CHAPITRE m
Lef étoilei.
L'habitude de donner aux étoiles des noms d'hommes et d'animaux est constante chez tous les peuples. Cependant on a beau lever les yeux vers le ciel; l'imagination la plus fantaisiste ne peut en général découvrir la moindre ressemblance qui justifie ces appellations. Il y bien quelques exceptions isolées. Le groupe delà Couronne ressemble réellement à une couronne; les Australiens lui donnent le nom de boomerang, un de leurs javelots de forme recourbée. La voie lactée paraît tracer une route dans le ciel; les anciens Anglais rappelaient le chemin des Watlings, sorte de géants mythiques. Au temps d'Homère, la Grande-Ourse s'appelait aussi le Chariot; c'est encore une ressemblance que l'on comprend. Mais de tels rapports ne rendent compte que d'un petit nombre de noms et ne pourraient servir de base à une explication générale. Notre théorie ici encore restera la même; nous considérerons les mythes des étoiles comme des créations de l'esprit sauvage et nous explique-
rons, par cette origine, leur ressemblance universelle.
Pour commencer, examinons, par exemple, le groupe bien connu des Pléiades. Son caractère particulier est d'être composé de sept étoiles dont Tune est si obscure qu'on la voit à peine. Suivant le mythe raconté dans les xaTaatepta[i.oi (histoire de métamorphoses en étoiles, attribuée à Eratosthène), ces sept étoiles étaient filles du géant Allas. Six d'entre elles furent aimées par des dieux, la dernière n'obtint que les hommages d'un mortel; la honte de cette infériorité lui fit cacher sa lumière quand avec ses sœurs elle fut changée en étoile.
En Australie, les Pléiades furent autrefois une reine et ses six suivantes. La reine refusa les offres de mariage du dieu Corbeau. Pour triompher de sa résistance, celui-ci prit la forme d'un puceron d'une espèce particulière, qui est bon h manger et que l'on trouve dans l'écorce des arbres. Ainsi déguisé, le dieu se laissa prendre par la reine un jour qu'avec ses suivantes, elle était occupée à cette espèce de chasse, et il s'enfuit au loin en l'emportant. Depuis ce temps-là, il n'y a plus que six jeunes filles dans le groupe des Pléiade*. La dernière, jadis la plus brillante, est devenue la femme du Corbeau.
La même ressemblance entre les légendes grecque et australienne apparaît pour la constellation de Castor et Pollux. Dans les deux pays, ils
ont élé autrefois des hommes. Les Jumeaux ou Dioscures des Hellènes sont deux jeunes héros que Zeus plaça dans le ciel en récompense de leur amour fraternel. En Australie, Turri (Castor) et Wangel (Pollux) sont des jeunes hommes qui poursuivent Purra et le mettent à mort. Chez les Boschismans, Castor et Pollux, au lieu d'êlre des hommes, sont deux épouses de la grande antilope indigène.
Pour les Grecs, l'aigle était l'oiseau de Zeus qui enleva Ganymède pour faire de lui Téchanson do l'Olympe. En Australie, la même constellation s'appelle Totyarguil ; c'était autrefois un homme qui, ayant été tué en nageant par un animal aquatique fabuleux, fut placé parmi les étoiles. En Grèce., Orion est de même tué par Scorpion.
La Grande-Ourse, au rapport d'Hésiode, était fille de Lycaon, roi d'Arcadio, et appartenait au cortège de la chaste Artémis. Mais elle céda à l'amour de Zeus et devint la mère de tous les Arcadiens (c'est-à-dire du peuple de l'ours). Sous sa forme d'animal, elle allait être tuée par son propre fils quand Zeus la sauva en la plaçant parmi les astres 1 .
Dans l'Amérique du Nord, les Peaux-Rouges avaient une explication que nous ont transmise les
1. Apollodore, III, 8, Eustath, 1156, Bachofeii, Der Baer in den Religionen des Alterthums, Bàle, 1863. p. 14.
anciens missionnaires Lafitau et Charlevoix. Suivant leur mythe, les quatre étoiles qui sont en tête de notre constellation sont un ours, celles de la queue sont des chasseurs qui le poursuivent, la plus petite est le vase où ils veulent le faire cuire. En présence de telles concordances générales, l'explication particulière du nom delà Grande-Ourse que donne M. Max Millier en la fondant sur des considérations philologiques 1 conserve bien peu de valeur. Il existe, dit-il, en sanscrit, une racine ark qui signifie « être brillant. » Les étoiles sont appelées Rikshas, les brillantes, dans le Yéda. L'ours, Tanimal brun, portait le même nom. C'est dans cette acception spéciale que le mot devint populaire en sanscrit, en grec et en latin. On continua de l'appliquer à l'une des constellations, mais en méconnaissant sa signification primitive. — C'est là un très bel exemple d'interprétation philologique. Mais il cesse bientôt d'être séduisant quand on examine tous les mythes connus des autres étoiles. Assez plausible dans un exemplaire isolé, l'explication des philologues devient singulièrement étroite quand on veut l'appliquer à une vasle collection de cas parallèles dans les langues de familles différentes 2 .
\. Nouvelles leçons sur la science du langage, trad. franc. II, p. 83, 84.
2. MM. Gai loz et Rolland ont recueilli, dans le tome II de M él usine, le Folk Lore de la Grande-Ourse qui coutieut des matériaux très iutéressauts sur la question.
Continuons notre revue. Au rapport d'Egede, missionnaire du dernier siècle, les Esquimaux considèrent les étoiles comme leurs ancêtres. Elles ont été autrefois des hommes et des animaux. Tout lecteur d'Ovide se rappellera que la même théorie avait cours chez les Grecs et les Romains. En Australie, le dieu Pundjel, après le déluge, changea en étoiles les meilleurs d'entre les hommes et les femmes. De même qu'en Arcadie, chaque tribu place dans le ciel son premier père supposé. En Nouvelle-Zélande, les héros deviennent des astres de grand ou de moyen éclat.
En fait d'absurdité dans les légendes, les Aryens ne restent pas souvent en arrière de leurs frères moins civilisés. Un témoignage très curieux du long maintien des superstitions primiliyes se trouve dans la Paix d'Aristophane. Dans cette comédie, Trygée affirme que nous devenons des étoiles après notre mort. Ce n'est qu'une plaisanterie, mais elle témoigne d'une croyance encore populaire dans la Grèce de cette époque. Pour les Germains aussi, les astres sont des âmes. Kaegi ' note la même idée dans le Véda; le Çatapatha-Brâhmana nous apprend que les hommes bons deviennent des corps célestes. On trouverait difficilement une histoire d'un caractère plus sauvage que celle des amours incestueuses de Prajâpati et de sa propre fille et de