CHAPITRE II
La condition intellectuelle des lauvagef.
§ 1 er . — Nature de nos témoignages.
Si nous voulions traiter à fond le sujet, il faudrait nous livrer à une critique minutieuse de nos témoignages sur la condition mentale particulière aux races inférieures.
M. Millier, s'occupant de l'é tat d'esprit des hommes à l'époque du développement des mythes, en arrive à se faire la question suivante : « Y a-t-il eu une période de démence temporaire que l'esprit humain a dû traverser et cette démence a-t-elle été identiquement la même dans le sud de l'Inde et le nord dé l'Islande? » A cette question nous répondrons : Oui, l'esprit humain a dû nécessairement traverser l'état sauvage de la pensée ; cet état, pour toutes les conséquences pratiques, a été « identiquement le même partout » et, pour les observateurs civilisés, il ressemble à une « démence temporaire. » Bien des races sont encore livrées à cette démence ; bien d'autres qui en sont guéries ont été observées et
décrites quand elles étaient encore dominées par leurs illusions.
Nos témoignages sur l'intelligence de l'homme dans la période sauvage proviennent soit des rapports des voyageurs, des historiens, des missionnaires, soit de l'examen direct des coutumes, des institutions et des lois dans lesquelles les races inférieures ont exprimé leurs idées '.
Relativement au premier genre de témoignages, nous devons être sur nos gardes contre diverses sources d'erreurs. Là où la religion est en jeu, les voyageurs en général et les missionnaires en particulier sont portés à suivre des voies différentes. Le missionnaire a quelquefois à cœur de prouver que la religion ne peut venir que de la Révélation ; ainsi les tribus qui n'ont pas reçu la Révélation, devront être complètement privées de religion et de mythes religieux. Parfois aussi le missionnaire est désireux de démontrer que les mythes de son troupeau païen sont une version corrompue du récit biblique. Dans le premier cas, il néglige l'étude des mythes sauvages ; dans le second, il met inconsciemment ce qu'il apprend en harmonie avec ce qu'il appelle « la Vérité ».
Le voyageur qui n'est pas missionnaire , peut néanmoins avoir les mêmes préjugés ; il peut aussi
1. [M. Lang a repris cette question avec des développements nouveaux dans son Introduction to the Grimm's Household Taies, translated by Mrs Hunt (2 vol., Londres, Bell., 1885).]
être sceptique à l'égard de la religion révélée. Dans le second cas, il est inconsciemment porté à mettre des versions burlesques des histoires bibliques dans la bouche de ses naïfs interlocuteurs, ou bien à représenter les sauvages comme tournant en ridicule les traditions de l'Écriture qu'il leur communique.
D'autre part, ne l'oublions pas, les questions principales d'un interrogateur européen peuvent suggérer au sauvage ce qu'il doit dire et être pour lui comme un fil qui le guide dans ses réponses. « Avez-vous jamais eu un grand déluge? — Oui. — Y eut-il quelqu'un de sauvé? » La question amène le sauvage à inventer un mylhe du déluge dont peut-être l'idée n'était jamais auparavant entrée dans son esprit.
Enfin, il y a les difficultés que présente toute conversation entre des hommes civilisés et des sauvages bornés, la tendance dangereuse à la mystification et bien d'autres sources d'erreur et de confusion.
* Nous devrons donc, avant d'admettre les témoignages de ce genre, bien connaître le caractère de notre témoin, ses moyens de communication avec les païens, sa méthode d'examen, sa bonne foi. Son témoignage augmentera de valeur s'il se rencontre involontairement avec d'autres témoignages anciens et modernes. Si Strabon, Hérodote ou Pompo-
nius Mêla décrivent une coutume, un rite ou une
croyance étrange de l'ancien monde, et si des nuyrins et des missionnaires trouvent la même croyance, la même coutume ou le même rite en Polynésie, en Australie ou au Kamtschatka, nous pouvons difficilement mettre en doute la vérité des rapports. Le témoignage le meilleur est encore celui d'hommes ignorants qui s'étonnent de rencontrer dans un pays une institution familière aux ethnologistes dans d'autres parties du monde.
Un autre moyen d'obtenir des témoignages est l'étude comparée des lois et des institutions sauvages. Ainsi nous voyons qu'en Asie, en Afrique, en Amérique et en Australie, les lois du mariage, dans les races inférieures, sont fondées sur la croyance à une parenté avec les animaux. Les témoignages relatifs à cette croyance sont donc entièrement hors de doute 1 . Nous voyons aussi que la puissance politique, l'autorité et l'influence sociales s'appuient sur des idées de magie et de métamorphose ; on croit que certains hommes possèdent le pouvoir de parler avec les morts et de visiter leur séjour.
Toutes ces idées sont la matière dont les mythes sont faits ; elles nous viennent par héritage des sauvages, comme le démontrent les institutions des peuples non civilisés dans toutes les parties du monde. — Ajoutons que nous disposons actuel-
1. [C'est ce qu'on appelle le totémisme. V. plus bas, p. 76.]
le ment pour notre examen d'une quantité innombrable de témoignages 1 .
1. [M. E. Clodd a donné un résumé très clair et très bien documenté des idées des peuples primitifs, dans son intéressant volume : Myths and Dreams (Londres, 1885), pp. 143-235. Cf. aussi Tuchmaon. Quelques idées de sauvages, dans Mélusine, H, 553-569, III, 10-13.]
§ 2. — Idées des sauvages sur le monde.
Tous nous vivons dans un monde non connu ; la science est constamment occupée à tirer du chaos de l'inconnu de nouveaux matériaux pour augmenter le domaine de la science rationnelle. Les hommes sauvages sont comme nous, curieux et avides de savoir ; comme nous, ils veulent « connaître les causes des choses, » mais avec notre curiosité, ils n'ont pas notre puissance d'attention. Us sont aussi aisément satisfaits de l'explication d'un phénomène qu'ils sont avides de posséder une explication. Ils doivent forcément tirer leur philosophie du fond étroit de leurs idées ; leurs conceptions générales paraissent bientôt absurdes aux hommes civilisés *.
Ainsi la curiosité et la crédulité sont les caractères de l'esprit sauvage. Placé en face d'un phénomène, le sauvage cherche à en rendre compte ; il invente pour lui-même une explication ou bien il la prend dans la tradition sous la forme d'un mythe. De tels mythes appartiennent aussi bien aux
l. [Voir dans le remarquable ouvrage de F. Schnltze) Der Fetischismus. Ein Beitrag zur Anthropologie und Religionsgeschichle. (Leipzig, 1871.) deux excellents chapitres sur les conditions intellectuelles des sauvages. Cf. G. P. Tiele. Max Mùller vnd Fritz Schultz* ùber ein Problem der Religionswissenschaft. (Leipzig, 1871.)!
conjectures de la science primitive qu'à l'antique religion ; ils ont pour cause les phénomènes qui frappent le sauvage et qu'il explique à sa façon. Le désir de connaître le pourquoi des choses est déjà une tendance de l'esprit de l'homme primitif. « Même chez l'Australien, dit M. Tylor, la spéculation scientifique est provoquée par la vue des faits réels. » Comment essaye-t-il de satisfaire ce désir? M. Tylor reprend : « Quand l'attention d'un homme à Fépoque mythopœique de l'intelligence est attirée sur un phénomène ou une coutume qui n'a pas pour lui de raison évidente, il invente et raconte une histoire pour l'expliquer 1 . »
On a prétendu, il est vrai, que les hommes, dans les degrés inférieurs de civilisation, ne sont pas curieux, et se contentent d'accepter tous les phénomènes tels qu'ils se présentent. S'il n'y avait pas de témoignage direct en faveur de l'opinion de M. Tylor, il suffirait d'indiquer la nature des mythes sauvages eux-mêmes. La plupart d'entre eux ne font qu'expliquer à l'esprit des faits difficiles à comprendre; ce sont des réponses à la question : Comment tel ou tel phénomène arrive- Uil à être ce qu'il est? Ainsi les mythes sauvages répondent aux questions : Quelle fut l'origine du monde, et des hommes, et des animaux ? Comment expliquer l'ordre et les mouvements des étoiles?