CHAPITRE VIII
Comment la mystique transforme et élève les fonctions des sens. Du toucher. Marie d'Agréda. Rose de Lima. Du goût. Lucie d'Adelhausen. Angèle de Foligno. Sainte Ida.
Les sens ont été donnés à la partie moyenne de l'âme, afin de la mettre en rapport avec le monde extérieur. Chacun d'eux remplit ce but par des moyens différents; mais tous s'accordent en ce point qu'ils portent à l'âme les impressions du dehors. Chaque sens est doué d'une double faculté ; car d'abord il met l'âme en rapport avec les objets extérieurs par le moyen des nerfs, et en second lieu il s'approprie et s'assimile pour ainsi dire l'impression qu'il reçoit de ces objets. Si nous voulons fortifier un sens, celui de la vue, par exemple, que faisons-nous? Nous l'armons d'un appareil optique, qui reçoit en plus grande quantité la lumière, ou en concentre les rayons. La lumière ainsi concentrée offrant à l'œil une image plus condensée et plus claire à la fois, celui-ci peut mieux se l'assimiler, la transformer et l'introduire dans les régions de l'esprit. Or, à ce moyen extérieur et factice doit correspondre un moyen extérieur, qui permette à l'homme d'obtenir par un procédé naturel et organique les mêmes résultats que l'on obtient dans le premier cas par un procédé factice et physique. Si l'on parvenait à rendre à la fois l'œil et plus transparent et plus impressionnable à la lumière, on atteindrait par là le but auquel on arrive en augmentant la masse de la lumière par l'accroissement de l'ouverture du télescope. Et si l'on pouvait d'un autre côté, en concentrant davantage l'organe, augmenter la
puissance qu il a reçue de recueillir et de s'assimiler les rayons de la lumière, on produirait aussi les mêmes phénomènes qu'on obtient à l'aide de la lentille. On aurait une image plus précise dans ses contours, plus pleine, plus concentrée; et, si la puissance qui réside dans les nerfs était accrue dans la même proportion , cette image entrerait sans difficulté dans le domaine de l'âme ; de sorte que celle-ci pourrait sans effort la saisir et la contempler. Or ces effets sont produits souvent par des moyens physiologiques, dans la clairvoyance ou le somnambulisme magnétique. Il n'est donc pas étonnant que la mystique puisse les produire par des moyens surnaturels. Nier que la chose soit possible, ce serait abaisser l'ordre surnaturel au-dessous de la nature.
La discipline chrétienne a pour résultat de rendre les organes corporels plus purs et plus subtils , et de former ainsi en quelque sorte de nouveaux organes, d'une nature plus déliée et plus délicate ; cette action doit s'étendre nécessairement aux sens. Ceux-ci deviennent par là plus accessibles aux moindres impressions. Les nerfs portent celles-ci plus rapidement à l'âme. Les puissances de l'âme, de leur côté, ayant acquis une force de concentration plus grande, reçoivent plus vivement les impressions du dehors, et gouvernent avec plus d'empire les organes qui leur sont soumis. De là résultent pour ceux-ci une énergie et une activité plus considérables. Les sens acquièrent ainsi, d'une manière surnaturelle, une puissance bien plus grande encore que celle qu'ils obtiennent par des moyens extérieurs et mécaniques. On comprend toutefois qu'ils doivent en cet état considérer les choses d'une tout autre manière que dans l'état ordinaire. Ici, portés en quelque sorte à la
périphérie et à la surface du corps, ils ne perçoivent aussi les objets que par ce qu'ils ont d'extérieur. Le phénomène seul les frappe, et la substance leur échappe. Là, au contraire, ils acquièrent une concentration plus grande, et peuvent par conséquent saisir davantage le centre et le fond des choses. Pénétrant au delà de la surface extérieure, ils vont chercher la réalité qu'elle cache; et saisissant ainsi les objets d'une manière plus précise et plus large , non plus du dehors au dedans, mais du dedans au dehors, ils en procurent à l'âme une connaissance plus sûre et plus profonde.
La même disposition se fait remarquer dans les mouvements par lesquels l'âme, se détournant du monde extérieur, se tourne de préférence vers les régions spirituelles. Ces mouvements sont à la fois plus vifs* plus rapides et plus forts. L'âme associe les sens à ses dégoûts du monde sensible, et leur fait partager son amour des biens invisibles; de sorte que, se fermant comme d'euxmêmes aux objets extérieurs, ils acquièrent une puissance et une énergie intérieure qui leur étaient inconnues auparavant. Chaque sens, en effet, a deux parties et comme deux éléments bien distincts : l'un extérieur, qui saisit les objets du dehors, et l'autre intérieur, correspondant au premier, mais dans un rapport plus direct avec l'âme, à laquelle il rapporte les impressions reçues du dehors. Or c'est cet élément interne qui, purifié et transformé pour ainsi dire par la mystique, acquiert souvent une telle énergie qu'il semble avoir absorbé l'élément extérieur, et suffire à lui seul pour toutes les opérations des sens.
Parmi ceux-ci, nous trouvons d'abord celui du toucher, Du toucher.
répandu par tout le corps, et qui reçoit différents noms selon les diverses fonctions qu'il exerce. Appliqué à un objet résistant , il s'appelle le sens de l'impénétrabilité. Appliqué à un objet qui pèse, c'est le sens de la pesanteur. Et s'il est mis en rapport avec un objet qui se meut, il s'appelle le sens de l'équilibre. On sait quel degré de perfection le sens du toucher acquiert quelquefois chez les aveugles, qui finissent souvent avec son aide à distinguer même les couleurs. On sait également quelle modification profonde le sens de la pesanteur subit en certaines maladies, et jusqu'à quel point augmente le sentiment de l'équilibre chez ceux à qui il est habituel. Il est donc facile de comprendre que la vie mystique doit produire aussi des effets analogues. Dans l'état ordinaire , le sens du toucher est protégé par une sorte de voile qui l'empêche d'être blessé trop profondément par l'action des objets extérieurs; mais dans la vie mystique ce voile devient plus délié et plus délicat; de sorte que les choses qui autrefois passaient inaperçues produisent maintenant une impression plus ou moins profonde. La partie interne de ce sens subit la même transformation, et sent plus vivement aussi les impressions des choses spirituelles et surnaturelles. Il se forme donc peu à peu à rencontre du tact corporel un tact d'un ordre plus élevé , et qui est principalement en rapport avec le règne invisible. Ce tact se divise, comme le toucher matériel auquel il correspond, en plusieurs éléments très -distincts. L'homme, en cet état, touche en quelque sorte les choses spirituelles. L'amour, l'attirant comme par un poids, lui donne le sentiment d'une gravitation d'un ordre plus élevé : il acquiert en même temps l'impression d'une harmonie et d'un équilibre bien supé-
d'Agréda.
rieur à celui dont le sens extérieur lui donnait la perception. Le centre de gravité monte dans une région plus élevée , et passe dans la poitrine. De là vient cette rapidité plus grande dans les mouvements , qui fait que souvent l'homme, en cet état, semble seulement glisser sur la terre. L'âme, de son côté, se sent comme ailée; il lui semble qu elle n'a qu'à étendre ses ailes pour s'élever jusqu'aux régions les plus hautes.
Mais ce sentiment ne persévère pas toujours : il éprouve quelquefois des interruptions bien douloureuses pour l'âme. Marie d'Agréda avait acquis une telle agilité que même Marie pendant le sommeil son cœur était toujours éveillé. Mais, quand venait la tentation, elle se sentait appesantie par un poids si lourd qu'elle était près de tomber à terre , et sur le point de mourir.
Sainte Rose de Lima éprouva la môme chose à un plus Rose haut degré encore dès sa première jeunesse. Ses confesseurs lui avaient conseillé d'entrer dans un couvent, et lesÀugustines étaient disposées à la recevoir. Un dimanche donc elle se mit en route avec son frère , pour se rendre chez elles en secret. Étant entrée dans l'église des Dominicains, qui était proche, pour prier la sainte Vierge, lorsqu'elle voulut se lever pour partir, elle se sentit comme clouée au sol. Son frère, voyant qu'elle tardait, l'avertit avec impatience qu'il était temps de partir. La sainte rougissant chercha à se détacher du sol sans pouvoir y réussir. Son frère , après l avoir avertie trois fois, voulut l'aider à se lever ; mais leurs efforts réunis n'eurent aucun effet. Rose comprit que c'était un signe que la Providence avait d'autres desseins sur elle; et à peine eut -elle promis de retourner chez sa mère et de demeurer chez elle qu'elle
do Lima.
se sentit légère comme une plume , put se lever seule et regagner sa maison. On raconte aussi que plus d'une fois la prière d'un saint suffit pour rendre immobiles des assassins ou des voleurs , comme on peut le voir dans la vie de Sophie , femme de Théodoric, comte de Hollande; dans celle de Philippe Ferrari, de Bandin de Sienne, de Catherine de Cordoue et de plusieurs autres. Quelquefois, surtout dans les premiers siècles de l'Église, des processions païennes tout entières furent arrêtées, et comme fixées au sol de cette manière , comme on peut le voir dans la vie d'Apollonius, abbé en Egypte, et de saint Martin. Du goût. Après le sens du toucher vient celui du goût , qui a un rapport spécial avec les organes de la nutrition , et est placé à la porte de cette région, comme un portiér chargé de surveiller tout ce qui entre. Sa fonction est d'éprouver le rapport chimique des aliments avec l'organisme qui doit se les assimiler. Les sensations qu'ils lui procurent, et par le moyen desquelles il discerne leurs qualités intrinsèques, peuvent se rapporter à deux principales , à savoir celles de l'amertume et de la douceur. C'est sous ce nom , en effet, que l'on exprime toutes les autres, de sorte que l'amertume désigne tout ce qui déplaît au goût, et la douceur tout ce qui lui plaît. Or la vie mystique purifie et élève le sens du goût, comme tous les autres. L'âme, en cet état, savoure intérieurement toutes les choses divines, qui sont l'unique objet de ses désirs. Elle goûte même extérieurement les choses saintes, cachées sous une enveloppe cor- Lucie d'A- porclle. Lucie de Schnadelburg, du couvent d'Adelhausen, delhausen. en Alsace , sentait dans sa bouche une telle douceur quand elle priait et surtout quand elle récitait le Pater qu'elle avait coutume de dire que ni le sucre , ni le miel, ni ce
qu'il y a de plus suave au monde n'était comparable à ce qu'elle sentait. Son corps tout entier en était fortifié ; et elle pouvait, malgré sa faiblesse, continuer de prier pendant de longues heures; mais, dès qu'elle se levait pour s'occuper des soins du monastère , dont elle était prieure , elle perdait aussitôt ce goût surnaturel. Cette douceur se changeait en amertume chez un saint abbé lorsqu'il priait pour quelqu'un sans être exaucé. Mais c'est surtout dans la sainte communion que se produisent les phénomènes de ce genre. Sainte Angèle de Foligno disait à ce sujet à Angcle de son confesseur : « Lorsque je communie, la sainte hostie Foigno « s'étend dans ma bouche, et elle n'a le goût ni du pain « ni de la viande ordinaire, mais un goût particulier et « délicieux , auquel je ne puis rien comparer sur cette « terre. La sainte hostie ne me semble point quelque chose <c de dur comme autrefois : elle ne descend point non plus « peu à peu, comme cela arrive ordinairement, mais tout « d'un coup, et avec une telle suavité que , s'il n'y avait « obligation de l'avaler promptement , je la garderais le « plus longtemps possible dans ma bouche. »
Lorsque sainte Ida de Louvain communiait, il lui semblait que l'hostie était changée en un poisson qui avait la tête en bas et qui, s allongeant depuis le gosier jusqu'aux intestins, attirait à soi et absorbait avec une grande avidité tous ses esprits vitaux ; et cette sensation durait tout le jour. La sainte ne faisait en cette circonstance que transporter à l'aliment céleste dont elle se nourrissait sa propre avidité; de sorte qu'au lieu de se nourrir de lui elle lui servait de nourriture. Saint Philippe de Néri sentait une douceur ineffable toutes les fois qu'il communiait; et on le voyait bien à l'expression de son visage. Les saints même
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pour qui tout aliment est devenu insupportable, et qui ne peuvent rien prendre sans éprouver des crampes douloureuses, reçoivent avec plaisir la sainte eucharistie, comme oh le voit dans la vie de Marie d'Oignies, de Liduine, d'Ursule Bénincasa et de Marie de la Résurrection.