Le mythe de Jason est une légende héroïque
4. Griechische und Albanesische Mxrchen, Leipzig, 1864, I, p. 45.
dont la trame est formée d'incidents localisés et de personnages auxquels on a donné des noms, tandis que primitivement ces incidents n'étaient rattachés à aucun endroit particulier et les personnages étaient désignés de la façon la plus vague.
Le point de départ est très familier aux contes populaires. Un roi de Béotie, nommé Athamas, a une épouse nommé Nephelé et deux enfants, un garçon et une fille, Phryxos et Hellé. Mais Athamas prend une nouvelle épouse, Ino, et celle-ci conspire contre son beau-fils et sa belle-fille. A la suite d'intrigues qu'il serait trop long de raconter, Ino oblint un décret qui condamne Phryxos et Hellé à être sacrifiés à Zeus ; ce qui est une survivance de l'époque où Ton faisait en Grèce des sacrifices humains. Comme Phryxos est devant l'autel, Nephelé amène un bélier à la toison d'or et qui prend la parole. Phryxos et Hellé montent dessus et l'animal s'enfuit à l'orient. Mais Hellé tombe et se noie dans l'Hellespont. Phryxos atteint la Colchide, sacrifie le bélier, consacre sa toison à un temple et devient le héros éponyme de la Phrygie ! .
Les écrivains classiques sont déroutés par le bélier parlant, mais ceux qui sont familiers avec les contes populaires seraient bien étonnés si le bélier ne parlait pas.
1. Apollodore, Bibliotheca, I, 9, 1. Le scholiaste de Vlliai (VIII, 86) rapporte l'histoire avec quelques variantes peu importants.
Pour M. de Gubernatis 1 , le bélier est le soleil ou le nuage, ou une combinaison de l'un et de l'autre : « Le soleil dans le nuage frappe de ses rayons jusqu'à ce qu'on lui ouvre retable, ses cornes sortent d'abord, » etc. Voyons maintenant des contes populaires qui contiennent des versions non localisées de cette première partie de l'histoire de Jason.
L'idée de ces premiers événements est que des enfants maltraités chez leur parents échappent à l'aide d'un animal ou autrement, et commencent une série d'aventures. Le danger spécial auquel les enfants échappent dans le mythe héroïque, c'est le sacrifice humain. Dans les contes populaires, ils échappent ordinairement au danger d'être mangés. Or les sacrifices humains sont généralement une survivance de cannibalisme- et continuent de faire partie du culte quand le cannibalisme a disparu des mœurs. Il est naturel de trouver le rite religieux dans le mythe classique, et la coutume sauvage dans les contes sauvages et dans les contes populaires que nous regardons comme des survivances de l'état sauvage.
Dans les contes suivants, les enfants fuient la maison paternelle, comme Phryxos et Hellé pour n'être pas mangés, soit par leur marâtre, soit par leur mère, tandis que dans la version la plus
1. [Mythologie zoologique, trad. franc, de P. Regoaud, Paris, 1874, I, p. 455.]
civilisée ils fuient seulement les mauvais traitements d'une belle-mère.
Dans les contes samoyèdes \ une femme qui n'a pas d'enfant veut dévorer les filles de sa rivale qu'elle a tuée. Les filles s'échappent et, au bord de la mer, elles sont emmenées non par un bélier, mais par un castor.
Une version épirote de ce conte est donnée par Hahn 2 . Un homme rapporte chez lui un pigeon pour son dîner, et le chat le mange. Pour cacher la perte du pigeon, la femme fait cuire un de ses seins : le mari prend goût à cette nourriture et se dispose à tuer ses deux enfants pour les manger. De même que le bélier prévient Phryxos, suivant le récit de Philostéphanus 3 , de même le chien prévient le petit gatçon du conte épirote, et celuici parvient à s'enfuir avec sa sœur.
Nous trouvons le même motif de la fuite d'un frère et d'une sœur dans un conte cafre, Y Histoire de F oiseau quia fait du lait. Ici, les enfants s'enfuient dans le désert pour éviter la colère de leur père qui les avait suspendus à un arbre. Les enfants s'échappent grâce à des moyens magiques et épousent des animaux \ Enfin nous trouvons chez les Cafres une forme de ces contes que Ton ren-
1. Castren, conte n° H [Ethnologische Vorlesungen ùber die altaischen Vœlker, Saint-Pétersbourg, 1857.]