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CHAPITRE PREMIER

La théorie anthropologique.

Nous avons exposé et critiqué les principales théories modernes de mythologie. Nous devons maintenant commencer par récapituler les points principaux du problème ; puis nous essayerons de les éclairer au moyen de la comparaison des mythes des races diverses.

La difficulté de la mythologie est d'expliquer entre autres éléments en apparence irrationnels contenus dans les mythes, les points suivants : les histoires sauvages et absurdes sur les commencements des choses, l'origine des hommes, du soleil, des étoiles, des animaux, de la mort et du monde en général; les aventures infâmes et ridicules des dieux; pourquoi des êtres divins sont regardés comme incestueux, adultères, meurtriers, voleurs, cruels, cannibales; pourquoi ils prennent des formes d'animaux ; les mythes de métamorphoses

en plantes, animaux et étoiles; les histoires repoussantes du royaume des morts; les descentes des dieux au séjour des morts et leur retour de ces lieux.

Il est extrêmement difficile de séparer ces différentes catégories de mythes. Si nous examinons lès mythes de l'origine du monde, nous voyons souvent les dieux agir sous forme d'animaux dans l'œuvre de la création. Si nous étudions les mythes de la parenté des hommes avec les animaux, nous y trouvons encore l'intervention des dieux, et si nous voulons examiner les mythes de l'origine des dieux, le sujet se confond avec les origines mythiques des choses en général.

Notre première question sera : Y eut-il une période de la société et de l'intelligence humaine dans laquelle des faits qui nous paraissent monstrueux et déraisonnables étaient acceptés comme des événements ordinaires de lavie de chaque jour ?

M. Lane, dans sa préface aux Mille et une Nuits, dit que les Arabes ont un avantage sur nous comme conteurs. Ils peuvent introduire des incidents tels que le changement d'un homme en cheval ou d'une femme en chien, ou l'intervention d'un A/rite, sans plus de scrupule que nos propres nouvellistes n'en ressentent dans la description d'un duel ou de la soustraction d'un testament. Chez les Arabes, les actes de magie et l'intervention des esprits sont regardés comme au moins aussi pro-

bables et aussi commuas que les duels et les soustractions de testament dans la société européenne. Il est évident qu'il ne nous faut pas chercher plus loin l'explication des événements surnaturels racontés dans les romans arabes.

Maintenant appliquons ce système à la mythologie. Il est reconnu que les Grecs, les Romains, les Aryens de l'Inde dans l'âge des commentateurs sanscrits, les Égyptiens du temps des Ptolémées et des époques plus anciennes, étaient encore beaucoup plus embarrassés que nous ne le sommes par les aventures mythiques de leurs dieux. Mais y at-il un état connu de l'intelligence humaine dans lequel ces aventures divines, les métamorphoses d'hommes en animaux, arbres, étoiles, le commerce avec les morts et toutes les autres choses qui nous embarrassent dans les mythologies civilisées, sont regardées comme des incidents possibles de la vie humaine de chaque jour? Voici, selon nous, la réponse que Ton doit faire à cette question : tout ce que dans les mythologies civilisées nous regardons comme irrationnel, fait partie, pour les sauvages contemporains, d'un ordre de choses accepté et considéré comme rationnel, et dans le passé paraissait également rationnel et naturel aux sauvages sur lesquels nous avons des renseignements historiques 1 . Ainsi, suivant notre théorie, l'élément

1. [Cf. sur la théorie anthropologique un article de M. G. -P.

sauvage et absurde contenu dans la mythologie est pour la plus grande partie un legs des ancêtres des races civilisées ; au temps où ils formèrent quelques-uns de leurs mythes, nos pères n'étaient pas dans un état intellectuel plus élevé que celui des Australiens , des Boschismans , des Peaux- Rouges, des races inférieures de l'Amérique du Sud et d'autres peuples plus barbares encore.

Lorsque les ancêtres des Grecs, des Aryens de l'Inde, des Égyptiens et autres, avancèrent en civilisation, leur pensée religieuse fut choquée et surprise par des mythes qui remontaient à la période de sauvagerie et qui avaient été naturels à cette époque. De tels mythes étaient gardés au temps de Pausanias par les prêtres locaux, ou bien ils étaient stéréotypés dans les anciens poèmes d'Homère et d'Hésiode, ou dans les Brâhmanas et les Védas de l'Inde; en Egypte, ils se conservaient dans la religion populaire. Lobeck se sentait naturellement porté vers la théorie que nous exposons : « Nous pouvons croire que les hommes des tribus anciennes et primitives se représentaient leurs dieux comme eux-mêmes en action et que l'élément allégorique contenu dans les mythes est l'addition de peuples postérieurs qui s'étaient élevés à

Tiele dans la Revue de V Histoire des religions, 1885 : p. 246, Le mythe de Kronos. A propos d'une nouvelle méthode en mythologie comparée,]

des idées plus pures sur la divinité, mais n'osaient encore rejeter la religion de leurs ancêtres 1 »

L'élément absurde renfermé dans les mythes serait, d'après cette théorie, pour la plus grande partie, une survivance. Et l'âge de la pensée humaine auquel il a survécu serait un âge dans lequel nos idées les plus ordinaires sur la nature des choses et les limites de la possibilité n'existaient pas encore, un âge où les choses étaient conçues d'une toute autre façon qu'aujourd'hui, en un mot l'âge de la sauvagerie.

Tout le monde reconnaît que des survivances de ce genre rendent raison de bien des anomalies dans nos institutions, nos lois, nos sociétés et même dans nos vêtements etnos coutumes '. Si des restes isolés d'un âge plus ancien persistent dans tous ces domaines, d'autres restes ont dû se maintenir dans la mythologie, surtout si Ton tient compte de sa liaison étroite avec le sentiment religieux, si naturellement conservateur. D'autre part, si l'on peut établir que cette façon de comprendre la mythologie est la vraie, on aura beaucoup contribué à la solution d'un problème que nous n'avons pas encore touché, à savoir : la distribution des mythes. La science de la mythologie doit rendre compte,

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