‹ La Mystique divine naturelle et diabolique;Chapitre 8 sur 64 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Comment, au milieu des ruines du monde antique, l'humanité fut renouvelée par le christianisme. Des incursions des barbares. De la mystique en Irlande. Saint Ansgar. Saint André de Sali. Scot Érigène et ses ouvrages.

Au lieu des mystères de la nature, tels que le paganisme les avait connus, le christianisme en avait apporté d'autres bien plus sublimes, auxquels il fallait initier maintenant tous les peuples de la terre. Or cette initiation a lieu pour les peuples de ta même manière que pour l'individu, avec

cette seule différence qu'au lieu de compter par jours, par semaines et par années , il faut compter par siècles. Mais là, comme ici, trois degrés doivent conduire au terme ; et ces trois degrés sont la vie purgative , la vie iiluminative et la vie unitive. Les peuples ont donc commencé aussi par la vie purgative. L'ancien principe avait fleuri dans son temps; mais il n'avait pas tardé à dégénérer. Pour que le nouveau principe s'établît, l'humanité devait subir une grande expiation et comme un baptême de sang et de feu. Ce baptême eut lieu dans la migration des peuples. La Providence avait longtemps arrêté leurs flots, prêts à submerger le monde civilisé. Mais, dès que sa main se retira, d'innombrables calamités se répandirent sur la terre. Toutefois ce fruit si amer renfermait un noyau doux et succulent. Avec le sang, en effet, qui fut versé par torrents dans ces temps calamiteux, se renouvela la vie qui gît dans le sang , et avec la vie les sentiments et les idées de l'humanité.

Dans l'antiquité, l'ancien principe s'était formé, pour Des incurainsi dire, son corps et son enveloppe ; il en devait être ^°r^^ ainsi du nouveau principe qui allait régénérer le monde. La Providence s'était réservé pour cet effet, dans les forêts du nord de l'Europe, dans les steppes de l'Asie septentrionale et dans les déserts de la péninsule arabe, des matériaux abondants. Lorsque le temps marqué par ses décrets éternels fut arrivé, et qu'elle mit en mouvement les peuples qui devaient servir d'instrument à ses desseins, il sembla que, pour la seconde fois , les cataractes du ciel et les profondeurs de l'abîme se fussent ouvertes. Les flots de l'inondation germanique, longtemps arrêtés devant les digues que leur opposaient l'empire d'Orient et celui

d'Occident, s'étaient amoncelés toujours davantage. Mais lorsqu'à leurs flots impétueux vinrent s'ajouter de nouveau ceux de l'inondation asiatique des Huns, toutes les digues furent renversées. L'empire d'Occident fut submergé. Pour l'empire d'Orient, il se soutint d'abord avec peine; puis, lorsque les flots des peuples du Midi s'avancèrent et vinrent frapper jusqu'aux murs de sa capitale, il apparut comme une île détachée au milieu de ce nouvel Océan , afin de prouver par sa langueur et son abrutissement combien était nécessaire la transformation qui s'était opérée partout ailleurs. De même qu'aux premières époques du monde une lutte terrible entre les forces matérielles s'était produite à chaque retour des flots de l'abîme, ainsi chaque nouvelle inondation de peuples fut accompagnée d'une lutte non moins formidable entre les forces spirituelles du monde.

Le monde antique , cerné par le nouveau, avait çà et là conservé encore un reste de vie, et était parvenu à dompter pour quelques instants la nouvelle puissance qui devait remplacer la sienne. Mais chaque migration de peuples ajoutait à la force de celle-ci, et la rendait plus terrible; si bien qu'à la fin l'élément nouveau l'emporta complètement sur l'ancien. Il fallut pour cela que les nations barbares, auxquelles Dieu avait confié l'accomplissement de ses décrets, fussent renouvelées par le christianisme et pénétrées de ses divines influences. L'Église, ensevelie d'abord elle-même, comme tout le reste, sous les ruines du monde antique, avait bientôt, dans son impérissable vitalité, poussé à travers ces débris de nouveaux rejetons. Domptant les conquérants eux-mêmes, elle avait entrepris de les civiliser ; et, manifestant sa puissance jusque dans les sectes qui s'é-

taient séparées d'elle, elle avait déjà commencé cette œuvre difficile chez les Germains de l'Est, dans l'empire d'Orient, quoiqu'ils n'eussent reçu le christianisme qu'altéré et défiguré par l'hérésie d'Arius; tandis qu'elle l'accomplissait avec bien plus de succès dans l'empire d'Occident, où les Germains de l'Ouest avaient reçu la doctrine du Christ dans toute sa pureté. Puis, après un long combat entre l'Église et l'arianisme, la première avait enfin triomphé en Occident par le moyen des Francs. Mais, de même que dans l'antiquité tous les peuples étaient appelés et qu'un seul fut élu, ainsi des trois races qui composent l'humanité une seule fut gagnée au christianisme, du moins dans la plus grande partie de ses membres, et obtint ainsi le droit d'aînesse sur les deux autres dans le royaume de Dieu. L'une de ces dernières, esclave des passions les plus sauvages, n'avait pas encore détourné d'elle l'ancienne malédiction qui l'avait frappée. L'autre avait, par l'abus des dons qu'elle avait reçus de Dieu, attiré sur sa tête une malédiction plus terrible encore sur le Calvaire, où elle avait crucifié le Sauveur du monde. Ismaël et son peuple, dont la main avait été dès le commencement contre tous, de même que tous avaient été contre lui, Ismaël devint puissant par un secret jugement de Dieu; et l'islamisme se répandit sur tous les royaumes du Sud et de l'Orient, et même jusqu'en Occident dans la péninsule ibérique.

Dans la lutte qui remplit les siècles pendant lesquels s'accomplit la ruine de l'ancien ordre de choses et l'établissement du nouveau, la mystique des anachorètes du désert et des martyrs avait eu occasion de se produire et de se développer. Le christianisme avait eu le temps de s'enraciner profondément dans toute l'étendue de l'empire romain.

Maintenant, lorsque les inondations du Nord commencèrent, il eut à lutter contre une nouvelle forme du paganisme; et quand les bandes de Mahomet, venant du Midi, menacèrent à leur tour l'Église et la civilisation, il se vit en face d'une nouvelle espèce de judaïsme. Cependant des divisions intestines s'étaient manifestées dans son propre sein par les diverses hérésies qui s'étaient succédé, et surtout par celle des ariens, chez qui l'esprit de secte, uni à la politique, embrasa de ses fureurs les rois vandales en Afrique, et en fit des persécuteurs acharnés de l'Église. Dans ces combats terribles, des milliers de victimes donnèrent leur sang pour la foi ; mais Dieu ne fut pas moins prodigue de ses dons à leur égard qu'il l'avait été à l'égard des premiers martyrs, et le même enthousiasme mystique qui avait élevé ceux-ci au-dessus d'eux-mêmes fortifia les premiers dans les épreuves terribles qu'ils eurent à souffrir. L'Église, semblable à l'arche, flottant sur les eaux de ce nouveau déluge , recueillit dans son sein tous ceux qui furent fidèles, et garda pour les siècles futurs le dépôt des biens célestes confiés à sa vigilance. De la mys- A côté de la mystique héroïque des martyrs se dévelop-

^irlande" Pait en el*e et par elle la mysuclue aoucc et contemplative des anachorètes. Celle-ci avait trouvé, depuis la moitié du \* siècle, un abri dans la verte Erin, qui, par sa posilion au milieu de l'Océan, avait déjà échappé autrefois à la corruption romaine, et resta cette fois encore à l'abri des incursions des peuples barbares. L'Église avait pénétré dans cette île fortunée par saint Patrice, et elle avait versé toutes ses bénédictions sur ce peuple, en récompense de l'hospitalité qu'il lui avait donnée. Les mœurs s'étaienl promptement adoucies ; des cloîtres et des écoles s'y étaient

élevés en grand nombre, et y faisaient fleurir la science et la piété. Au milieu des guerres qui agitaient le reste du monde, l'Irlande prospérait dans le repos et la paix. 11 semblait que les anges y eussent transporté les cellules et les solitaires, les cloîtres et les moines des pays arrosés par le Nil; et dans l'espace de trois siècles l'Irlande donna au ciel huit cents saints, convertit au christianisme le nord de F Angleterre et une grande partie de l'Allemagne encore païenne. La mystique s'était largement développée dans ce pays, dans les nombreuses communautés qui le peu-» plaient et parmi les saints qui s'y étaient formés.

Cependant Benoît, de son côté, ce saint si célèbre et comme mystique et comme thaumaturge , avait fondé un ordre qui devait rendre à l'Église tant de services et de gloire; et déjà, de son vivant, il avait vu douze maisons soumises à sa règle. Cet ordre, partant du Midi, s'était répandu à l'Occident et au Nord; et s'il ne put, au milieu des désordres du temps, échapper entièrement à la contagion universelle, il ne cessa jamais cependant d'offrir dans quelques maisons, restées fidèles à l'esprit de leur fondateur, un abri à la science et à la vie religieuse. Il en fut de même, dans l'empire d'Orient, des communautés religieuses qui s'y étaient formées dès la plus haute antiquité. Quoiqu'elles eussent beaucoup perdu de leur ferveur primitive, elles conservèrent en partie néanmoins, presque jusqu'à l'époque de la domination des Sarrazins, le zèle, l'austérité et par conséquent aussi la fleur de la mystique des premiers ascètes; et, lorsqu'elles furent obligées de fuir devant les disciples de Mahomet, elles passèrent d'Afrique en Espagne, et s'y établirent. Lorsque enfin les eaux se furent écoulées, et que Li colombe parut avec le rameau de la paix,

le monde se trouva entièrement changé. C'était une autre foi , d*autres mœurs, d'autres idées, d'autres formes politiques, d'autres habitants, d'autres langues, d'autres divisions du sol. Tout, en un mot, était nouveau, et l'on eût dit une seconde création. Les grands empires qui s'étaient succédé dans l'antiquité sont transformés, et existent pour ainsi dire simultanément, représentés, l'empire assyriomède par le califat de Bagdad, l'empire grec par celui d'Orient, et l'empire romain par celui d'Occident. Mais le premier lutte sans cesse contre les deux autres. Et lorsque le temps de la destruction et des ruines est passé, chacun, au dedans des trois rovaumes, travaille à sa manière à reiever ces débris épars , pour construire le nouvel édifice. Les peuples chrétiens s'appliquèrent surtout à rétablir l'autel et tout ce qui s'y rattache dans son ancienne splendeur. Pendant que l'Église manifestait sa puissance sur le monde entier par le souverain pontificat, et que l'État se développait à côté d'elle par la puissance impériale, Dieu suscita des saints, qui appliquèrent leur zèle à la réforme des institutions particulières que le christianisme avait fait naître. Saint Benoît d'Aniane réforma les bénédictins. Saint Chrodegang réforma le clergé séculier, et des chanoines fit des clercs réguliers. Des missionnaires s'enfonçaient jusque dans les contrées les plus lointaines du Nord, et les gagnaient au christianisme. La mystique ne put manquer de refleurir au milieu de ce nouvel épanouissement de la vie chrétienne, comme on peut le voir par l'exemple de saint Ansgar, l'apôtre du nord de l'Allemagne, s. Ansgar. Né en 802, il eut, étant très-jeune encore, une vision où il se vit dans un marais, pendant que sur le rivage une troupe de vierges marchait, par des sentiers couverts de

fleurs, à la suite de la reine du ciel. Il veut aller les trouver; mais la sainte Vierge lui dit qu'il faut pour cela qu'il mène une vie pieuse et sainte. Les visions deviennent plus fréquentes à mesure qu'il avance dans les voies de la perfection ; et elles ont, comme toutes les œuvres de cette époque, ce caractère de simplicité et ce type antique que nous avons remarqué dans celles des premiers siècles. Dans l'une d'elles, il se voit près de mourir; il n'a plus que le temps d'invoquer les deux princes des apôtres. Son âme, dégagée de son enveloppe, se trouve revêtue d'un corps éthéré. Devant lui sont deux hommes, l'un plus ancien, avec une tête grise et vénérable, vêtu de pourpre, le visage enflammé, mais tempéré toutefois par une douce tristesse ; l'autre, plus jeune et revêtu d'un manteau de soie flottant, a une taille élancée, les cheveux bruns et crépus et un regard d'une inexprimable douceur. Ce sont les deux apôtres qu'il a invoqués en mourant. Ils le conduisent, à travers des régions d'une admirable clarté, au lieu de la purification ; il y reste trois jours dans des angoisses et une amertume intolérables. Enfin, ses guides reviennent le visage plus serein qu'auparavant, et s'élèvent avec lui, sans aucun mouvement corporel, dans des régions toujours plus lumineuses. Ils traversent ainsi des foules innombrables de saints, qui tous regardent d'en haut vers l'Orient. Ils arrivent devant les sièges des vingt-quatre vieillards. Le saint se sent défaillir sous le charme des mélodies qui s'échappent de leur bouche. A l'Orient est assis sur un trône Celui qui est, était et sera, et qui répand la béatitude sur tous les saints qui l'entourent. Plongé dans l'adoration, Ansgar s'arrête quelques instants devant le trône du Tout- Puissant, qu'environne une splendeur

éblouissante. Du fond du sanctuaire retentit une voix semblable au son de plusieurs harpes, et qui lui dit : Retourne maintenant sur la terre, tu reviendras plus tard avec la couronne du martyre. Le saint, joyeux et triste en même temps , est reconduit par ses guides par le même chemin qu'il avait parcouru. Il eut encore beaucoup d'autres visions de cette sorte; et ce qui prouve qu'elles n'étaient point chez lui l'effet d'une illusion, c'est qu'il fut aussi favorisé du don des miracles et de prophétie. Sa vie, écrite par son disciple Rembert, se trouve dans le Ménologe des Bénédictins de Mabillon.

Saint André Nous choisirons, entre un grand nombre de faits du de Sali. m§me genre, dans l'empire d'Orient, ce que Nicéphore nous raconte de saint André de Sali, qui, né vers 880,

mourut vers 940. André, Scythe d'origine, servait comme esclave. Comme il ne pouvait, dans cette condition, suivre l'attrait qui le poussait vers la foi contemplative, Nicéphore lui conseilla de faire le fou , pensant qu'il pourrait peutêtre de cette manière obtenir de son maître sa liberté. La chose réussit en effet. Mais André, une fois arrivé à son but, voulut continuer la vie qu'il avait commencée. On le voyait marcher comme un fou dans les rues de Byzance. Maltraité, honni, battu, traîné dans la boue, il ne se laissait décourager par aucune insulte, et supportait tout avec une patience admirable. Son âme, élevée et fortifiée par toutes ces épreuves et d'autres pratiques encore, fut bientôt favorisée d'extases. Nicéphore raconte qu'il le trouva un jour en prière, élevé au-dessus de terre, et il cite un grand nombre de visions qu'il eut "dans ses ravissements. Plusieurs d'entre elles rappellent celles de sainte Perpétue. Comme elle, il voit dans l'amphithéâtre deux rangée?

d'hommes, les uns vêtus de noir, les autres de blanc. Un des noirs, d'une taille gigantesque, provoque les blancs, et un ange apparaît aussitôt portant trois couronnes. André en désire une, et demande ce qu'elle coûte. On lui répond que tous les trésors de la terre ne sauraient suffire

pour en acheter une seule, et qu'elles sont le prix de la victoire. Il s'avance donc, et provoque l'athlète au combat. Celui-ci va être vainqueur. André , se rappelant alors les paroles de l'ange qui portait les couronnes, fait le signe de la croix, et triomphe de son ennemi.

Nicéphore rapporte encore qu'un jour un orage épouvantable, accompagné de grêle et d'un froid glacial, éclata sur Byzance; de sorte que tous les toits furent brisés. La tempête une fois passée, il se demandait ce qu'était devenu André , lorsque celui-ci se présente à lui dès le matin tout joyeux. Il lui demande où il était pendant le temps qu'avait duré l'orage. André lui raconte que, se trouvant sans abri, sans vêtements et sans nourriture, il a cru qu'il allait mourir; que d'abord il a cherché un abri dans la maison de refuge des pauvres gens, mais que ceux-ci l'ont chassé comme un chien; puis, qu'il est allé sous le portique, pour chercher un gîte dans la loge d'un chien ; que le chien, après l'avoir regardé quelque temps en grognant, est parti comme s'il l'eût trouvé indigne de sa société ; que dans son désespoir il s'est mis à prier Dieu, et qu'un ange éclatant de lumière lui a apparu, et l'a touché avec une tige de lis en lui disant : Puisque tu n'as point abandonné Dieu, il ne t'abandonnera point non plus. Ce lis, en te touchant, doit te rendre la vie. Il se trouva alors transporté dans un beau jardin planté d'arbres et de fleurs sans nombre. Des oiseaux de toutes couleurs le réjouis-

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