LES GRACES
Parmi les divinités imaginées par les anciens , les plus agréables sans doute étaient les Grâces, puisque c'était délies que les autres empruntaient tous leurs charmes. Elles donnaient aux lieux , aux personnes , aux ouvrages , à tout, ce dernier agrément qui embellit la perfection même. Elles seules dispensaient le don général de plaire. Chaque science , chac|ue art avait sa divinité protectrice ; mais toutes les sciences et tous les arts reconnaissaient l'empire des Grâces. Leur pouvoir, supérieur à celui de la beauté, donnait plus de charmes à la riante jeunesse, et se faisait encore aimer et sentir sous les traits de la vieillesse.
Les anciens ne s'accordaient nullement sur
leur origine. Les uns les disaient filles de Jupiter et de Junon , d'autres les disaient filles de Jupiter et d Eurynome ; mais l'opinion la plus commune est qu'elles étaient filles de Vénus et de Bacchus.
Le nombre des Grâces est incertain. Les Athéniens et les Lacédémoniens n'en comptaient que deux. Hésiode et les autres poètes en comptent trois, qu'ils nomment Églc^ Thalle et Euphroslne. Homère donne le nom de Paslthée à l'une des Grâces : la Grèce et plusieurs autres pays reconnaissaient souvent quatre déesses de ce nom. Il est vrai qu'alors elles représentaient les Heures , et plus souvent encore les quatre Saisons. Pour les faire reconnaître, on les représentait couronnées d'épis , de fleurs , de raisin et d'olivier , ou de quelque autre feuillage vert. Il existe des statues antiques d'Apollon, tenant à sa main quatre petites Grâces. Quelques auteurs ajoutaient à leur nombre la Persuasion , pour apprendre que plaire est le plus sur moyen de persuader.
Dans les premiers temps , des jjierres non taillées servaient à représenter les Grâces ; on voulait figurer par-là que les objets même les plus simples s'endjcllissaient par elles.
Par la suite , on les représenta sous la figure de jeunes vierges nues , ou légèrement enve •
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loppées d'une gaze , pour annoncer que la beauté doit être naturelle ; que rien ne peut y suppléer, et qu'elle doit sobrement employer les ornemens étrangers (^%. 28.)
On voyait à Elis trois statues des Grâces ; la première tenait une rose, la seconde un myrte , et la troisième un dé à jouer : le myrte et la rose parce qu'ils sont consacrés à Vénus ; le dé à jouer, parce que la jeunesse aime les jeux.
On rencontrait souvent des statues de Satyres dont les figures étaient hideuses. Ces statues étaient creuses, et dans leur intérieur on trouvait les images des Grâces. Leçon aussi douce qu'elle est spirituelle, pour nous apprendre que les avantages de la beauté ne suffisent pas. Souvent les bonnes qualités de 1 âme et les grâces de l'esprit ne se laissent point apercevoir au premier coup d'œil. Malheur à qui ne sait pas les chercher ni les reconnaître ! La figure d Esope excitait souvent le rire , mais les sages de tous les siècles rendront hommage à la beauté de son génie.
Il est facile de croire que les Grâces eurent des autels sans nombre. On dit que ce fut Etéocle, roi d Orchomène, qui régla leur culte , et fit élever leur premier temple. Par la suite des temps , cette croyance le fît regarder comme leur père. Cependant les Lacédémo-
niens lui disputaient 1 honneur de leur avoir rendu le premier hommage, et l'attribuaient à Lacédémon , leur quatrième roi.
Les villes de Périnthe, de Bysance, de Delphes , et beaucoup d'autres de la Grèce et de la Thrace , leur avaient élevé des temples. Tous ceux que l'on consacrait à l'amour étaient embellis par leurs images. Elles occupaient une place dans les temples de Mercure , pour désigner que le dieu de l'éloquence ne peut se passer de leur secours. Il en était de même dans ceux des Muses ; lorsqu'on les invoquait, on n'eût osé oublier les Grâces. Pindare et tous les poètes célèbres imploraient leurs inspirations autant que celles des Muses ; elles étaient inséparables. Dans toutes les saisons de l'année , on célébrait des fêtes en leur honneur^ mais le printemps leur était principalement consacré comme à Vénus. On trouvait que les fleurs rappelaient leur image. Toute la Grèce était remplie de monumens qui les représentaient. Smyrne possédait leur tableau peint par Apelles. Le sage Socrate lui-même avait fait leur statue en marbre, et Bupale en avait fait une en or.
On croit généralement qu'elles dispensaient la bonne grâce, légalité d'humeur, la iïaieté, l'éloquence, la sagesse; mais la première et la plus belle de leurs prérogatives était de pré-
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sider aux bienfaits et à la reconnaissance. Les Athéniens , ayant été secourus par les babitans de la Chersonèse dans un danger pressant , élevèrent un autel avec cette inscription : A celle des Grâces qui préside à la reconnaissance. Ils sentaient bien, ces spirituels Athéniens, que 1 ingratitude seule peut regarder la reconnaissance comme un fardeau ; mais en même temps ils les peignaient vives et promptes, pour avertir qu'un bienfait ne doit jamais se faire attendre; ils se plaisaient à répéter qu'une grâce qui vient trop lenteîjient cesse d'être une grâce. Tous les attributs et les surnoms de ces déesses étaient allégoriques. Elles se nommaient Charités , Joie , pour désigner que celui qui donne et celui qui reçoit doivent l'un et 1 autre éprouver du bonheur. Elles étaient toujours jeunes, pour avertir que la mémoire d un bienfait ne doit jamais vieillir. Elles étaient vierges , parce que 1 intention de celui C[ui dispense un bienfait doit toujours être pure. Elles étaient douées de prudence, ce qui faisait dire à Socrate : Les Grâces sont vierges et non pas cowtisanes. Dans leurs danses, elles se tenaient par la main , pour ajiprendre aux hommes qu'ils devaient s'unir par des bienfaits ; enfin dans ces danses elles formaient toujours un cercle, pour avertir que la véri-
table reconnaissance cLerclie toujours à faire retourner les bienfaits vers la source qui les a produits.