‹ La Mystique divine naturelle et diabolique;Chapitre 31 sur 64 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

De la souplesse et de l'agilité du corps chez les saints. Marie d'Agréda. Ida de Louvain. Sainte Colette. De l'incorruptibilité. Sainte Catherine de Bologne.

Marie Une autre propriété du corps, dans les états mystiques, d'Agréda. c»est une granje agilité, une délicatesse et une finesse merveilleuse et une extrême facilité à recevoir les impressions. La chair de Marie d'Agréda était sensible comme celle d'un petit enfant, et ses cilices lui déchiraient aussitôt la peau. Cette sensibilité croissait avec sa mortification , et elle lui était parfois si pénible , qu'on ne pouvait la toucher sans lui causer une vive douleur. Souvent ses mains enflaient rien qu'à les laver dans l'eau froide, et quelquefois le sang en sortait lorsqu'elle les frottait l'une contre l'autre. Cette sensibilité, jointe à son extrême modestie, l'avait décidée à ne se laisser jamais toucher par personne ; c'est

cette mobilité du corps que nous pouvons rattacher le phénomène extraordinaire qui s'est produit chez la bienheureuse Ida de Louvain, dans le couvent de Rosenthal, près Ida de Loude Malines. Elle avait toujours désiré dans sa jeunesse de vam* présenter d'une manière réelle à l'enfant Jésus ses dons avec les Rois Mages. Or il arriva qu'une béguine de ses amies vint passer la nuit avec elle la veille de la fête des Rois, afin de pouvoir aller ensemble le lendemain de trèsbonne heure célébrer cette fête dans l'église des Franciscains, qui était proche. Elles se couchèrent toutes les deux dans le même lit, et la béguine se disposait à dormir. Mais Ida s'occupait intérieurement du désir qui la poursuivait. Bientôt elle se sentit inondée d'une telle douceur que celle-ci débordait de son âme. Tous les membres de son corps commencèrent à enfler de telle sorte qu'il prit bientôt des proportions monstrueuses, et que l'une de ses jambes creva, ce qui lui laissa encore longtemps après une cicatrice. La béguine, ne sachant que penser, s'éloignait toujours d'elle, et finit par ne plus occuper qu'un petit coin du lit, tandis que sa compagne le prenait presque tout entier. Mais tout à coup les choses changèrent. Le corps d'Ida diminua peu à peu, laissant vide tout l'espace qu'il avait occupé dans le lit, et se trouva enfin réduit à un volume extrêmement petit. La béguine épouvantée poussait des cris comme une folle, n'ayant jamais rien vu de tel dans sa vie. Mais Ida avait obtenu ce qu'elle désirait ; et, lorsqu'elle fut revenue à elle, elle parut tout le reste de la nuit comme plongée dans une ivresse ineffable. Le même phénomène se reproduisit le soir, pendant qu'elle revenait de l'église avec son amie , parce que son désir l'avait reprise de nouveau.

Quelquefois ce phénomène, au lieu d'être passager, comme dans le cas dont il vient d'être question, persiste &»• Colette, plus ou moins longtemps. C'est ce qui arriva à sainte Colette. Ses parents lui avaient laissé dès son enfance la plus grande liberté pour ses exercices de piété. Quelques personnes s'en scandalisaient, parce que, comme elle était très -petite de taille, elle paraissait plus jeune encore qu'elle n'était. La sainte aurait bien voulu être plus grande. Un jour donc que, dans sa douleur, elle était allée à l'église pour prier, et qu'elle disait à Dieu : « Ah Seigneur! me laisserez -vous toujours si petite? » elle se sentit croître tout à coup; et, quand elle fut de retour à la maison, elle était plus grande en effet que lorsqu'elle en était partie. Elle était en même temps d'une merveilleuse beauté, avait la peau blanche comme un lis et colorée d'un doux incarnat. Elle fut longtemps sans s'en apercevoir; mais l'ayant enfin remarqué, elle en fut inquiète. Craignant que sa beauté ne fût la cause de quelque danger, elle s'adressa à Dieu pour lui demander son secours. A peine avait-elle fini sa prière que la rougeur de son visage et de son corps disparut, et qu'il ne lui resta que la blancheur de sa peau, qu'elle garda toute sa vie.

La même chose est arrivée à plusieurs autres saints ; et ceci nous conduit à étudier d'autres phénomènes qui se sont produits souvent chez les bienheureux après leur mort. Le corps de Liduine avait été, comme nous l'avons vu, miné pendant trente-huit ans par les maladies les plus terribles. Mais lorsqu'elle eut rendu son âme à Dieu , sou visage n'inspirait aucun effroi, et n'avait pas même la pâleur de la mort; il paraissait plutôt oint d'une huile ou d'une liqueur aromatique, et brillait d'un tel éclat qu'il

DE LA SOUPLttSE MYSTIQUE DU CORPS. 351

paraissait comme glorifié. Tous ceux qui la virent ne pouvaient se lasser de la regarder, et disaient qu'ils n'avaient jamais rien vu d'aussi beau. Tout le reste de son corps brillait du même éclat : ses membres étaient ronds et potelés comme s'ils n'eussent jamais soufferts. Toutes ses plaies avaient disparu, et il ne lui était resté qu'une légère cicatrice des blessures que lui avaient faites les Picards. Après la mort de sainte Colette, son corps garda pendant douze heures la couleur qu'il avait pendant la vie; puis il devint blanc comme la neige et parsemé de veines bleues qui en relevaient la beauté. Tous ses membres étaient revêtus d'une telle grâce que l'état de l'innocence primitive semblait être revenu pour elle; et plus de trente mille personnes accoururent pour la voir. Marie-Jeanne de Tours étant morte à l'âge de quatre-vingt-douze ans, son corps, épuisé et desséché par la vieillesse , les jeûnes et les mortifications, reverdit en un moment, devint blanc comme la neige , poli comme l'ivoire, et semblable à celui d'une jeune fille de dix- huit ans. Quinze jours après la mort d'Antoinette de Florence, religieuse Clarisse, les sœurs, ayant ouvert son cercueil, trouvèrent son corps intact et rouge, comme s'il avait été vivant. Et plus tard, toutes les fois qu'elles allaient le visiter, elles le trouvaient alternativement blanc et rose. Il en fut de même de Madeleine de Pazzi, de Rose de Lima, de Catherine de Sienne, de Lutgarde, de Colombe de Riéti, de Dominique de Paradis, d'Oringa et de beaucoup d'autres femmes.

Parmi les hommes, nous pouvons citer saint François d'Assise, saint Antoine de Padoue, saint Laurent Justinien, dont les joues, deux jours après sa mort, devinrent roses comme celles d'un homme vivant, et dont le corps resta in-

tact pendant les soixante-sept jours qui s'écoulèrent avant sa sépulture. Le corps de Philippe d'Aquério, qui était auparavant d'une couleur brune, devint clair et blanc, et ses ulcères, qui sentaient très-mauvais pendant sa vie, répandirent une odeur agréable. La clarté de la chair va quelquefois jusqu'à la transparence. Sulpice raconte de saint Martin que son corps , après sa mort , était plus pur que le cristal et plus blanc que le lait. On rapporte la même chose de saint Hugues, évêque de Lincoln. Lorsque cette clarté est jointe à la délicatesse des tissus, la couleur rose du corps semble venir de la vivacité du sang, qui se manifeste quelquefois alors par des hémorragies après la mort. Souvent aussi le corps des saints garde après la mort une souplesse et une flexibilité merveilleuse, ou bien il reste incorruptible. A mesure, en effet, que l'esprit s'affranchit des liens de la vie inférieure pour s'élever vers Dieu, celle-ci devient moins grossière, moins matérielle, et par conséquent moins corruptible. Déjà la tempérance et la sobriété, en restreignant dans de justes limites la jouissance des aliments matériels qui doivent entretenir la vie, diminuent par là même la matérialité du corps. Après la mort de Marie d'Oignies, lorsqu'on voulut laver son corps, on le trouva tellement amaigri par les jeûnes et les maladies, que l'on pouvait suivre sous la peau du ventre, comme sous un linge transparent, tout le cours de l'épine dorsale. Les exemples de cette incorruptibilité sont tellement nombreux qu'il est inutile et impossible à la fois de les citer tous. Nous choisirons donc parmi eux celui de sainte Catherine de Bologne, parce qu'il nous est attesté de la manière la plus authentique, et que ce cas nous offre d'ailleurs tous les phénomènes qui se rattachent aux faits de ce

genre. Nous suivrons le récit que nous a laissé à ce sujet ïlluminata Bembi , qui a été témoin oculaire de tous les faits qu'elle raconte.

Elle commence à parler de la mort de Catherine, qui ar- gt. riva en 1463, dans la quarantième année de son âge. A rine de Bopeine avait- elle fermé les yeux que son visage devint flo- losne' rissant de beauté et sa chair tendre comme celle d'un enfant. En môme temps son corps et les draps dans lesquels elle était morte répandirent une odeur délicieuse ; de sorte que tous en étaient dans l'étonnement. On porta son corps dans l'église ; et, comme on passait devant l'autel du Saint- Sacrement , on vit son visage sourire gracieusement ; sur quoi tous les assistants se pressèrent autour d'elle, et, ravis de son ineffable beauté , se mirent à lui baiser les mains, les pieds et ses vêtements. On prépara sa tombe, et l'on descendit le corps en terre sans cercueil. Il en sortit alors un parfum délicieux. Les deux sœurs qui étaient descendues dans la fosse , craignant que la terre ne couvrît et ne gâtât son visage si beau et si brillant, étendirent dessus un drap, puis placèrent une planche grossière sur le corps. Mais elles s'y étaient prises d'une manière si maladroite que la terre que l'on jeta tomba sur le visage et sur le corps tout entier. La sépulture une fois terminée, les sœurs, par amour et par dévotion pour elle, se partagèrent les objets qui lui avaient servi pendant sa vie, et s'entretenaient continuellement de ses vertus. Leur vénération pour elle augmenta bien davantage encore à la lecture du livre qu'elle avait écrit. Elles allaient donc fréquemment au cimetière visiter sa tombe, pleurer, prier ou lire auprès d'elle, et toujours elles sentaient un parfum délicieux. Comme il n'y avait là ni fleurs ni herbes odorantes , elles finirent par

croire que cette odeur venait de la tombe de Catherine. Bientôt des miracles s'y opérèrent; plusieurs malades y recouvrèrent la santé. Les sœurs commencèrent donc à regretter de l'avoir enterrée sans cercueil , et elles firent part de leurs regrets au confesseur du couvent. Celui-ci, qui était un homme intelligent, nous demanda, raconte la biographe, ce que nous voulions faire. Nous lui dîmes que nous voulions lever son corps, le mettre dans un cercueil de bois, puis l'enterrer de nouveau. Il fut étonné de cette demande; car il y avait dix- huit jours qu'elle était morte, et il pensait que son corps devait être déjà en putréfaction. Nous, nous mettions en avant la bonne odeur qu'il exhalait, et il nous permit enfin de le lever, pourvu

qu'aucune mauvaise odeur ne se manifestât.

Nous fîmes préparer un cercueil, et dès le soir nous nous mîmes à l'œuvre. Mais il s'éleva, au moment même, une tempête accompagnée de grêle et d'éclairs. Les sœurs se mirent en prière, et l'orage cessa. Le ciel, néanmoins, resta obscur, et l'on ne voyait pas une étoile. L'une de nous sortit dans le cimetière, et pria Dieu de nous manifester par un signe s'il approuvait ce que nous voulions faire. Le ciel devint serein aussitôt, et les étoiles brillèrent au-dessus de la tombe. Toutes, remplies d'étonnement et de joie, se mirent promptement à l'œuvre. Lorsque nous découvrîmes le visage , nous le trouvâmes meurtri et défiguré par la planche qu'on avait mise dessus, et parce que les sœurs, en creusant la terre , l'avaient frappé avec leur pelle. Nous plaçâmes son corps dans un cerceuil, pour le remettre en terre ; mais un instinct secret et merveilleux nous poussa toutes à le placer pour quelque temps sous la porte. Là, le nez et le visage reprirent leur forme naturelle ; la défunte

devint blanche et belle comme si elle eût vécu encore, et répandait avec cela une odeur délicieuse. Le matin , les sœurs, allant à matines, furent remplies d'étonnement; et, ravies par le parfum qu'elle répandait, elles ne pouvaient se lasser de la toucher et de la baiser. La plupart se rendirent à Téglise, et quelques-unes seulement restèrent près du corps pour l'enterrer; mais celles-ci, poussées comme par une force mystérieuse, la portèrent dans l'église devant le Saint-Sacrement, à l'endroit où se trouvaient toutes les sœurs. On vit alors comme un éclair de joie illuminer deux ou trois fois son visage; et son corps, à chaque fois, exhalait un suave parfum. La sainte semblait imiter ce qu'elle avait fait pendant sa vie ; car lorsqu'elle entrait dans l'église et qu'elle se prosternait devant l'autel, elle ne pouvait se rassasier de témoigner à Dieu son respect. Toutes les sœurs étaient profondément émues. Le parfum se répandit dans l'église et le cloître, s'attacha aux mains de ceux qui le touchaient, et personne ne savait ce que cela voulait dire. L'odeur n'était pas continuelle, mais elle cessait quelquefois , le temps à peu près de réciter le Pater. C'était tantôt l'odeur du musc, tantôt celle de violette ou d' œillet, ou des aromates les plus précieux, sans qu'on pût la déterminer d'une manière précise. Cependant le corps avait du sang à la tête, à la gorge, aux jambes et aux pieds, où la planche avait pesé davantage.

De blanche qu'elle était auparavant , elle commença à devenir rouge , et une sueur odorante coula de tous ses membres. Tantôt elle était rouge comme un charbon allumé ; tantôt elle pâlissait et distillait continuellement une liqueur tantôt pure comme l'eau, tantôt comme mêlée d'eau et de sang. Nous fîmes appeler notre confesseur. Le

bruit de cet événement s'était déjà répandu dans la ville; et, ayant appris la chose comme les autres, il venait avec un médecin très-distingué, le docteur Marcanova. Ils inspectèrent le corps avec la plus grande attention. Il arriva bientôt d'autres personnes capables de porter un jugement sur cette affaire, des ecclésiastiques, des médecins. L'évêque suffragant assura qu'il avait vu au moins trois cents corps saints, mais qu'aucun ne lui avait paru aussi beau que celui de Catherine. Le légat permit de l'exposer à la vénération des fidèles pendant sept jours à la grille du chœur. Tous purent le voir rose, de belle forme, et changeant de couleur de temps en temps. L'évêque fit construire un monument en forme d'autel, et on l'y mit en présence des principaux de la ville et de nous toutes, au milieu des hymnes et des chants. Le cercueil fut fermé de deux clefs, dont l'une fut donnée au confesseur et l'autre gardée dans le couvent. Le vendredi suivant, on nous permit de visiter le corps. Lorsque nous eûmes ôté l'étoffe de soie qui le couvrait, nous le trouvâmes tout inondé de cette sueur qui , lorsqu'elle était sèche, répandait une odeur délicieuse. Une de nous ayant détaché des pieds un peu de peau à l'endroit où la planche avait pesé, il en coula aussitôt du sang. Cette nuitlà, ses yeux parurent tellement enfoncés qu'on n'en apercevait presque plus aucune trace. Cette circonstance nous affligea. Nous refermâmes le cercueil et primes avec nous la clef. La nuit de Pâques, nous retournâmes à son tombeau; et l'avant ouvert , nous trouvâmes un de ses veux beau el ouvert. Quelque temps après, l'autre s'ouvrit peu à peu; et le matin de la fête elle était si belle qu'elle paraissait rayonnante d'éclat. Le lendemain, elle fut visitée en cetétat par les principaux ecclésiastiques et laïques de la ville, qui

n'en revenaient pas d'étonnement. Trois mois après sa mort, et à deux fois différentes, il sortit de son nez un plat de sang. Dans la suite, comme toute l'Italie accourait pour la voir, elle fut placée dans une chapelle particulière, assise sur un fauteuil, richement vêtue et les mains appuyées sur ses genoux; et c'est en cet état qu'on peut la voir encore aujourd'hui. Elle ressemble parfaitement à une personne vivante, si ce n'est que les parties exposées à l'air ont noirci.

Quelquefois l'incorruptibilité du corps se communique aux objets qui ont été en contact avec lui. En 1439, après que la cathédrale de Florence fut bâtie , lorsqu'on voulut lever le corps de saint Zénobe , on trouva ses os reposant sur des feuilles et des fleurs d'un ormeau qui avaient poussé au mois de janvier, au moment où on l'ensevelissait pour la première fois , et que l'on avait mises à cause de cela dans son cercueil. Elles étaient restées intactes pendant tout ce temps, comme ce blé qu'on trouva dans les catacombes de Rome, et qui, après de longs siècles, avait gardé assez de vertu pour germer encore. (A. S., 25 mai.)

Phénomènes mystiques dans la partie moyenne de l'homme. Gomment la mystique modifie les organes du mouvement. Saint Philippe de Néri. Joseph de Copertino. Sainte Ida.

Jusqu'ici nous avons considéré les effets de la mystique dans cette région inférieure de l'organisme humain par laquelle il est mis plus particulièrement en rapport avec la nature extérieure. Cette région n'est éclairée que par une

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