CHAPITRE VII
Comment la mystique change les puissances affectives de l'âme. De la jubilation mystique. Marie d'Oignies. Du don des larmes. Sainte Rose de Lima. Rinlinde de Billingen. Véronique de Binasco , etc.
L'esprit de Dieu s'empare non - seulement de la faculté motrice de l'homme, mais encore de ses puissances affectives. Comme il est devenu, pour ainsi dire, l'âme de son âme, il doit être aussi comme le centre de gravitation de toutes ses affections. Celles-ci, réunies dans un centre plus élevé, acquièrent par là une nouvelle force et une dignité plus grande : elles agissent par des motifs plus purs et plus saints. Parmi ces affections, la première, celle qui est comme la racine de toutes les autres , c'est J'amour, ce poids des âmes, qui détermine tous leurs mouvements. L'amour donc, élevé à une plus haute puissance par l'action divine, gravite vers Dieu de toutes ses forces, par une inclination qui a encore ses racines dans la partie sensible de l'âme. La même force qui l'attire vers le bien la détourne du mal par un mouvement énergique de haine et de répulsion . L'amour et la haine sont donc les deux affections fondamentales que la mystique soumet à sa discipline. L'amour purifié, fortifié, élargi par l'action divine se porte davantage vers le bien à mesure qu'il en approche de plus près. La haine, de son côté, repousse avec d'autant plus de force le mal du péché que l'âme en ressent davantage les charmes trompeurs. A ces deux affections se rattachent toutes les autres : le plaisir, la joie d'un côté ; le déplaisir, la douleur et la tristesse de l'autre. La mystique discipline toutes ces passions; de sorte qu'elles ne peuvent
plus subjuguer la partie supérieure de l'âme, et que, devenues plus dociles, elles n'échappent plus comme autrefois à ses influences. Détournées des objets extérieurs qui les excitaient autrefois, dépouillées des motifs sensibles qui les mettaient en jeu, elles sont poussées désormais par des motifs supérieurs, et dirigées vers des biens plus élevés. La vie des saints nous montre jusqu'à quel degré l'àme animée de l'esprit de Dieu peut dominer ses passions , les arracher entièrement à tout objet terrestre , et les transfigurer, pour ainsi dire, en les purifiant toujours davantage. Nous nous contenterons de citer ici quelques exemples plus frappants que les autres , pris dans la vie des saints qui se sont fait remarquer par le don de la jubilation ou par le don des larmes, afin que le lecteur puisse avoir une idée de ce que peut devenir la joie ou la douleur, inspirée
par l'esprit de Dieu.
Marie d'Oignies s'est distinguée entre beaucoup d'autres par ce don de jubilation , qui sur son lit de mort remplit son cœur de joie et ses lèvres de chant. En effet, elle se mit à chanter d'une voix haute et claire , et ne cessa pas pendant trois jours et trois nuits de louer ainsi le Seigneur, de lui témoigner sa reconnaissance, célébrant sa gloire et celle de la sainte Vierge , des anges et des saints pour lesquels elle avait une dévotion particulière, par les chants les plus délicieux. Pendant tout ce temps elle ne s'arrêta pas un seul instant pour chercher les paroles ou les mélodies qu'elle devait employer ; mais c'était Dieu qui lui mettait tout cela dans la bouche , et elle semblait l'avoir écrit sous les yeux ; on eût dit qu'un séraphin, étendant ses ailes sur sa poitrine, lui inspirait ses chants. Après qu'elle eut ainsi chanté tont le jour, sa voix devint
enrouée, de sorte que, vers la nuit, elle pouvait à peine faire entendre un son; mais le lendemain matin elle se remit à chanter d'une voix plus haute et plus claire; car l'ange du Seigneur lui avait ôté son enrouement , et elle continua ainsi tout le jour. Le prieur d'Oignies, qui était un prêtre fort distingué , avait fermé les portes de l'église où elle était couchée, et y était resté seul avec elle; de sorte que ceux qui étaient dehors entendaient seulement des chants sans comprendre les paroles. Elle avait commencé par célébrer la sainte Trinité, et elle avait dit sur ce sujet des choses merv eilleuses, prises des évangiles, des psaumes, des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, qu'elle n'avait jamais lus, donnant sur une foule de points obscurs ou délicats des explications nouvelles et ingénieuses. De la sainte Trinité, elle passa à l'Incarnation, puis à la sainte Vierge , racontant une foule de choses des anges, des apôtres et des autres saints. Puis elle passa aux personnes qui lui étaient chères sur la terre , les recommandant au Seigneur, et tout cela en vers latins. Elle dit, entre autres choses, que les anges reçoivent toute leur connaissance de la lumière de la sainte Trinité, et que, glorifiés par la lumière de Jésus-Christ, ils opèrent dans les âmes saintes des fruits merveilleux. Elle dit aussi que la sainte Vierge est déjà glorifiée dans son corps; que les corps des saints qui sont ressuscités à la mort de Notre-Seigneur ne sont point retournés au tombeau ; que le Saint-Esprit visiterait bientôt son Église, et lui enverrait des ouvriers en plus grand nombre que de coutume, pour opérer le salut des âmes et éclairer le monde. Elle appelait saint Etienne le jardin de roses du paradis, et disait que c'était lui qui par sa prière avait obtenu la conversion de saint Paul , et
que, lorsque celui-ci avait gagné la couronne du martyre, saint Etienne avait été présent et avait offert son âme à Dieu en lui disant : Ce don précieux que vous m'avez fait, je vous le rends avec tous les fruits qu'il a rapportés. Elle parla en outre de son confesseur, priant Dieu de le garder, afin qu'elle pût un jour lui présenter aussi son âme, et lui rendre ainsi avec intérêt le don qu'il lui avait fait. Elle repassa dans le plus grand détail les tentations qu'il avait éprouvées et les fautes qu'il avait commises, priant Dieu de l'en préserver à l'avenir. Le prieur, qui connaissait très-bien la conscience de son confesseur, puisqu'il le confessait lui-même, s' approchant de lui, lui demanda : «Est-ce que vous lui auriez par hasard découvert vos péchés? elle les nomme tous comme si elle les avait écrits dans un livre. » Elle répéta plusieurs fois, toujours en vers latins, le Magnificat, et éprouva, en le chantant, d'ineffables délices. Elle se mit à chanter le cantique de Siméon, et, lorsqu'elle l'eut fini, elle recommanda instamment au Seigneur tous ceux qu'elle aimait, entremêlant ses recommandations du chant du Nunc dimittis. Elle mourut ainsi, après avoir chanté pendant trois jours.
Il en est de même du don des larmes, et nous le retrouvons dans la vie d'un grand nombre de mystiques , soit qu'ils pleurassent leurs propres imperfections , soit qu'ils fussent attendris par la méditation des souffrances du Rose Sauveur. Sainte Rose de Lima avait reçu ce don ; et elle 3 Lima. cr0yjm qUe nos lannes n'appartiennent qu'à Dieu , et qu'il ne convient pas de les verser pour d'autres que pour lui. Trouvant donc un jour sa mère qui pleurait pour quelque œuvre étrangère à Dieu, elle lui dit avec feu : « Ah ma mère! que faites-vous là? Vous dépensez un trésor qui
n'appartient qu'à Dieu; car c'est à lui seul que nous de-* vons donner cette liqueur précieuse destinée à laver nos péchés. » Rinlinde de Billingen, au monastère d'Adelhau- Riniînde de sen, avait aussi reçu ce don, de même que le don de jubi- auin8enlation. Celui-ci durait souvent dix jours sans interruption après ses communions. Mais aussi, quand elle considérait la passion du Sauveur, elle fondait en larmes; de sorte que la place où elle était agenouillée était toute mouillée de ses pleurs; elle éprouvait en même temps un désir ardent d'être associée aux souffrances de son bien -aimé. Véronique de Binasco pleurait si facilement que, dès Véronique
r n de Binasco.
qu'elle priait ou méditait, ou repassait ses péchés dans son esprit, les larmes lui venaient aussitôt; et les autres sœurs du couvent ne pouvaient assez s'étonner de les voir couler ainsi sans qu'elle sanglotât ou qu'elle fit entendre aucun bruit. Si elle voulait se cacher, ou retenir ses pleurs, elle devenait malade, ou était prise d'un enrouement très- violent. Thadane, sa confidente, déclara que, lorsqu'elle était en contemplation, elle répandait sur le pavé une telle quantité de larmes qu'il semblait qu'on y eût jeté un vase plein d'eau. Aussi avait-elle fini par avoir dans sa cellule un vase de terre qui pût contenir les larmes qu'elle versait pendant ses ravissements; et le poids s'en éleva quelquefois jusqu'à plusieurs livres de Milan. D'autres sœurs assurent aussi que parfois les pleurs qui tombaient de ses veux s'arrêtaient sur sa poitrine pendant ses extases, puis se mettaient à couler comme de l'eau ordinaire lorsqu'elle était revenue à elle.
Il en était ainsi de Marie d'Oignies. Un jour qu'elle Marie déconsidérait les bienfaits de la rédemption , elle fut telle- gme8, ment émue qu'un fleuve de larmes baigna la place où elle
était à genoux dans l'église. A partir de ce moment, elle ne pouvait plus regarder une croix , parler ou entendre parler de la passion du Sauveur sans avoir aussitôt un ravissement. Pour calmer sa douleur et retenir ses larmes, elle était obligée de détourner sa pensée de l'humanité du Christ pour la reporter sur sa divinité. Un jour, vers le temps de la passion, comme elle s'immolait au Seigneur, au milieu des soupirs, des sanglots et des larmes, un des prêtres qui desservaient l'église l'avertit doucement de prier bas et de retenir ses pleurs. Timide et obéissante comme elle était, mais sachant bien cependant qu'il lui était impossible de faire ce qu'on lui demandait, elle sortit secrètement de l'église, se cacha dans un lieu éloigné, et pria le Seigneur de faire voir à ce prêtre qu'il n'est point au pouvoir de l'homme de retenir ses larmes lorsque le souffle du Saint-Esprit les fait couler. Sa prière fut exaucée ce jour-là même ; car, pendant que ce prêtre disait la messe, son âme fut inondée d'un tel torrent de larmes qu'il craignit d'étouffer. Plus il s'efforçait de les arrêter, plus elles coulaient en abondance, non-seulement sur lui, mais encore sur le livre et sur les linges de l'autel. Il comprit alors, par sa propre expérience, ce qu'il n'avait pas voulu apprendre par l'humilité. Marie étant revenue longtemps après la messe , le prêtre lui raconta ce qui venait de lui arriver. « Eh bien! lui dit-elle, vous avez éprouvé vousmême qu'il n'est pas donné à l'homme de retenir l'esprit quand il souffle avec impétuosité. » Comme elle pleurait ainsi jour et nuit, elle était obligée de changer souvent les draps dont elle s'enveloppait la tête. Jacques de Vitry, son biographe, lui ayant demandé un jour si, après ses veilles et ses jeûnes prolongés, les larmes qu'elle répandait en si
grande abondance ne l'épuisaient pas, et si sa tête n'en était pas affaiblie, elle lui répondit : « Les larmes sont ma force et ma nourriture, et le jour et la nuit. Loin de me faire mal à la tête, elles raniment mon esprit ; loin de me causer quelque souffrance, elles remplissent mon âme de joie, parce qu'elles ne coulent point avec effort, mais que c'est le Seigneur qui les donne. » Dans tous ces phénomènes, c'est la septième paire de nerfs qui sert pour ainsi dire de conducteur, et manifeste au dehors les sentiments intérieurs de l'âme.
Mais à côté de ces courants qui se rattachent aux affections de l'appétit concupiscible , il en est d'autres qui sont en rapport au contraire avec les passions de l'appétit irascible. Celles-ci se produisent tantôt par les élans de l'orgueil ou de la présomption, tantôt au contraire par les défaillances de la crainte et du découragement. Mais une fois purifiées par la discipline chrétienne, ces passions rentrent dans leur état normal; et l'homme est délivré de cette mobilité qui, dans l'état ordinaire, le fait passer si facilement d'un excès à l'excès opposé. Loin d'être un péril pour lui, elles deviennent, au contraire, sous l'influence de la grâce, des moyens d'avancer dans la vertu, et contribuent à produire ces miracles de pureté, de patience, d'empire sur soi-même que nous admirons dans la vie des saints. N'avons- nous pas vu, par exemple, Ignace de Loyola passer en peu de temps de la vie présomptueuse, grossière et libre des camps, à un état de perfection vraiment merveilleuse, et devenir un modèle de modestie, d'humilité, de douceur et d'égalité d'âme? Quel empire n'a pas exercé sur soi-même François Borgia son successeur? Avec quelle énergie Louis de Gonzague n'a-t-il pas
su dompter la vivacité de son tempérament? Quels efforts n'a pas dû faire Philippe de Néri pour acquérir cette parfaite égalité d'âme que rien ne pouvait troubler ; de sorte que ceux qui ne le connaissaient pas le croyaient insensible? La sérénité de son âme était si grande qu'il était la consolation de tous les affligés, et que beaucoup recouvraient la paix et la joie rien qu'en le regardant. Toujours bon et aimable, il savait par sa douceur assouplir les cœurs les plus opiniâtres, et attirait par un charme irrésistible ceux qui avaient gardé le précieux trésor de l'innocence. 11 avait coutume de dire que l'homme humble ne doit mépriser personne, mais seulement soi-même et le monde, et qu'il lui faut savoir mépriser enfin jusqu'au mépris lui-même. Or toute sa vie n'était que l'accomplissement de cette parole. Et Marie-Élisabelh de Ranfain, quel courage ne lui a-t-il pas fallu pour lutter pendant toute sa vie contre l'esprit de l'abîme ; pour supporter les mauvais traitements de sa mère , qui , irritée de ce qu'elle ne voulait pas la suivre dans sa vie mondaine, l'accablait de coups , et la faisait passer pour folle? Quelle force ne lui a-t-il pas fallu plus tard, lorsqu'on la contraignit d'épouser un homme méchant et cruel, qui ne savait qu'inventer pour la faire souffrir? Elle supporta tout avec douceur et patience sans jamais proférer une plainte , et réussit ainsi à convertir son mari. Avec quelle constance supporta-t-elle la plus terrible de toutes les épreuves, lorsque, devenue veuve, elle fut possédée du démon, et condamnée à une lutte acharnée contre l'enfer? Mais après être sortie victorieuse de cette lutte, elle eut encore assez de courage et d'énergie pour se consacrer au service et à la conversion des femmes perdues, et pour fonder l'ordre de Notre-Dame du Refuge.