‹ La Mystique divine naturelle et diabolique;Chapitre 35 sur 64 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Comment la mystique transforme les sens de l'odorat et de l'ouïe. Gille de Reggio. Catherine de Sienne. Philippe de Néri. Herman Joseph. Jérôme Gratien. Suso. Joseph de Copertino, etc.

De même que le sens du goût est dans un rapport spécial avec les organes de la nutrition , l'odorat est plus particulièrement lié à ceux de la respiration. 11 est placé, comme un autre portier, à cette seconde porte de la vie, et chargé , en cette qualité , de discerner les qualités de l'atmosphère que nous respirons , par la nature de l'odeur dont elle est imprégnée. L'odorat participe , comme tous les autres sens, aux influences surnaturelles de la vie mystique. 11 acquiert par là quelque chose de plus intime, de plus fin et de plus délié , et peut ainsi discerner, sous le voile extérieur qui les cache, des qualités qui lui auraient échappé dans l'état ordinaire. L'ordre et le désordre moral produisent en lui les mêmes effets qu'y produisent ordinairement les objets extérieurs qui sont en rapport avec lui. Si donc la sainteté et la vertu savent établir en toutes choses un ordre parfait; si les saints , trahissant au dehors l'harmonie intérieure de leur âme, ressemblent en quelque sorte à un parterre délicieux , d'où s'exhalent les senteurs les plus agréables, ils peuvent aussi sentir eux-mêmes le

parfum que répandent autour d'eux ceux qui, comme eux, se sont donnés tout à Dieu. Et cette élévation du sens de l' odorat est parallèle à la glorification intérieure que la sainteté produit dans l'âme. Elle ne se manifeste d'abord que par des impressions légères et incertaines; puis, à me-

sure que l'homme fait de nouveaux progrès dans la vertu, l'odorat devient plus sûr et plus subtil, et il finit par pénétrer jusque dans la partie la plus intime des choses, de même qu'une oreille bien exercée saisit sans peine les accords ou les dissonances les plus légères. Saint Pacôme distinguait les hérétiques à l'odeur. L'abbé Eugendis reconnaissait les vertus ou les vices de chacun par l'odeur de sa transpiration. Un frère nommé Émilien s'étant présenté à l'abbé Euthymius pour recevoir la communion après avoir consenti à une mauvaise pensée, celui-ci sentit une odeur insupportable, et reconnut aussitôt l'état de son âme; aussi lui adressa -t- il une réprimande sévère. Saint Hilarion, au rapport de saint Jérôme, distinguait à l'odeur des vêtements ou des objets qu'on avait touchés de quel démon ou de quel vice on était l'esclave. Toute faute considérable donnait à l'odorat de sainte Brigitte une sensation qu'elle ne pouvait supporter.

Plus ce sens devient subtil et pénétrant, plus aussi il acquiert d'étendue. Un jour, Gille de Reggio allant au GMede monastère où vivait Jean des Vallées , comme il en était à Regg,°* vingt-huit milles, celui-ci annonça aux frères son arrivée prochaine. Ceux-ci lui ayant demandé comment il le savait, il lui répondit que cet homme de Dieu exhalait une telle abondance de parfums que l'odeur en était venue jusqu'à

lui. Sainte Catherine de Sienne, se rendant dans une ville Ste Serine

célèbre, sentit, a quarante milles de distance, une odeur tel-

de Sienne.

lement désagréable qu'elle assurait qu'elle n'avait jamais rien senti de semblable. Lorsqu'un homme vicieux approchait de sainte Lutgarde , il lui semblait recevoir le souffle d'un lépreux. Dominique de Paradis, passant près d'un soldat, connut, par l'odeur affreuse qu'il exhalait, qu'il était rempli de vices , et ses exhortations finirent par le convertir. La bienheureuse Gentille de Ravenne ne put un jour manger d'un pain qui lui avait été présenté par un homme vicieux. Saint Charles Borromée , étant venu à Somasque, en 1566, sentit, en entrant dans l'église, une odeur délicieuse , et dit aussitôt à ceux qui l'entouraient : « Je sens par l'odorat qu'il y a dans cette église le corps d'un grand serviteur de Dieu. » C'était celui de saint Jérôme Émilien, dont il trouva facilement le tombeau. Philippe de Chez saint Philippe de Néri, ce sens avait acquis une Néri* telle délicatesse qu'il distinguait à l'odeur la chasteté, ainsi que toutes les vertus qui s'en rapprochent, ou les vices qui lui sont contraires. Un grand nombre de ses pénitents ont confirmé , par serment, ce fait après sa mort , et assuré qu'ils avaient voulu quelquefois lui cacher les péchés qu'ils avaient commis en ce genre, mais qu'il avait découvert l'état de leur âme, et leur avait dit : « Mon fils, vous sentez mauvais ; vous êtes tombé dans tel ou tel péché : déchargez votre conscience , et rejetez par la confession le poison du péché. » Stupéfaits et comme renversés par ces paroles , ils avaient avoué leurs fautes avec un repentir sincère. Le saint, quand il confessait quelqu'un qui était tombé dans quelque péché impur, sentait une odeur tellement insupportable qu'il était contraint de se cacher le nez avec ses mains ou son mouchoir, ou de se détourner le visage; ce qu'il faisait toutefois avec une telle dextérité

que personne ne s'en apercevait. Il disait que l'odeur de ce vice est telle qu'il n'en est aucune qui puisse lui être comparée. Il lui vint un jour une femme chez qui il reconnut la présence de ce démon. Il étendit aussitôt la main vers elle, et il s'échappa de son corps une odeur de soufre qu'il ne pouvait supporter. Cette odeur s'attacha à son nez et à ses mains; et il eut beau se laver, il ne put pendant trois jours parvenir à s'en débarrasser. Il assura plus tard que cette odeur avait dû venir du démon luimême. 11 reconnaissait même par l'odorat ceux qui, pendant la nuit, avaient eu quelque songe impur. Bien plus, il discernait l'impureté , si on peut lui donner ce nom, chez les animaux eux-mêmes. Pour lui, il était si pur que jamais la volupté n'approcha de son âme; aussi exhalait-il une odeur délicieuse, que sentaient souvent ceux qui l'approchaient.

Saint Herman Joseph de Steinfeld, toutes les fois qu'a- s. Herman. près le repas il récitait le psaume Miserere, en allant du réfectoire à l'église , sentait une odeur d'aromates telle qu'il lui semblait marcher dans le paradis. Ne sachant pas d'abord que c'était un don particulier dont Dieu l'avait favorisé, il demandait quelquefois aux frères qui marchaient avec lui s'ils ne sentaient pas quelque odeur agréable. Mais, ayant remarqué qu'après chaque demande de cette sorte il ne sentait plus rien , il finit par comprendre que c'était une faveur spéciale qu'il devait taire aux autres. 11 avait coutume , aux fêtes de la sainte Vierge , toutes les fois qu'on prononçait son nom, de se prosterner à terre et d'y rester aussi longtemps qu'il pouvait le faire sans paraître singulier. Quelques-uns de ses amis les plus intimes lui demandèrent pourquoi il le faisait. « C'est que,

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leur dit - il, toutes les fois que je me prosterne en entendant le nom de Marie, il m' arrive une senteur qui est comme un mélange des arômes de toutes les fleurs, de sorte qu'il m'en coûte extrêmement de me relever, et que je resterais prosterné toujours, si je le pouvais. Toutes les fois qu'on chantait à matines le Benedictus, il sentait comme une odeur d'encens qu'on aurait allumé , quoique, d'après la coutume de Tordre, on n'encensât à matines qu'aux quatre plus grandes fêtes de l'année ; et à chaque fois il voyait deux anges qui portaient un encensoir dans le chœur où étaient réunis les frères , encensant les uns avec respect, passant devant les autres avec indifférence , et reculant devant quelques-uns avec horreur. (A. S., 7 april.)

On raconte de sainte Catherine de Gênes que, lorsqu'elle allait à la communion , elle sentait un parfum si délicieux qu'elle croyait être dans le paradis. Cette finesse de l'odorat dure quelquefois jusqu'à la mort. Nous lisons dans le Ménologe de saint François qu'en 1234 un frère vit à son lit de mort trois vierges, tirant d'une boîte une liqueur tellement odorante qu'à partir de ce moment il ne put ni boire ni manger jusqu'à l'heure où il rendit joyeusement son âme à Dieu.

de Le sens de l'ouïe met en rapport notre âme avec les autres âmes ou avec la force motrice qui gît dans les choses de la nature. Comme il est, avec le sens de la vue, déjà plus élevé naturellement que les autres, il doit participer davantage aussi aux influences surnaturelles de la vie mystique. AussMe voyons-nous souvent acquérir chez les saints une telle délicatesse qu'il perçoit les sons les plus légers, ceux-là même que l'oreille la plus fine ne pourrait

entendre dans l'état ordinaire. Le côté spirituel et intérieur de ce sens se développe et se perfectionne dans la même mesure par le moyen de la prière. Dans la prière, en effet, l'âme s'entretient avec Dieu ; car Dieu et l'âme ont un langage par lequel ils se comprennent. C'est la piété qui apprend à l'homme ce langage divin. Or la piété est ellemême un don de Dieu. C'est ce don du langage dont parle l'Apôtre. L'âme à qui manque ce don est muette, et ne peut parler à Dieu, de même qu'elle est sourde lorsqu'elle n'entend pas sa voix. Tout entretien avec un autre est un dialogue. Si l'âme parle à Dieu, Dieu, de son côté, parle à l'âme, et l'âme entend sa voix et comprend ce qu'il lui dit. La parole que l'âme entend est une parole vivante. Ce n'est d'abord qu'un léger murmure, que l'âme, encore assourdie par le bruit du monde, entend comme un bruit lointain. Mais, à mesure qu'elle avance dans la perfection, ces sons mystérieux deviennent plus clairs, et finissent par des paroles distinctes et articulées, soit que l'âme les entende au dedans de soi , soit qu'elles lui arrivent du dehors , prononcées par une voix extérieure, soit qu'elle voie celui qui lui parle, soit qu'il se cache à ses regards. Tantôt c'est dans le sommeil et tantôt dans l'état de veille qu'elle entend ces voix surnaturelles et célestes.

Quoiqu'elles soient perçues par l'imagination , la mystique reconnaît à certains signes qu'elles viennent ti'en haut, de Dieu, auteur de tout don parfait, lorsque, par exemple , il n'est pas au pouvoir de l'âme de ne point les entendre et de détourner d'elles ses pensées, lorsqu'en peu de temps et de mots elle apprend plus de choses qu'elle n'en apprendrait en beaucoup de temps et de paroles dans l'état ordinaire, lorsque ces voix enfin éveillent en elle

des sentiments inaccoutumés. Sainte Thérèse, dans sa Vie, dit beaucoup de choses à ce sujet, et d'après sa propre expérience. Elle dit entre autres choses que les paroles qui nous arrivent de cette manière se distinguent de toutes les autres en ce qu'elles renferment beaucoup de choses en peu de mots. L'âme d'abord ne peut se défendre d'un certain effroi ; mais bientôt elle se sent attirée et ravie par les trésors de bénédiction qu'elle y découvre. Nous traiterons ailleurs des voix intérieures , parce qu'elles se rattachent à un autre ordre de phénomènes, et nous ne parlerons ici que de celles qui sont accessibles au sens extérieur de l'ouïe.

Jérôme Gra- On raconte dans la vie de Jérôme Gratien, de l'ordre des tien- Carmes , qu'il vit un jour, pendant l'office du matin , un rayon de lumière très-brillant, sous la forme d'un globe, dont la pointe partait de son œil et s'étendait jusqu'au ciel en s'élargissant toujours davantage. Il vit clairement alors dans cette lumière sainte Thérèse resplendissante d'un merveilleux éclat, et il l'entendit lui adresser ces paroles : « Nous là-haut, et vous en bas, nous devons être une seule « chose par la charité et la pureté ; nous en jouissant, vous « en souffrant. Et ce que nous faisons avec l'essence divine, « vous devez le faire avec le saint Sacrement. Dis cela à a toutes mes filles. » Cette vision et ces paroles ne durèrent qu'un instant, et Jérôme, occupé à chanter avec les autres frères , n'omit pas un seul verset du psaume. 11 déclara que cette lumière qu'il avait vue était plus claire et plus pure que celle du soleil , et qu'il l'avait vue aussi bien les yeux fermés que les yeux ouverts , et sans que son œil en fût blessé. Il ne put jamais oublier les paroles qu'il avait entendues ni la langue dans laquelle elles lui avaient été dites.

Cette vision une fois passée, il n'eut pas la moindre tentation d'orgueil , et se mit aussitôt à examiner si elle venait de Dieu ou du démon. 11 entendit alors intérieurement une voix qui lui reprocha de perdre le temps à des pensées aussi inutiles, et l'avertit d'étudier plutôt le sens des paroles qu'il avait entendues; après quoi il se trouva consolé et tranquille.

Un jour que Suso , selon sa coutume , prenait un peu de suso. repos sur sa chaise, après matines, ses yeux s'ouvrirent, et, se mettant à genoux, il salua dans l'étoile du matin qui se levait la reine du ciel, avec le sentiment d'une ineffable consolation , comme les petits oiseaux saluent les premiers rayons de l'aurore. Il prononça chaque parole en son âme d'un ton doux et paisible. L'écho lui répondit bientôt; car, s' étant assis de nouveau , il entendit au fond de son cœur une voix si délicieuse qu'il en fut tout ému. Cette voix, pendant que l'étoile du matin se levait, se mit à chanter ces paroles : Stella maris Maria hodie processit ad ortum. Une autre fois, pendant la nuit, il avait prolongé sa prière jusqu'à ce que le gardien eût sonné avec sa trompette le signal du matin. 11 se dit alors : Assieds-toi un instant avant de voir l'étoile du matin. Lorsqu'il se fut reposé ainsi un peu de temps, il entendit deux jeunes gens chanter d'une voix céleste le beau répons : Surge et illuminare, Jérusalem; et son âme en fut tellement ravie que son corps, déjà malade, semblait près de succomber. Une autre fois, étant allé se chauffer un peu après avoir beaucoup souffert du froid et de la faim, il crut entendre un écolier de douze ans passer devant la fenêtre de sa cellule en chantant un chant délicieux. Il se mit à écouter. La voix chanta trois chants l'un après l'autre ; et le bienheureux ayant ouvert sa fenêtre,

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le chantre monta jusqu'à lui, et lui présenta une corbeille remplie de fraises odorantes. Une autre fois encore, les deux jeunes gens dont il a été parlé plus haut lui apparurent sous une forme visible, conduits par un musicien , et se mirent à danser en sa présence. Leurs danses n'étaient point comme les danses ordinaires; mais il semblait qu'ils plongeaient dans l'abîme des perfections divines , et qu'ils en sortaient tour à tour, s. Joseph de Saint Joseph de Copertino, disant la messe le jour de la Copertroo. ^e ^ saint François, en présence du cardinal Paletta et

du général de son ordre, entendit tout d'un coup les sons d'un violon qui retentissaient si doucement à son oreille qu'il en eut un ravissement. Celui-ci dura si longtemps qu'on ne put l'en faire sortir que par l'obéissance. Ces sons avaient duré jusqu'à la fin de la communion , mais aucun des assistants ne les avait entendus. Il dit ensuite qu'ils n'étaient point venus de l'église ni de la sacristie, mais du dehors, ce qui était impossible naturellement. 11 raconta qu'une autre fois , pendant une fête de la sainte Vierge , il était resté pendant trois jours en union avec Dieu , et que pendant tout ce temps il avait entendu la plus délicieuse musique. « La musique matérielle , disait-il , doit servir à « élever l'àme et à exciter en elle la charité ; mais Dieu <i nous touche bien davantage quand il daigne le faire im- « médiatement. Ces sons que j'ai entendus venaient sans « doute du paradis, ajoutait-il, et les bienheureux jouissent « là-haut de ces chants d'une manière ineffable. » On ra. conte la môme chose de Salvator de Tissa, Capucin à Syracuse, et de Julien de Saint- Augustin. Souvent, lorsque ce dernier était en extase , on entendait des sons merveilleui autour de lui. C'est surtout au moment de la mort que

Dieu accorde cette faveur aux saints, même à ceux souvent qui n'ont jamais été jusque-là dans un état mystique. Ainsi, lorsque Hélène Riedmanin , abbesse du couvent de Sefflingen , en Souabe, mourut en 1 588 , toutes les sœurs entendirent comme une musique céleste qui les remplit à la fois de joie et d'effroi, car elles lui avaient été souvent opposées pendant sa vie. A la mort de Lucius Dominique, en Apulie, cette musique ne fut entendue que par des enfants encore innocents. Le môme phénomène s'est reproduit à la mort de Jeanne de Saint -Etienne, de Marie de Luner, de Bernardin de Reggio et de beaucoup d'autres.

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