L'ORIGINE DE L'IDOLATRIE
Oi l'on veut remonter à l'origine de l'idolâtrie , il faut remonter jusqu'à l'origine des passions. Les livres saints peuvent seuls nous apprendre la véritable cause des malheurs et des désordres du genre humain. Celte lumière céleste a seule le pouvoir de dissiper les ténèbres ; et c'est en la prenant pour guide que 1 homme, reconnaissant à la fois son impuissance et son orgueil, cesse enfin d'être le jouet de ses incertitudes. Nous neréj)éteronspas les instructions dictées par Dieu même; elles sont connues de tous nos lecteurs. C'est dans cette source pure et sacrée que l'éloquent Bossuet Tome i. 1
a puisé les premiers principes et les premiers élémens de son immortel Discours sur l'Histoire Universelle. Bornons-nous à le suivre , lorsqu'appuyé surl'Ecriture Sainte ils'empare flu burin majestueux de l'Histoire, et trace le tableau rapide, mais sublime , de l'enfance du inonde.
« Tout commence, et il n'est point d'bis- )» toire, quelque ancienne qu'elle soit , où l'on » ne trouve des vestiges manifestes de la nou- » veauté du monde. On voit les lois s'établir, >• les mœurs se polir, les empires se former; )• le genre liumain sort peu à peu de l'igno- » rance : l'expérience l'instruit. Les arts sont )• inventés , les hommes se multiplient , la » terre se peuple , les précipices , les monta- )» gnes , les mers , les fleuves , ne sont plus des » obstacles, on les franchit ; les bois abattus » font place aux champs, aux hameaux, aux » bourgades , aux villes ; l'homme plie jus- ). qu'aux métaux à son usage, et peu à peu il y> y fait servir toute la nature.
» Mais, à mesure qu'on s'éloignait des ori- » gines ,les hommes brouillaient les idées qu'ils » avaient rerues de leurs ancêtres ; le sens » humain abruti ne pouvait plus s'élever ; » les hommes ne voulant plus adorer que ce )♦ qu'ils voyaient, l'idolâtrie se répandait par )• tout l'univers. Cependant une idée.obsciire
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» de la puissance divine se soutenait par sa » propre force, mais confondue avec les ima- » ges venues par les sens ; on adorait tout ce » qui paraissait avoir quelque activité, quel- » que puissance : ainsi le soleil, les astres, » qui se faisaient sentir de si loin ; le feu , les » élémens , dont les effets étaient si univer- » sels , furent les premiers objets de l'adora- » tion publique. Les hommes portèrent la » peine de s'être soumis à leurs sens ; les sens » décidèrent de tout, et firent, malgré la » raison, tous les dieux qu'on adora sur la terre. » Du temps d'Abraham et peu après , la » connaissance du vrai Dieu paraissait encore » subsister dans la Palestine et dans l'Egypte. » Melchisedech , roi de Salem , était le pontife » du Dieu très-haut qui a fait le ciel et la » terre. Abimelech , roi de Gérar, et son suc- » cesseur, qui portait le même nom , crai- « gnaient Dieu, juraient en son nom, et ad- » miraient sa puissance. Les menaces de ce » grand Dieu étaient redoutées par Pharaon , » roi d'Egypte ; mais , dans le temps de Moïse , » les nations étaient perverties ; le vrai Dieu » n'était plus connu en Egypte comme le » Dieu de l'univers , mais seulement comme » le Dieu des Hébreux ; on adorait jusqu'aux » animaux , jusqu'aux reptiles : tout était » dieu , excepté Dieu même ! »
4 LA MYTHOLOGIE COMPARt£
Dans ce tableau, tracé par le génie, on voit l'histoire profane, toujours incertaine lorsqu'elle veut percer l'obscurité des siècles, soumettre ses récits à l'autorité de lÉcriture Sainte, et les puiser dans cette source infaillible qui peut seule nous éclairer sur la formation de l'univers. On voit la cause des premières erreurs, des premiers désordres, et l'on cesse de s'étonner « en voyant l'esprit » humain , poussé par une aveugle imj)ression , » s'enfoncer dans 1 idolâtrie sans que rien pût » le retenir.
» L'homme, regardant comme divin tout » ce qui était puissant, et se sentant entraîné >) vers le vice par une force irrésistible , crut )> que cette force était hors de lui : il s'en fit » un Dieu; c'est de là que le crime eut des «autels, et que l'homme, troublé par ses » remords, regarda la divinité comme ennemie, » et crut ne pouvoir l'apaiser par les victimes » ordinaires. La frayeur poussa les pères jus- » qu'à immoler leurs enfans , et à les brûler au )) lieu d'encens à leurs dieux. »
Après avoir fixé nos regards sur ces premières causes, considérons comment les hommes purent tomber dans une barbarie qui s'accrut sans cesse, à mesure qu'ils s'éloignèrent davantage de leur berceau.
Les premières familles se multiplièrent. La
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terre ne souriait plus à riiomme ; elle ne produisait plus d'elle-raênie. La nécessité des subsistances força les premières émigrations. Il fallut chercher de nouveaux fruits , de nouveaux champs ; et les familles , en s'éloignant , emportèrent avec elles des souvenirs que rien ne pouvait détruire. Elles n'avaient point vu ce jardin délicieux, séjour de l'innocence , où lé premier homme avait été placé pendant les premières années de sa vie ; mais sa description avait passé d'âge en âge , et le besoin d'être heureux, ce besoin le plus constant et le plus impérieux de tous , en éternisait la mémoire; peut-être même fut-ce un vague espoir de retrouver ce lieu si cher et si regretté , qui décida ces familles ei'rantes à diriger leurs pasA'ers des plages inconnues. Bientôtla plus triste réalité vint remplacer les douces illusions de l'espérance. En pénétrant plus avant dans les terres, on ne rencontra plus en quelque sorte que les débris du globe, que le déluge universel avait bouleversé, et les dangers qui menaçaient à chaque pas en imprimèrent le souvenir en caractères ineffaçables.
Après de vaines et pénibles recherches , la nécessité de subsister commanda de s'arrêter et de selivrer au travail; mais quels obstacles ne fallut-il pas surmonter? Des forêts immenses
tj^ui interceptaient les rayons du soleil, et qu'infectaient des reptiles venimeux ou des animaux féroces; des marais que l'art n'avait point encore appris à dessécher , des plaines jirides ou qui ne produisaient que des l'onces : tels étaient les nouveaux domaines réservées à l'homme. La nature entière semblait armée contre lui : partout il chei'chait la sûreté, le repos -, partout il trouvait la fatigue et la mort , et, pourcombler son malheur, il conservait la mémoire de son bonheur primitif. Cependant il fallut travailler ou périr : quelques portions de terre furent cultivées ; mais celui dont les sueurs suffisaient à peine à le nourrir avec sa famille ne songea pas d'al)ordà être généreux; il entoura ses champs , il défendit ses récoltes , et, leur conservation pouvant seule assurer son existence , il menaça de la mort quiconque essaierait de les ravir. Ce fut ainsi que s'établit le droit de propriété parmi des hommes que la crainte de jjérir de misère et de faim arma bientôt les uns contre les autres.
Un seul pèie de famille , entouré de ses enfans, aurait pu long-temps conserver la ])aix; mais pressé par d'autres hommes que poursuivaient les mêmes besoins, et dont 1 industrie ou les travaux étaient inégaux aux siens, il fut promptement réduit à se servir de la force pour s'opposer à leurs rapines.
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Les instrumens qui servaient à féconder la terre devinrent des instrumens de mort ; la guerre naquit, et, lorsque ce fléau terrible eut déployé ses fureurs , les meurtres , les vengeances, la cupidité, l'injustice, vinrent inonder la terre. L'homme, alors tout entier à ses besoins , à ses passions , songea d'autant moins à conserver les préceptes et le culte du vrai Dieu , qu'il en avait déjà perdu la connaissance lorsqu'il s'était éloigné de sa terre natale. Chaque génération qui suivit s'écarta de plus en plus de la lumière; l'empire du crime s'établit : lui seul donna les lois, ou plutôt plongea dans la plus horrible barbarie, en ne laissiuit plus pour guide que les désirs et les mouvemens déréglés des passions.
Abandonnons ces hordes sauvages , leur histoire ne pourrait qu'effrayer, nous la reprendrons par la suite , aux époques où des colonies policées , et conduites par des chefs habiles et courageux , vinrent les arracher à cet état déplondîle , en leur apportant des lois plus sages et des mœurs plus douces.
Revenons vers les lieux qu'habitèrent les premiers hommes. « La tradition du déluge » universel , dit Bossuet , se trouve par toute » la terre : l'arche où se sauvèrent les restes » du genre humain a de tout temps été célèbre >y en Orient, principalement dans les lieux où
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» elle s'arrêta après le déluge. Plusieurs cir- » constances de cette fameuse histoire se trou- >» vent marquées dans les annales et les tradi- » lions des anciens peuples. C'est en Orient » qu'arriva la confusion des langues à la tour « de Babel , premier monument de l'orgueil et » de la faiblesse des hommes. C'est là que se » fit le partage des trois enfans de Noé et 1» » première distribution des terres.
» La mémoire de ces trois premiers auteurs )) des nations et des peuples s'est conservée » parmi les hommes. Japliet , qui a peuplé la }> jîlus grande partie de l'Occident , y est de- » meure célèbre sous le fameux nom de Ja- » pet. Cham et son fils n'ont pas été moins » connus parmi les Egyptiens et les Phéni- » ciens, et la mémoire de Sera a toujours duré « parmi le peuple hébreu qui en est sorti.
» Un peu après ce premier partage du raon- » de , Nemrod , homme farouche et violent , » devint le premier des conquérans (telle est » l'origine des conquêtes) ; il établit son royau- » me à Babylone , au même lieu où la tour de » Babel avait été commencée , et déjà élevée » très-haut , mais non pas autant que le sou- » haitait la vanité humaine.
» Environ dans le même temps , Ninive fut )) bâtie, et quelques anciens royaumes établis. )) Ils étaient petit? clans les premiers teitips.
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î) On trouve dans la seule Egypte quatre prin- » cipautés : celle de Thèbes , celle de Thin, » celle de Memphis et celle de Thanis , capi- » taie de la basse Egypte. On peut rapporter » à ces temps le commencement des lois et de » la police des Egyptiens, celui de leurs pyra- » mides , qui durent encore , et celui de leurs » observations astronomiques , ainsi que de » celles des Chaldéens. Voilà les commence- » mens du monde , continue Bossuet , tels que » Moïse nous les représente : commencemens » heureux sabord, pleins ensuite de maux' » infinis. Depuis ce temps, l'ambition s'est » jouée sans bornes de la vie des hommes; ils » en sont venus à ce point de s'entre-tuer sans » se haïr : le comble de la gloire et le plus » beau des arts a été celui de se détruire les » uns les autres. »
Ces rapprochemens historiques de Bossuet suffisent pour nous faire connaître quels furent les premiers établissemens des hommes , et comment ils oublièrent les préceptes qu'ils avaient reçus de Dieu même. Ils prouvent' aussi que le souvenir des plus grands événemens ne dut jamais se perdre , et qu'aussitôt que la corruption eut conduit jusqu'à imaginer des dieux, on dut confondre ensemble les vérités historiques et l'histoire fabuleuse des divinités. L'observation fait concevoir aussi
que les Orientaux ne durent point tomber d ins la même barbarie qui déshonora les peu pies qui s'étaient enfoncés le plus avant dans les terres. Les patriarches avaient transmis aux premiers leurs arts et de grandes idées ; aussi voit-on leurs ouvrages étonner encore aujourd'hui l'univers, malgré les ravages des siècles. Nous n'en ferons point la description, elle nous écarterait trop de notre sujet; mais nous ensTatreons nos lecteurs à lire Bossuet luimême , à l'article des réflexions sur les empires , dans son Discours^sur l'Histoire Universelle. Cet ouvrage , le plus éloquent que la langue française ait produit , ne peut être abrégé , et ceux qui le liront nous sauront gré de les avoir mis dans la nécessité de payer à ce morceau sublime le tribut d'admiration qu'il mérite.
Pour concevoir quelque ordre dans les temps obscurs , et pour faire connaître la différence qui existe entre les dievix de l'Orient et les dieux de l'Occident, nous allons donner les principales notions qui restent sur les traditions des Chaldéens, des Phéniciens et des Égyptiens. On verra que ce fut parmi ces peuples que l'idolâtrie prit naissance ; et la suite de cet ouvrage prouvera que ce furent des colonies de ces mêmes peuples qui portèrent aux Grecs et aux peuples de l'Occident des lois ,
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des coutumes, des mœurs plus douces, et la plus grande partie de leurs arts. Par la suite des temps , les Grecs les transmirent aux Romains ; et c'est pour ne pas confondre les époc£ues , que l'on a séparé les dieux du paganisme en deux classes : celle des dieux de 10rient, et celle des dieux de l'Occident.
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TRADITION DES CHALDEENS.
C'est parmi les peuples de l'Asie qu'il faut chercher l'origine de l'idolâtrie. On ne peut cUsputer aux Chaldéens d'être un des plus anciens peuples de la terre. Nemrod en fut le premier roi. Il est regardé comme l'auteur du dessein insensé de la tour de Babel , et vivait du temps même de Phaleg.
Malgré la difficulté de remonter jusqu'à des temps aussi recidés , il existe toujours quelques traces qui servent à faire reconnaître la vérité. Les lùstoriens, en se succédant d'âge en âge, ont eu besoin d autorités pour garantir leurs écrits; ils ont cité des fragmens des historiens qui les avaient précédés : c'est en les recueillant avec soin qu'un observateur attentif appuie ses réflexions sur des bases solides , et qu'il peut éviter de s'égarer
quoique les premiers écrits des hommes soient perdus.
L'historien Josèphe rapporte que les Chaldéens avaient eu soin , dans les temps les plus anciens , de conserver par des inscriptions publiques et par d'autres monumens, le souvenir de ce qui s'était passé. 11 dit qu'ils avaient fait écrire leurs annales par les plus sages de leur nation. On peut ajouter à ce témoignage que rien ne prouve mieux leur antif[uité que le rapport de leur opinion sur l'origine du monde avec ce qu'en a dit Moïse. On le remarque surtout dans leurs récits sur les dix premières générations qui précédèrent le déluge, et sur les dix qui le suivirent.
Quatre auteurs anciens (1) avaient écrit l'histoire des Chaldéens. Leurs ouvrages sont perdus ; mais il eu reste des fragraens que Ion retrouve dans Eusèbe , dans Josèphe et clans Syncelle : c'est ce dernier qui nous a conservé le morceau de Bérose que nous allons donner.
K Un homme, ou plutôt un monstre moitié )) homme et moitié poisson , sorti de la mer » Erjthréenne, parut près de Babylone. Il
(I) Abydcne, Apollodoie. Béroie, et Alexandre Polyhistor.
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)) avait deux têtes; une supérieure, semLlable » à celle d'un homme, et une inférieure , sera- » blable à celle d un poisson. Il avait des pieds » d homme , et portait une queue de poisson ; » du reste, sa voix et sa parole étaient sem- » blables à celles d'un homme : on conserve » encore son imace.
» Ce monstre, selon l'auteur chaldé en , de- » meurait le jour avec les hommes sans man- » ffer: il leur donnait la connaissance des let- » très et des sciences ; il leur enseienait la » pratique des arts , la manière de bâtir des » villes , des temples , d'établir des lois ; il leur » donnait des principes de géométrie , leur ap- » prenait à semer, à recueillir les fruits , en » un mot, tout ce qui pouvait contribuer aies » polir et à leur donner d'autres mœurs. Au » soleil couchant, il se retirait dans la mer » et passait la nuit dans les eaux. Il en parut » d'autres semblables à lui , et Bérose avait » promis de révéler ces mystères dans les his- » toires des rois ; mais il ne nous en est rien » resté. Ce poisson se nommait Ocmnès. Il » avait laissé quelques écrits sur les origines , » dans lesquels il enseignait qu'il y avait eu un » temps où tout n'était que ténèbres et eau ; » que cette eau et ces ténèbres renfermaient » des animaux monstrueux , des hommes avec » deux ailes , et d'autres avec quatre. On voyait
» des hommes avec deux têtes, une d'homme , » une de femme ; tous les animaux enfin, et » tous les êtres étaient d'une forme irrégu- » lière , tels qu'on en voyait les représenta- » tions dans le temple de Bel.
» Une femme, nommée Omorca , était la » maîtresse de l'univers. Bel la divisa en deux : » une de ces parties forma le ciel , et l'autre » la terre; alors les monstres de formes irrégu- » Hères disparurent. Bel partagea ensuite les » ténèbres , sépara le ciel d'avec la terre , et » arrangea l'univers. Après avoir détruit les » animaux qui ne pouvaient soutenir l'éclat » de la lumière, et voyant le monde désert, » il ordonna à un des dieux de lui couper la » tête à lui-même , de mêler avec de la terre
* le sang qui coulerait , et d'en former les y> hommes et les animaux ; après quoi il forma
* les astres , les planètes , et acheva ainsi la » production de tous les êtres. »
Voilà ce que renfermait le premier livre de Bérose ; et quelque singulière que soit cette fable, elle paraît n'être qu'une tradition défigurée de la création du monde, tirée des écrits de Moïse. On doit le remarquer surtout à l'endroit où il est dit que les ténèbres couvraient alors la terre mêlée avec l'eau. Les monstres dont on vient de lire la description ne sont qu'une allégorie pour peindre d'une
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manière sensible la confusion qui régnait dans Je monde au moment de la création.
La formation de l'homme est prise aussi de la narration de Moïse , lorsqu'il dit que Dieu , après s'être comme exhorté lui-même à la production de ce chef-d'œuvre , prit de la terre qu'il détrempa avec de l'eau, et lui souffla un esprit de vie. Voilà sans doute ce qui fait dire à l'auteur chaldéen que Bel s'était fait couper la tête. Bërose conclut ensuite que ce fut par ce moyen que l'homme fut doué d'intelliirence.
Il est de même aisé de juger qui la fiction des hommes à deux têtes, une d'homme et une de femme , est tirée de l'histoire de Moïse , lorsqu'il rapporte que la femme fut tirée d'une des côtes d Adam , et qu'en la voyant il s'écria : Voilà la chair de ma chair , et les os de mes os. L'esprit humain fait en vain des efforts pour corrompre la vérité ; elle laisse toujours quelque trace lumineuse qui la fait reconnaître. On s'aperçoit que l'auteur chaldéen était à la fois trop rapproché de l'origine du monde pour n'être point convaincu de sa nouveauté , et trop éloigné de la source sacrée où il aurait pu s'instruire , pour en avoir la connaissance. Il n'existait plus autour de lui que des traditions défigurées et confuses ; mais le bel ordre de l'uni-
vers avait tellement frappé ses regards , qu'il lui avait été plus facile de croire à des traditions altérées , qui peignaient un dieu toutpuissant formateur de tout ce qui existe , que de croire que tout ce qui l'environnait était éternel ou qu'il s'était formé par sa seule force.
Observons de plus que, si l'on veut remonter à l'étymologie du mot Oannès , il paraît cju'il est formé du mot syriaque onedo , qui signifie voyageur. Alors on aperçoit que , dans un temps qu'on ne saurait déterminer , il arriva par mer un homme qui donna aux Chaldéens quelques connaissances des anciennes traditions , et leur laissa des mémoires à ce sujet. On le représenta comme moitié poisson , parce qu'il venait de la mer , et qu'il était couvert de peaux de poissons. Tous les soirs il se retirait dans son vaisseau ; de là on dit qu'il rentrait dans la mer. Il ne prenait ses repas que sur son bord ; on a dit qu'il ne mangeait pas. Un fragment d'Helladius , qui a été conservé , rapporte toute l'histoire d'Oannès, et donne cette explication sur sa prétendue forme de poisson.
Telle était la tradition des Chaldéens sur l'origine du monde : on y voit que les dieux étaient antérieurs à sa formation ; mais il n'y est point parlé du moment de leur naissance, ni des attributs qui les distinguaient.
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On parle si souvent et avec tant d'étonnement des anciennes observations astronomiques des Chaldéens , et du grand nombre de siècles qu'ils se plaisaient à citer , que , pour donner une explication de ce mystère historique , nous croyons devoir rapporter la manière dont ils comptaient les temps et les règnes.
Les Chaldéens comptaient les générations et les règnes par sares. Ils divisaient aussi les temps par nères et par soses. Le .s«/e marquait trois mille six cents ans , le nère six cents , et le sose soixante.
Cette manière de compter semble donner à la durée des premiers règnes un nombre mfini d'années , car chacun de leurs premiers rois avait vécu plusieurs sares. Mais YHistoire Universelle, par une société d'Anglais, Scaliger et les plus habiles observateurs , se sont réunis pour nous apprendre que les Chaldéens donnaient le nom à'ofinées à leurs jours; de sorte qu'en réduisant le calcul de trois mille six cents ans, qui composaient un sare , a trois mille six cents jours , il se trouve que le nombre d'années rapporté par ces anciens auteurs est presque entièrement le même que celui donné par Moïse à la durée de la vie des anciens patriarches.
Ce rapprochement est d'autant plus exact,
qu'il se trouve absolument conforme aux observations astronomiques. M. Bailli, dans son Histoire de l'Astronomie ancienne , donne la preuve de ce calcul ; il remonte d^éclipse en éclipse , et parvient , en comptant par jours au lieu d'années , jusqu'aux éclipses citées par les Chaldéens. C'est ainsi que la vanité a souvent jeté un voile sur les anciens temps, parce que cliaque nation a voulu reculer le plus possible l'époque de son origine.
Les Cbiddéens rapportent l'iiistoire de leurs dix premiers rois, dont le dernier fut Xixutrus. Ils racontent que ce fut dans son temps qu'arriva le déluge; nous allons citer ce qu'ils en ont dit, pour mieux prouver combien leur tradition avait de rapport avec l'histoire sainte: ce morceau démontrera en même temps que les anciennes fables sont fondées sur les anciens souvenirs , et ne sont pas de simples jeux de l'imagination.
« Cbronus ou Saturne , étant apparu en » soni^e à Xixutrus, l'avertit que, le quin- » zième du mois Doessius , le genre humain » serait détruit par un déluge, et lui ordonna » de mettre par écrit l'origine , l'histoire et » la fin de toutes choses ; de cacher ses mé- » moires sous la terre dans la ville du soleil , » nommée Sippara ; de construire ensuite un » vaisseau , d'y mettre les provisions néces-
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» sînres , et d'y entrer, lui, ses parens et ses » amis ; d'y enfermer aussi les oiseaux et les » animaux à quatre pieds. Xixutrus exécuta » ponctuellement ces ordres, et fit un navire » qui avait deux stades de largeur et cinq de » longueur ; il n'y fut pas plus tôt entré que la » terre fut inondée. Quelque temps «après, » voyant les eaux diminuées, il lâcha quel- » ques oiseaux , qui , ne trouvant ni nourriy) ture ni lieu où se reposer, retournèrent au » vaisseau. Quelques jours après, il en lâcha y> d'autres qui revinrent avec un peu de boue » aux pâtes ; la troisième fois qu il les laissa » aller, ils ne revinrent plus ; ce qui lui fit » juger que la terre commençait à être suffi- » sarament découverte. Il fit alors une ouver- » ture au vaisseau, et voyant quil s'était ar- » rêté sur une montagne , il en sortit avec sa » femme , sa fille et le pilote ; il adora la terre, » éleva un autel, sacrifia aux dieux; ensuite » lui et tous ceux qui l'avaient accompagné » disparurent. Ceux qui étaient restés dans le » vaisseau , ne les voyant pas revenir , en » sortirent et les cherchèrent vainement. Une » voix se fit entendre, et leur annonça que la » piété de Xixutrus lui avait mérité d'être « enlevé dans le ciel, et d'être mis au rang » des dieux avec ceux qui l'accompagnaient. » La même voix les exhorta à être relisicux et
» à se transporter à Babjlone , après avoir dé- » terré à Sippara les mémoires qui y avaient » été déposés. La voix ayant cessé de se faire » entendre, ils allèrent bâtir la ville que l'on » vient de nommer et quelques autres. »
Telle est la célèbre tradition des Chaldéens, où l'on voit déjà la fable se mêlera i'iiistoire sainte. Il est bon d'observer que Bérose , en donnant son fragment , ne dit rien du moment où parut Oannès. Il commença son bistoire en disant: La première anriée, parut cet homme extraordinaire. Il est donc évident qu'Oannès ne commence pas les temps, mais qu'il fut le premier qui apporta des instructions aux Gbaldéens , et leur laissa celte tradition.