DES HABITANS DU NORD
AVANT-PROPO^.
E'amour du travail, et cette émulation si pardonnable qui porte à ne point se borner à la simjde fonction de copier les auteurs qui nous ont précédés , nous a fait faire la longue et pénible étude de lire, comparer et rapprocher tous les ouvrages qui peuvent instruire et faire connaître les coutumes , les mœurs et l'ancienne religion des habitans du Nord. Après avoir réuni tout ce qui nous était nécessaire , et après avoir achevé notre travail , nous avons désiré le perfectionner en profitant des savantes recherches faites par M. Mallet. Les autorités que nous avons consultées étant les mêmes , nos résultats ont dû souvent se ressembler ; mais nous avons trop bien senti la supériorité des talens de cet estimable auteur , pour ne pas reconnaître com-
bien son travail est préférable au nôtre. N'écoutant plus alors que notre désir d'être vraiment utile à l'instruction de la jeunesse , et ne a oulant fixer son attention que sur les objets qui sont les plus dignes de l'occuper, nous nous sommes déterminés à procurer à nos lecteurs l'avantage de s'instruire dans M. Mallet lui-même : nous allons leur donner l'extrait des divers articles de son ouvrage, qui traitent de l'ancienne religion des babitans du Nord.
Nous espérons que cet bommage , que nous aimons à rendre au célèbre historien du Danemarck , déterminera nos lecteurs à se procurer ses ouvrages , qui réunissent au mérite du style les détails les plus instructifs et les plus intéressans.
Nous nous permettrons quelques additions et quelques cbangemens à mesure que l'ordre général de l'ouvrage et la nature des choses paraîtront l'exiger ; mais pour le plus grand avantage de nos lecteurs , nous conserverons le plus qu'il sera possible le texte élégant de M. Mallet.
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ODIN, SES CONQUÊTES, SON ARRIVÉE DANS LE NORD , ET LES CHANGE- MENS QU'IL Y FIT.
Une tradition célèbre , confirmée par les poésies de tous les peuples du Nord , par leurs annales, par leurs institutions et par des usaii;es dont quelques-uns subsistent encore , nous apprend qu'un personnage extraordinaire , nommé Odin , a régné anciennement dans le Nord ; qu'il y a opéré de grands chaEi£:emens dans le gouvernement, dans les usages et dans la religion ; qu'il y a joui d une grande autorité, et qu'on lui a même rendu les lionneurs divins. Tous ces faits ne peuvent être contestés ; mais l'origine de cet homme, le pays d'où il était sorti, le temps où il a vécu , ainsi que les autres circonstances de sa vie et de sa mort , sont autant de choses incertaines sur lesquelles les recherches les plus ingénieuses ne nous démontrent que notre ignorance. Tous les témoignages qui méritent quelque sorte de confiance se trouvent compris dans celui de Snori'on , ancien historien de Norwège , et dans les commentaires que Torfacus a joints à sa relation.
La république romaine touchait au faîte de la puissance, et ne voyait plu? rien dans la Tome h. ' 10
partie connue du monde qui ne reconnut ses lois , lorsqu'un événement lui suscita des ennemis jusque dans le fond des forêts de la Scytliie, et sur les bords du Tanaïs. Mithridate , en fuyant, avait attiré Pompée dans les déserts. Ce roi du Pont y cherchait un asile et de nouveaux moyens de vengeance. Il espérait d'armer contre l'ambition de Rome tous les peuples barbares , ses voisins , dont elle menaçait la liberté. Il y réussit d'abord ; mais ces peuples , alliés peu fidèles , soldats mal armés, et plus mal disciplinés, furent forcés de céder au génie de Pompée. Oclin était , dilon , de ce nombre. Obligé de se dérober par la fuite à la poursuite des Romains , il alla chercher dans des contrées inconnues à ses ennemis , la liberté qu'il ne trouvait plus dans sa patrie. Son véritable nom était Fn'ge, fils de Fridulphe. Il avait pris celui àOdin, dieu suprême des Scythes, soit qu'il eut su se faire passer pour un homme inspiré par les dieux , soit qu'il fût le premier prêtre ou le chef du culte qu'on rendait au dieu Odin . On sait que plusieurs nations donnaient à leurs pontifes le nom du dieu qu'ils servaient. Fi'ige ^ rempli de ses projets ambitieux , ne manqua pas d'usurper un nom si propre à lui attirer le respect des peuples qu'il voulait assujettir.
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Odin commandait , dit-on , aux Ases , peuple Scythe , dont la patrie doit avoir été entre le Pont-Euxin et la mer Caspienne. Leur ville principale était Asgard. Le culte qu'on y rendait au dieu suprême était célèbre dans tous les pajs voisins ; et c'était Odin c[ui en faisait les fonctions en chef, aidé par douze autres pontifes, espèces de druides qui rendaient aussi la justice. Odin ayant réuni sous ses drapeaux la jeunesse des pays voisins , marcha vers les pays du Nord et de l'Occident de l'Europe , soumettant , dit-on , tous les peuples qui se trouvaient sur son passage , et leur donnant quelques-uns de ses fils pour les commander. C'est ainsi que Suavlami eut la Russie ; Baldeg, la Saxe occidentale ou la Westphalie ; Scgdeg^ la Saxe orientale; et Sigge , la Franconie. La plupart des familles souveraines du Nord descendent de ces princes. Ainsi, Horsa et Hengist, chefs de ces Saxons qui soumirent la Bretagne dans le cinquième siècle, comptaient Odin ou Woden au nombre de leurs ancêtres : il en était de même des autres princes Anglo- Saxons. Le nom à!Odin désignait donc le dieu suprême des Scythes et des Celtes. On sait aussi que les héros de toutes ces nations se prétendaient issus de leurs dieux , et surtout du dieu de la guerre. Les histo-
riens de ces temps ( c'est-à-dire les poètes ) accordaient le même honneur à ceux dont ils chantaient les louanges , et multipliaient ainsi les descendans d'Odin , ou du dieu suprême.
Après avoir soumis autant de peuples à suivre les rites du culte de sa patrie , Odin prit la route de Scandinavie par la Chersonèse Cimbrique. Ces provinces ne lui résistèrent point ; et , peu de temps après , il passa dans la i^('o72^V, qui devint sa conquête aussitôt qu'il s'y présenta. Il s'arrêta longtemps , dit-on, dans cette île agréable, et il y bâtit la ville d'Odeiisée , aui conserve encore dans son nom le souvenir de son fondateur. De là ses armes s'étendirent sur tout le Nord ; il soumit le reste du Danemarck , y fit reconnaître son fils Sciold en qualité de roi , titre que personne n'y avait encore porté ( selon les annales islandaises ) , et qui passa à ses descendans , appelés de son nom Scioldungiens.
Odin , plus satisfait de donner des couronnes à ses fils que de régner lui-même, se rendit ensuite en Suède , où régnait un prince nommé Gylphe , qui , regardant 1 auteur d'un nouveau culte , consacré par de si brillantes conquêtes , comme un être extraordinaire , lui rendit de grands honneurs, et
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l'adora même comme une divinité, Cette opinion , favorisée par l'ignorance des peuples , lui acquit bientôt en Suède la même autorité qu'en Danemarck ; les Suédois vinrent en foule lui rendre leurs hommages , et déférèrent d'un consentement unanime le titre et le pouvoir de roi à son fils 1 ngue et à sa postérité. De là les 1 nglingliens , nom qui a servi long-temps à désigner les premiers rois de Suède. Gylplie mourut ou fut oublié. Odin gouverna avec un empire absolu. Il fit de nouvelles lois , introduisit les usages de son pays , établit à Slgulna (ville aujourd'hui détruite, et située dans la même province où est Stockholm ) un conseil ou tribunal suprême , composé de douze seigneurs ou druides. Ils devaient veiller à la sûreté publique, rendre la justice au peuple, présider au nouveau culte , et conserver fidèlement le dépôt des connaissances religieuses et magiques de ce prince.
Tant de conquêtes n'avaient point encore satisfait son ambition. Le désir d'étendre ?a religion, sa gloire et son autorité, lui fit entreprendre de soumettre la Norwége. Son bonheur et son habileté l'y suivirent ; ce royaume obéit bientôt à un fils d Odin , nommé Scernujigue , qu'on n'a pas manqué de
faire l'auteur de la famille dont les diverses branches régnèrent ensuite long-temps dans le même pays.
Après ces glorieuses expéditions , Odin se retira dans la Suède, où, sentant aj^procher sa fin, il ne voulut pas attendre des suites d'une maladie la mort qu'il avait tant de fois bravée dans les combats. Ajant rassemblé ses amis et ses compagnons de fortune, il se fit neuf blessures en forme de cercle avec la pointe d'une lance, diverses autres découpures dans la peau avec son épée; il déclara ensuite, en mourant, qu'il allait en Scytbie prendre place avec les autres dieux , à un festin éternel , où il recevrait , avec de grands honneurs, ceux qui, après s'être intrépidement exposés dans les combats, seraient morts les armes à la main. Dès qu'il eut rendu le dernier soupir on porta son corps à S/'gutna , où , conformément à l'usage qu'il avait apporté dans le Nord, il fut brûlé avec beaucoup de pompe et de magnificence.
Telle fut la fin de cet homme , aussi extraordinaire à sa mort que pendant sa vie. Quelques savans ont supposé que le désir de se venger des Romains fut le principe de toute sa conduite. Chassé de sa patrie par ces ennemis de toute liberté , son ressentiment, disent-ils, fut d'autant plus violent,
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que ces Scythes regardaient comme un devoir sacré de venger leurs injures et celles de leurs parens et de leur patrie. Il ne parcourut donc tant de contrées éloignées , et n'y établit avec tant d'ardeur sa doctrine sanguinaire , qu'afin de soulever tous les peuples contre une puissance odieuse et formidable. Ce levain fermenta long -temps en secret dans les esprits des nations du Nord ; mais , le signal étant donné , d'un commun accord elles fondirent sur cet ambitieux empire, et vengèrent enfin, en le renversant, l'alfront fait à leur fondateur et à tous les peuples qu'ils avaient dépouillés et foulés à leurs pieds.
Je ne puis me résoudre , dit M. Mallet, à faire des objections contre une supposition si ingénieuse. Elle ajoute trop d'importance à l'histoire du Nord-, elle y met trop d'intérêt, trop de poésie, si j'ose ainsi parler, pour que je ne consente pas que ce soit là autant de preuves qui déposent en sa faveur. J'avoue cependant qu'il est peut-être plus simple de ne voir dans Odin que le fondateur d'un nouveau culte inconnu aux Scandinaves. Peutêtre , en effet , lui , ses pères , ou les auteurs de sa religion, sont -ils venus de quelque contrée de la Scythie et des confins de la Perse. Il est plus probable encore que le
dieu dont il se dit le prophète et le pontife se nommait Odin chez ces nations , et que l'ignorance des âges suivans confondit la divinité avec le prêtre , et fît des attributs de l'une , et de l'histoire de l'autre , un mélange où nous ne pouvons plus rien distinguer aujourdhui. Les détails conservés sur Odin par les Islandais confirment ces conjectures.
Un des artifices qu'il employait avec le plus de succès pour se concilier le respect du peuple , était de consulter dans les afiaires difficiles, la tête d un certain Mimer ^ qui, pendant sa vie, avait eu une grande réputation de sagesse. Cet homme ayant eu la tête coupée , Odin la fit embaumer , et sut persuader aux Scandinaves qu'il lui avait rendu la parole par ses enchantemens. 11 la portait toujours avec lui, et lui faisait prononcer les oracles dont il avait besoin. Un artifice semblable rappelle le pigeon qui portait à Mahomet les ordres du ciel , et montre la superstition des hommes qui leur obéissaient. Un autre trait de ressemblance entre ces deux imposteurs , c est l'éloquence dont ils ont été doués. Les chroniques islandaises peignent Odin comme le plus persuasif des hommes. Rien, disent-elles, ne pouvait résister à la force de ses discours ; quelque-
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fois il mêlait à ses harangues des vers qu il composait sur-le-champ. Non -seulement il' était grand poëte ; mais le premier il avait fait connaître aux Scandinaves les charmes de la poésie. Il était 1 inventeur des caractères runiques; mais ce qui contribua le plus à le faire passer pour un dieu , c'est la croyance où l on était qu'il excellait dans la magie. On croyait qu'il pouvait parcourir l'univers en un clin d'œil , qu'il disposait de l'air , des tempêtes ; qu'il pouvait ressuciter les morts , prédire l'avenir, se transformer à sa volonté ; que, par la force de ses enchantemens , il ôtait la force à ses ennemis , rendait à ses amis la santé , et découvrait tous les trésors cachés sous la terre. Ces chroniques , plus poétiques que fidèles , disent qu'il chantait des airs si mélodieux et si tendres , que les ombres , attirées par la douceur de ses chants , quittaient leurs noirs abîmes pour venir se ranger autour de lui.
Autant son éloquence , son air auguste et vénérable, le faisaient chérir et respecter au milieu d'une assemblée, autant il était redoutable et furieux dans la mêlée. La terreur qu'il inspirait à ses ennemis était si grande , que, pour la peindre, on dit qu'elle les rendait sourds et aveugles. Aussi terrible ([ue les taureaux et les lions , ou tel qu'un loup dés-
espéré , il se jetait au milieu des rangs ennemis en mordant son bouclier avec fureur. Il faisait autour de lui un horrible carnage , sans jamais recevoir aucune blessure. On sent, en lisant ces brillantes descriptions, que les historiens qui nous les ont transmises étaient des poètes. Odin, apportant avec lui des arts inconnus dans le Nord , une masmificence extraordinaire , beaucoup d'adresse , et des talens peu communs , put facilement passer pour un dieu dans un pays où personne ne l'égalait , et dans lequel on donnait le nom de prodiges à tout ce dont on était étonné.