‹ La mythologie comparée avec l'histoire;Chapitre 123 sur 151 · GUERRE DE TROIE · texte numérisé non relu

GUERRE DE TROIE

L'extrait que nous venons de donner des deux guerres de Thèbes suffira sans doute pour faire sentir la nécessité de recourir aux chefs-d'œuvre que les anciens nous ont laissés sur ce sujet intéressant. Nous croyons devoir prendre le même pairti pour le plus célèbre des événemens de l'histoire grecque. On ne peut parler de la guerre d,e Troie sans rappeler à tous'les souvenirs les noms d Homère et de Virgile. 11 faudrait oublier toutes les lois du goût pour oser les extraire. Nous nous bornerons à transcrire ce que l'auteur du

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A ojage du jeune Anacliarsis s'est permis d'écrire sur ce sujet-

« Le repos dont jouit la Grèce, après la » seconde guerre de Thèbes , ne pouvait être » durable. Les chefs de cette expédition re- » venaient couverts de eloire, les soldats » chargés de butin. Les ims et les autres se » montraient avec cette fierté cjue donne la » victoire ; et, racontant à leurs enfans, à leurs » amis, empressés autour d'eux, l.i suite de » leurs travaux et de leurs exploits , ils ébran- » laient puissamment les imaginations , et al- » lumaient dans tous les cœurs la soif ardente » des combats. Un événement subit déve- » loppa ces impressions funestes.

» Sur la côte de l'Asie, à l'opposite de la » Grèce, vivait paisiblement un prince , qui » ne comptait cjue des souverains pour aïeux , » et qui se trouvait à la tête d'une nombreuse » famille, presque toute ' omposée déjeunes « héros. Pi'iam régnait à Troie; et son royau- » me , autant par l'opulence et par le courage « des peuples soumis à ses lois , que par ses » liaisons avec les rois d'Assyrie, répandait » en ce canton de l'Asie le même éclat que le » royaume de Mycène dans la Grèce.

» La maison d'Argos, établie en cette der- » nière ville , reconnaissait pour chef Aga- » memnon , fils d'Atrée. Il avait joint à ses

» états ceux de Corintlie , de Sicyone et de » plusieurs villes voisines. Sa puissance, aug- » mentée de celle de Ménélas , son frère , » qui venait d'épouser Hélène, héritière du )• royaume de Sparte , lui donnait une grande » influence sur cette partie de la Grèce qui , » de Pélops , son aïeul , a pris le nom de Pé- » loponèse.

» Tantale, son bisaïeul, régna d'abord en » Lydie; et, contre les droits les plus sacrés, » retint dans les fers un prince troyen , » nonuné Ganymède. Plus récemment encore, » Hercule, issu des rois d'Arijos, avait détruit » la ville de Troie , fait mourir Laomédon , » et enlevé Hésione , sa fille.

» Le souvenir de ces outrages restés im- » punis, entretenait dans les maisons de » Priam et d'Agamemnon une haine hérédi-- « taire et implacable , aigrie de jour en jour » par la rivalité de puissance, la plus terrible » des passions meurtrières. Paris, fils de » Priam , fut destiné à faire éclore ces semen- » ces de division.

» Paris vint en Grèce, et se rendit à la » cour de Ménélas , où la l^eauté d'Hélène » fixait tous les renards. Aux avantaûcs de la » fiûure, le prince troyen réunissait le désir » de plaire. Hélène abandonna tout pour le ;> suivre.

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» Les Atrides voulurent en vain obtenir » par la douceur une satisfaction proportion- » née à l'offense ; Priam ne vit dans son fils » que le réparateur des torts que sa maison » et 1 Asie entière avaient éprouvés de la part /» des Grecs, et rejeta les voies de conciliation » qu on lui proposait.

» A cette étrange nouvelle , ces bruits tu- » multueux et sancuinaires , ces bruits avant- » coureurs des combats et de la mort , écla- » tent et se répandent de toutes parts. Les » nations de la Grèce s'agitent comme une » forêt battue par la tempête. Les rois dont -) le pouvoir est renfermé dans une seule » ville , ceux dont l'autorité s étend sur plu- » sieurs peuples , possédés également de l'es- " prit d béroïsme , s'assemblent à Mycène. « Ils jurent de reconnaître Agamemnon pour » cbef de l'entreprise, de venger Ménélas, » de réduire Ilium en cendres. Si des princes » refusent d abord d'entrer dans la confédé- » ration , ils sont bientôt entraînés par l'élo- <> quence persuasive du vieux Nestor , roi » de Pilos ; par les discours insidieux d X^- » lysse , roi d Ithaque; par l'exemple dAj;ix, » de Salamine; de Diomède, d'Argos; t{\- » doménée, de Crète; d'Achille, fils de Pé- « lée , qui régnait dans un canton de la Thes- " salie, et d'une foule de jeunes guerriers .

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» ivres d'avance des succès quils se pro- » mettent.

» Après de longs préparatifs, l'armée, » forte d'environ cent mille liomiiies , se ras- » sembla au port d'Aulide, et près de douze » cents voiles la transportèrent sur les rives » de la Troade.

» La ville de Troie , défendue par des rem- » parts et des tours , était encore protégée » par une armée nombreuse , que comman- » dait Hector, fils de Priam. 11 'avait sous » lui quantité de princes alliés, qui avaient » joint leurs troupes à celles des Troyens. » Assemblées sur le rivage, elles présentaient » un front redoutable à l'armée des Grecs , » qui , après les avoir repoussées , se renfer- » nièrent dans un camp avec la plus grande » p,irtie de leurs vaisseaux.

» Les deux armées essayèrent de nouveau » leurs forces , et le succès douteux de plu- » sieurs combats lit entrevoir que le siège » traînerait en longueur.

» Avec de frêles bàtimens et de faibles lu- » mières sur l'art de la navigation , les Grecs j) n'avaient pu établir une communication )» suivie entre la Grèce et lAsic. Les subsi- » stances commencèrent à manquer. Une » partie de la flotte fut chargée de ravager ou » d'ensemencer les îles et les cotes voisines.

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» tandis que divers partis , dispersés dans la » campagne , enlevaient les récoltes et les » troupeaux. Un autre motif rendait ces dé- » tacheraens indispensables. La ville n'était » point investie ; et , comme les troupes de » Priam la mettaient à l'abri d'un coup de » main , on résolut d'attaquer les alliés de ce » prince, soit pour profiter de leurs dépouil- » les, soit pour le priver de leurs secours. » Achille portait de tous côtés le fer et la » flamme : après s'être débordé comme un )) torrent destructeur , il revenait avec un » butin immense, qu'on distribuait à l'armée, » avec des esclaves sans nombre, que les gé- » néraux partageaient entre eux.

» Troie était située au pied du mont Ida , à » quelque distance de la mer; les tentes et les » vaisseaux des Grecs occupaient le rivage ; » l'espace du milieu était le théâtre de labra- » voure et de la férocité ; les Troyens et les » Grecs armés de piques , de massues , d'é- » pées , de flèches et de javelots, couverts de » casques , de cuirasses , de cuissarts et de » bouchers , les rangs pressés , les généraux » à leur tête, s'avançaient les uns contre les » autres , les premiers avec de grands cris , » les seconds dans un silence plus eflrayant ; » aussitôt les chefs , devenus soldats , plus » jaloux de donner de grands exemples que

» de sages conseils , se précipitaient dans le » danger, et laissaient presque toujours au » hasard le soin d'un succès qu ils ne savaient » ni préparer ni suivre; les troupes se heur- » taient et se brisaient .ivec confusion , comme » les flots que le vent pousse et repousse dans » le détroit de l'Eubée. La nuit séparait les » comLattans ; la ville ou les retranchemens » servaient d'asiles aux vaincus ; la victoire » coûtait du sang, et ne produisait rien.

» Les jours suivans , la flamme du bûcher » dévorait ceux que la mort avait moissonnés ; » on honorait leur mémoire par des larmes » et par des jeux funèbres. La trêve expirait, » et l'on en venait encore aux mains.

» Souvent, au plus fort de la mêlée, un » guerrier élevait sa voix , et défiait au com- » bat un guerrier du parti contraire. Les trou- » pes , en silence, les Aboyaient tantôt se lan- » cer des traits ou dénormes quartiers de » pierre j tantôt se joindre l'épée à la main, » et presque toujours s^insulter mutuellement » pour aigrir leur fureur. La haine du vain- » queur survivait à son triomphe ; s'il ne pou- » vait outrager le corps de son ennemi et le » priver de la sépulture , il tâchait du moiiîs » de le dépouiller de ses armes ; mais , dans » l'instant, les troupes s avançaient de paît a et d'autre, soit pour lui ravir sa proie, soit

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» pour la lui assurer , et l'action devenait gé- » nérale.

» Elle le devenait aussi lorsqu'une des ar- » niées avait trop à craindre pour les jours de )• son guerrier , ou lorsc^ue lui-même cherchait » à les prolonger par la fuite. Les circonstan- » ces pouvaient justifier ce dernier parti .- l'in- » suite et le mépris flétrissaient à jamais celui » qui fuyait sans combattre , parce qu'il faut, » dans tous les temps ^ savoir affronter la mort » pour mériter de vivre. On réservait l'indul- » gence pour celui qui ne se dérobait à la su- » périorité de son adversaire qu'après l'avoir » éprouvée ; car la valeur de ces temps-là con- » sistant moins dans le courage d'esprit que » dans le sentiment de ses forces , ce n'était » pas une honte de fuir , lorsqu'on ne cédait » qu'à la nécessité ; mais c'était une gloire d'al- » teindre l'ennemi dans sa retraite, et de join- » dre à la force que préparait la victoire , la » légèreté qui servait à la décider.

» Les associations d'armes et de sentimens » entre deux guerriers ne furent jamais si » communes que pendant la guerre de Troie. » Achille et Patrocle , Ajax et Teucer , Dio- » mède et Sthénélus , Idoménée et Mérion , » tant d'autres héros dignes de suivre leurs « traces , combattaient souvent l'un près de « l'autre, et , se jetant dans la mêlée,, ils par-

» tageaient entre eux les périls et la gloire : » d'autres fois , montés sur un même char, l'un » guidait les coursiers, tandis c|ue l'autre écar- » tait la mort et la renvoj^ait à l'ennemi. La » perte d'un guerrier exigeait une prompte » satisfaction de la part de son compagnon n d'armes; le sang versé demandait du sang.

» Cette idée, fortement imprimée dans les » esprits, endurcissait les Grecs elles Troyens » contre les maux sans nombre qu'ils éprou- » vaient. Les premiers avaient été plus d une » fois sur le point de prendre la ville ; plus » d'une fois les seconds avaient forcé le camp, » malgré les palissades , les fossés, les murs » qui le défendaient. On voyait les armées se » détruire et les guerriers disparaître : Hec- » tor, Sarpédon, Ajax , Achille lui-même » avaient mordu la poussière. A l'aspect de » ces revers , les Troyens soupiraient après le » renvoi d'Hélène , les Grecs , après leur pais trie ; mais les uns et les autres étaient bien- » tôt retenus par la honte et par la malheureuse » facilité qu'ont les hommes de s accoutumer 1» à tout , excepté au repos et au bonheur.

» Toute la terre avait les yeux fixés sur les » campagnes de Troie , sur ces lieux où la » gloire appelait à grands cris les princes qui >» n'avaient pas été du commencement de lex- )) pédition. Impatiens de se signaler dans cette

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» carrière ouverte aux nations , ils venaient » successivement joindre leurs troupes à celles » de leurs alliés , et périssaient quelquefois » dans un combat.

» Enfin, après dix ans de résistance et de » travaux , après avoir perdu 1 élite de sa jeu- » nesse et de ses héros , la ville tomba sous les » efibrts des Grecs ; et sa chute fit un si grand » bruit dans la Grèce, qu'elle sert encore de » principale époque aux annales des nations. » Ses murs , ses maisons , ses temples réduits » en poudre; Priam expirant aux pieds des » autels ; ses fils égorgés autour de lui ; Hé- » cube , son épouse ; Cassandre , sa fille ; An- )i dromaque , veuve d Hector ; plusieurs au- » très princesses chargées de fers , traînées » comme des esclaves à travers le sang qui » ruisselait dans les rues , au milieu d'un » peuple entier dévoré par la flamme ou dé- » truit par le fer vengeur; tel fut le dénoû- » ment de cette fatale guerre. Les Grecs as- » souvirent leur fureur; mais ce plaisir cruel » fut le terme de leur prospérité et le com- » mencement de leurs désastres.

» Leur retour fut marqué par les plus si- » nistres revers. Mnesthée, roi d'Athènes, » finit ses jours dans l'île de Mélos ; Ajax, roi « des Locriens , périt îivec sa flotte ; Ulysse , )' plus malheureux , eut souvent à craindre le

» même sort penelant les dix ans entiers qu il » erra sur les flots; d'autres, encore plus a » plaindre , furent reçus dans leurs familles » comme des étrangers revêtus de titres qu'une » longue absence avait fait oublier , qu'un » retour imprévu rendait odieux- Au lieu des » transports que devait exciter leur présence, » ils n'entendirent autour d'eux que les cris » révoltans de l'ambition, de l'adtdtère et du » plus sordide intérêt : trahis par leurs parens » et leurs amis , la plupart allèrent, sous la » conduite d Idoménée , de Pbiloctète , de » Diomèdè et de Teucer , en chercher de nou- » veaux en des pays inconnus.

» La maison d'Argos se couvrit de forfaits , ) et déchira ses entrailles de ses propres » mains : Agamemnon trouva son trône et son » lit profanés par un indigne usurpateur ; il » mourut assassiné par Clytemnestre , son » épouse , qui , quelque temps après , fut mas- » sacrée par Oreste, son fils.

» Ces horreurs multipliées dans presque » tous les cantons de la Grèce , retracées en- » core aujourd'hui sur le théâtre d'Athènes , » devraient instruire les rois et les peuples , » et leur faire redouter jusqu'à la victoire » même. Celle des Grecs leur fut aussi funeste » qu'aux Troyens; allàiblis par leurs efibrts » et par leurs succès , ils ne purent plus résis-

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» ter à leurs divisions, et s'accoutumèrent à » cette funeste idée, que la guerre était aussi » nécessaire aux états que la paix. Dans l'es- » pace de quelques générations , on vit tom- » ber et s'éteindre la plupart des maisons sou- » veraines qui avaient détruit celle de Priam ; » et , quatre-vingts ans après la ruine de Troie, » une partie du Péloponèse passa entre les » mains des Héraclides , ou descendans « dHercule. »

L'année de la prise de Troie fait une époque très-essentielle pour la connaissance des événeraens arrivés pendant les temps fabuleux. Les opinions des auteurs anciens varient infiniment dans leur manière de la fixer. L'illustre chevalier Newton la place environ neuf cent sept ans avant l'ère chrétienne.

Eratosthène, cité par Eusèbe et Apollodore

le chronographe , cité par Clément d'x\lexan-

drie , disent que cette ville fut prise onze cent

quatre-vingt-un ans avant l'ère chrétienne ^

quatre cent cinquante avant la fondation de

Rome, et environ quatre cents ans avant la

première olympiade , la dernière année du

règne de Mnesthée , roi d'Athènes , et sous la

judicature d'Aod. Cette dernière opinion est

la plus généralement adoptée. Tout ce que

nous pourrions ajouter à l'extrait du Voyage

d'Anacharsis serait insuffisant, et donnerait

168 LA MYTHOLOGIE COMPAnKE

à cet ouvrage infiniment trop d'étendue. Nous avons employé tous nos soins pour faire connaître les événemens principaux arrivés jusqu'à cette époque ; mais on nous pardonnera sans doute d'abréger notre travail , et même de nous taire, lorsque, pour l'instruction de nos lecteurs, nous les renvoyons aux chefsd'œuvre d'Homère , de Virgile et de Fénélon.

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