Histoire des Incas. Amsterdam
D'autre part, M. Spencer considère le culte des ancêtres comme la première forme de religion et prétend que des personnes portant des noms tels que Soleil, Lune, etc., furent adorées comme ancêtres; ainsi, d'après cette singulière théorie, le culte de la nature et les mythes relatifs aux phénomènes naturels, — aurore, vent, ciel, nuit et le reste, — sont une sorte de transformation du culte des ancêtres et des mythes relatifs à des hommes et à des femmes véritables. « La confusion par laquelle une race imagine une parenté réelle avec l'objet visible qui indique sa région natale, l'interprétation littérale des noms de naissance, l'interprétation également littérale des noms de louange (comme soleil et taureau chez les rois d'Egypte), ont fait naître, chez des peuples habitués à avoir foi aux rapports avec les ancêtres, la croyance à la descendance de montagnes, de la mer, de l'aurore, d'animaux changés en constellations, et de personnes vivant autrefois sur la terre, et devenues maintenant le soleil ou la lune. »
Une classe très commune de mythes nous assure que certaines races d'hommes descendent d'animaux ou de dieux sous la forme d'animaux.
M. Spencer les explique en disant que l'ancêtre connu d'une race avait, comme on le voit souvent chez les sauvages, un nom d'animal, comme Ours, Loup ou Coyote. Avec le temps, ses descendants oublièrent que le nom n'était qu'un simple nom et
crurent qu'ils étaient les enfants d'un coyote, d'un loup ou d'un ours réel. Cette idée, une fois mise au jour, aura naturellement raffermi et répandu la croyance que de telles descendances sont possibles et que les animaux sont proches parents des hommes.
§ 4. — Critique de la théorie de M. Herbert Spencer.
La principale objection à opposer à ce système est que de tels procédés exigent, comme condition nécessaire, une somme singulière de mémoire et d'oubli tout à la fois. Les sauvages contemporains les plus grossiers ne se souviennent guère/T aucun ancêtre plus éloigné que leur grand-père. Mais les hommes, dans l'âge mythopœique de M. Spencer, ont des souvenirs bien plus lointains. D'un autre côté, le sauvage le plus ordinaire ne se laisse pas égarer par une coutume aussi commune que celle de l'imposition de noms particuliers aux animaux ou dérivés de phénomènes atmosphériques. Il appelle son fils Aurore ou Nuage ; son propre nom est Taureau- Assis ou Loup-Courant, et il n'est pas tenté d'expliquer le nom de Soleil-Brillant ou de Blaireau-Agile que portait son grand-père par l'hypothèse que cet ancêtre était réellement un blaireau ou le soleil. De plus, les sauvages n'adressent pas de culte aux femmes ancêtres et ne retiennent pas bien vivement les souvenirs de leurs arrière-grand'mères ; cependant, dans la majorité des cas, c'est de la ligne féminine que provient le nom d'animal ou tout autre nom d'ancêtre. Le fils d'un Australien, dont le nom de famille est Grue,
prend le nom de sa mère, Cygne, Cacatois, ou tout autre, et telle est la règle générale en Afrique et en Amérique parmi des hommes qui se rappellent rarement leurs arrière-grands-pères 1 .
En somme, quoique la décadence aussi bien que le progrès soit une force dans révolution humaine, nous ne sommes pas tentés de croire à une combinaison aussi étrange d'oubli profond et de longue mémoire ; nous ne pouvons admettre l'abaissement excessif du sens commun qu'indiquerait l'introduction nouvelle de la croyance à la personnalité des phénomènes. C'est cependant ce que le système de M. Spencer, aussi bien que celui de M. Mûller, nous obligerait d'accepter.
1. [Cf. sur la parenté primitive par les femmes, Giraud-Teulon. Les Origines du mariage et de la famille. Genève, 1884.]