‹ La Mystique divine naturelle et diabolique;Chapitre 49 sur 64 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Des dons de foi, de sagesse et de science. Rupert de Dentz. Dilson. Candide. Albert le Grand. La Dominicaine Marguerite. Catherine de Cardone. Ida de Louvain. Osanna de Mantone. Catherine de Sienne. Rose de Lima. Grégoire Lopez. Thomas d'Aquin.

Parmi les dons qui se rapportent aux plus hautes régions de l'esprit, le premier est celui de la foi , par laquelle l'homme, éclairé de Dieu d'une manière toute spéciale, pénètre les plus profonds mystères de la doctrine révélée. Cette foi vivante ne saisit pas seulement avec facilité les dogmes que l'Église nous enseigne, mais elle sait encore les communiquer aux autres sans emphase , sans dissertalions scientifiques, dans des paroles simples et claires; de sorte qu'elle agit à la, «lanière des parfums, comme le prouvent une multitude de faits? incontestables. Le don de foi est donc la base .de tous les autres , quoique Dieu puisse, quand il le veut, se servir de l'homme comme d'un simple instrument, comme il se servirait, par exemple , d'un agent naturel, et suppléer en ce cas la foi qui lui manque par une intervention directe de sa part. Au don de foi se rattache immédiatement celui de la sagesse , qui prend pour base de ses spéculations les dogmes reçus par la foi. Dieu donne donc avec la sagesse toutes ces idées supérieures qui servent de premiers principes dans la connaissance scientifique et dans l'exposition des mystères de la doctrine chrétienne. 11 donne en même temps la facilité d'en sonder les profondeurs, d'en comprendre les rapports et d'en saisir l'enchaînement . Enfin le don de science donne à l'homme la facilité de déduire les conséquences de ces

principes, de développer d'une manière logique les idées fournies par le don de sagesse, de les exposer aux autres, et de porter ainsi la conviction dans les esprits. Des faits nombreux attestent l'existence et l'action de ces trois dons, soit qu'ils se trouvent réunis dans la môme personne, soit qu'ils soient séparés.

Nous les retrouvons déjà chez beaucoup d'anciens solitaires, dans l'abbé Hor, dans saint Antoine, saint Théodore et d'autres. Rupert, abbé de Deutz vis-à-vis de Cologne, Rupert. reçut dans une nuit, en 1 124 , après avoir prié Dieu , la connaissance des saintes Écritures portée à un tel point qu'il surpassait en ce genre tous ses contemporains. On cite encore parmi ceux qui ont reçu leur science devant les autels saint Laurent Justinien, saint Ignace de Loyola, qui l'obtint de Dieu dans la solitude de Manrèse ; saint Jean Capistran, saint François de Paule, Pascal Bailon et d'autrès. Henri Dilson entra chez les Jésuites. Il parut d'abord Dilson. d'un esprit si lourd et d'une si pauvre mémoire qu'on ne pouvait rien lui apprendre des choses qui s'adressent à l'esprit. Un jour qu'il exhalait sa douleur à ce sujet devant une image de la Vierge, et qu'il consacrait à celle bonne mère son corps , son àme et toutes ses puissances, il reçut à l'instant même une mémoire si puissante qu'il pouvait retenir des sermons entiers et les prêcher plusieurs années après. Il reçut en même temps une connaissance si profonde des choses divines que les plus grands théologiens de son ordre étaient convaincus qu'il puisait comme à leur source les explications merveilleuses qu'il donnait. La même chose arriva pour Charles de Saëta, qui a écrit beaucoup d'ouvrages mystiques. Un frère cistercien nommé Candide, outre qu'il connaissait lesmaladies et les remèdes, candide.

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avait aussi la science infuse des propriétés et des vertus des plantes et des minéraux. Le P. Thomas Madan, dans les lettres qu'il écrivait à ses supérieurs en Espagne, dit de lui qu'il employait contre les maladies des remèdes tout à fait inconnus des médecins, et qu'il n'avait fait pour cela d'autres études que dans la prière. 11 ne portait jamais sur soi que son bréviaire. C'était là qu'il puisait la science dont il avait besoin pour édifier les catholiques, et réfuter les hérétiques, ou pour guérir les malades.

Quelquefois ce don paraît attaché à certaines conditions qui donnent au récit l'apparence d'une légende. C'est ainsi que l'on rapporte , dans les annales de l'ordre des frères Albert Prêcheurs, qu'Albert le Grand avait peu d'ouverture d'esle Grand. ^ang sa jeunesse ? ce ^ont [\ grandement affligé.

Or la sainte Vierge lui apparut une nuit, et lui dit de choisir ce qu'il aimait le mieux, des sciences naturelles ou des sciences divines. Le jeune homme , qui n'avait pas encore le sens de ces dernières, choisit la philosophie. « Tu auras ce que tu demandes, lui répondit la sainte Vierge ; mais, parce que tu as préféré cette science à celle de mon Fils, tu la perdras vers la fin de ta vie. » 11 en fut ainsi en effet. Albert devint un prodige de science; mais trois ans avant sa mort, pendant qu'il était dans sa chaire à faire une leçon, il perdit tout à coup la mémoire, et ne se rappela plus rien de ce qu'il avait su. On proposa aussi à Herman Contract le choix entre la santé du corps et l'ignorance d'un côté, ou la sagesse et les infirmités de l'autre. Il choisit celles-ci, et devint incomparable en toute espèce de science.

Marguerite. Dieu communique aussi ce don aux femmes. Marguerite, de l'ordre de Saint-Dominique, avait été renvoyée d'abord

du couvent, parce qu file était aveugle. Elle apprit si parfaitement non -seulement la lettre, mais encore le sens et l'explication de l'office et du psautier qu'elle élait en état d'examiner sur ce point les étudiants en grammaire. Catherine de Cardone n'avait point appris à lire dans Catherine son enfance ; cependant elle prenait avec elle à l'église un e r °ne* office de la Vierge, comme pour lire dedans. Or, comme elle ne connaissait pas môme ses lettres , il lui arriva un jour de prendre le livre la tête en bas, ce qui lui attira des paroles blessantes de la part d'une personne de sa famille. Le reproche lui alla au cœur. Rougissant de honte , mais ayant confiance en Dieu, elle pria le Saint-Esprit, dont on célébrait la fête , de la faire participer au don des langues, qu'il avait accordé à ses apôtres en ce jour, et de lui apprendre à lire. Elle fut exaucée, et à l'instant même elle put lire parfaitement. Ida de Louvain obtint de la S««Ida. même manière l'intelligence des Écritures, et le don d'expliquer ce que l'on chantait en latin, surtout les Évangiles au temps de Carême. Un jour que l'on chantait au chœur l'antienne : Potestatem habeo ponendi animam meam, elle l'entendit chanter au-dessus de sa tèie, dans un chant bien plus magnifique encore , et en expliqua ensuite à son confesseur tout le contenu.

Un des faits les plus remarquables en ce genre est ce qui

arriva à la bienheureuse Osanna de Mantoue. Le fait a été Osanna

, , , , de Mantoue.

raconte en détail par Silvestre de Ferrarc, de 1 ordre des

frères Prêcheurs, son confesseur et son confident, qui l'avait appris d'elle-même, et qui a écrit sa vie l'année même où elle est morte. Elle avait depuis longtemps le désir d'apprendre à lire et à écrire , afin de pouvoir s'édifier par la lecture des écrits des saints. Mais comme elle avait entendu

dire souvent à son père que c'était §ne chose inconvenante et dangereuse pour les femmes de s'occuper à lire, elle n'avait jamais ose le prier de la faire instruire. Cependant , remplie de foi et d'espérance, elle s'était adressée à la sainte Vierge, et l'avait priée devant une de ses images de lui apprendre à lire. Elle persévéra plusieurs jours dans sa pensée sans obtenir ce qu'elle demandait. Un jour cependant elle résolut de ne pas cesser de prier jusqu'à ce qu'elle fût exaucée. Après avoir ainsi prié pendant quelque temps avec une ferveur extraordinaire, elle fut ravie en extase; et lorsqu'elle fut revenue à elle elle aperçut écrits dans sa main , d'une belle écriture, les mots Jésus, Marie, qu'elle lut très- facilement. Mais dès qu'elle les eut lus ces mots disparurent. Joyeuse d'avoir enfin obtenu ce qu'elle désirait depuis longtemps, elle remercia la sainte Vierge du fond de son âme. Une fois qu'elle eut ainsi trouvé une maîtresse pour lui apprendre à lire, elle prenait chaque jouiun livre sous son bras, comme un enfant qui va à l'école, et allait se prosterner devant l'image de la Vierge ; puis, su prière achevée, elle ouvrait le livre et lisait sa leçon. Elle sut bientôt lire parfaitement; et même, lorsqu'il lui tombait un livre latin dans les mains, elle en expliquait avec une grande facilité le sens, quelque obscur qu'il fût, sans l'avoir appris de personne. Elle apprit aussi à écrire passablement, et il est resté d'elle quarante lettres qu elle écrivit dans la suite à son confesseur. Cette histoire peut nous1 indiquer jusqu'à un certain point la manière dont ce don est communiqué par Dieu. Ordinairement, celui qui apprend à lire va du multiple à l'un , en épelant et composant les mots, et de la forme au contenu. Il y a, en effet, entre la pensée et l'écriture un rapport semblable à celui qui

existe entre l'âme et le corps ; et c'est en déchiffrant l'écriture que nous parvenons à découvrir la pensée qui y est contenue. Mais dans le cas dont il vient d'être question le procédé n'est plus le même; car l'esprit va du dedans au dehors, de la pensée au signe extérieur qui la représente. Lorsque Osanna se prosternait devant l'image de la Vierge, elle lisait d'abord dans l'àme de celle-ci ce qui y était écrit , puis elle revêtait des signes de l'écriture ce qu'elle y • avait lu.

11 en dut être ainsi de sainte Catherine de Sienne lors- Sainte caqu'elle apprit à écrire , si nous en jugeons d'après ce que dJh|[ènnc Raymond nous raconte à ce sujet. Elle s'était proposé d'apprendre à lire afin de pouvoir réciter les heures canoniales, et l'une de ses compagnes lui avait transcrit l'alphabet et s'efforçait de le lui apprendre; mais, malgré toutes les peines qu'elle se donnait, elle n'y pouvait réussir. Pour ne pas perdre le temps plus longtemps, elle résolut d'avoir recours à la prière; et, se prosternant un jour devant Dieu, elle lui dit : « Seigneur, si c'est votre volonté que j'apprenne à lire, pour que je puisse chanter vos louanges en récitant les heures, daignez m'enseigner vous-même ce que je ne puis apprendre seule ; sinon, que votre volonté soit faite; je resterai alors dans ma simplicité , et emploierai mon temps à d'autres méditations. » Or, avant même qu'elle se levât, elle était tellement instruite qu'elle pouvait lire toute espèce d'écriture aussi bien que le plus habile. Raymond s'en convainquit par ses propres yeux; et ce qui l'étonnait davantage, c'est que, quoiqu'elle lût très -couramment, dès qu'elle voulait épeler, elle connaissait à peine ses lettres. Elle apprit à écrire de la même manière, comme elle l'indique elle-même à la fin d'une lettre qu'elle écri-

vit à Raymond, lorsqu'elle lui dit : « J'ai écrit moi-même « celte lettre, de même que l'autre que je vous ai envoyée a de l'île des Rochers; car le Seigneur m'a appris à écrire, « afin que, revenue de mes extases, je puisse décharger « mon cœur. De même qu'un maître donne à son élève i « un modèle pour qu'il le copie , ainsi le Seigneur a fait

<c avec moi, me représentant devant les yeux de l'es- « prit les formes des choses que j'ai écrites dans ces « lettres. »

Sainte Kosc H en fut de même de sainte Rose de Lima. Sa mère lui de Lima. avajj apprjs a connaître ses lettres, et voulut la faire épeler. Elle avait en même temps écrit sur une feuille quelques caractères grossiers , afin qu'elle pût les imiter avec la plume. Mais Rose aimait mieux consacrer le temps à la prière , el sa mère croyait que , comme tous les enfants , elle craignait la peine elle travail que coûte l'étude. Elle avait donc prié le confesseur de Rose de lui faire des reproches en sa présence à ce sujet, et il s'y était prêté volontiers. Mais Rose se mit en prière le lendemain ; puis , allant trouver sa mère, elle lut couramment dans le livre qu'elle lui présenta, et lui montra de plus une feuille très-bien écrite de sa main.

Grégoire La vie du solitaire Grégoire Lopez renferme sur le sujet ^V01' qui nous occupe des faits très-remarquables, d'autant plus que nous y voyons réunies l'illumination intérieure et les dispositions naturelles. Grégoire naquit à Madrid en 1 542. Dès sa première jeunesse, il passa six ans avec un solitaire en Navarre; puis, retrouvé par ses parents, il fut envoyé à Valladolid , où il servit comme page plusieurs années à la cour. Poussé par l'esprit , il partit pour le Mexique à l'âge de vingt ans, puis se rendit à la ville de Zacatécas, et enfin

dans la vallée d'Amajac, où il se bâtit une hutte au milieu de la tribu sauvage et féroce des Chichimecques. Il y demeura trois à quatre ans dans la pauvreté avec une admirable patience ; puis il alla dans le pays de Guasteca , où il vécut plusieurs années d'herbes et de racines crues. Il passa ensuite plusieurs années encore à l'hôpital de Guastep^e. Mais une maladie mortelle le força de retourner au Mexique ; et là il se fit une nouvelle solitude près de Sainte- Foi, et il y mourut en 1 596. Dans cette vie de retraite et de privations, il avait acquis un merveilleux empire sur soimême, un recueillement intérieur, une simplicité, un calme et une sérénité admirables, qui se révélaient non-seulement dans son maintien et dans tout son être , mais encore dans ses discours concis, un peu épigrammatiques , et qui toujours atteignaient leur but. 11 n'avait appris dans sa jeunesse ni le latin ni aucun des arts libéraux; mais cette science lui fut donnée par d'autres voies dans sa solitude. Il avait dès sa jeunesse ardemment désiré de comprendre la sainte Écriture ; et, pour s'y préparer de son côté , il avait pris la résolution à Guasteca de l'apprendre tout entière par cœur. Pendant quatre ans il employa quatre heures par jour. Toujours uni à Dieu, il obtint de lui la connaissance de la langue latine, et acquit ainsi à un degré extraordinaire l'intelligence des livres saints. Lorsqu'il en expliquait en espagnol quelques passages, il semblait à ses auditeurs que le texte était écrit dans cette langue. 11 savait par cœur et mot à mot toute l'Écriture; de sorte que, lorsqu'il s'agissait de quelque passage, il pouvait le citer aussitôt de mémoire, et il savait relever sur-le-champ la moindre erreur chez les autres. Il en comprenait si bien avec cela le sens qu'il en interprétait les endroits les plus

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difficiles avec une clarté merveilleuse. Aussi beaucoup de théologiens, de savants jésuites et d'autres venaient le consulter. Tous le quittaient remplis d'étonnement, et plusieurs renoncèrent à leur propre opinion pour embrasser la sienne. Dominique Salazar, qui fut plus tard archevêque aux Philippines, disait un jour à trois de ses compagnons, après l'avoir consulté : « C'est pourtant bien étrange qu'après avoir passé toute notre vie à étudier nous en sachions moins que ce jeune laïque. » H avait un jour dit à un théologien profond des choses si admirables sur l'Apocalypse que celui-ci le pria de les lui écrire. Il le fit en moins de huit jours, sans être obligé de changer une seule lettre ; et tous ceux qui lurent cet écrit en furent dans l'admiration , et ne purent s'empêcher d'y voir l'effet d'une science infuse.

Outre la Bible, il avait lu encore beaucoup d'autres livres sur l'histoire ecclésiastique et profane. Il aimait beaucoup ce genre d'ouvrages , et cherchait à s'en procurer partout. On les lui prêtait volontiers, et il lisait des volumes entiers en trois à quatre jours. Sa manière de lire était très -extraordinaire , et pouvait passer pour surnaturelle; car il lisait souvent en dix heures un livre qui aurait demandé à un autre plus d'un mois. C'est ainsi qu'il lut les écrits de sainte Thérèse en vingt heures à peu près; et il en savait le contenu mieux que qui que ce fût. Son biographe fit à ce sujet plusieurs expériences très-curieuses. Un jour qu'il lui citait quelques passages de ces écrits, Grégoire continua la suite , comme s'il eût eu le livre sous les yeux. Il ne pouvait se lasser d'admirer et de vanter l'esprit de celte sainte. Dieu lui avait donné outre cela des connaissances extrêmement étendues. 11 savait parfaitement

toute l'histoire ancienne , les époques , les peuples avec v leurs sectes, leurs coutumes et leurs arts, leurs rapports avec le peuple de Dieu, et parlait de toutes ces choses comme s'il les eût eues présentes. Il connaissait les prophéties des sibylles relativement au Sauveur, la vie des apôtres, celle des papes, de tous les fondateurs d'ordres, de tous les hérésiarques, l'histoire des empereurs, celle de l'islamisme/ la mythologie, l'astronomie, la cosmographie et la géographie. 11 avait construit lui-même une sphère, et dessiné une grande carte du monde, dont l'exactitude excitait l'admiration des savants. Après une discussion avec le pilote d'un vaisseau, qui prétendait que l'étoile polaire est immobile, il fit un instrument qui convainquit celui-ci de son erreur. 11 était très-savant dans l'anatomie, et dit plus d'une fois à son biographe sur ce sujet des choses qui le plongèrent dans l'étonnement. La médecine lui était aussi familière; et pendant qu'il était à l'hôpital de Guastepec il écrivit un livre où il avait recueilli une multitude de recettes très -simples pour les pauvres. Ce livre existe encore aujourd'hui, et les remèdes qu'il contient ont fait dans la suite bien des cures vraiment merveilleuses. Il avait étudié dans ce but les propriétés et les vertus des plantes : il savait même leur en communiquer de nouvelles. Mais rien de tout cela ne le détournait de son affaire principale ; et comme on lui demandait un jour si toutes ces choses ne lui donnaient pas quelque distraction , il répondit : « Je trouve Dieu en tout, dans ce qu'il y a de plus petit, comme dans ce qu'il y a de plus grand. »

Ce don , sous ces trois formes, apparaît d'une manière s. Thomas bien plus frappante encore en saint Thomas d'Aquin, ce d^"1.

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profond penseur, qui, semblable à Salomon, a tout connu, depuis le cèdre du Liban jusqu'à l'hysope. Lorsqu'il dut passer sa thèse de docteur en théologie , il eut une vision qui lui fournit le texte de sa thèse et comme le symbole de toute sa vie, à savoir le treizième verset du psaume X : Uigans montes de superioribus tuis , de fruciu operum tuorum satiabitur terra. A partir de ce moment jusqu'à sa mort , dans le cours de vingt ans à peu près, il écrivit cette masse innombrable d'ouvrages , remplis des choses les plus profondes, et dont l'étude demanderait aujourd'hui, à l'esprit le plus exercé , plus de temps qu'il n'en a mis luimême à les écrire. Pendant qu'il les composait, il était presque toujours en extase ; et ceux qui vivaient avec lui savaient, pour ainsi dire, à chaque livre quelles visions il avait eues. Souvent il dictait à trois personnes à la fois sur des sujets différents ; de sorte que Ton voyait bien que sa science lui venait de la source même de toute vérité. Un artiste du moyen âge la représenté dans un tableau d'autel à Sienne recevant sur sa tête des rayons de lumière qui partent de Notre-Seigneur Jésus-Christ. D'autres rayons lui arrivent des deux côtés , des prophètes et des apôtres; et d'autres enfin montent d'en bas vers lui , partant de Platon cld'Aristote. I n de ses secrétaires, le Breton Événus Garuith, assura même qu'un jour qu'il lui dictait quelque chose, à lui et à deux autres personnes, il s'endormit de fatigue, et qu'il continua de parler, en dormant, sur le sujet qu'il avait commencé, de sorte qu'on pouvait bien lui appliquer cette parole : « Je dors, mais mon cœur veille.»

Il possédait à un degré éminent le don de la prière , et c'est surtout devant le Saint-Sacrement qu'il avait coutume de prier. Souvent aussi il avait des ravissements pendant

sa messe. Il donnait très-peu de temps au sommeil et aux autres nécessités de la vie ; et tout le reste était pour la prière, la prédication, la réflexion , la lecture et le travail. Il passait très -souvent la nuit dans l'église, prosterné devant les autels. Le frère Renaud, qui fut longtemps son compagnon inséparable , disait souvent aux autres religieux, après la mort du saint, en fondant en larmes : « Mon maître m'a défendu pendant sa vie de révéler les « miracles dont j'ai été témoin dans sa personne; et l'un « de ces miracles, c'est que ce n'est point par l'étude, mais « par la prière, qu'il a acquis sa science merveilleuse. « Toutes les fois qu'il se proposait d'étudier, de lire, de a dicter ou d'écrire sur quelque sujet , il commençait par « prier, et il recevait la lumière dont il avait besoin ; de « sorte qu'après s'être mis à genoux, incertain et hésitant, « il se relevait parfaitement instruit de ce qu'il voulait sa- « voir; car le cœur et l'esprit s'appuyaient mutuellement « en lui dans toutes ses actions. Un jour, continuait le « frère Renaud, qu'il écrivait sur Isaïe, il arriva à un pas- « sage qu'il ne comprenait pas parfaitement. Il eut recours « pendant plusieurs jours au jeûne et à la prière. Une nuit « enfin après qu'il se fut mis au lit, je l'entendis parler « sans distinguer avec qui : j'entendais seulement la voix, « mais non les paroles. Lorsque l'entretien fut terminé, « Thomas cria : Frère Renaud , levez- vous , allumez une « lampe , prenez les feuilles où vous avez déjà écrit sur « Isaïe, et préparez- vous de nouveau à écrire. » Le frère fit ce que le saint lui demandait; et après qu'il eut écrit longtemps sous la dictée de Thomas, qui semblait lire dans un livre, tant les choses lui venaient facilement, celui-ci lui dit au bout d'une heure environ : « Allez-vous coucher

maintenant, mon fils, car il vous reste encore beaucoup de temps. » Renaud, désirant connaître le secret du saint, qu'il ne faisait qu'entrevoir, se jeta à ses pieds tout en pleurs, et lui dit : « Je ne me relèverai pas que vous ne m'ayez dit avec qui vous avez parlé cette nuit. » Et il le conjurait au nom de Dieu de le lui dire. Thomas refusa longtemps de le faire en lui disant : « Mon fils, cette connaissance vous est inutile. » Mais enfin, craignant de mépriser le nom de Dieu, par lequel Renaud le conjurait, il lui avoua la vérité. Fondant en larmes, il lui dit : « Mon fils, pendant tous ces jours, vous m'avez vu triste à cause de l'incertitude où j'étais sur le sens de ce passage d'isaïe, dont j'ai demandé à Dieu l'explication. Il a bien voulu me la donner aujourd'hui, et m'a envoyé les apôtres Pierre et Paul, par l'intercession desquels je l'avais prié, et qui m'ont appris ce que je cherchais. Mais je vous défends, au nom de Dieu, de parler à qui que ce soit pendant ma vie de ce que je viens de vous dire.

Une discussion théologique s'était élevée parmi les professeurs de l'université de Paris relativement à l'eucharistie , et tous étaient convenus de s'en rapporter à la décision de saint Thomas. Celui-ci accepta l'arbitrage qu'on lui proposait, et fit un travail sur la question controversée. Mais avant de le présenter à l'université il voulut avoir l'approbation de Celui dont il avait parlé dans ce traité. Il alla donc à l'église, devant l'autel du Saint Sacrement, posa dessus son écrit comme devant son maître ; puis, levant les mains vers le crucifix, il dit : « Seigneur, qui êtes vraiment présent dans ce sacrement, et qui opérez d'une manière si merveilleuse les œuvres pour lesquelles je vous consulte en ce moment , je vous en supplie, si ce

que j'ai écrit de vous, et par vous, est vrai, daignez aie le faire connaître. Que si, au contraire, il m'est échappé quelque chose de contraire à la foi et à la vérité de ce mystère, ne permettez pas que je le publie. » Quelques frères, qui l'avaient suivi en secret dans l'église, afin d'observer ce qu'il allait faire, virent tout à coup Notre -Seigneur se tenant au-dessus de l'écrit du saint; et ils l'entendirent qui lui disait : « Ce que tu as écrit sur mon sacrement est vrai, et tu as résolu le problème qui t'a été proposé aussi bien qu'il est possible de le faire en cette vie. » Puis ils virent Thomas, ravi par cette vision, s'enlever de terre à une coudée de haut. Ils coururent aussitôt appeler le prieur du couvent et quelques autres frères, pour qu'ils pussent être témoins du miracle. Tous virent, et racontèrent à beaucoup d'autres dans la suite ce qu'ils avaient vu. Parmi eux était le frère Martin Scola, Espagnol, qui attesta le fait de son côté. Saint Thomas disant la messe à Naples, dans une chapelle du couvent, peu de temps avant sa mort, y fut touché d'une manière singulière ; et, à partir de ce moment, il interrompit sa Somme théologique à la question de la contrition. Renaud et les autres en furent extrêmement inquiets, et le premier lui en demanda instamment la cause. 11 refusa longtemps de la lui dire; mais entin, après lui avoir fait promettre le silence, il lui dit : « Tout ce que j'ai écrit me paraît comme de la paille, comparé avec ce qui m'a été révélé. » Saint Anselme de Gantorbéry, celte autre lumière de l'Église, dont la pensée pénétrait jusqu'au fond le plus intime des choses, était extatique aussi, et recevait dans ses extases des lumières extraordinaires. C'est à elles qu'il devait cette subtilité et cette pénétration qui distinguent ses écrits.

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