FABLES PRODUITES PAR LE GOUT DU MERVEILLEUX
L'expérience nous apprend combien le merveilleux a de pouvoir sur l'esprit humain. Il est facile d'en apercevoir la cause. L'homme espère s'agrandir en croyant à tout ce qui est au-dessus de lui ; aussi il trouve des charmes à tout ce qui l'étonné. Le repos et le silence absolu ressemblent à la mort ; l'homme s'en effraie , il a besoin de mouvement. Le spectacle d'un événement extraordinaire satisfait sa curiosité toujours active, et son amourpropre lui fait croire qu'il participe en quelque sorte aux actions héroïques dont il lit ou entend les récits. Celui qui prend ces actions dans sa fertile imagination cherche à faire croire qu'il n'aurait pu les inventer , s'il n'avait pas été capable de les exécuter; et celui qui les entend ou les lit avec enthousiasme se persuade à lui-même qu'elles n'auraient point été au - dessus de ses forces. L'un et l'autre ne voient qu'un éminent degré sur lequel ils espèrent qu'ils pourront s'élever. Le
chantre d'Achille s'occupait bien plus de sa propre gloire que de celle de son héros; et, si les poëmes les plus célèbres étaient dépouillés de leur parure, on serait étonné de la médiocrité des événemens. L'Iliade, l'Odyssée , l'Enéide , ne seraient presque rien sans la présence des dieux et sans le mélange des fictions ingénieuses et attachantes , avec des vérités fort peu intéressantes par elles-mêmes.
Les peintres voulurent imiter les poètes, et ce fut en réalisant sur les toiles les brillantes images de la poésie , qu'ils augmentèrent les progrès des fables et le nombre des divinités.
L'ignorance de la physique a donné lieu aussi à beaucoup de fables. Dans les siècles barbares , on animait tout ce cjui frapj)ait les sens : les fleuves , les fontaines , les astres ; et , comme on ne pouvait avoir une idée bien nette de ces derniers , on craignait leur influence ; on leur rendait un culte pour les apaiser quand on les croyait irrités. Ce fut ainsi que l'on multiplia les divinités physiques et les fables astronomiques. Lorsqu'un homme plus éclairé que les autres voulait rectifier ces erreurs, on l'accusait d'impiété. Le malheureux Anaxagore fut puni de mort pour avoir dit que le soleil n'était point animé , et qu'il n'était qu'une lame d'acier.
Il faut remarquer attentivement que la Sy-
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rie, la Palestine, l'Arabie et l'Egypte, furent habitées long-temps avant les climats d Occident. Les premiers babitans de la Grèce vivaient sans arts , sans lois , sans coutumes réglées; les rochers , les cavernes, leur servaient de demeure, et tous leurs soins se bornaient à se défendre des bêtes féroces. Lorsque le désir d'étendre le commerce y conduisit des colonies phéniciennes et égyptiennes , elles apprirent aux Grecs à se couvrir de la peau des animaux qu'ils tuaient à la chasse ; elles leur firent connaître que la terre étant cultivée rapporte des fruits propres à nourrir. Quelques maisons furent construites^ et bientôt l'imitation et l'amour du bien-être firent élever des bourgades et des villes. On renonça à la brutale coutume de vivre sans lois dans îe mariage. On régla les devoirs de la vie civile , on fixa des limites pour reconnaître les propriétés. La grandeur de ces biens se fit tellement sentir, qu'on crut ne pas pouvoir porter assez loin la reconnaissance ; les chefs de ces colonies bienfaisantes furent regardés comme des envoyés du ciel ; on finit par les placer au rang des dieux , et c'est dans les histoires altérées de ces chefs que l'on trouve l'origine des premiers demi-dieux et des premiers héros de la Grèce.
L'une des sources les plus favorables à l'in-
troduction des fables était l'ignorance de l'histoire ancienne et de la chronologie. L'usacre des lettres commença très-tard parmi les Grecs ; plusieurs siècles s'écoulèrent pendant lesquels on ne connaissait les événeraens remarquables que par tradition. Lors même que 1 écriture fut employée , on n'écrivit pas d'abord des histoires suivies. Elle servit à conserver des éloges , des cantiques et quelques généalogies remplies de fables ; de sorte que la confusion régnait partout; et, dès que Ton voulait appi'ofondir ces généalogies, après avoir remonté trois ou quatre générations , on se trouvait à 1 histoire des dieux , où 1 on rencontrait toujours Jupiter, Saturne, le Ciel, la Terre. Les Grecs ne savaient rien de plus sur leur origine ; la plupart croyaient sortir des fourmis de la forêt d'Egine. Cependant, comme ils voulaient passer pour anciens , ils se plaisaient à citer des dieux , des héros , des rois , qui n'avaient jamais existé ; et , lorsqu'ils parlaient des premiers temps , dont ils avaient reçu quelques notions par les colonies qui étaient venues s'établir dans leur pays, ils substituaient des fables à la vérité. S'il était question de la création , ils cilaient leurs peintures du chaos. Cérès et Triptolème étaient, selon eux, les premiers inventeurs de l'agriculture. Pan, au lieu d Abel , avait le preuîier mené la vie ])as-
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lorale. Apollon avait inventé la musique , que Ion doit attribuer à Jubal. Vulcain, au lieu de Tubalcain , avait le premier forgé les métaux. Baccbus , au lieu de Noé, avait appris à cultiver la visne. On retrouvait dans leurs fables toutes les traces des anciennes traditions ; mais elles étaient si confuses, qu'Aristote lui-même leur reprochait d'être de véritables enfans lorsqu'ils voulaient parler de temps éloignés.
La prétention des Grecs allait jusqu'à croire que leurs colonies avaient peuplé le reste du monde. L Europe , disaient-ils , tirait son nom d'Europe , sœur de Cadmus ; ils ignoraient , selon Bocbart, que ce continent devait son nom à la blancheur de ses habitans. L'Arménie avait été peuplée par les descendans d'Arménus ; la Médie , par ceux de Médus ; la Perse, par ceux dePersée, etc. Ce n'est donc point parmi les Grecs qu'il faut chercher l'origine des anciens peuples , des premiers dieux et des premières fitbles. Leur histoire ne commence à mériter quelque confiance qu'aux temps des olympiades. L'Ecriture Sainte a seule conservé des monumens certains sur la véritable antiquité , et il faut remarquer que les historiens profanes n'ont commencé à paraître quau temps d'Esdias.