‹ La Mystique divine naturelle et diabolique;Chapitre 32 sur 64 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

lumière douteuse, qui rend les perceptions incertaines, et expose nécessairement à beaucoup d'erreurs et d'illusions. C'est dans cette région aussi qu'habitent tous ces instincts aveugles qui semblent produits par une puissance étrangère; c'est là qu'ils ont leurs racines dans les passions qui nous agitent. Toutes les convoitises sensibles sont dans un rapport intime avec elle, mais surtout la volupté, cette sirène perfide qui étale aux yeux le jeu trompeur de ses nuances variées , qui nous présente tous les objets sous un jour faux et menteur, et sait mêler partout ses éléments impurs à ce qu'il y a de plus pur et de plus saint. La mystique ne peut donc se trouver à l'aise en ces domaines : elle ne saurait y poser le pied avec sécurité. Aussi nous avertitelle sans cesse de ne point nous y arrêter avec complaisance, mais d'avoir toujours les yeux ouverts, afin de nous mettre en garde contre les illusions sans nombre qu'on y rencontre; elle nous recommande de les considérer seulement comme un lieu de passage qui doit nous conduire à un but plus élevé , et de surveiller toujours avec une scrupuleuse attention les puissances qui y séjournent. Elle n'attache donc pas une très -grande importance aux phénomènes qui s'y produisent, quelque merveilleux qu'ils paraissent d'ailleurs, et elle ne les considère que comme des moyens pour arriver à quelque chose de mieux. C'est à peine si elle réussit à préserver, de ce côté, des pièges des puissances ennemies, l'homme même qui a atteint le plus haut degré de la sainteté. Les mensonges et les illusions qui se produisent dans la clairvoyance magnétique, où l'âme n'est point contenue par le frein de la discipline mystique , montrent jusqu'à quel point ces précautions et ces avertissements sont fondés.

Il fait un peu plus clair dans les régions moyennes de l'âme et de l'organisme, pas assez cependant pour que l'homme puisse s'y abandonner à une sécurité parfaite. Ces régions consistent principalement dans les organes des mouvements volontaires, avec tout ce qui s'y rattache, tels que certains instincts et certaines passions d'un côté, et de l'autre les perceptions des sens. La grâce trouve dans ces régions ce qu'elle avait déjà trouvé dans les autres; elle y trouve toutes les puissances liées par un funeste engourdissèment, ou dispersées par une surexcitation non moius dangereuse. L'habitude du péché, l'entraînement des passions exercent sur l'âme tout entière , ou sur les organes qui lui servent d'instrument, une influence désastreuse, créent des mouvements factices qu'il faut réprimer, lient et concentrent ce qu'il aurait fallu désunir, et dissipent ce qu'il aurait fallu recueillir et concentrer. La vie mystique doit donc réparer tous ces fâcheux effets, détourner l'homme de l'amour des choses inférieures, pour le porter vers Dieu, fortifier le dedans aux dépens du dehors. Aussi voyons nous que, dans ces états, la nature perd [plus ou moins de son importance. Le soleil n'a plus la même influence sur l'économie de la vie tout entière, la succession des jours et des saisons passe même quelquefois inaperçue, tandis que la volonté acquiert au contraire plus de force et d'énergie, et donne aux puissances la direction qui lui plaît. Ce changement profond une fois accompli , dans l'angoisse et la douleur, le retour vers les choses qu'on a quittées n'est plus chose facile. La moindre tentative sous ce rapport est sévèrement punie, et la douleur physique qui en est la suite avertit l'homme de ne pas aller plus loin.

Tous les organes du mouvement subissent une modification profonde. Dans l'état ordinaire, le but et le terme de leur activité est placé dans le monde extérieur; mais, dans l'état mystique , ce but est au dedans; de sorte que leur action va du dehors au dedans. Il résulte de là toute une suite de nouveaux courants et de nouvelles directions, qui, partant du monde sensible, aboutissent à des régions fermées jusque-là. Toutefois, ces mouvements, qui reportent l'homme vers le monde extérieur, sont d'une tout autre nature que ceux qui se produisent dans le somnambulisme. Si nous les comparons tous les deux aux mouvements ordinaires, tels qu'ils ont lieu dans l'état de veille et dans le cours habituel de la vie , nous verrons que ces derniers tiennent le milieu entre les premiers et les seconds. Dans l'état de veille ordinaire , le mouvement produit par l'organe est imprimé par la volonté; dans le somnambulisme, il se rattache au sommeil et en dépend. L'àme intelligente se retire alors, et est remplacée par cette partie inférieure et obscure de l'âme qui a ses racines dans la nature, et qui est dans un rapport intime avec ses puissances. Il résulte de là ce somnambulisme dans les mouvements qui, soustrayant ceux-ci à la direction et au contrôle de la volonté , les rapproche de ces mouvements aveugles et involontaires qui constituent le jeu de la vie inférieure et organique. Celle-ci, en effet, n'est pour ainsi dire qu'une sorte de somnambulisme renfermé dans les limites de l'individualité, tandis que le somnambulisme magnétique, franchissant ces limites , met l'homme dans un rapport immédiat avec la nature extérieure. Mais dans le somnambulisme mystique, s'il est permis d'employer ici cette expression , ce n'est point la partie basse

et obscure de l'âme qui produit et dirige les mouvements extraordinaires qu'on y observe; c'est l'esprit d'en haut qui pénètre et remplit de ses dons l'âme supérieure et intelligente. En cet état, les organes sont mus par une puissance supérieure, et vers un but tout spirituel , et c'est de là que résultent ces mouvements surnaturels et mystiques dont nous trouvons une foule d'exemples dans la vie des saints.

C'est ainsi que Ton raconte de sainte Ida de Louvain qu'étant malade elle reçut la visite de l'abbesse d'un autre couvent. Celle-ci, l'ayant trouvée guérie comme par miracle , la prit dans sa voiture et l'emmena avec elle pour quelques jours. Tout à coup , la sainte se sentit comme entraînée par une puissance étrangère qui ne lui permit pas d'aller plus loin , mais la força de descendre avec une force comparable à celle de deux ou trois hommes. Elle fit donc arrêter la voiture et sauta dehors sans saluer personne, ne sachant pas où elle était portée. Elle fut entraînée dans une église où elle avait coutume de prier devant un crucifix. Mais cette fois elle ne put s'y arrêter, et, toujours poussée par la même puissance, elle ne fit que la traverser, jusqu'à ce qu'enfin elle fut déposée chez une religieuse avec laquelle elle était intimement liée. C'est là qu'elle commença de trouver le repos ; et , tout en causant avec elle , elle eut plusieurs visions. ( Henriquez, Qui?ique prudentes virgines. Antv., 1650, p. 380.)

L'esprit divin , pénétrant la partie supérieure de l'âme , s'empare ainsi de la faculté motrice, et l'élève à une plus haute puissance. L'âme, en cet état, est intimement unie à Dieu par les liens d'un amour réciproque, qui fait qu'elle i. 11

se donne à lui à mesure que lui-même se donne à elle. Cependant, quelque puissante que soit l'action de Dieu sur elle, elle garde toujours sa liberté, soit qu'on la considère comme faculté affective, soit qu'on l'envisage comme faculté motrice. Considérée sous ce dernier rapport, elle a deux sortes de mouvements, l'un qui la porte au dehors, et l'autre, au contraire, qui la reporte au dedans. Or, dans l'un et l'autre cas, elle reste libre sous l'action de Dieu. Là, maîtresse de l'organe extérieur par lequel son action doit se produire, elle ne fait que manifester au dehors et dans l'espace les modifications intérieures et profondes qu'elle a subies. Ici , transportée dans des régions supérieures et surnaturelles, elle s'y meut à l'aise et converse familièrement avec les esprits qui l'habitent. Dans le premier cas, elle descend, puisqu'elle se penche vers le monde physique. Cependant, comme elle est poussée par l'esprit de Dieu , ses mouvements trahissent au dehors l'enthousiasme surnaturel qui les produit. L'ivresse où elle est plongée est une ivresse sainte , chaste et divine , n'ayant rien de*commun avec ces transports qui, dans l'antiquité, emportaient les Ménades à travers les montagnes, les prairies et les forêts. Quant aux mouvements qui élèvent l'àme vers le monde des esprits , ils ne dépendent point, comme les premiers , des organes extérieurs. Ceux-ci restent, au contraire, dans un repos parfait, et ne servent à l'âme que comme une base terrestre , d'où elle prend son essor pour voler plus haut.

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