‹ La Mystique divine naturelle et diabolique;Chapitre 36 sur 64 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Des phénomènes produits par la mystique dans le sens de la vue. De la faculté de lire dans l'âme des autres hommes. Saint Joseph de Copertino. De la faculté de voir Notre-Seigneur dans PEucharistie. Véronique de Binasco. Pierre Tolosan. Catherine de Sienne. Marie d'Oignies. Métamorphose mystique. Catherine de Sienne. Rose de Lima. Marie Villana. De la faculté de se rendre invisible, soi ou les autres.

Le sens de la vue est destiné, dans Pétat ordinaire, à pénétrer la profondeur de l'espace, et à nous donner la perception des objets visibles qu'il renferme, par le moyen de la lumière qui, touchant Porgane, et réunissant en lui ses rayons dispersés, produit ainsi le phénomène de la vision. Mais, de même qu'il y a des états naturels où Porgane corporel acquiert un développement extraordinaire, ainsi arrivc-t-il souvent, dans Pétat mystique, que le côté spirituel de ce même organe , étant détaché davantage de son clément corporel, se trouve élevé, par une puissance sur-

naturelle, à un degré de perfection que la nature ne saurait atteindre. Lorsque, après avoir fermé l'œil, nous le tournons vers le soleil, quoique nous n'en voyions point la lumière, nous en sentons cependant la chaleur, et pour en voir les rayons nous n'avons besoin que d'ouvrir les yeux. Ainsi, lorsque notre œil intérieur s'ouvre, l'œil extérieur auquel il correspond, et qui n'aperçoit les choses que d'une manière matérielle et grossière , est à son égard comme s'il était fermé, tandis que lui voit les objets dans une lumière supérieure et toute spirituelle. Dans l'état ordinaire, l'âme sort pour ainsi dire de son sanctuaire pour se répandre au dehors sur les objets qu'éclaire le soleil; puis elle traduit en images et en pensées les impressions extérieures qu'elle a recueillies. Le contraire arrive dans l'état mystique. L'œil intérieur, élevé à une plus haute puissance , vit en quelque sorte dans une région toute spirituelle, et voit des choses qui sont un mystère pour l'œil extérieur ; puis il traduit en des images sensibles les impressions toutes spirituelles qu'il a reçues; de sorte que ces deux sens, ou plutôt ces deux éléments d'un sens unique , sont dans un rapport opposé.

Les vies des saints sont pleines de faits qui nous montrent jusqu'à quel degré de perfection la mystique élève quelquefois le sens de la vue. Et d'abord, elle donne souvent à l'homme la faculté de pénétrer chez les autres , sous l'enveloppe du corps, les mystères les plus profonds de l'âme.

s. Joseph de Saint Joseph de Copertino avait ce don, et de plus celui de Coperuno. reconnaftre par y 0(jorat les péchés de la chair. Ce dernier

était développé chez lui à un tel point que les autres frères de la communauté, lorsqu'un pécheur de cette sorte l'avait approché, le trouvaient souvent dans sa cellule occupe

à se débarrasser de l'odeur infecte qu'il sentait, soit en prenant du tabac, soit en se lavant et se frottant avec un mouchoir. Quant à l'autre don , il disait à son supérieur que quelques personnes lui paraissaient si hideuses qu'il ne pouvait ni les regarder ni leur parler. Il citait entre autres l'exemple d'une femme qui avait une grande réputation de sainteté , et passait pour avoir des visions. Mais le saint, ayant deviné l'état de son âme, lui toucha le cœur, et elle avoua qu'elle n'avait jamais été jusque-là qu'une hypocrite. Un jour, le cardinal Fachonetti de Sinigaglia lui avait envoyé par un de ses coureurs une lettre. A peine le saint eut-il aperçu ce dernier qu'il lui dit d'un air sévère : « Comment, mon fils, tu sers un si noble maître, et tu n'as pas honte de sortir avec une figure aussi sale? Va donc te laver, pour que ton maître ne se fâche pas en te voyant ainsi. » Le pauvre homme ne savait que penser, car il s'était lavé le matin, et n'avait rien fait depuis qui pût lui salir le visage. Mais, en y réfléchissant, il pensa que le saint pouvait bien avoir eu l'intention de parler des souillures de sa conscience. Il fit donc une bonne confession générale, et alla ensuite chez le saint prendre la réponse qu'il devait rapporter à son maître. Le saint l'accueillit avec joie, le caressa et lui dit : « Te voilà comme tu dois être. Lorsque tu es venu, tu étais tellement sale que je ne pouvais te regarder. Maintenant que tu es propre, tu peux paraître avec confiance devant ton maître. » Pastrovicchi raconte de lui, d'après les actes de sa canonisation, le fait suivant : Un seigneur lui ayant présenté un jour un jeune gentilhomme , le saint lui demanda : « Quel est ce Maure que vous m'avez amené? Comme il est noir ! » Puis se tournant vers le jeune homme , il lui dit : <c Mon

fils, allez vous laver la figure. » Celui-ci comprit bien ce que le saint voulait dire , et suivit son conseil. S'étant présenté le lendemain devant lui, celui-ci lui dit : « Vous voilà beau maintenant, mon fils; lavez- vous souvent, car hier vous étiez noir comme un Maure. » — « Allez vous laver le visage, dit- il à un autre dans une pareille circonstance; il est tout taché d'encre. » Une autre fois, il dit encore à quelqu'un : « Oh ! que vous êtes laid ! bandez bien votre arc. » C'est ainsi qu'il avait coutume de nommer la conscience.

Si le sens de la vue peut, dans l'état mystique , découvrir ainsi les péchés cachés dans les replis du cœur humain, il n'est pas étonnant qu'il puisse reconnaître ce qui est saint devant Dieu sous le voile extérieur qui le cache. C'est surtout à la sainte eucharistie que s'applique cette faculté merveilleuse. C'est pour cela que nous lisons si souvent dans la Vie des saints que le Sauveur leur a apparu sous telle ou telle forme, et surtout sous la forme d'un enfant. On sait qu'un fait de ce genre arriva du temps de saint Louis, et que le roi refusa d'aller voir ce miracle, disant que c'était bon pour ceux qui ne croyaient pas. Notre- Sle Ida. Seigneur apparut sous cette forme à sainte Ida trois fois successivement, à la fête de Noël, et à chaque fois plus grand qu'auparavant; et la sainte fut, après ce miracle, inondée véronique pendant quarante jours d'une joie ineffable. Véronique de le Binasco. Binasco le vit ainsi, des yeux du corps, tout environné d'anges. Elle voyait en même temps, au-dessus du calice, quelque chose qui brillait d'un éclat merveilleux ; mais elle ne put distinguer ce que c'était. Vualem, Cistercien, vit dans l'hostie l'enfant Jésus, portant à la main une couronne d'or garnie de pierres précieuses. 11 était plus blanc que la neige; son visage était serein et ses yeux brillants. Pierre

Tolosan, disant la messe, au moment où il tenait l'hostie pierre Tolo* sur le calice, l'enfant Jésus lui apparut d'une beauté mer- 8an* veilleuse. Effrayé de l'éclat qui frappait ses regards, il ferma les yeux; mais la vision durait toujours. Il voulut détourner la tête, mais il voyait toujours Notre- Seigneur, tantôt sur sa main, tantôt sur son bras, de quelque côté qu'il regardât. La même chose arriva presque tous les jours pendant trois ou quatre mois. Un curé de Moncada, dans le royaume de Valence, était tourmenté par des doutes sur la validité de son ordination. Or, un jour de Noël, pendant qu'il disait la messe, une petite fille de quatre ans et demi aperçut dans ses mains, pendant l'élévation, au lieu de l'hostie, la figure d'un enfant. Il l'avertit donc de faire attention le lendemain, et la même vision se reproduisit. Non content de cela, il prit avec lui à l'autel trois hosties, en consacra deux, communia avec l'une d'elles et présenta ensuite à l'enfant les deux autres. L'enfant aperçut la même forme dans l'hostie qui était consacrée, et ne vit rien dans l'autre. (Reynaldus, Annal, eccles., an. 1392.)

On raconte des faits semblables de sainte Angèle de Fo-

ligno, de saint Hugues de Cluni, de saint Ignace de Loyola,

de Liduine, de Dominique de Paradis, et d'une foule

d'autres. Notre-Seigneur apparut ainsi souvent à sainte Ca- Sl. Cathe

therine de Sienne, mais sous des formes différentes. Elle "ne

de Sienne.

voyait toujours cependant des anges qui tenaient un voile d'or, symbole du mystère, puis, au milieu, l'hostie sous la forme d'un enfant. Tantôt elle voyait des anges et des saints qui adoraient Noire-Seigneur sur l'autel. Tantôt celui-ci lui apparaissait tout en feu, et elle se voyait alors, elle, le Christ et le prêtre, au milieu des flammes. Quelque-

fois une lumière partant de l'autel éclairait toute l'église. Une autre fois, pendant que le prêtre partageait l'hostie, il lui fut montré comment le corps entier de Notre-Seigneur est renfermé dans chaque partie. Notre-Seigneur ne lui apparaissait pas toujours avec le même âge. Marie d'Oignies voyait souvent aussi, à l'élévation, Notre-Seigneur sous la forme d'un enfant environné d'anges. Lorsque le prêtre communiait, elle voyait en esprit Notre-Seigneur descendre dans son âme, etla remplir d'un merveilleux éclat. S'il communiait indignement , elle voyait Notre-Seigneur indigné laisser son âme dans le vide et l'obscurité. Lors même qu'elle était dans sa cellule, on voyait, par les changements extraordinaires qui se manifestaient en elle, qu'elle sentait la présence de Notre-Seigneur sur l'autel. Elle le voyait quelquefois sous la forme d'un agneau ou d'une colombe. 11 se montrait à chacune de ses fêtes sous une forme analogue au mystère que l'on célébrait; ainsi, elle le voyait à Noël comme un enfant sur le sein de sa mère; à la Chandeleur, entre les bras de Siméon. Un jour, à cette fête, son cierge s'étant éteint, il se ralluma de soi-même. Dans le temps de la Passion , elle le voyait sur la croix , rarement néanmoins, parce que cette vue produisait en elle des émotions trop vives. Lorsqu'on administrait l' extrêmeonction aux malades , elle le voyait se répandre dans leurs membres comme une lumière. Elle priait souvent pour un prêtre qu'elle connaissait. Or celui-ci, disant la messe en sa présence, offrit par reconnaissance le saint sacrifice pour elle. Lorsqu'il eut fini, elle lui dit : « Cette messe était pour moi. » Le prêtre étonné lui demandait comment elle l'avait su : «J'ai vu, lui répondit-elle, une colombe descendre sur votre tête à l'autel, et étendre vers moi ses ailes dans son

vol; et j'ai compris que c'était le Saint-Esprit qui m'apportait les fruits de la messe. » Ordinairement, lorsque la messe était dite par un bon prêtre, elle voyait les anges tout joyeux. (A. S.)

Quelquefois Notre-Seigneur est visible pour tous les assistants. Cantinpré, dans son livre des Abeilles, raconte qu'à Douai en Flandre, dans l'église de Saint-Amat, un prêtre, ayant laissé tomber une hostie, se mit à genoux tout consterné pour la ramasser; mais il remarqua que, se levant elle-même de terre , elle vint s'attacher au purificatoire. Il appela aussitôt les autres chanoines, qui, étant accourus, virent sur le linge la forme d'un bel enfant. Le peuple se pressa pour voir le miracle, et tous en furent témoins. Cantinpré, ayant appris cet événement, vint à Douai; et, comme il connaissait le doyen de l'église, il le pria de lui faire voir le miracle. Qelui-ci ouvrit donc le tabernacle. La foule approcha, et tous se mirent à crier : « Ah ! voilà, voilà Notre-Seigneur, je le vois. » Cantinpré ne voyait que l'hostie, et pourtant il ne se reprochait rien qui pût l'empêcher de voir comme les autres : mais voici que tout à coup ses yeux s'ouvrirent, et il aperçut le visage de Notre-Seigneur dans l'âge mûr et de grandeur naturelle; il avait une couronne d'épines sur la tête, et deux gouttes de sang coulaient de son front. 11 se prosterna aussitôt, fondant en larmes. Lorsqu'il se releva, il ne vit plus ni sang ni couronne, mais seulement la figure d'un homme tourné du côté droit, de sorte que l'œil droit était à peine visible. Il était beau et radieux; son front était élevé, son nez long et droit, ses yeux baissés; ses cheveux flottaient sur les épaules; sa barbe était longue ; ses joues étaient maigres et sa tête penchée. Pendant ce temps-là,

d'autres le voyaient sous une autre forme : les uns , attaché sur la croix ; les autres , comme souverain juge des vivants et des morts ; la plupart, sous la forme d'un enfant. Tel est le récit d'un homme parfaitement digne de foi, qui raconte, dans le plus grand détail, ce qu'il a vu de ses propres yeux et parfaitement éveillé. On rapporte encore beaucoup d'autres faits de ce genre, comme, par exemple, l'espèce du vin apparaissant sous la forme de sang, et celle du pain sous la forme de chair.

D'autres fois le sens de la vue est dans un rapport surnaturel avec les images des saints , et sainte Rose de Lima nous donne à ce sujet des éclaircissements précieux. Il y avait à Lima, dans l'église des Franciscains, une image de la Vierge avec l'enfant Jésus, de grandeur naturelle, et faite avec un bois inconnu, que les conquérants du Pérou avaient apportée d'Espagne. C'est aux pieds de cette image que les indigènes avaient reçu les premiers enseignements du christianisme et le sacrement de baptême. C'était de là que la foi s'était répandue dans tout le pays; de sorte que cette statue devint bientôt une image miraculeuse, surtout après une grande victoire que six cents chrétiens remportèrent, en 1553, sur plus de deux cent mille Indiens païens. C'était là l'aimant qui avait attiré Rose dès son enfance; c'était aussi au pied de cette statue qu'elle avait pris l'habit de Saint-Dominique; c'était à elle qu'elle venait confier toutes ses affaires ; et, les yeux fixés sur cette image, elle voyait aussitôt si elle était exaucée ou non. Elle s'exprima de la manière la plus claire à ce sujet avec deux hommes instruits et éclairés, J. de Castiilo et J. de Lorenzana, qui avaient été envoyés pour éprouver son esprit et ses voies. Elle répondit à leurs questions que ses entretiens

avec cette image avaient lieu sans paroles, sans aucun bruit, sans mouvement; qu'ils consistaient dans une pure sympathie produite par l'harmonie des sentiments; et que le visage de la statue s'exprimait d'une manière si claire à son égard que les discours les plus recherchés ne pouvaient rien produire de semblable ; qu'il en était de même du visage de l'enfant Jésus, et qu'elle lisait sur les deux, comme dans un livre ouvert, la réponse qu'elle attendait bien mieux que si elle avait été écrite. Elle ajoutait que les lèvres, les joues et les yeux de ces deux figures respiraient une grâce mystérieuse, et étaient tellement expressifs qu'ils lui donnaient une certitude à laquelle rien ne pouvait être comparé. Les signes n'étaient pas toujours favorables d'abord : la sainte Vierge et l'enfant Jésus prenaient quelquefois un visage sérieux ou même menaçant. Elle s'en allait alors triste chez elle, et ceux qui la voyaient revenir lisaient aussitôt sur son front les sentiments dont elle était animée ; mais elle ne se décourageait pas, et continuait de prier jusqu'à ce qu'elle eût désarmé l'enfant par l'intercession de la mère, et qu'elle eût obtenu de lui un sourire gracieux. Dans le mot sympathie, dont se sert la sainte , git tout le mystère de ce commerce intime entre elle et cette image. Ce qu'elle voyait intérieurement avec les yeux de l'esprit prenait pour elle une forme corporelle, et , par le moyen de la sympathie qui l'attirait vers celte image, se traduisait dans des signes extérieurement visibles pour elle.

Si les objets extérieurs peuvent produire une telle sympathie, elle doit exister bien plus fréquemment encore entre l'âme et les sens, et donner Heu alors à des phénomènes semblables. Lorsque Dieu, en effet, remplit une âme, il dé-

borde souvent de ses profondeurs, et se répand pour ainsi dire dans le corps, en y formant comme une image de soimême. Raymond de Capoue, dernier confesseur de sainte Catherine de Sienne, nous raconte dans la vie de celle-ci, qu'étant un jour au lit malade elle le fit appeler pour lui parler d'une révélation qu'elle avait eue. Quoiqu'elle fût agitée par la fièvre, elle se mit, selon sa coutume, à parler de Dieu, et lui raconta la révélation qu'elle avait eue. Raymond, entendant les choses extraordinaires qu'elle lui disait, se prit à douter si tout cela était bien vrai. Comme il roulait ces pensées dans son esprit, en tenant toujours les regards fixés sur la sainte , il vit tout à coup le visage de celle-ci changé en celui d'un homme barbu, lequel le regardait d'un air sévère qui remplit son âme d'effroi. Le visage était long, avec une barbe d'une longueur moyenne et d'un brun clair ; il respirait une grande majesté, et l'on reconnaissait en lui Notre-Seigneur . Saisi d'épouvante, Raymond s'écria : « Quel est celui qui me regarde ainsi? — C'est celui qui est là, » répondit la vierge, et la vision disparut aussitôt, « Je pus alors, ajoute Raymond, reconnaître la figure de la sainte , que je ne pouvais distinguer auparavant. » Il finit son récit par ces paroles : « Ce que je dis ici, je le dis devant Dieu, le Père de Notre-Seigneur, car il sait que je ne mens pas. » La même chose eut lieu avec Catherine Ricci de Florence, en i 590. Elle était stigmatisée. Or une religieuse qui était venue la voir pendant une de ses extases, ayant conçu quelques doutes, le visage de la sainte prit aussitôt la forme de celui de Notre-Seigneur, et, se tournant vers elle d'un air sévère, lui demanda : « Qui crois-tu que je sois? — Oh! Jésus, » répondit-elle remplie d'épouvante. « Catherine, qu'est-ce que

cela? » Après cela le visage de l'extatique reprit peu à peu sa première forme. Le visage de sainte Rose de Lima prenait souvent la forme de celui de sainte Catherine de Sienne, son modèle.

Dans tous ces cas nous voyons l'esprit de Dieu, qui habite dans l'àmc, prendre une forme visible. Mais quelquefois aussi le mal se présente sous une forme extérieure. Marie Villana, morte à Florence en 1 360, avait dès sa pre- Marie Vilniière jeunesse mené une vie sainte. Craignant les contra- lana' dictions de son père, elle quilta en secret un soir la maison paternelle pour aller chercher un refuge dans un monastère ; mais son père, l'ayant fait chercher, h ramena à la maison, et la contraignit d'épouser un jeune gentilhomme. Bientôt elle s'accoutuma à l'état du mariage, qu'elle avait tant redouté : elle devint tiède d'abord, et finit par se livrer aux vanités du monde. Un jour que, magnifiquement parée, elle se regardait dans son miroir, elle aperçut dans la glace le visage hideux non d'un homme, mais d'un démon, dans les traits duquel elle reconnut bientôt l'état intérieur de son àme. Saisie d'effroi, elle fond en larmes, jette loin d'elle tous ses ornements, reprend ses pénitences, et arrive ainsi à un haut degré de perfection. (A. S., 26 aug.)

Quelquefois, au contraire, un voile épais couvre les yeux et leur cache ce qu'ils ne doivent pas voir. Les faits de ce genre sont néanmoins trop peu nombreux encore, et ont été trop peu étudiés jusqu'ici pour que nous puissions porter sur eux un jugement certain. Nous les rapporterons donc tels que nous les trouvons. On raconte dans lu vie de la bienheureuse Liduine que, deux hommes se querellant près de chez elle, l'un des deux se mit à poursuivre i. 12

avec uneépée son adversaire, qui se sauva dans la chambre de la malade. Le premier, furieux, demande à la mère de Liduine si l'ennemi qu'il poursuit n'est pas là : celle-ci répond que non ; mais l'autre, ne la croyant pas, s'adresse à la sainte et lui fait la même question. Ne voulant pas mentir, elle répond affirmativement, et reçoit comme châtiment un soufflet de sa mère. Liduine s'excusa en disant qu'elle avait dit vrai, parce qu'elle avait espéré que Dieu cacherait celui qui s'était réfugié chez elle. Celui-ci, en effet, ne fut point aperçu par son adversaire, qui s'en alla sans avoir pu satisfaire sa vengeance. Il est dit de saint Lucien, dans ses actes, que lorsqu'il parcourait les rues de la ville il était visible pour ceux dont il voulait être vu , et invisible pour les autres. Le roi de Naples ayant envoyé soixante soldats pour s'emparer de saint François de Paule, celui-ci se prosterna devant l'autel de son église afin de prier Dieu. Les envoyés du roi vinrent l'y chercher, passèrent près de lui et le touchèrent, mais sans le voir. Violante, femme du roi Jean d'Aragon, voulait, par curiosité, voir l'intérieur de la cellule de saint Vincent Ferrier; et comme le saint refusait de se prêtera ses désirs, elle fit un jour forcer la porte. Elle vit alors tout ce qui était dans sa chambre, mais non le saint lui-même ; et il en fut de même de ceux qui l'accompagnaient. Elle demanda donc aux frères où était Vincent ; ils lui répondirent qu'il était devant elle, et qu'ils étaient surpris qu'elle ne le vît pas. Puis, se tournant vers lui, ils lui dirent : « Pourquoi donc, mon père, ne paraissez-vous pas devant la reine, qui vient vous voir, et ne lui parlez-vous pas? — Je n'ai jamais permis à aucune femme d'entrer dans ma cellule, pas même à la reine, et Dieu , pour la punir d'en avoir forcé l'entrée, tient ses

yeux liés aussi longtemps qu'elle restera ici, pour l'empêcher de me voir. » La reine sortit aussitôt. Vincent la suivit; elle lui demanda pardon de ce qui s'était passé, et s'éloigna.

A ce genre de phénomènes s'en rattache naturellement un autre qui a beaucoup de rapport avec lui. Souvent, en effet, l'homme, dans l'état mystique, aperçoit ce qui est invisible : il ne peut être ici question que des visionsvd'un degré inférieur, où Notre-Seigneur et les saints se montrent sous une forme visible à l'œil extérieur. Ceci peut arriver de deux manières : ou bien, en effet, ces apparitions prennent une forme en se revêtant d'un corps éthéré; ou elles ne font que toucher intérieurement l'organe, et y produire les mêmes effets qui résultent de la vision corporelle. L'âme étant intimement liée au corps et en pénétrant tous les organes, il ne peut rien se passer, soit en elle, soit dans le corps qu'elle anime, sans que l'autre partie ne le ressente à sa manière. Lors donc que l'àme touche intérieurement la faculté de la vue et la met en jeu, ce mouvement se communique à l'organe extérieur, et il arrive alors le contraire de ce qui a lieu dans la vision corporelle. Ici, en effet, l'impression que reçoit l'organe monte jusqu'à l'âme, tandis que là c'est l'impression de l'âme qui descend vers l'organe. De même donc que, dans la perception extérieure, l'âme transforme l'image que lui apportent les sens, afin d'en avoir la perception, ainsi l'organe, de son côté, travaille à sa manière l'impression qu'il reçoit de l'àme, et lui donne une forme extérieure; puis il projette cette forme au dehors, et la présente à l'esprit comme un objet réel. C'est ainsi que l'on peut expliquer les apparitions sensibles que nous racontent les livres des mystiques, et se repré-

400 TRANSFORMATION DU SENS Dt LA VUE.

senter, jusqu'à un certain point, ce nombre merveilleux d'images au milieu duquel ils vivent.

D'ordinaire , les phénomènes de cette sorte ne se produisent que dans les commencements de la vie mystique , parce que l'homme n'est encore, pour ainsi dire, qu'à l'enfance, et qu'il a besoin que Dieu le traite comme un enfant. Les apparitions corporelles peuvent donc être considérées en général comme le dernier degré dans le royaume spirituel , de même que les sens auxquels elles s'adressent sont ce qu'il y a de moins élevé en lui. Elles ne sont donc point un signe infaillible de sainteté , car le tempérament, l'imagination, la maladie ou même le démon peuvent y avoir une grande part. La mystique ne permet pas de désirer ces visions; car l'expérience ayant appris que, lorsqu'elles viennent de Dieu, elles arrivent sans qu'on les ait désirées, et sont reçues avec une sorte de crainte et de frayeur, les maîtres de la vie spirituelle pensent avec raison que les désirer est le signe d'un orgueil secret que Dieu punit quelquefois en accordant à l'homme la faveur dangereuse qu'il demande. Ceux qui reçoivent avec plaisir cette faveur, qui veulent la posséder comme quelque chose qui leur est propre, qui en prennent occasion de s'entretenir dans la bonne opinion qu'ils ont d'eux-mêmes, ceux-là, dit un ancien mystique, dev iennent endurcis dans leur cœur et enfants du démon. Ces apparitions, selon la remarque ingénieuse de Richard de Saint-Victor, ont lieu ordinairement dans la vallée, quelquefois, mais rarement, sur le penchant de la montagne, et plus rarement encore sur le sommet. 11 faut donc les accueillir avec précaution; et, lorsque le Christ lui-même apparaît, il devrait être toujours accompagné d'Élie et de Moïse, comme témoins.

Page 1