ne sentait point le froid , et ne souffrait pas le moins du monde de la tête ; car un ange la lui soutenait dans ses mains. Quelquefois, chez les saints , la chaleur animale descend tellement bas, que saint Jean de Dieu pouvait éteindre des charbons de feu embrasés en marchant dessus les pieds nus. Saint Pierre d' Al- Pierre d'Alcantara était souvent obligé de sortir la nuit cantara. ^ ga cejjuje p0Ur apaiser ses ardeurs. La neige fondait
autour de lui. Ses soupirs montaient alors vers le ciel , et il s'échappait de sa poitrine un cri déchirant que personne ne pouvait entendre sans effroi. Un jour que, se sentant plus embrasé que de coutume , il ne pouvait supporter plus longtemps le feu dont il était consumé, il courut se jeter dans un étang glacé; il y resta si longtemps qu'un autre à sa place en serait mort; mais la glace fondait autour de lui, et l'eau bouillait comme dans un vase devant un grand feu. Souvent, au contraire , la rosée et la pluie gelaient sur sa tête nue, sans qu'il s'en aperçût, pendant qu'il priait la nuit. Un feu spirituel consumait aussi son àme, et produisait autour de lui , dans l'ordre moral, des effets analogues à ceux que produit dans l'ordre physique le feu matériel; et l'on disait de lui que, de même que le soleil fait fondre la glace, ainsi le feu de
son amour faisait fondre le cœur de tous ceux qui lui parlaient , et les rendait capables de recevoir l'impression qu'il voukit produire en eux. Quelquefois aussi ce feu de la charité se communique à d'autres par la prière. Sainte Elisabeth de Hongrie priant un jour le Seigneur qu'il voulût bien allumer le feu de son amour dans le cœur d'un jeune mondain, celui-ci se sentit tout à coup consumé de telles ardeurs, qu'il s'éleva une fumée de tout son corps. Tous ses habits ruisselaient de sueur, et il se jetait de côté et d'autre comme un fou.
Le cœur est le centre et le foyer de la vie inférieure, le point de départ de tous les courants qui la traversent, et le terme de tous ceux qui viennent de plus haut; il est donc pour la mystique d'une souveraine importance. Aussi arrive-t-il quelquefois que, percé tout à coup par la charité , comme par un trait enflammé , il reçoit une blessure que rien ne saurait plus jamais guérir, et sent s'allumer en lui un feu qui consume tout ce qu'il pouvait avoir encore de terrestre et d'impur. Il n'est donc pas étonnant qu'en cet état il soit comme dévoré par d'ineffables ardeurs, et que le redoublement d'activité qu'il éprouve se manifeste par des mouvements violents qu'il ne peut contenir. On raconte de sainte Ursule Bénincasa, fondatrice des Théa- Ursule Bétines, que, pendant sa vie , son cœur battait avec une telle mncasa force qu'on voyait ses vêtements se soulever et s'abaisser dans cette partie avec une incroyable rapidité, et le feu qui la brûlait intérieurement était tel qu'une fumée sortait de sa bouche. On ouvrit son corps après sa mort, et l'on trouva à la place du cœur une peau médiocrement épaisse, qui paraissait comme brûlée, et dans cette peau quelques gouttes de sang encore conservées. Tous ceux qui
étaient présents jugèrent que son cœur avait brûlé par un excès d'amour pour Dieu. Elle était morte en effet sans maladie, et uniquement par l'augmentation de la chaleur qui la dévorait. Le cœur de sainte Hélène, avant sa mort, ne laissait apercevoir aucun mouvement; et quand elle fut morte on le trouva tout consumé. Henriquez raconte, dans la vie de la bienheureuse Béatrix de Nazareth , qu'assistant un jour au sermon il lui sembla tout à coup que son cœur allait se rompre par la force de son amour. Il battait avec une extrême violence , et paraissait être monté au cou. Cet accès fut suivi d'une longue faiblesse.
La chaleur n'est pas seulement l'expression de T énergie vitale, mais elle produit encore quelquefois, ou du moins elle accompagne cet état que l'on appelle ivresse. La nourriture rassasie, la boisson désaltère; mais il est certains breuvages spiritueux qui, étant dans un rapport plus intime avec le principe vital, le surexcitent et le plongent dans une ivresse mystérieuse. Le cœur en cet état se meut plus rapidement ; le rhythme du pouls est plus vif, le sang plus chaud, le teint plus coloré. L'antiquité connaissait déjà, dans les cérémonies du culte de Bacchus, cette inspiration et cet enthousiasme naturels, produits par des moyens ou des substances qui avaient une action plus ou moins profonde sur l'organisme. Or l'effet qu'elles produisaient, ou celui que produit encore sous nos yeux le vin mûri sous un soleil brûlant, l'esprit de Dieu le produit chaque jour dans les âmes qu'il appelle à la vie mystique , renouvelant en elles le mystère qui s'est accompli au jour de la Pentecôte dans la personne des apôtres, les enivrant de cette ivresse surnaturelle de la charité qui rendait quelquefois les martyrs insensibles aux tourments.
C'est cette ivresse qui inondait le cœur de saint Pierre d'Alcantara, et qui lui faisait prononcer ces paroles enflammées : « Embrasez -moi, Seigneur; percez-moi; con- « sumez-moi du feu de la charité, pour que je sois en vous « et vous en moi! Cieux, terre, anges, saints, aidez-moi « à louer le Seigneur. Esprits enflammés, séraphins, vous « qui connaissez l'amour et sa puissance , venez à mon « secours , car je languis d'amour. 0 mon unique espéu rance ! ma gloire , mon refuge et ma joie , mon bien- « aimé, douceur de mon cœur, beau jour de l'éternité, a lumière resplendissante de mon paradis intérieur, prin- « cipe uniquement digne d'être aimé! quand m'appellerez- . « vous? quand m'attirerez-vous à vous pour faire un seul « esprit avec vous, afin que je ne m'éloigne plus de vous? « 0 bien-aimé, bien-aimé, bien-aimé de mon être; douce ceur de ma vie, exaucez-moi; ne considérez pas mon « indignité ; et que votre miséricorde soit en moi. » Jaco- Jacoponi de poni de Todi était dans ces dispositions lorsque, embrasé du feu de l'amour divin , il courait comme un fou, chantant, pleurant, exprimant de temps en temps ses sentiments par des soupirs enflammés. Quelquefois, quittant ses frères et sentant son cœur s'embraser davantage encore dans la solitude, il embrassait un arbre, s'imaginant que c'était le Seigneur, criant tout haut, l'appelant à haute voix par les plus doux noms, ou donnant issue au feu qui le consumait dans les poésies qu'il nous a laissées. C'est dans un enthousiasme de ce genre que saint François d'Assise a composé ces cantiques si touchants qui nous sont parvenus sous son nom, et que saint Joseph de Co- Joseph de pertino chantait les louanges de la Reine du ciel dans les opertmo' chants délicieux qui nous sont restés de lui. Souvent cette
jubilation intérieure résiste aux angoisses de la mort, comme on le voit par l'exemple de Gertrude, religieuse Dominicaine au couvent d'Adelhausen, qui' riait tout haut pendant son agonie et qui mourut avec le sourire sur les lèvres.
Cependant, tant que l'homme est sur la terre, il est sujet aux changements; et quelquefois ces états extraordinaires sont suivis d'une réaction terrible, qui fait payer bien cher à ceux qui les éprouvent le bonheur dont ils ont joui. Mais l'œuvre de Dieu continue au milieu de ces angoisses et de ces ténèbres, et c'est ainsi d'ailleurs que doit se former l'homme nouveau.
f CHAPITRE IV
Comment la mystique modifie et transforme les systèmes nerTeui et vasculaire. De l'odeur de sainteté. Liduine. Venturini de Bergame. François de Bergame. François de Paule. Joseph de Copertino. Barthole , etc. Formation de l'huile mystique. Madeleine de Paxzi. Eelix de Cantalice. Fr. Olympe. Sainte Ludgarde. Agnès de Monte- Pulciano.
C'est Tàme ou le principe vital, résidant dans le cerveau et le cœur, qui forme le corps, aidée par la force plastique des vaisseaux capillaires. Lors donc que la mystique a transformé le principe vital dans sa source et dans ses principales ramifications , il est évident que l'organisme tout entier doit en éprouver une modification profonde.
Les organes à l'aide desquels le corps se reproduit et répare ses pertes continuelles participent et coopèrent à la fois à cette transformation. Ces organes, ce sont les nerfs
et les vaisseaux qui font circuler la vie dans tout le corps. Les systèmes nerveux et vasculaire ressentent donc d'une manière spéciale les effets de cette action surnaturelle de Dieu. De là vient cette expression familière à la langue des mystiques, que Dieu met dans la poitrine un autre cœur, afin de désigner par là la naissance du nouvel homme. Sainte Catherine de Sienne étant un jour en prière, s* Catheil lui sembla que Notre-Seigneur lui ouvrait le côté , et lui de J^ne emportait son cœur; elle était persuadée en effet qu'elle n'avait plus de cœur, et elle ne pouvait se défendre de ce sentiment, quoique son confesseur se moquât d'elle. Quelques jours après, Notre-Seigneur lui apparut de nouveau au milieu d'une grande lumière , et lui donna un cœur plus beau que le sien , en lui disant : « Tiens, ma fille , voici mon cœur au lieu du tien. » A partir de ce moment, elle garda au cœur une cicatrice que ses amies affirmèrent avoir vue souvent.
Le nouveau corps qui se forme ainsi, sous l'action transcendante de la grâce, est bien supérieur à celui que nous avons dans l'état ordinaire ; il se rapproche davantage de l'état du corps avant la chute. En effet , il éprouve une transformation analogue à celle que l'on remarque en certains insectes. La chenille, qui se traîne péniblement sur la terre, après s'être enfermée quelque temps comme chrysalide dans sa prison , en sort sous la forme d'un papillon brillant, et va chercher sur les fleurs le miel qui est devenu désormais son aliment. Dès que l'âme a déployé ses ailes, et pris son essor vers le ciel, l'économie de la vie tout entière est profondément modifiée. En montant dans une région supérieure , elle emporte le corps avec elle dans une sphère plus élevée. De nouveaux rapports
s'établissent et pour l'àme et pour le corps. La vie de l'un et de l'autre est réglée par de nouvelles lois ; les diverses fonctions vitales se succèdent dans un ordre différent, etle mélange des éléments qui entrent dans la composition du corps humain s' accomplissant d'après d'autres bases, il en , résulte un changement profond dans le composé tout entier. Les matériaux qu'il s'assimile deviennent plus fins, plus déliés, plus éthérés que dans l'état ordinaire. Le corps devient à la fois et plus agile, et plus ferme, et plus souple, et plus fort, plus accessible aux impressions extérieures et plus calme au dedans. Cette transformation de la vie corporelle s'annonce souvent par la bonne odeur que le corps exhale. La mauvaise odeur est ordinairement le signe de quelque disposition maladive; il est donc naturel, en quelque sorte, que cette rénovation surnaturelle de la vie tout entière se manifeste par un phénomène opposé.
Liduine. Lorsqu'on dit de quelqu'un qu'il est en odeur de sainteté , cette expression n'est pas seulement une figure, mai* elle est fondée sur l'expérience. La chambre de la bienheureuse Liduine était, au témoignage de Thomas de Kempis. remplie d'un parfum délicieux qu'exhalait sa personne, et qui faisait croire à tous ceux qui entraient qu'elle avait sur elle quelque aromate. Plusieurs personnes pieuses, attirées par ce parfum et voulant en jouir davantage, approchaient leur visage de la poitrine de la malade, qui semblait être devenue comme une cassette où le Seigneur avait déposô ses plus précieux arômes. Cette bonne odeur devenait plus sensible lorsque Liduine avait reçu la visite de Notre- Seigneur ou de son ange, ou lorsqu'elle avait eu quelque vision qui l'avait transportée au ciel. Elle était sensible
non-seulement à l'odorat, mais encore au goût, et elle laissait sur la langue et au palais la même sensation que Ton éprouve après avoir mâché de la cannelle. Ce parfum se faisait aussi remarquer particulièrement sur celle de ses mains que son ange avait prise pour la conduire aux joies célestes. Chez d'autres saints , cette bonne odeur se manifestait lorsqu'ils célébraient les saints mystères. Ainsi, lorsque le bienheureux Venturini de Bergame disait la messe, Venturini. le peuple cherchait à approcher le plus près possible de l'autel, pour sentir le parfum qu'il exhalait. Chez saint Dominique, c'était à la main que se manifestait ce phénomène, que remarquaient toujours ceux qui venaient la lui baiser. Il se produisait chez saint François de Paule d'une François de manière plus sensible encore lorsqu'il avait achevé ses jeûnes de trois, de huit ou de quarante jours , accompagnés de veilles et de fréquentes disciplines. Chez la bienheureuse Hélène et chez Marie Villana, c'était lorsqu'elles allaient à la communion.
Quelquefois c'est pendant la maladie que s'exhale cette bonne odeur. 11 en était ainsi de la bienheureuse Ida de Louvain. Bien plus, le pus que rendait le bienheureux Didée exhalait un parfum délicieux. Celui-ci se communique quelquefois aux vêtements des saints et aux objets qu'ils ont touchés. Il en fut ainsi de sainte Colette, de sainte Humiliane, de la bienheureuse Dominique de Paradis, de Marie-Victoire de Gênes. Après la mort de sainte Thérèse , la sœur Marie, sentant une odeur agréable, voulut chercher d'où elle pouvait venir, et elle trouva que c'était d'une feuille de papier écrite de la main de la sainte. Une salière qu'on lui avait apportée sur son lit, et sur laquelle elle avait laissé l'empreinte de ses doigts, porta longtemps aussi cette
Joseph de odeur. Mais c'est surtout dans saint Joseph de Copertino -opertinc, ^ ce pn^nomene s»est manifesté d'Une manière particu-
lière, comme en font foi les témoignages recueillis dans le procès de sa béatification. Le P. François de Angelis déclara qu'il ne pouvait comparer le parfum qu'exhalaient et son corps et ses vêtements qu'à celui du reliquaire qui contenait les restes de saint Antoine de Padoue. Le P. François de Levanto le comparait à celui du bréviaire de sainte Claire d'Assise, qui est conservé dans l'église Saint - Damien. Tous ceux près de qui passait notre saint sentaient cette odeur, longtemps encore après qu'il s'était éloigné. Sa chambre en était remplie; elle s'attachait aux meubles, et pénétrait dans les corridors du couvent; de sorte que ceux qui , voulant le visiter, ne connaissaient pas sa cellule pouvaient la distinguer facilement par cette odeur. Elle était tellement pénétrante qu'elle se communiquait pour longtemps à ceux qui le touchaient , ou même à ceux qui lui faisaient visite ; de sorte que le P. de Levanto la garda pendant quinze jours après une visite qu'il avait faite dans sa cellule , quoiqu'il ne manquât pas chaque jour de se laver. La cellule du saint conserva cette bonne odeur pendant douze ou treize ans, quoique pendant tout ce temps il n'y fût pas entré. Elle s'attachait tellement à ses habits que ni le savon ni la lessive ne pouvaient l'enlever. Elle se communiquait aux habits sacerdotaux qu'il avait portés et aux armoires où ils étaient renfermés. Cette odeur n'avait du reste aucun effet désagréable, même pour ceux qui ne pouvaient supporter aucun parfum; elle leur paraissait, au contraire, extrêmement suave. Elle persévéra pendant sa dernière maladie , après sa mort et pendant son autopsie, comme le déclara le docteur Pierpaoli.
Cette bonne odeur se manifeste quelquefois même dans les maladies qui ont coutume de produire des phénomènes opposés. Le dominicain J. Salomoni de Venise fut attaqué , quatre ans avant sa mort , d'un cancer au sein . Il supporta son mal avec une patience admirable ; et sa plaie , loin de répandre une odeur désagréable, exhalait au contraire un parfum délicieux. Le tertiaire Barthole, qui vivait vers Tan { 300, fut attaqué à l'âge de cinquante-deux ans de la lèpre. Le mal fit de rapides progrès, et bientôt de la tête aux pieds son corps ne fut qu'une plaie. Les cheveux et les ongles lui tombèrent; son nez pourrit; ses yeux sortirent de leur orbite ; ses doigts se courbèrent ; sa chair, rongée par les vers , mettait à nu les tendons. Il resta vingt ans dans cet état sans jamais prononcer pendant tout ce temps une seule parole d'impatience, remerciant Dieu au contraire et demandant à souffrir davantage. Une foule innombrable de peuple accourut pour le voir et admirer sa patience ; mais c'était lui qui les consolait bien plus qu'ils ne le consolaient eux-mêmes. De toute la contrée de Volaterra et de Florence, il accourait des gens de tout état, de tout âge, de tout sexe, de toute condition, qui s'asseyaient près demi, mangeaient avec lui à la même table , sans ressentir aucune odeur désagréable , mais réjouis au contraire par le parfum délicieux qu'exhalait son corps. Il mourut enfin , et un éclat céleste illumina son corps , et de sa chair en dissolution s'échappait l'odeur la plus agréable. {Huber, Xmologium , p. 23 4 6 . )
C'est précisément après la mort que la bonne odeur de la sainteté se produit le plus souvent, et quelquefois elle persiste pendant des siècles. Les restes du pape Marcel la gardèrent sept cents ans, et ceux de sainte Aldégonde huit
siècles. D'après le témoignage de Bède, qui était présent, la chambre où était le corps de sainte Burgondefore était pleine d'un parfum délicieux, et l'église où l'on fit son service trente jours après sa mort se remplit du même parfum. Lorsque saint Ménard fut assassiné dans sa solitude, il sortit de son cadavre une odeur très-agréable, qui se répandit jusque dans la foret environnante. Le corps de saint Dominique exhalait une odeur semblable , et elle s'attacha pour longtemps aux mains de ceux qui l'avaient enseveli. Après la mort de saint Gandolphe, son corps répandit aussi un doux parfum, qui remplit la maison pendant quinze jours. Ce même phénomène se reproduisit chez le frère Robert de Naples, chez Jeanne de la Croix, chez François de Sainte- Marie et chez François de la Conception, quoique tous fussent morts de maladies qui ont coutume d'être accompagnées de mauvaises odeurs. 11 faut que ce parfum de sainteté soit bien pénétrant, puisque les actes de saint Trévère rapportent qu'on le sentait à un mille à la ronde lorsqu'on ouvrit son tombeau.
Formation Tout parfum se rattache à une huile volatile, qui en est mystique, comme le véhicule. Il n'est donc pas étonnant que, bien souvent après la mort, il se forme dans le corps des saints une huile de ce genre. Déjà saint Jean Climaque raconte, au quatrième degré de son Échelle du Paradis, que, comme il visitait un couvent dans le désert, un homme admirable, nommé Ménas, mourut peu de temps avant son arrivée, après y avoir passé cinq ans dans la pratique de toutes les vertus. « Comme nous faisions, dit-il, le service divin pour « lui, le troisième jour après sa mort, le lieu où était son « corps se trouva rempli tout à coup d'une odeur merveil- « leuse. L'abbé permit alors d'ouvrir son cercueil, et nous
« vîmes couler des deux plantes de ses pieds , comme de « deux sources, un baume odorant. » Lorsqu'on leva le corps de Madeleine de Pazzi, un an après sa mort, on le Madeleine trouva intact, et il en coula une huile pendant douze ans, après quoi la source s'arrêta ; mais le corps resta incorruptible. Lorsqu'on ouvrit la tombe du bienheureux Félix Félix de ... , . Cantalice.
de Cantalice, quelque temps après sa mort, on trouva dans
le cercueil de plomb qui renfermait son corps une grande quantité d'une liqueur odorante , dans laquelle les médecins remarquèrent beaucoup de propriétés extraordinaires. On trouva également les os de l'abbesse Franca nageant dans une huile de couleur obscure. Toutes les parties molles du corps du bienheureux Ange s'étaient dissoutes en une huile de cette sorte, lorsqu'on le leva d'Oxford. Lorsqu'on ouvrit en 1649 la tombe du vénérable François Fr. Olympe. Olympe, à chaque coup de marteau il s'élevait non une poussière sèche , mais une douce vapeur dont le parfum charma les assistants. Lorsqu'on eut ouvert le cercueil, on trouva les os nageant dans un baume, dont l'odeur semblait composée de celle de la rose et du lis. Le corps des saints résiste même quelquefois à la chaux , comme on le vit lorsqu'on ouvrit la tombe de Pascase Baylon, huit mois après sa mort, et qu'on trouva sous la chaux son cadavre intact et nageant dans l'huile.
Dans les rapports qui nous sont parvenus sur ce genre de phénomènes, on donne quelquefois le nom de manne à la substance qui avait été trouvée , probablement à cause de sa solidité. C'est ainsi qu'on raconte de Jeanne d'Orviéto, qu'on trouva sa tête arrosée d'une manne céleste, et qu'il en sortait de l'huile ainsi que de ses pieds. Pendant longtemps aussi il coula de l'huile et de la manne dans le
tombeau de sainte Rose de Viterbe. Ce phénomène se produit ordinairement quelque temps après la mort. C'est ainsi qu'il se manifesta le vingtième jour chez la sœur Eustochie, religieuse Minorité, sous la forme d'une sueur odorante qui inondait son corps, et qui, pendant longtemps, revenait tous les vendredis et à toutes les grandes fêtes. Quelquefois cependant il se manifeste immédiatement après la mort. Il en fut ainsi de Pascal, de 1a sœur Elisabeth- Marie de la Passion, qui, pendant trois jours, mouilla continuellement son voile et ses manches; du bienheureux Alphonse, qui, immédiatement après sa mort, rendit une huile que le peuple recueillait avec empressement; de la sœur Salomée, dont le corps nagea dans l'huile pendant les sept jours qu'elle fut exposée dans le chœur du monastère. Quelquefois, les plaies de la stigmatisation paraissentsur le corps après la mort. Ainsi, lorsqu'on leva le corps de la bienheureuse Hélène, dix -sept ans après sa mort, il se forma au côté une plaie d'où s'échappait le baume le plus pur.
Dans tous ces cas, la mort avait déjà trouvé dans le corps des défunts une prédisposition à la formation de cette huile mystérieuse, et elle n'avait fait que la développer plus ou moins rapidement. Mais ceci suppose que cette disposition existait déjà et produisait ses effets pendant la vie, et c'est ce que prouvent abondamment les nombreux exem- Sainte Lut- pies que nous pouvons citer sous ce rapport. Sainte Lutgarde" garde, étant à Los, chez une de ses amies, dans le couvent du lieu, se trouva remplie, pendant qu'elle priait, d'une telle douceur qu'elle appela son amie, et lui montra ses doigts en lui disant : « Voyez, ma sœur, comme Dieu agit avec moi : il fait couler de mes doigts, comme de l'huile, la pié-
nitude de grâce dont mon âme est inondée. » En disant cela, elle était comme ivre et parcourait le couvent avec une jubilation extrême. (A. S., 3 jun.) C'est ainsi que le sein de Christine l'Admirable, pendant sa captivité, se remplit d'huile avec laquelle elle frotta ses plaies et les guérit. Lorsque Agnès de Monte-Pulciano mourut, en 1 3 17, Agnès de les sœurs du couvent dont elle était abbesse voulurent M°^oP garder son corps. Mais comme on craignait la putréfaction, on envoya dans tout le pays, jusqu'à Gênes, pour acheter les baumes les plus précieux. Mais à peine ceux qu'on avait envoyés étaient-ils partis, que l'on vit couler du corps de la sainte, de ses mains et de ses pieds des gouttes de baume que les sœurs du couvent recueillirent dans des vases et qu'elles conservèrent longtemps encore.
Ces faits et particulièrement celui que nous avons cité de sainte Christine nous donnent quelque indication sur la nature de ce phénomène. Le sein de la femme doit, d'après tes dispositions de la Providence, sécréter et fournir à l'enfant son nouvel aliment. Cet aliment est d'une nature toute végétale. Le procédé qui le prépare dans l'organe où il est renfermé n'appartient donc point proprement à la nature animale, mais à la nature végétale. Il ressemble à celui qui produit dans le noyau du fruit l'huile qui doit servir plus tard de nourriture au germe de la plante. Aussi le lait est-il, dans sa composition, une substance toute végétale, puisqu'il est formé d'huile, de mucus et de sucre de lait, et qu'il ne contient relativement qu'une très-petite partie d'azote. Or l'azote est, comme on le sait, ce qui caractérise principalement la vie animale. La vie mystique, d'un autre côté, dans la diète qu'elle s'impose, préfère les aliments fournis par le règne végétal : elle a même une
certaine répugnance pour la chair des animaux. Cette abstinence, jointe à l'éloignement de tout ce qui peut exciter les passions, doit à la longue simplifier merveilleusement les opérations de la vie, donner aux produits qui sont destinés à l'entretenir une nature plus végétale, et favoriser la formation de cette huile dont nous avons constaté la présence dans le corps de plusieurs saints. Cette huile, plus douce et plus légère, donne aussi une flamme plus pure et plus claire, et brûle comme une lampe dans le sanctuaire de la vie. Lorsque la mort a éteint la flamme, r huile qui était dans la lampe, n'étant plus consumée, déborde, et toutes les parties molles du corps se résolvent en elle.