Essais, p
à ces conceptions un caractère individuel, actif, sexuel, ou au moins personnel. Ces termes n'étaient rien par eux-mêmes comme ils ne sont rien pour notre pensée décolorée ; ou bien ils étaient quelque chose ; et alors ils étaient conçus non comme des puissances abstraites, mais comme des êtres puissants. »
Maintenant montrons par un exemple comment, si le sens primitif des noms de ces « êtres puissants » venait à se perdre, tandis que les noms euxmêmes resteraient dans le langage comme faisant partie d'une locution traditionnelle, un mythe se produirait sans que personne ait eu l'intention de le créer. Imaginez que dans l'âge mylhopœique quelqu'un dise : « Le brillant suit la brûlante », voulant rendre l'idée : « le soleil suit l'aurore ». Supposez encore que le mot qui signifie « brillant » soit un prototype aryen du grec yjX'.oç, « le soleil », et que le mot qui signifie « brûlante » soit de même un prototype aryen du sanscrit Ahanâ ou Dahanâ, « l'aurore ». Supposez que le terme correspondant à Hélios vienne à être confondu avec Apollon, dieu qui a des points communs avec le soleil ; supposez que le mot qui signifie « brûlante » devienne, de quelque chose comme Ahanâ ou Dahanâ, Daphné, et admettez qu'un certain arbre était aussi appelé Daphné parce que son bois brûle facilement.
Quand tous ces changements auraient eu lieu et seraient oubliés,, les Grecs trouveraient dans leur
langue cette expression : « Apollon poursuit Daphné ». Ils verraient qu'Apollon est un mot masculin, Daphné, un féminin. Et ainsi ils seraient amenés à supposer qu'Apollon était un jeune dieu amoureux qui poursuivit une belle nymphe trop sévère, Daphné, et que Daphné, pour échapper à sa poursuite, se changea elle-même, ou fut changée en un arbre portant le même nom '. « Tout cela me paraît aussi clair que la lumière du jour », dit M. Millier.
Jusqu'ici on a examiné deux influences linguistiques et montré leurs effets sur là mythologie. La première est l'existence de terminaisons génériques qui déterminent sous le rapport du sexe les objets inanimés ; l'esprit humain en vient ainsi à croire que ces objets sont réellement des êtres doués d'une vie sexuelle. Nous avons expliqué assez longuement le second procédé en montrant comment la phrase « le lever du soleil suit l'aurore » finit par signifier « Phœbus poursuit Daphné ». Dans ce
[C'est de nouveau le mythe de. Daphné qui sert d'exemple principal à M. Max Mûller dans son article de la X/X t: > Century (décemb. 1885, pp. 900-922) intitulé : Solar Myths, de même que dans l'article cité plus haut, the Lesson of « Jupiter >/.]
Ua sanscritiste américain bien conuu nie qu'Ahanâ signifie jamais aurore, ou qu'il puisse légitimement devenir dahanâ et Daphné. Cf. Whitney, Oriental and linguislic Studies. 2» séries. New- York, (1874), p. 160. Mannhardt. Antike Watd-und Feldkulte (Berlin, 1877), p. xx. Bergaigne. La Religion Védique, III, p. 293.
procédé, le verbe conserve pleinement toute sa force originelle. Les verbes auxiliaires eux-mêmes avaient primitivement une signification plus matérielle qu'aujourd'hui 1 .
Ainsi le latin /m, « je fus, » correspond au grec <pùo>, qui veut dire« croître », et montre encore la force primitive et matérielle de sa signification. On voit quelle est la théorie : les verbes substantifs et auxiliaires disaient plus qu'ils ne devaient dire dans l'âge mythopœique et ce surplus de signification devint YAberglaube, le surplus déraisonnable de croyance que Ton trouve dans les mythes.
5. La maladie du langage. — Nous n'avons pas encore épuisé les procédés philologiques qui expliquent l'évolution de la mythologie. Aussi longtemps que chacun sait que le langage, « dit plus qu'il ne doit dire, » et que, retranchant cet excès, il attribue aux mots leur véritable valeur, il ne se produira guère de mythologie. « C'est, dit M. Mûller, le caractère essentiel d'un vrai mythe qu'il ne serait plus intelligible si l'oa s'en rapportait à la langueparlée. r> Ainsi, pour que les mythes atteignent leur plein développement, les termes jadis riches de sens doivent avoir continué à vivre dans des phrases stéréotypées, mais leur
i. La théorie complète des « verbes auxiliaires » qui, primitivement avaient uu caractère plus matériel et étaient p»us significatifs qu'aujourd'hui, se trouve dans les Essais &ur la my. tholoyie comparée, p. 79.
signification originelle doit avoir cessé d'être intelligible. Mais comment le langage parlé conservet-il les mots et les proverbes tout en perdant entièrement leur signification primitive? Nous devons expliquer le procédé dans les termes de M, Miiller lui-même.
« Beaucoup de noms, comme nous l'avons vu « précédemment, étaient originairement appel- « latifs ou prédicats, exprimaient ce qui semblait « dans Tinstant l'attribut le plus caractéristique « d'un objet. Mais comme beaucoup d'objets ont « plus d'un attribut et que, suivant l'aspect que « l'on envisageait, tel ou tel attribut pouvait « sembler plus apte à fournir le nom, il arriva « nécessairement que la plupart des objets, durant « la période primitive du langage, eurent plu- « sieurs noms. Dans la suite, la plupart de ces (v noms devinrent inutiles, et furent généralement « remplacés dans les langues littéraires par un « nom fixe que l'on peut appeler le nom propre « de ces objets. Plus une langue est ancienne, « plus elle est riche en synonymes. De plus, les « synonymes, s'ils sont employés constamment, « doivent naturellement donner naissance à un « certain nombre d'homonymes. Si nous pouvons « appeler le soleil de cinquante noms exprimant « différentes qualités, certains de ces noms s'ap- « pliqueront également & d'autres objets qui pos- « séderont la même qualité. Ces différents objets
« s'appelleront donc des mêmes noms, ils devien- « dront homonymes 1 . »
Ainsi, quand une chose a beaucoup de noms, beaucoup de choses auront le même nom. De plus, « comme le sens des méthaphores s'oublie, ou que le sens des racines d'où les mots dérivent s'obscurcit et change, le radical et la signification poétique de beaucoup de mots finiront par se perdre. Ils deviendront de simples noms qu'on se transmet de génération en génération dans la conversation d'une famille , compris peut-être par le grand-père, familiers au père, mais étranges pour le fils et entendus de travers par le petit-fils. » Comme exemple, M. Miiller donne Zeus, « originairement un nom du ciel comme le sanscrit Dyaus. » Ce mot devint peu & peu un nom propre et finit par ne plus révéler sa signification appellative que dans quelques expressions traditionnelles, comme Zetfç Set (Zeus, ou le ciel, pleut) ou sub Jove frigido (sous l'air froid).
Dans ces exemples, il est vrai, nous n'avons ni homonymes ni synonymes qui nous soient présentés et nous ne voyons pas pourquoi, quand le grand-père a parlé du ciel comme d'une chose, le petit-fils en arrive à conclure que le ciel est une personne, et même une personne très remarquable.