RECHERCHES HISTORIQUES SUR LA FABLE DE PROMET HÉE
L'observation et l'étude de l'antiquité portent à croire que Prométhée fut le premier inventeur des statues. Un beau monument respecté par les temps , et dont la gravure se trouve dans le premier volume de V Antiquité expliquée par les figures , représente Prométhée formant un homme. On voit quil travaille avec un ciseau et un maillet, preuve certaine qu'il s'agit de l'art des statues. Pour rendre le sens des fables des poètes, on a placé Minerve auprès de Prométhée, dirigeant son travail par ses conseils ; et , près d'eux, on voit un char portant Psyché, symbole de l'âme , que l'on reconnaît à ses ailes de papillon. Tout annonce qu'on a voulu désigner par ce monument que les statues de Prométhée étaient si parfaites, qu'elles paraissaient animées, et quil n'avait pu les
faire sans le secours de Minerve , déesse de la sagesse et des arts. Cette première imitation de l'homme étonna tellement , dans l'origine, que la fable peignit Prométliée comme un secondcréateur. Elle publia de même, par la suite, cjue Dédale faisait marcher ses statues , parce qu'il fut le premier qui sépara leurs jambes en les sculptant.
Pi'ométhée fut du nombre des Titans qui se rendirent redoutables à Jupiter. Forcé de fuir devant ce roi victorieux , il se retira dans la Scythie , et se cacha dans les forêts du mont Caucase , qui ne semblaient habitées que par des aigles et des vautours. Le chagrin que lui fit éprouver un exil aussi cruel pour un ambitieux fut figuré par un vautour qui lui déchirait le foie. L'histoire nous apprend que les habitans très-peu nombreux de la Scythie et du Caucase vivaient sans lois et de la manière la plus grossière : Prométliée, prince sîivant et très-poli, leur apprit à vivre dune manière plus douce et plus convenable; ce qui donna lieu de dire qu'il avait formé l'homme avec l'aide de la déesse de la sagesse. On le peignit de même volant le feu du ciel , parce qu'il fut le premier qui établit des forges dans la Scythie.
Lorsque l'empire de Jupiter fut assez solidement établi pour ne pouvoir plus être
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ébranlé par les eflbrts des Titans, Hercule obtint la liberté de Prométliée ; ce qui fit dire qu'il l'avait détaché du Caucase , et qu'il avait tué le vautour. Cependant, comme Jupiter avait fait le serment que l'exil durerait trente années , il crut le remplir et l'adoucir à la fois, en permettant à Prométliée de porter à son doigt un fragment de roclier du Caucase. On croit même que c'est de là qu'est venue la coutume de porter des anneaux et des bagues. Prométbée profita de sa liberté pour \"enir passer le reste de ses jours dans la Grèce. Après sa mort, on lui accorda les boi^neurs que l'on rendait aux demi-dieux et aux héros.
Quelques historiens ou commentateurs de l'antiquité donnent une autre interprétation au feu céleste volé par Prométliée; ils assurent que ce prince fut l'inventeur au fusil d'acier avec lecpiel on tire du feu des cailloux ; d'autres disent que Prométbée , prévoyant qu'il ne trouverait pas de feu sur le Caucase , prit la précaution d'en emporter avec lui dans une plante longue et moelleuse que les Latins nommaient ferula. Sa tige a cinq à six pieds d'élévation : elle est remplie d'une moelle que le feu consume très-lentement , et sans jamais s'éteindre tant qu'il reste de cette moelle. Cette plante , très-connue des matelots, leur a sou-
vent servi pour transporter du feu d'une île dans une autre.
Ces deux explications doivent faire observer tout le prix que les hommes attachaient aux premières découvertes qui leur étaient utiles , puisqu'ils accordaient les honneurs divins à leurs premiers inventeurs. L'argent suffit pour payer le manœuvre , mais le génie a droit à de plus grandes récompenses ; et n'oublions jamais que nous devons de la reconnaissance et des égards aux hommes laborieux qui consacrent une partie de leur vie à l'accroissement des sciences , et à se rendre vraiment utiles aux hommes.
L'histoire n'a rien conservé sur Epiméthée; la fable seule s'est emparée de ce j)ersonnage , et se borne à dire qu il fut métamorphosé en singe. On peut juger de là qu'il voulut imiter son frère ; mais que , beaucou]) moins prudent et moins habile, il le copia maladroitement : ce qui le fit comparer au singe , animal imitateur de tout ce qu'il voit faire.
HISTOIRE ET FABLE DE JUjNON.
JuNON était fille de Saturne et de Rhéa ; elle était sœur de Jupiter , de Neptune , de Pluton , de Vénus et de Gérés. Les Grecs la
iiommaient Héra , la maîtresse , ou 3Iégalè , la grande. Chez les Romains , ou l'appelait Juno , de Juvans ^ secourable (nom commun entre elle et Jupiter) ; on la nommait aussi la reine.
Plusieurs pays se disputaient Thonneur de l'avoir vue naître : Samos surtout , et Argos où elle était honorée d'un culte particulier. Homère dit qu'elle fut élevée par Océan et par Téthys sa femme. D'aiitres (hsent qu'elle le fut par les filles du fleuve Astérion ; d'autres enfin , par les Heures.
Dans le temps des princes Titans , on suivait encore quelques usages des premiers patriarches; et Jupiter, à l'exemple de son père et de son aïeul, épousa sa sœur Junoia. Les noces furent célébrées dans le pays des Gnossien s, près du fleuve Thérène. Du temps de Diodore , on y voyait encore le temple de Junon , entretenu par les prêtres du pays, et tous les ans on y rappelait la cérémonie de ce mariage.
Jupiter , pour rendre ses noces j)lus solennelles , chargea Mercure d'y inviter tous les dieux, tous les hommes et tous les animaux. La nvm])he Chéloné dédaigna de s'v trouver. Mercure la précipita dans un fleuve , et la changea en tortue , pour qu'elle gardât un éternel silence. Le mot arec chelouè signifie une
tortue , et cet animal était regardé par les anciens comme le symbole da silence.
Junon eut trois enfans : Hébé , déesse de la jeunesse , qui servait le nectar aux dieux avant l'enlèvement de Ganyraède. La fable dit qu'une chute qu'elle fit dans le ciel fit oublier aux dieux leur gravité ; ce qui décida Jupiter à prendre un écbanson. Mars , son second fils, fut conçu par la vertu d'un<^ fleur. Junon, jalouse de ce que Jupiter avait enfanté de son cerveau Minerve , déesse de la sagesse , voulut produire quelque chose d'aussi surprenant. Elle consulta la déesse Flore, qui lui dit que dans les champs d'Olène il existait une fleur qui produirait l'eflet qu'elle désirait dès qu'elle l'aurait touchée. Junon en fit l'essai , et mit au monde INIars , dieu de la guerre. Vulcain fut le troisième fils de Junon. Jupiter le précipita du ciel à cause de sa difformité. Nous donnerons par la suite son histoire , ainsi que celle de Minerve et de xMars. Nous allons nous arrêter à faire connaître ce que l'on a voulu figurer par les naissances extraordinaires de Minerve et de Mars.
La fable dit que Jupiter sentit une trèsgrande douleur dans son cerveau , et que Minerve , sa plus noble production , en sortit toute formée et armée , sans avoir passé par l'état de l'enfance. Elle ajoute qu'il se fit don-
ner un coup de liache par Vulcain. Cette fable est allégorique , et signifie que l'on ne parvient point sans effort à la sagesse : ce qui a été figuré par le coup de bâche et par la douleur que ressentit Jupiter. On a voulu faire connaître en même temps c[ue Jupiter étant le plus sage et le plus grand des dieux , la déesse de la sagesse était sortie de son cerveau dans toute sa perfection.
La naissance du dieu de la guerre a une toute autre origine , quoiqu'elle soit de même une allégorie. Junon , déesse altière et jalouse , déclara souvent la guerre à Jupiter ; elle prit même parti contre lui dans la guerre des Titans. Elle était implacable dans sa colère; le pouvoir de se venger était celui qu'elle chérissait le plus : voilà ce qui fit dire que le dieu de la guerre était son fils. Son origine, tirée d'une fleur, est une seconde allégorie, pour peindre la promptitude avec laquelle Junon s'irritait. Le moindre mécontentement excitait sa vengeance; le refus d'une fleur était à ses yeux une offense assez grave pour attirer sa haine et ses poursuites. Son orgueil et sa jalousie se firent cruellement sentir après que le berger Paris lui eut préféré Vénus , lorsqu'il fut chargé de donner à la plus belle la pomme jetée par la Discorde. Paris était fils de Priam, roi des Troyens. Ce titre devant
142 LA MYTHOLOGIE COMPARÉF.
la cause des persécutions de Junon contre Enée et les inalheureux Troyens qu'il conduisait avec lui. Toutes les femmes aimées par Jupiter , ainsi que leurs enfans , devinrent les objets de son implacable colère.
Tant de liaines et de vengeances lassèrent Jupiter, et le portèrent à pvmir Junon d'à-, voir pris parti contre lui dans la guerre des Titans. Il la fit suspendre au milieu de l'air par deux pierres d'aimant; et, après lui avoir lait lier les mains derrière le clos, il fit attacher deux enclumes sous ses pieds. \ ulcain fut chargé de cette commission , quil exécuta volontiers pour se venger de ce qu'elle l'avait mis au monde tout contrefait. Les dieux ne purent la tirer de ses entraves. Il fallut recourir à Vulcain, qui, pour récompense, exigea cju'on le mariât avec Vénus, la plus belle des déesses.
Cette punition ne corrigea point Junon; s étant aperçue que Jupiter aimait la nymjdie lo , fille d'Inachus et d'Ismène , elle en fit l'objet de ses vengeances. Jupiter, pour soustraire cette nymphe à la connaissance de Junon , la métamorphosa en vache. La ruse ne put tromper la déesse ; elle demanda impérieusement que celle vache lui fut confiée, et Jupiter n'osa la refuser. Junon la mit sous la garde d'Argus, qui avait cent yeux. Cet
espion de la déesse ne pouvait être surpris, parce que cinquante de ses yeux restaient ouverts pendant que lautre moitié se livrait au sommeil (image parfaite de la jalousie). Cependant Mercure , à la demande de Jupiter , trouva moyen d'endormir entièrement Argus par les sons de sa flûte , et le tua pendant son sommeil.
Junon, pour récompenser Argus, le métamorphosa en paon , et voulut que ses yeux restassent empreints sur son plumage. Cet oiseau lui fut spécialement consacré, on la représentait souvent sur un char traîné par deux paon.s .
La mort d'Argus ne débarrassa point la malheureuse lo des persécutions de Junon. La déesse fit sortir de la terre un taon qui poursuivait sans cesse la fille d Inachus. Désespérée de ses tourmens perpétuels , elle s'élança dans la mer, passa la Méditerranée à la nage, et vint aborder dans 1 Egypte, où elle reprit sa première forme. Elle eut un fils nommé Epaphus.
Le culte c|ue les Egyptiens rendaient à la déesse Iris, sous la forme d une vache , a sûrement donné lieu à cette fable ; et la manière dont lo traversa la Méditerranée ne put être autre chose qu'un voyage par mer.
Mercure ét.iit le messager do Jupiter ; Ju-
non choisit Iris pour remplir le même emjiloi auprès d'elle, et, pour la récompenser, elle la plaça clans le ciel sous la forme de larc-encieL
L€S enfans de Cadmus, frère d'Europe, enlevée par Jupiter, furent les déplorables victimes de la jalousie de Junon. Ino , la première des quatre filles de ce prince, après avoir épousé Athamas, fut tellement maltraitée par Junon, qu'elle se précipita dans la mer avec son fils Polycerte, que depuis on honora comme dieu des ports , sous le nom de Palémon. Agave, femme d'Echion, vit déchirer son fils Panthée par les Bacchantes. Autonoé, femme d'Aristée, eut la douleur de voir Actéon , son fils , changé en cerf, et dévoré par ses propres chiens ; ce jeune prince , guidé par Junon , ou par un hasard funeste, avait surpris Diane pendant qu'elle était au bain. Enfin Sémélé, fille de Cadmus , ayant cédé au conseil que lui fit donner Junon d'exiger de Jupiter qu'il se fît voir à elle dans toute sa gloire, fut consumée par les rayons qui l'environnaient. Tels furent les cruels moyens par lesquels Junon se vengea de la beauté d'Europe , et du pouvoir qu'elle «avait eu de plaire à Jupiter.
Égine , fille d' Asope , reine du pays d'Egine, devint funeste k son pays. Junon fit périr tous
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les babitans de cette contrée par une horrible peste , parce qu'Egine avait inspiré de la tendresse à Jupiter. Eacus , fils d'Egine , pria Jupiter, son père, de repeupler le pays ; ce dieu fit sortir d'un vieux cbéne de la forêt de Dodone une inamense quantité de fourmis , qui sur-le-champ furent métamorphosées en hommes. Les Grecs qui suivirent Achille à la guerre de Troie , prétenchiient descendre de ces fourmis. On les nommait Myrmidons, mot qui vient du mot mjrmex y fourmi.
La manière la plus ordinaire de représenter Junon était sous la figure d une femme assise sur un trône , tenant un scej)tre dans une de ses mains, dans l'autre un fuseau, et portant sur sa tête une couronne r.idiale. [Fig, 8.) On la représente aussi quelquefois avec un arc-en-ciel autour de la tête. Junon, dans son temple d'Argos , avait une statue d'or et d ivoire d'une grandeur extraordinaire, au-dessus de laquelle on voyait les Grâces et les Heures. Cette déesse présidait principalement aux empires et aux richesses ; elle les offrit v^ainement à Paris , pour qu'il la préférât à Yénus , et lui donnât la pomme. Elle présidait aussi aux parures des femmes.
Lorsqu'elle présidait aux accouchemens on la nommait Lucine ; et lorsqu'on la repré-