‹ La mythologie comparée avec l'histoire;Chapitre 138 sur 151 · DES SIBYLLES · texte numérisé non relu

DES SIBYLLES

Les anciens donnèrent le nom de Sibylles à un certain nombre de filles qu'ils croyaient avoir été douées du don de prédire l'avenir. Les savans ne sont pas d'accord sur l'origine de ce nom : ils doutent s'il est hébreu , africain ou grec ; mais le plus grand nombre croit que ce mot dérive du grec , et signifie inspiré. Toute l'antiquité se réunit pour attester l'existence des Sibylles. On dispute sur leur nombre , leur pays , leurs noms et le temps où elles ont vécu; et ces disputes même prouvent qu'elles ont existé. Varron, le plus savant des Romains , nomme dix Sibylles ; il cite les auteurs anciens qui en ont parlé. Nous suivrons l'opinion de Varron , et l'ordre qu'il se prescrit à lui-même en les nommant.

1°. La Persique. On la nommait Sambèthe; et, dans les vers sibyllins supposés, elle se dit bru de Noé.

2°. La Libyenne. On la disait fille de Jupiter et de Lamia. Elle voyagea à Claros, à Delphes, h Samos et en plusieurs autres pays.

3°. La Delphique, fille de Tirésias. Après la prise de Thèbes , elle fut consacrée par les Epigones dans le temple de Delphes. Diodore dit qu'elle était souvent éprise d'unefureur divine ; ce qui lui fit donner le nom de Sibylle.

4". La Sibylle de Cumes ou la Cumée. Elle fut la plus célèbre de toutes. Un savant de nos jours M. Petit , ci^oit qu'elle a seule existé. Il appuie son opinion en disant que tous les vers des Sibylles ont été écrits en grec; ce qui n'aurait point eu lieu si les Sibylles avaient été de différens pays. M. Petit croit que cette fille mystérieuse a beaucoup voyagé, et que l'on a attribué ses actions et ses voyages à plusieurs personnes. Cette observation de M. Petit ne peut détruire l'opinion des anciens , et surtout celle de Varron. ]°. Rien ne prouve que toutes les Sibylles ont parlé grec. 2°. Ne peut-on pas avoir traduit en grec leurs prédictions, que l'on recueillait avec autant de soin que les oracles de la Pythie?

Quoi qu'il en soit , voici ce que la fable , mêlée avec l'histoire , nous apprend sur cette Sibylle.

On l'appelait Déiphobe. Elle était fille de

GlaucLis et prêtresse d'Apollon. Ce dieu voulut la rendre sensible, et lui promit de lui accorder la demande qu'elle lui ferait. Elle désira de vivre autant d années qu'elle tenait de grains de sable dans sa main ; elle oublia , malheureusement pour elle , de demander en même temps de conserver toujours la fraîcheur de la jeunesse. Apollon cependant lui offrit cet avanta2:e, si elle voulait couronner son amour ; mais Déiphobe préféra la gloire d'une éternelle chasteté au plaisir de jouir d'une éternelle jeunesse , de sorte que la triste et languissante vieillesse vint succéder à ses belles années ; et du temps d Enée , elle disait avoir déjà vécu sept cents ans. Elle avait encore trois cents ans à vivre ; après quoi , sou corps étant dévoré par le temps , il ne devait plus lui rester que la voix , que le destin lui laisserait éternellement.

Cette fable était fondée sur la longue vie que l'on attribuait aux Sibylles ; celle de Cumes , que Ion croyait inspirée par Apollon , rendait ses oracles du fond d'un antre placé. dans le temple de ce dieu. Cet antre avait cent portes, d'où sortaient autant de voix terribles , qui faisaient entendre les réponses de la prophétesse. Elle était aussi prêtresse d'Hécate , et les bois sacrés de TAvcrne étaient sous sa garde.

Les vers de cette Sibylle furent conservés par les Romains avec le plus grand soin , et furent tenus sous le secret. Un collège de quinze personnes , nommées les Quindécemvirs des Sibylles, veillait à la conservation de cette collection.

On ajoutait tant de foi aux prédictions des Sibylles , que jamais on n'entreprenait une guerre importante sans les consulter. Pendant les séditions, les malheurs, tels qu'une défaite , une peste , une famine , on recourait toujours aux vers sibyllins : c'était un oracle ' permanent, aussi souvent consulté par les Romains que celui de Delphes l'était par les Grecs.

Quant aux autres oracles des Sibylles que l'on avait recueillis , la politique et l'ambition savaient les employer à favoriser leurs projets. Jules César, dictateur perpétuel et maître absolu de Rome , voulut donner encore plus d'éclat à sa puissance, en se faisant proclamer roi. Ses partisans publièrent un oracle sibyllin , par lequel il était dit que les Parthes ne pourraient être assujettis que par un roi. Le peuple romain se préparait à lui accorder ce titre, et le sénat devait en rendre le décret, le jour même que César fut assassiné.

Les Romains élevèrent un temple à la Sibylle de Cames, et l'honorèrent comme une

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divinité, dans le lieu même où elle avait rendu ses oracleé.

5°. La cinquième Sibylle était l'Erytliréenne , ou Erythrée , qui prédit le succès de la guerre de Troie , dans le temps cpie les Grecs s'eml)arf[uaient pour cette expédition.

6". La Samienne, ou de Samos , dont les prophéties se trouvent dans les anciennes annales des Samiens.

7". La Cumane , née à C urnes ,.dans 1 OElide. Elle se nommait Démophile, ou Hérophile, et quelquefois même Amalthée. Ce fut elle qui vendit le recueil des vers sibyllins à Tarquin l'Ancien. Il consistait en neuf livres ; Hérophile en demanda trois cents pièces , d'or , qui furent refusées. Elle jeta trois de ces livres au feu , et persista à demander le même prix. Tarquin balança. La Sibylle aussitôt brûla trois autres livres , et demanda les trois cents pièces d'or pour ce qui restait. Tarquin craignant alors c[u'elle ne brûlât les trois derniers , lui donna la somme qu'elle demandait. Après que ce roi en eut fait l'acquisition , il en confia la garde à deux prêtres particuliers, nommés Duumvirs, dont le ministère se bornait à la carde de ce dépôt sacré. On y attacha ensuite la fonction de célébrer les jeux séculaires. Ces livres étaient consultés dans les grandes calamités de l'état -,

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mais il fallait un arrêt du sénat pour y recourir, et les Duumvirs ne pouvaient les laisser voir à personne , sous peine de mort.

Ce premier recueil d'oracles sibyllins périt dans l'incendie du Capitole, sous la dictature de Sylla. Le sénat, pour réparer cette perte, envoya dans divers endroits , à Samos, à Erythrée , dans la Grèce et dans FAsie , pour recueillir ce que l'on pourrait retrouver de vers sibyllins. Les nouveaux livres furent déposés au Capitole ; mais , comme il y en avait beaucoup d^ipocryphes , on n'y eut plus autant de foi. Ce fut pour veiller à cette seconde collection que l'on forma le collège des Quindécemvirs des Sibylles.

On ne sait quel fut le sort de cette seconde collection. 11 en reste une troisième qui contient huit livres. Elle renferme plusieurs des anciennes prédictions ; mais tous les criticpies la regardent comme un mélange bizarre qui ne mérite aucune confiance. On y trouve les mystères de la rédemption , les miracles du Sauveur , sa passion , sa mort , la création du monde, du paradis terrestre. Dans ce recueil, la Sibylle, après avoir parlé le langage d'Isaïe et des évangélistes , fait mention de ses galanteries avec Apollon. Elle parle de Loth , et se dit chrétienne. Elle recommande le culte des faux dieux , ordonne des sacrifices de victimes

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humaines, et prédit ensuite les malheurs qui menacent les Romains s'ils n'abandonnent point le culte des idoles pour embrasser la religion chrétienne. Tout se réunit pour démontrer que cette troisième collection n'était point l'ouvrage des Sibylles , mais un amas bizarre , recueilli par une dévotion mal entendue et très-ignorante.

8". L'Hellespontine , néeàlNIarpèze, dans la Troade; elle avait prophétisé du temps de Solon et de Crésus.

9\ La Phrygienne faisait son séjour à Ancyre, et y rendait ses oracles.

10°. La Tiburtine, ou de Tibur, se nommait Albunée. La ville de Tibur ou Tivoli , sur le Téveron, 1 honorait comme une divinité.

On croyait généralement que la nature des Sibylles tenait une espèce de milieu entre la divinité et les hommes. Le respect qu on avait pour les vers sibyllins dura jusque bien avant sous le règne des empereurs. Le sénat ayant embrassé le christianisme du temps de Théodose , la vénération pour eux diminua beaucoup ; et Stilicon finit par les faire brûler sous le rèffne d'Honorius.

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