CHAPITRE V
La mystique spéculative des premiers temps du christianisme. Les néoplatoniciens. Les livres de Denys l'Aréopagite.
Pendant que la nouvelle doctrine triomphait ainsi dans ses martyrs de la rage de ses persécuteurs, les païens éclairés, désapprouvant ces violences inutiles, lui préparaient des luttes d'un autre genre, qui, commencées pendant la persécution, durèrent longtemps après encore. Ils cherchèrent à opposer au christianisme le néo -platonisme. Les néo-pta- Cette école avait été fondée à Alexandrie par Ammon Sa- tomciens cas, qui avait apostasié la foi. Plotin, Porphyre et Jamblique lui avaient donné son développement. Crysanthe et Plutarque l'avaient introduite à Athènes sous le règne de Julien, et elle y avait fait de grands progrès par les soins de Proclus et de Syrien. Ici comme à Alexandrie, elle s'était proposé pour but de restaurer le paganisme , et d'arrêter les progrès du christianisme. Elle voulait fondre dans une puissante unité les formes si diverses de l'ancienne tradition, afin de pouvoir l'opposer ainsi à l'unité de la doctrine chrétienne. Mais il fallait avant tout trouver dans l'antiquité un principe qui pût serv ir de base à tout l'édifice; et comme cette œuvre était entreprise par des philosophes qui étaient presque tous Grecs d'origine, ils durent naturellement avoir recours pour cela aux anciennes doctrines d'Orphée, de Pythagore et de Platon. Ces doctrines avaient eu leurs racines en Orient; c'était donc là qu'ils devaient aller chercher les antiques traditions dont ils avaient besoin.
Ils firent entrer dans leur syncrétisme dogmatique la i. 3
doctrine de Zoroastre, celle des Védas, les anciens oracles des Chaldéens, la sagesse des Syriens, d'Hermès Trismégiste et même des peuples barbares , pour lesquels ils avaient d'ailleurs un si profond mépris. Chaque école dut ainsi contribuer pour sa part à la fondation de l'école nouvelle , dont le fond était une espèce de panthéisme religieux mêlé de mysticisme et de théurgie. L'État ne put échapper à ces essais de rénovation ; et Plotin, favorisé en cela par l'empereur Gallien , voulut offrir au monde romain le modèle d'un État aussi parfait qu'il peut l'être sur la terre, tel que les platoniciens, chassés d'Athènes, crurent le trouver plus tard en Perse à la cour de Chosroès. Cet État devait s'adapter à la république universelle , et celle-ci à l'empire ou à la cité de Dieu, qui est à la fois le principe et le but de toutes choses. L'homme devait être initié à ces mystères par une vie pure et lumineuse. L'âme, précipitée dans un corps mortel pour s'être détournée par sa faute de l'être au non-être, ne pouvait, d'après cette doctrine, reconquérir sa liberté qu'en se retournant du non-être vers l'être. Huit degrés d'initiation devaient la conduire successivement à l'union théurgique avec la Divinité. Le fond de cette doctrine, on le voit, est le même que celui du panthéisme de nos jours. Alors, comme aujourd'hui, les esprits négatifs étaient partagés au point de vue moral en deux sectes principales, les épicuriens, qui voulaient l'émancipation de la chair, et les stoïciens, qui préféraient celle de l'esprit.
Mais les néo-platoniciens prenaient la chose plus au sérieux ; ils ne voulaient pas rester en arrière des chrétiens d'alors; et c'est pour cela que nous voyons les chefs de cette école pratiquer une sorte d'ascétisme philosophique,
mener une vie austère , garder la virginité, s'exercer aux jeûnes et à la prière. Ces pratiques, entreprises sérieusement, devaient bientôt les transporter dans les régions de la mystique, et développer dans les natures déjà disposées d'avance à ces sortes d'états tous les phénomènes de la clairvoyance, qui étaient d'ailleurs, on le sait, très-connus dans l'antiquité. Ammien Marcellin exprime en peu de mots l'opinion de son époque sur ces phénomènes mystérieux quand il dit : « L'âme humaine , une fois enflam- « mée, prédit des choses divines; car le soleil, l'intelli- « gence de ce monde, comme l'appellent les physiciens, « d'où émanent, comme des étincelles, les intelligences « particulières, éveille en celles-ci, quand il les inonde « de sa lumière, la vue de l'avenir. Aussi, les Sibylles a disent que bien souvent elles se sentent embrasées et « consumées par la violence des flammes qui s'emparent « d'elles. » Les oracles du paganisme avaient pour base ces rapports, qu'il avait découverts avec le sens profond de la nature dont il était doué. 11 n'est donc pas étonnant que nous trouvions dans la vie des néo- platoniciens les traces d'un mysticisme plus ou moins exalté. Ainsi, par exemple, Plotin rapporte qu'Olympe d'Alexandrie avait essayé, par jalousie, de lier et de troubler son esprit par la magie; mais que toutes les puissances qu'il avait dirigées contre lui étaient venues échouer contre l'énergie supérieure de son âme, et s'étaient retournées contre celui qui les avait employées; de sorte que son corps seul en subit l'influence.
On disait qu'un prêtre égyptien , ayant conjuré un jour un génie dans le temple d'Isis, à Rome, fut tout étonné de voir un dieu lui apparaître à la place de l'esprit qu'il
attendait. Vivant familièrement avec le monde des esprits, Plotin s'était proposé pour but l'union immédiate avec la Divinité ; et cette faveur lui fut accordée quatre fois au rapport de Porphyre, son biographe, qui raconte qu'il n'en a joui lui-même qu'une fois dans sa vie, à l'âge de soixante-huit ans. Je cherche, disait Plotin en mourant, à ramener le Dieu qui est en moi à la Divinité qui est dans l'univers. On vit en ce moment un serpent sortir de dessous son lit, et s'échapper par une ouverture de la muraille. On crut voir en lui l'enveloppe visible de l'être divin qui s'échappait du mourant. On raconte de Jamblique que, quand il priait , il était toujours enlevé de dix pieds audessus de terre, et que sa peau et ses vêtements prenaient la couleur de l'or. On parlait aussi beaucoup de l'auréole visible qui ceignait le front de Proclus et des guérisons qu'il opérait. Il peut bien y avoir dans toutes ces légendes un fond de vérité, auquel les païens essayaient de rattacher ce qu'ils entendaient raconter de la vie merveilleuse des chrétiens, afin de combattre le christianisme avec ses propres armes.
Les apologistes chrétiens cherchèrent à parer de deux manières les coups que l'on portait à leur doctrine. Les uns employèrent pour cela la polémique , essayant de montrer combien étaient peu fondées les hypothèses de l'école platonicienne, combien était arbitraire l'explication qu'elle donnait aux anciens mythes; ou développant avec une logique rigoureuse et serrée les funestes conséquences de ses principes panthéistes. Les autres, au contraire, laissant de côté les erreurs de ces sophistes, s'attachaient à en faire ressortir l'élément pur et vrai qu'elles contenaient. Us démontraient aux païens que le christianisme , dans son
admirable simplicité , renferme plus clairement, plus purement et plus complètement ce qu'il y avait de vrai dans les systèmes qu'on lui opposait, et que Ton trouve, pour ainsi dire, en lui la quadrature de toutes leurs courbes. Ils concluaient de là que le christianisme seul est le centre de toute la sagesse humaine , et que le syncrétisme que l'on cherchait ne pouvait réussir qu'en prenant pour base la doctrine chrétienne. Clément d'Alexandrie, Origène, Synésius et d'autres firent des essais dans ce genre , non sans danger quelquefois pour le dogme, qui n'était pas encore parfaitement défini.
Mais il manquait un homme qui, prenant la chose par la base et réunissant dans un magnifique ensemble tous les éléments vrais dispersés dans la philosophie païenne, élevât un monument que l'on pût opposer avec succès à ce panthéon de l'école platonicienne. Cet homme parut au commencement du v* siècle. Son ouvrage devait être mystique ; car il avait pour but de sonder les plus profonds mystères de la doctrine chrétienne. L'auteur trouvait une base dans les écrits de l'Ancien et du Nouveau Testament, interprétés par la tradition chrétienne; et parmi les auteurs sacrés il devait naturellement s'attacher de préférence à l'apôtre saint Paul, qui le premier a découvert la profondeur spéculative du dogme chrétien, et dont la conversion présentait d'ailleurs des rapports mystiques trèsfrappants. Saint Paul fut donc salué comme le premier initiateur des illuminations divines ; et l'on crut reconnaître en Denys l' Aréopagite , que Paul avait converti et consacré premier évêque d'Athènes, celui qui avait donné à la mystique sa forme et son développement. La langue s'était déjà formée dans cette école, et il n'y avait plus be-
soin que d'y ajouter quelques mots composés, qui pussent exprimer le centre vaste et profond des mystères que Ton avait à traiter. Telle fut l'origine des livres qui nous sont parvenus sous le nom de l'Aréopagite.
Ces livres devaient, quant à leur substance, prendre leur point de départ dans l'essence divine, qui, dans leur langage , est la cause de tout être et de tout bien - être, qui s'étend à tout, est en tout, embrasse tout, et cependant n'est rien de ce en quoi elle est, et n'y participe en rien , mais est élevée au-dessus de tout, restant éternellement immuable, toujours égale à elle-même , toujours elle-même, ne sortant jamais de soi. De même que l'école platonicienne avait introduit dans le cercle de son syncrétisme les mystères antiques , et particulièrement ceux de Dionysus, que l'antiquité avait considéré comme un sauveur qui avait souffert pour l'humanité, qui était descendu aux enfers, et avait laissé à ses disciples une coupe mystérieuse, ainsi les livres de l'Aréopagite rattachent leurs idées sur la Divinité au calice du Rédempteur, qui forme le point central de tous les mystères chrétiens. Ce calice est pour eux le symbole de la Providence, qui pénètre et conserve toutes choses. (Épître IX à l'hiérarque Titus, sect. 3.) Il contient un double aliment, l'un fixe et durable, l'autre mobile et fluide; le premier signe de la perfection spirituelle et de l'unification en Dieu et avec Dieu, l'autre symbole, au contraire, de la multiplicité.
Les écrits de l'Aréopagite peuvent être divisés en trois parties, dont la première traite de Dieu considéré dans son immobilité, tandis que la seconde le considère comme se répandant par la Providence sur ses créatures, et que la troisième envisage celles-ci comme revenant à Dieu, leur
principe et leur fin. A la première division appartenaient surtout les Enseignements théologiques, qui malheureusement se sont perdus, et dans lesquels l'auteur traitait du mystère de la sainte Trinité. On peut ranger encore dans cette classe le livre Des Noms de Lieu. Dieu, qui, considéré dans la simplicité de son essence, ne peut être nommé d'aucun nom, va prendre, pour ainsi dire, tous les noms. Tous les noms, en effet, ont leur racine en celui qui est au-dessus de tout nom. Bonté essentielle, il est le principe, le commencement et la fin de tout ce qui est; et lui-même est sans commencement, sans milieu ni fin. Il est la vie qui vivifie toute chose, et pourtant il est au-dessus de toute vie. Comme sagesse, il est la source de toute science; la vérité simple et essentielle, que Ton suit en toutes choses, et que nulle créature cependant ne peut connaître. Comme puissance et énergie, il est la cause de toute vertu. 11 est un, et il est tout; il est le principe de toute unité et de toute multiplicité; et c'est pour cela qu'on peut l'appeler de tous les noms qui ne répugnent pas à son essence, mais à la condition toutefois de le reconnaître comme n'ayant en soi aucun nom. Cette doctrine, fondée sur les livres saints , est opposée à la doctrine panthéiste des émanations divines.
La seconde classe des livres de saint Denys considère Dieu dans ses rapports avec les créatures. C'est à cette classe qu'appartenait probablement le livre des Choses spirituelles et sensibles. Dieu a des rapports avec le monde invisible et le monde visible. Le livre de la Hiérarchie céleste étudie les premiers, et celui de la Hiérarchie ecclésiastique étudie les seconds. C'est dans cette catégorie que l'on peut mettre aussi la Théologie symbolique, que nous n'avons plus,
et dont le but était de combattre la symbolique des platoniciens, comme le livre de la Hiérarchie ecclésiastique était destiné à ruiner leur théurgie. La Théologie mystique enfin considérait les choses dans leur retour vers Dieu, et formait ainsi la troisième partie des écrits de l'Aréopagite. L'âme, par un mouvement opposé à celui de Dieu vers la créature, doit, s' élevant toujours davantage à travers tous les degrés de la création, remonter enfin jusqu'à Dieu, entrer dans la nuit mystérieuse de la Divinité, au delà de toute lumière, et là s'unir intimement à elle. Ces écrits démontraient que tout ce que l'école platonicienne avait recueilli de vrai dans toutes les contrées de l'univers et dans toutes les époques de l'histoire se trouve dans le christianisme d'une manière bien plus pure et plus parfaite. Ces livres donnaient aussi à la mystique spéculative une base solide, sur laquelle les siècles suivants devaient continuer l'édifice commencé.