Tylor, Civilisation primitive, trad. franc., I
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comme Echidna, Géryon et le chien des enfers doivent leur naissance aux amours de divers éléments. La race principale du monde des dieux se propagea par le mariage de Rhéa (sans doute une autre forme de la terre) avec Cronos. Leurs enfants furent Hestia, Déméter, Héra, Hadès et Poséidon. Cronos les avalait tous ; un mythe semblable se rencontre en Australie, chez les Boschismans, en Guinée et ailleurs. En Bretagne, c'est chez Gargantua qu'on retrouve ce trait. A la fin Rhéa donna naissance à Zeus et mit à sa place dans les langes une pierre à laquelle Cronos fit subir le sort ordinaire. Zeus grandit et administra à son père un émétique qui lui procura la satisfaction de voir vomir vivants tous ses frères et sœurs. D'autres attribuent ce stratagème à Métis. La pierre sortit la première et Pausanias la vit encore à Delphes \
Viennent ensuite les guerres de Zeus et des dieux qu'il a retirés du ventre de Cronos contre les dieux de la branche aînée, les enfants d'Ouranos et de Géa, le Ciel et la Terre. La victoire resta à la branche cadette, les Olympiens immortels d'Homère. Le système d'Hésiode est un mélange de spéculations physiques d'un âge relativement moderne et d'allégories poétiques, mélange d'éléments que, pour notre part, nous expliquons comme des restes de l'état sauvage, par exemple la
\. Pausanias, X, 24, 6. (éd. Didot, p. 526).
mutilation du ciel et le mythe de 1'avalement 1 . Avec Homère et Hésiode, les mythes pénètrent dans le domaine de la littérature et prennent déjà un caractère national. Sans aucuu doute, les légendes locales des cités et des temples, les fragments d'histoire sacrée que racontaient les prêtres aux voyageurs et aux initiés dans les mystères, étaient plus anciens dans leur forme que les mythes épiques et nationaux. Des fragments de ces récits sacrés se retrouvent épars dans Hérodote, Pausanias, dans les mylhographes comme Apollodore, dans les poètes tragiques et dans les scholies anciennes ou notes sur les classiques. Ces sources nous font connaître presque tous les mythes les plus inhumains, les plus bestiaux et les plus infâmes. C'est
i. Bleek, Bushman Folklore, pp. 6-8. M. Max Mùller a une autre théorie : Essaù de Mythologie Comparée, pp. i 94 -196 « Gronos n'a commencé d'exister que longtemps après Zeus. » L'auteur pense que le nom de Groniôn, qui a l'air d'un patronymique était employé dans le sens de « qui se rattache au temps, qui existe de tout temps. » Puis, beaucoup plus tard, on le prit pour un vrai nom patronymique, et Zeus, l'ancien des jours, deûut Zeus, fils de Cronos. Ayant ainsi un Cronos, les Grecs eurent besoin d'un mythe de Cronos. Ils inventèrent alors ou adoptèrent le mythe d'avalement si familier aux Boschismans et aux Australiens; ce singulier retour à la sauvagerie aurait besoin de quelque explication. Mais l'hypothèse que Gronos est une dérivation de Groniôn et Crouidès est loin d'être universellement acceptée. D'autres dérivent Cronos de Kpaivw et le rattachent à Kp6v«x, une fête de la moisson [Preller, Griech. Myth., I, 44], Schwartz (Pr&historisch-anthropologische Studien) prouve aisément que Gronos est l'orage qui avale les nuages. Nous pourrions peut être dire de son hypothèse ce qu'il dit de celle de Preller : « Das ist Gedankenspiel, aber nimmermehr Mythologie. »
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là que nous verrons apparaître plus distinctement l'élément sauvage. Les dieux prennent des formes d'animaux ; Cronos devient un cheval, Rhéa une jument; Zeus engendre diverses familles d'hommes sous la forme d'un taureau, d'une fourmi, d'un serpent, d'un cygne. Sa femme, dont les Arcadiens prétendaient descendre, devient une ourse.
Les mythologistes ont l'habitude de dire que Zeus est l'auteur de toutes choses et que ses amours ne sont qu'une façon poétique de le représenter comme le père des hommes. Mais pourquoi prend -il tant de formes animales ? Pourquoi différentes familles royales prétendent-elles descendre de la fourmi, du cygne, de Tours, du serpent, du cheval, etc. ? Nous avons déjà vu que c'est la généalogie ordinaire des races sauvages en Asie, en Afrique, en Australie et en Amérique, Semblablement, des animaux apparaissent dans des tribus irlandaises et dans d'anciennes généalogies de l'Egypte et de l'Angleterre *. Rien de plus vraisemblable que notre hypothèse ; les familles qui prétendaient jadis descendre d'animaux, au sens propre du terme, regardèrent plus tard ces animaux comme des avatars de Zeus. De même les Minas, tribu non aryenne du Rajputana vouaient un culte au cochon et les Brahmanes firent de lui
1. Elton, Origias of English Hislory (Londres, 1882), pp. 298-
un avatar de Vishnu - 1 . Les exemples de cannibalisme divin dont Pindare parle avec horreur, la mutilation de Dionysos Zagreus, les crimes horribles de Dionysos, les amours de Héra sous la forme d'un coucou, le pouvoir divin de métamorphoser des hommes et des femmes en bêtes et en étoiles, avec toutes les fables du même genre, ne sont que des échos de la période sauvage de la pensée.
Nous donnerons plus loin de nouvelles preuves de cette théorie dans la classification des principales légendes mythiques. Pour le moment, voici quelle sera notre conclusion : beaucoup de dieux grecs sont primitivement des éléments; ces éléments sont personnifiés suivant les lois de l'imagination sauvage; mais chaque détail, dans les légendes, ne s'explique point comme le mythe de tel ou tel phénomène que Ton considérerait suivant notre façon moderne; des états divers de la pensée ancienne ont laissé leur empreinte dans la fable. Zeus est le ciel, mais il n'est pas notre ciel; il a originairement un caractère personnel et ce caractère est sauvage et barbare. Il a probablement attiré,, dans sa légende, des histoires qui ne s'y rattachaient pas à l'origine. 11 a fini par devenir anthropomorphique et son mythe a été soumis à un nouveau travail par les prêtres locaux, par les bardes des diverses fa-
1. Sir A. Lyall, Études sur les mœurs religieuses et morales de V Extrême -Orient, trad. franc., p. 80.
milles, par les poètes nationaux, par les anciens philosophes. Sa légende est une broderie complexe faite sur un texte très vieux. Les autres mythes divins sont tout aussi mêlés l .
1. [Cf. sur la mythologie grecque : A. Maury. Les Religions de la Grèce antique, 3 vol. Paris, 1357-59, et Decharuie, Mythologie de la Grèce antique, Paris, 1879 ; ainsi que les traités classiques de Preller et de Welcker, Griechische Gœtterlehre, 1857 62 et Roschpr, Ausfùhrlickes Lexicon der Griechischen und Rœmischen Mythologie, en cours de publication depuis 1884].
§ 5. — Mythes Scandinaves.
Les mythes divins de la Scandinavie sont nombreux et intéressants, mais les témoignages que nous possédons sur eux exigeraient une critique que le cadre étroit de cette étude ne nous permet point.
Il y a, dans les Eddas et les Sagas, des idées anciennes et des idées plus récentes qui attestent Tinfluence du christianisme ; ce point semble prouvé d'une façon certaine, mais l'érudition philologique et historique n'a guère résolu la question de la pureté et de l'antiquité relative des mythes. Les chants des Eddas l , selon M. Powell, un des éditeurs du Corpus poeticum Boréale, le meilleur ouvrage sur la question, ne peuvent remonter, dans leur forme actuelle, au delà du ix e siècle, ils doivent se placer vaguement entre lesannées 800 et 1100. Le compilateur des Eddas a probablement reproduit de vieux poèmes qui lui furent récités au xm e siècle ; là où il y a va) tune lacune dans la mémoire du récitateur, il la comblait avec de la prose.
En parcourant les poèmes, on se trouve, de temps en temps, en présence d'un mythe du type le plus
1. [G. Vigfusson et F. Powell, Corpus poeticum Boréale, The Poetry of the old Northern longue, Oxford, 1833, 2 vol.]
enfantin et le plus barbare qui reporte bien loin en arrière vers l'époque préaryenne. À côté de ces vieilles histoires, on rencontre des débris de différentes périodes de la pensée, des idées chrétiennes, la croyance à un dieu suprême, la notion du jugement dernier. La cosmogonie Scandinave sera exposée à un autre endroit, en même temps que les mythes parallèles des races sauvages et civilisées.
Le dieu le plus important est Odin, le fils de Bestla et de Bœr, l'époux de Frigg, le père deBalder et de beaucoup d'autres fils, le chef de la race ^Esir des dieux. Le nom d'Odin est parent de celui de Wuotan et se rattache au verbe anc. haut-allem., watan wuot = meare, cumimpeta ferri i . Odin sera donc, d'après cette élymologie, le marcheur rapide ; il est inutile d'en faire avec Grimm 2 l'être puissant qui pénètre tout, conception très abstraite et difficilement ancienne. Les frères d'Odin sont Vili et Vé ; avec lui, ils tuent le géant Ymir et font tout l'univers avec les fragments de son corps. Ils créent aussi le premier homme. Dans la Havamal, Odin prétend posséder les qualités d'un médecin. Dans le Loka-Senna y Loki, le dieu malfaisant, dit qu'Odin se livre à la magie. La déesse Frigg fait cette recommandation : « Vous ne devez jamais