CHAPITRE XVI
Comment la mystique élève et transforme les plus hautes facultés
de l'esprit.
La vérité pour la créature repose sur la vérité divine. Or la vérité en Dieu consiste dans la conformité parfaite qui existe entre lui et son Verbe ou son image. On ne saurait, en effet, se représenter une conformité plus grande, puisqu'en Dieu elle va jusqu'à l'identité. Il y a donc, dans la connaissance que Dieu a de soi-même, identité parfaite entre le sujet qui connaît et l'objet qui est connu. Mais iJ n'en saurait êlre de même pour la créature intelligente, dès qu'elle veut connaître quelque objet qui lui est extérieur. La vérité pour elle consiste dans la conformité de l'esprit qui connaît avec l'objet qui est connu. Et comme les choses ne sont au reste que ce que Dieu veut qu'elles soient, puisque c'est lui qui les a créées, c'est donc en Dieu qu'il faut chercher la base de toute vérité. A mesure donc que l'homme s'approche de Dieu davantage, il est moins sujet à l'erreur. Et lorsque, par l'influence d'une grâce toute spéciale et par une longue habitude des vertus chrétiennes, il est arrivé à une union intime avec Dieu, il s'assimile en quelque sorte la science que Dieu a de soi-même et des créatures; de même que, 'dans un autre ordre, la < roissance et la floraison des plantes sous les rayons du soleil est comme une assimilation de la vie végétale avec
la vie générale dont le soleil est le principe; ou de même encore que toute vision est une assimilation de l'objet vu à celui qui le voit.
C'est surtout dans la sainte eucharistie que s'effectue cette assimilation de Dieu par l'homme. Là, en effet, il se fait comme une ascension de toutes les puissances et de toutes les facultés de l'homme. Dieu, en descendant dans notre chair, la purifie et l'élève, pour ainsi dire, jusque dans les régions de l'àme. Puis, prenant l'àme à son tour, il la transforme et l'élève jusque dans le domaine de l'esprit ou de l'intelligence, et enfin il attire celle-ci jusqu'à lui; de sorte que l'homme tout entier se trouve élevé et transformé dans chacune des parties qui composent son être. L'esprit, quand il est uni intimement à Dieu, se trouve avec lui dans le même rapport où il était auparavant à l'égard de la nature. Dans l'état ordinaire, en effet, la faculté perceptive de l'homme est tournée vers le monde extérieur, et c'est de là que lui arrivent à peu près toutes ses perceptions. Mais si cette faculté, se détournant de ce monde, se retourne vers Dieu et les régions spirituelles, il résulte de là entre Dieu et l'intelligence un commerce intime, qui est pour elle une source abondante de perceptions et de sentiments bien plus élevés que ceux qui occupent la plupart des hommes. L'intelligence, par une sorte d'avant-goût de la vision du ciel, contemple Dieu, puis elle le goûte; elle le sent, elle entend les paroles mystérieuses qu'il lui adresse. Elle le voit non plus dans des images extérieures, mais dans des formes purement intelligibles, dans des idées pures et claires, qui coulent, pour ainsi dire, du sein du Père et la remplissent d'une lumière douce, sereine, surnaturelle, élevée bien au-dessus des
sens extérieurs et de l'imagination. Elle éprouve reflet de. cetle parole : « Goûtez , et voyez combien le Seigneur est doux. » Les paroles qu'elle entend ne sont point des mots extérieurs, se suivant les uns les autres et faisant passer, pour ainsi dire, la vérité par parties sous les regards de l'esprit; mais ce sont des germes de pensées féconds, contenant des trésors de vertu, des pensées vivantes, et qui produisent aussi la vie. Tels sont les effets que la mystique produit dans l'intelligence.
Mais ceux qu'elle opère dans la volonté ne sont pas moins profonds. La volonté est comme la région pratique de l'esprit. On y distingue plusieurs degrés, correspondant aux trois éléments de la personnalité humaine. Au degré le plus haut, correspondant à l'esprit, se trouve la volonté proprement dite, libre dans ses déterminations et ses mouvements ; puis, dans le domaine de l'âme t l'appétit concupiscible avec ses diverses facultés, et enfin dans l'organisme la partie instinctive, qui a ses racines dans le corps luimême. Or la mystique pénètre tous ces domaines de ses influences surnaturelles. L'homme a un instinct qui le porte à diriger toutes ses actions vers un but honnête ; et cet instinct persiste dans le cœur môme de ceux qui par l'habitude du vice semblent avoir pris à tâche de l'étouffer. La lumière de la raison indique à la volonté le but vers lequel elle doit tendre, lui montrant à la fois et le bien qu'il faut faire et le mal qu'il faut éviter. Or l'habitude de suivre cette lumière, qui éclaire tout homme venant en ce monde, produit dans les trois régions de l'homme, c'est-àdire dans l'esprit, dans l'âme et dans le corps, une certaine aptitude pour le bien que l'on désigne sous le nom de vertu. La vertu, en général, se divise en plusieurs vertus
particulières, qui sont dans un rapport plus direct avec Tune ou l'autre de ces trois régions. Et d'abord, nous trouvons les quatre vertus cardinales, dont la première, à savoir la prudence , qui sert de règle à toutes les autres , a pour but de rectifier l'esprit, d'éclaircir son regard, de sorte qu'il indique toujours à la volonté le but qu'elle doit atteindre, et que celle-ci puisse y tendre comme il faut. La justice règle la volonté, de sorte que, se renfermant toujours dans son droit et respectant celui des autres, elle évite le mal, fasse le bien, et accomplisse exactement tous ses devoirs. La force s'adresse particulièrement à l'âme, et lui donne cette fermeté qui, tenant un juste milieu entre la roideur et la mollesse, ne se laisse arrêter par aucune difficulté. Les appétits et les instincts de la vie inférieure sont réglés et gouvernés par la tempérance qui les retient en de justes bornes , de sorte que , toujours au service des puissances supérieures , ils leur servent d'instruments dociles, et ne dépassent jamais la ligne d'un juste équilibre.
Au-dessus de ces quatre vertus morales sont les trois vertus théologiques : la foi, l'espérance et la charité, qui ont Dieu pour objet immédiat , et qui rapportent à lui toutes les autres vertus. Elles correspondent aux trois facultés que nous avons distinguées plus haut dans la partie spirituelle de l'homme. La foi éclaire et aflermit l'esprit, de sorte que, toujours ouvert à la lumière divine et pénétré par elle, il puisse changer, pour ainsi dire, la direction qui lui est naturelle, et entrer avec Dieu dans les mêmes rapports où il était auparavant à l'égard de la nature. La foi donne encore à l'esprit une assurance et une fermeté d'autant plus grandes que les choses surnaturelles offrent
bien plus de garanties que les choses sensibles et passagères. L'espérance, s'appuyant sur l'existence d'une autre vie, dirige de ce côté nos pensées et nos affections, et nous donne un avant- goût des biens éternels qui nous sont réservés. Nous ne pouvons trouver en nous-mêmes l'assurance de notre immortalité, puisque nous avons commencé d'êlre. Cette garantie ne peut nous être donnée que par Dieu, qui est éternel et la raison de son être. Et comme, d'un autre coté, l'homme ne s'est pas fait lui-même, il ne peut trouver en soi son but suprême; mais il doit le chercher en Dieu, qui est la fin de tous les êtres, parce qu'il en est le principe. Or l'espérance l'aide dans ce mouvement surnaturel, et tient ses désirs élevés vers les régions éternelles. La charité enfin achève ce que la foi et l'espérance ont commencé, et, unissant l'esprit à Dieu, en fait un seul esprit avec lui. Les trois vertus théologiques réagissant à leur tour sur les quatre vertus cardinales, les ennoblissent, les transforment, leur communiquent en quelque sorte leur propre nature, et les élèvent à un degré héroïque, comme parle l'Église.
Outre le besoin qu'éprouve la volonté de s'affermir en soi-même et de se poser dans un juste équilibre, afin de faire un bou usage de sa liberté, elle sent encore celui de produire au dehors la puissance qui lui est inhérente, et d'agir sur les choses extérieures, aûn de les régler, et d'y établir l'ordre qui règne en son propre sein. Elle arrive à ce but dans l'ordre naturel par l'énergie, la persévérance cl l'habileté. Mais si elle veut exercer son pouvoir d'une manière héroïque, il lui faut des grâces éminentes d'en haut, qui, lui donnant une force surnaturelle, la mettent eu état de braver toutes les résistances et de surmonter su
propre paresse. Il lui faut de plus des grâces qui, s* adressant à l'intelligence proprement dite, l'éclairé d'une manière surnaturelle. Ces grâces forment une classe à part : car elles sont accordées moins pour l'avantage de celui qui les reçoit que pour l'utilité des autres; et c'est pour cela que les théologiens les appellent dons gratuits. Elles ne supposent donc pas toujours la sainteté en celui chez qui nous les voyons briller.