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LE CULTE DES PLANTES

Au moment où la physiologie moderne constate chez les végétaux l'existence d'une véritable sensibilité, au moment où il commence à être avéré que les plantes souffrent ou jouissent, il est curieux de remarquer que l'humanité primitive, dans ses conceptions .fétichiques de Tunivers, a pressenti en quelque sorte les découvertes delà science moderne. Aussi bien, du moment où les fétichistes vivifient toute la nature inanimée, quoi de surprenant à ce qu'ils accordent une âme à des êtres qui, bien que dépourvus de , la faculté de locomotion, naissent, croissent, se développent, dépérissent et meurent comme les animaux et les hommes.

Le murmure des branches est une voix que Fhomme primitif entend dans les bois; les craquements des rameaux, de Técorce ou du tronc sont des manifestations évidentes pour lui de la personnalité des arbres et des forêts. Les ronces, les broussailles, les lianes sont autant de bras qui s'étendent devant lui intentionnellement, qui arrêtent sa marche, qui l'égarent. Les bruits inconnus, l'ombre épaisse, le tapis de mousse qui étouffe le bruit des pas, le jeu bizarre de la lumière à travers le feuillage, tout cela inspire cette terreur sacrée dont parlent les poètes antiques ; et le culte fétichique des plantes et des bois se retrouve répandu par toute la terre, aussi bien parmi les peuplades sauvages aux croyances primitives que dans le substratum fétichique

persistant des mythologies les plus compliquées et les plus élevées.

Toutefois, le culte des plantes se présente à nous sous deux formes que nous n'hésitons pas à considérer comme successives. Dans un certain nombre de cas, c'est l'arbre en lui-même qui est vénéré, adoré ; dans beaucoup d'autres, c'est le génie, le démon, l'âme dont la plante n'est que l'enveloppe ou la demeure, qui est l'objet d'un culte. Dans les premiers cas, nous sommes en face d'une incontestable manifestation du fétichisme pur et simple ; dans les autres, nous touchons au polythéisme ; mais ces divers mythes se confondent, s'entremêlent à un tel point qu'il est impossible de les séparer, d'autant plus que, la plupart du temps^ il est* bien difficile de distinguer entre l'arbre adoré pour lui-même et l'esprit qui en est devenu comme la personnification ou la quintessence.

Shelley exprime à merveille cet état d'indécision dans ces beaux vers :

Est-ce la plante sensitîve ou celle

Dans les rameaux de laquelle un esprit s'est posé

Avant que sa forme extérieure n'ait connu le dépérissement^

Qui a ressenti ce changement, je ne puis le dire.

C'est ainsi que Gook et Mœrenhout nous apprennent que les Tahitiens croyaient que les arbres et même les fruits avaient une âme, varoua, qui s'en allait dans le monde des esprits quand on les tuait, c'est-à-dire quand on les brûlait ou quand on les coupait. Mariner nous en dit autant des indigènes des Tonga et des Fidji, pour lesquels l'âme des plantes se rendait après la mort dans l'antique et mystérieuse Bolotou. Ces mêmes Polynésiens placent des offrandes au pied de certains arbres tels que Vava, espèce de bananier, et le dracœna.

Les insulaires de Tarchipel Indien sont également fort adonnés au culte des plantes, notamment les Dayaks de Bornéo. Pour eux, il est des arbres sacrés qu'il faut se garder d'abattre, car, si quelqu'un venait à mourir peu de temps après ce sacrilège, le coupable serait tenu pour responsable de cette mort, et les responsabilités de cette nature sont pesantes à Bornéo : il y va de la tête. Ces mêmes Dayaks croient que tout, même les arbres, contient un esprit, une essence qui, par son départ, cause la maladie et la mort. Ainsi, pour eux, le riz a son esprit ou son âme, son samangat padt\ en Thonneur duquel ils font des cérémonies dans le but de Tempêcher de partir et de ruiner ainsi la récolte. Dans leurs forêts, ils attachent des fragments de leurs vêtements aux arbres des carrefours, convaincus que s'ils omettaient cette formalité , la forêt s'en vengerait en les rendant malades de la terrible fièvre des jungles de l'Inde et de la Malaisie.

Nous rencontrons encore le culte des arbres aux îles Philippines, où Ton vénère les grands et vieux troncs solitaires. Marsden nous dit qu'à Sumatra ces arbres à l'aspect vénérable sont regardés comme les génies tutélaires des bois. Les Malais de la péninsule de Malakka, les Mintiras croient à l'existence de hantou-kayou , « démons des arbres », ou « arbres-démons ». Il y en a pour toutes les essences de bois, et ce sont eux qui donnent les maladies ; il en est qui se signalent par leur malignité et la gravité des maux qu'ils infligent.

Si nous poussons plus avant dans l'Indo-Ghine, nous rencontrons chez les Karens (au nord de la Birmanie) les mêmes croyances; en traversant les jungles fiévreux, ils ne manquent jamais d'offrir un sacrifice à l'arbre sous lequel ils se sont reposés et dont l'ombrage malsain a pu jeter en eux les -germes de la fièvre et de la mort. Ces mêmes Karens sont convaincus que chaque plante, comme

toute chose, à son là ou kélah; le riz a son là, son âme personnelle, et quand la récolte a mauvaise mine on prononce une curieuse prière pour le rappeler :

« Viens, ô kélah du riz, reviens ! Viens vers la rizière, viens vers le riz I viens du couchant, viens du levant, viens du hec de Toiseau, de la houche du singe, du gosier de l'éléphant ! viens de tous les greniers! kélah du riz, reyiens vers le riz I »

* Dans le même pays, les Talein ne coupent pas un arhre sans adresser des prières à son esprit, kéluk {cîv, kélah). Non loin de là, dans le royaume de Siam, on offre du riz et des gâteaux aux arbres avant de les abattre, et on est tellement convaincu que les esprits sont à un tel point inhérents aux arbres, qu'ils ne les quittent pas quand on fait de ceux-ci des bateaux, et, sous cette forme nouvelle, on leur adresse des prières et on leur fait de petits sacrifices. Le bouddhisme s'est parfaitement accommodé là comme ailleurs, ainsi que toutes les grandes religions, du reste, de ces superstitions populaires.

De* même dans l'Inde, ni le brahmanisme ni le bouddhisme n'ont détruit les croyances séculaires des indigènes anaryens, qui ont conservé, entre autres, celle de la divinité des arbres et des bois. Chez les Khonds, un cotonnier est planté à la fondation de chaque nouveau village, et devient une sorte de palladium de la commune. Dans la cour de chaque maison Bodo s'élève un sidj sacré, espèce d'euphorbe, qui est à la fois le dieu pénate et le dieu national auquel on offre des prières et on sacrifie des porcs. Les Moundas de Tchota-Nagpour possèdent des bosquets sacrés où l'on dépose des offrandes aux esprits des arbres. Au Bengale, un grand pèlerinage a lieu vers un arbre-&e/a auquel on offre du riz, de l'argent, des victimes; l'influence aryenne, brahmanique, en a fait l'habitation d'un dieu infé» rieur ; nul doute cependant qu'il n*y ait là les vestiges d'un

culte fétichique à un grand arbre. Le pippala {ficm reltgiosa) et le banyan (ficus indica) sont Tobjet dans Tlnde entière d'un culte célèbre sans que les masses connaissent exactement d'autres raisons de cette adoration que la sainteté de ces arbres, sainteté qui remonte évidemment à des époques reculées et antérieures à l'arrivée des Aryens, déjà polythéistes quand ils descendirent la vallée de l'Indus.

M. Fergusson, auteur d'un livre sur le culte de l'arbre et du serpent {Tree and Sei^ent Worship)^ à l'endroit deS doctrines générales duquel on peut certes faire quelques réserves, mais qui n'en demeure pas moins un ouvrage considérable, M. Fergusson raconte comment il assista à la naissance d'un culte pour un arbre sacré :

« Pendant mon séjour à Tessore, dit-il, je vis une fois une grande foule passant près de la fabrique que je dirigeais alors. Je n'y fis d'abord pas attention, pensant que que ces gens se rendaient à quelque foire ; mais la foule devint chaque jour plus considérable et prit un caractère plus religieux. Je demandai des explications et on me dit qu'un dieu avait apparu dans un arbre à un endroit situé à environ six milles de la fabrique. Je m'y rendis le lendemain matin. Dans un village que je connaissais bien, on avait déblayé une grande place au milieu de laquelle se trouvait un vieux dattier à moitié pourri, couvert de guirlandes et d'offrandes. On avait élevé, tout autour, des maisons pour les brahmines, et il se faisait déjà beaucoup d'affaires en offrandes et en poudjà. En réponse à mes questions sur la manière dont le dieu manifestait sa présence, on me dit que peu de temps après le lever du soleil l'arbre relevait ses rameaux pour le saluer et qu'il s'inclinait de nouveau le soir. Gomme il était facile de vérifier ce miracle, je revins à midi et vis qu'on ne m'avait pas trompé. Quelques recherches et un peu de réflexion me permirent de me rendre compte du mystère. L'arbre se

trouvait anciennement au milieu de la principale rue du village, il finit par pendre si bas que, pour pouvoir passer dessous, on l'avait tourné de côté et on Favait attaché parallèlement à la route. Pendant cette opération, les fibres qui composaient le tronc s'étaient tordues, comme les fils d'une corde. Quand le soleil du matin frappait sur la surface supérieure de ces fibres, la chaleur les faisait se contracter, de Yk une tendance à se détordre qui avait pour conséquence de relever le sommet de l'arbre. Les rosées du soir relâchaient les fibres et le sommet de l'arbre retombait. »

Il n'y a pas que dans l'Inde que des miracles aussi naturels arrivent, et il est des pays plus rapprochés de nous où les dévots et les ignorants font des pèlerinages en l'honneur de phénomènes beaucoup plus absurdes que celui de l'arbre de M. Fergusson. Mais, pour en revenir à notre sujets il y a là un cas non équivoque de dendrolàtrie, à la façon de l'Inde moderne. Les gens relativement plus éclairés dans la foule des pèlerins ont dit à M. Fergusson qu'un dieu s'était manifesté dans ce dattier, mais parmi les dévots accourus pour assister au miracle, un grand nombre confondaient immanquablement l'arbre et le dieu. Il en est de même du fameux Bo de Geylan, cette bouture dé l'arbre sacré sous lequel le Bouddha Çakyamouni enseigna sa doctrine. Une branche de cet arbre fut envoyée à Geylan par le célèbre roi Açoka (250 ans avant notre ère) ; plantée en terre, elle devint elle-même un grand arbre, qui, selon la pieuse légende, est le même que celui qui est adoré aujourd'hui. Inconsciemment la foule vénère dans le Bo un arbre divin. C'est du reste le cas de toutes les reliques qui ne tardent pas en Orient, comme en Europe, à se transformer de simples souvenirs pieux qu'elles sont d'abord, en véritables fétiches, en amulettes, en gris-gris dignes des Yolofs du Sénégal ou des Achantis de Guinée.

Le nord de l'Asie et de TEurope nous fournit à son tour de nombreux exemples du culte des arbres et des bois chez les peuples de race ouralo-altaîque. Les Kirghises, devenus à peu près musulmans, ont conservé cependant une vénération spéciale pour le tremble sacré; les Yakoutes, à chaque arbre remarquable par sa taille, son aspect, sa situation, suspendent toute espèce d'objets de fer, de cuivre; c'est à Tombre d'un de ces arbres qu'ils sacrifient au printemps bœufs et chevaux, dont les crânes sont soigneusement rangés autour du tronc ; ils essayent de conjurer par leurs chants l'esprit de la forêt, et quand leur route passe à travers un bois, ils ont bien soin d'accrocher aux branches des crins de cheval. Certains mélèzes élancés sont, pour des tribus tatares, l'objet d'une vénération spéciale, et souvent on confie à leurs branches les plus élevées les cadavres des enfants morts.

Pal las rapporte que les Ostiakes adoraient les arbres, et tenaient pour particulièrement saints ceux sur lesquels des aigles faisaient leur nid depuis de longues années. Gastrén raconte qu'un bouquet de sept mélèzes constitue pour eux un bois sacré ; chaque passant doit y laisser une flèche ; on y suspendait autrefois une grande quantité de pelleteries ; mais comme ces offrandes étaient souvent dérobées par les étrangers, les Ostiakes se décidèrent à couper un gros bloc d'un de ces mélèzes et à le transporter dans un endroit caché où ils purent lui faire leurs dévotions sans crainte de sacrilège : ce qui prouve qu'il s'attache au culte des sept mélèzes un véritable sens fétichique, car c'est bien le bois lui-même qu'on adorait, et non l'habitation d'un dieu.

Nous trouvons le même culte du mélèze à Berezof, où on arbre de cette essence de cinquante pieds de haut et si vieux, que seul le sommet avait encore des feuilles, avait reçu les hommages des Ostiakes. Ce qui l'avait surtout

, désigné à leur piété, c'était sa conformation singulière ; à six pieds au-dessus du sol il se séparait en deux troncs qui se rejoignaient un peu plus haut, et c'était dans cette niche que les dévots plaçaient leurs offrandes. Les Samoyèdes, les Tcheremisses, les Votiakes vénéraient de même les arbres et les bois. Chez ces derniers, les forêts de sapins situées au sommet des montagnes avaient surtout un caractère sacré. En Laponie, des arbres étaient également Tobjet d'un culte.

Enfin, les Esthoniens, peuple finnois civilisé et chrétien, nous offrent plusieurs exemples de ces manifestations du fétichisme persistant jusqu'à notre époque. C'est ainsi que près de chaque maison de paysan, sur un emplacement bien tenu, s'élevait naguère, sans qu'on osât y porter la main ou la hache, l'antique arbre tutélaire de la famille, chêne, frêne ou tilleul, dont la racine était soigneusement arrosée, les vieillards s'en souviennent encore peut-être, du premier sang de tout animal tué pour l'usage domestique, avec la conviction que le bétail ne s'en porterait que mieux. A la Saint-Georges, à la Saint- Jean et à la Saint- Michel, dans ce même pays, on ne manquait jamais autrefois de sacrifier une poule noire sous quelques arbres désignés. Certaines forêts passaient pour sacrées, et il eût été impie d'y briser un rameau. Aujourd'hui encore, les paysans esthoniens n'oseraient y cueillir une fraise ou une framboise. Leurs voisins les Finlandais ont une égale frayeur de l'esprit des forêts, dont ils croient entendre parfois le cri terrible. Ils ont communiqué cette croyance aux Russes qui l'ont confondue dans leurs légendes slaves avec les ZyecAe, qui sont de véritables personnages et n'ont aucun caractère fétichiste.

Du Nord au Sud, de l'Acadie à la Patagonie, le culte des arbres se trouve partout sur le continent américain. Gharlevoix nous dit que les sauvages de l'Acadie adoraient

un vieil arbre planté au bord de la mer ; cet arbre miné par les flots y tomba un jour, et ses adorateurs ne cessé* rent de lui adresser leurs prières qu'après que la dernière branche eût été à la fin emportée par TOcéan.

Les Indiens du lac Supérieur vénéraient un grand frêne au pied duquel ils entassaient ramilles et branchages. Les Abenaquis avaient le même culte que les Acadiens pour un arbre isolé sur le bord de la mer. Les tribus de la famille des Mingos adoraient les arbres et les plantes, dont les esprits, selon eux, étaient éternels. Les Gris possédaient un arbre sacré auquel ils suspendaient des morceaux d*étofifes et de longues lanières de viande de bison.

Au Mexique, un voyageur anglais, Tylor, vit de no» jours plusieurs grands arbres, des cyprès généralement, vieux de plusieurs siècles, et certainement antérieurs à la conquête espagnole, couverts d'espèces d'ex-voto apportés par les indigènes , tels que mèches de cheveux, dents, rubans, lambeaux d'étofife. Le Père Romain Pane, chapelain d'une des expéditions de Christophe Colomb, déclare avec une foi naïve que dans les Antilles certains arbres donnaient ordre aux sorciers de faire de leurs troncs des idoles, cemi, qui, transportées dans les huttes sacrées, devenaient des oracles et recevaient Tadoration des fidèles. Là encore la divinité était inhérente au bois et persistait à travers les formes différentes données à l'arbre primitif. Au Nicaragua comme chez les Indiens Pimos du Nouveau Mexique, comme au Pérou, comme presque par toute l'Amérique semi-civilisée, de grands honneurs étaient rendus non-seulement aux arbres, mais encore au maïs et aux haricots, plantes cultivées et nourricières. Au Brésil^ la forêt a pour esprit un démon boiteux qui égare le chasseur. Enfln, dans les Pampas de la Patagonie, le célèbre Darwin vit Tarbre sacré de Wallitchou. Cet arbre s'élève, dit -il, sur un monticule au milieu de la plaine, et dès que

les Indiens Taperçoivent au loin, ils le saluent par de grands cris. Les branches en étaient couvertes de fils auxquels pendaient des offrandes consistant en cigares, en pain, en viande, en pièces d'étoffe. Les pauvres qui ne peuvent mieux faire y attachent un fil de leur poncho ; dans une fissure de Tarbre on verse de Teau-de-vie de grains et de Tinfusion de maté ; en fumant, on souffle la fumée de tabac vers les branches ; ou sacrifie tout à Tentour des chevaux dont les ossements demeurent sur le sol. Les Indiens croient ainsi porter bonheur à eux-mêmes et à leurs chevaux. «Les Gauchos, ajoute M. Darwin, pensent que les Indiens regardent Tarbre comme le dieu lui-même, mais il semble beaucoup plus probable qu'ils ne le regardent que comme Tautel du dieu. » Nous sommes à ce sujet tout à fait de Ta vis de sir John Lubbock, qui remarque que c'est là une distinction difficile à faire pour un Patagon, et nous estimons qu'en cette affaire les Gauchos sont beaucoup plus près de la vérité que M. Darwin lui-même.

L'Afrique fétichiste nous montrerait à chaque pas le culte des arbres si nous voulions l'explorer minutieusement à ce point de vue. Les Gafres couvrent leurs arbres sacrés d'ex-voto ; au Gongo, les nègres plantaient auprès de leurs cases un arbre qu'ils appelaient Mirrone et plaçaient au pied des calebasses pleines de vin de palmier à l'intention de l'esprit ; l'écorce en était fétiche ; le négliger eût été un «acrilége. Dans les villages, un grand figuier {ficus religiosa) était le fétiche tutélaire du pays, et sous son ombrage le roi réunissait son conseil. Sur la côte occidentale, «n Guinée, nous constatons les mêmes rites. A Whydah, au Dahomey, on demande la guérison des maladies aux arbres sacrés. Les arbres sont, du reste, les fétiches du second ordre dans ce pays (les serpents sont ceux du premier ordre) ; on les prie, on les implore, on leur fait des of-

frandes en temps de sécheresse et pour éloigner la fièvre et les épidémies. Du reste, sur toute la côte, chaque hameau possède son bois sacré. Partout on rencontre de grands arbres, notamment les immenses baobabs, auxquels les passants accrochent des guenilles ou d'autres objets, et de temps à autre sacrifient des moutons. Mungo-Park, Bosman, Gaillié, tous les voyageurs signalent des cas de cette nature. Les forêts inspirent aussi aux nègres une pieuse terreur, et le bûcheron noir n*y porterait pas la hache sans un sacrifice propitiatoire I parfois même il s'enfuit après Tavoir abattu, en laissant derrière lui de Thuile de palme, s'imaginant tenter ainsi Tesprit qui lui laissera le temps de s^échapper, tandis qu'il se repaîtra de cette friandise. Les Sénégambiens redoutent fort les démons chevelus des forêts, c'est-à-dire les arbres aux longs branchages, qui donnent la fièvre ou toute autre maladie. Les Ghangallas d'Abyssinie, entre autres fétiches, adoraient les arbres. Les Somali ont un culte pour certains arbres, et les Gallas du sud du Ghoa viennent de tous côtés en pèlerinage vers leur arbre saint, Ouodanébé^ sur les bords de THaouach, et lui demandent richesses, santé, longue vie, etc.

Les anciens Egyptiens, dont la classe sacerdotale était en possession d'une religion polythéiste très-compliquée et très-élevée, n'en avaient pas moins conservé, surtout dans les basses classes, d'importants vestiges d'un fétichisme primordial. G'est ainsi qu'ils méritèrent par leur culte pour certaines plantes cette apostrophe du grand satirique latin:

sayictas gentes^ quibus hxc nascuntur in hortis Numina,

Nous voilà ramenés au culte fétichique des arbres et des bois chez les peuples civilisés. Le Phénicien Sanchoniaton

dit que les premiers hommes consacrèrent les plantes de la terre, et en firent des divinités auxquelles ils offrirent des libations et des sacrifices. Les Hébreux, à l'exemple des autres peuples de la Palestine, ont dû faire partie de ces anciens adorateurs des arbres ; quelques passages de la Bible en donnent l'intuition. Les Koreischites d'Arabie vénéraient un dattier, et, pour tous les Arabes d'avant l'islam, l'arbre auquel on sacrifiait et on suspendait ses armes était dieu. Aujourd'hui encore, on rencontre fréquemment en Syrie, en Palestine, dans tous les pays arabes, de grands arbres isolés couverts de rubans, de morceaux d'étoffe qui sont revêtus d'un caractère sacré dont les habitants ne se rendent plus un compte bien exact, mais auquel ils continuent à rendre hommage. Nous pourrions bien entrer à ce sujet dans de longs détails sur le mythe d'Achera et sur d'autres points de la mythologie sémitique, mais nous nous écarterions trop des limites que nous impose l'étude présente du fétichisme.

Nous en dirons autant pour l'Eran et ses arbres sacrés, les deux Haoma, Certes, il est vraisemblable qu'il y a dans ce culte un vieux fond fétichique, mais il est si bien dissimulé par l'ensemble du polythéisme éraaien et par les doctrines théologiques mazdéennes, que ce n'est point ici la place d'une étude de ce genre.

Le culte des arbres a été tellement transformé en Grèce par les gracieuses et poétiques créations anthropomorphiques des dryades et des hamadryades, qu'il est entré entièrement dans l'ensemble de la mythologie polythéiste de THellade. Les chênes de Dodone, oracles antiques de ces Pélasges mystérieux dont le nom servait en réalité aux Grecs à désigner les populations antérieures à leur arrivée, sont les débris imposants d'un ancien culte fétichique. C'est également une idée fétichique assez semblable à la croyance que nous avons constatée chez les Siamois que

celle de Fauteur de l'Odyssée lorsqu'il doue d'intelligence les vaisseaux des Phéaciens. Mais nous nous refusons à voir des fétiches dans les troncs d'arbres non dégrossis, simulacres grossiers, sine effigie rudis palus et informe lignum, des divinités grecques alors que Phidias et son génie n'étaient encore qu'en puissance dans la race hellénique.

Mais^ dans tout le monde antique^ les bois sacrés avaient conservé leur prestige, et si on ne les vénérait plus pour eux-mêmes, ils bénéficiaient encore du culte qu'on adressait aux divinités dont ils étaient devenus les sanctuaires.

Les forêts de chênes sacrés de la Gaule ne nous semblent pas davantage avoir conservé leur ancien caractère fétichiquc, pas plus que celles de la Germanie, et que les bois sacrés des Slaves et des vieux Borusses lithuaniens. Lorsque nous les rencontrons dans l'histoire religieuse de l'humanité, ce ne sont plus des dieux, mais les demeures d'autres dieux. En revanche, une foule de témoignages isolés nous indiquent que, dans la foule ignorante, la confusion primitive entre l'objet matériel et l'esprit ou le dieu qui l'anime subsistait. Tel était sans doute le « dieu des six arbres» dont parlent des inscriptions gallo-romaines des environs d'Auch ; tels le «chêne du Val-à-rHomme » , près d'Ëlbeuf, redouté des paysans de nos jours.

Le christianisme, ne pouvant souvent détruire la foi populaire dans certains arbres sacrés, les acquit bien vite à sa cause en mettant des croix, des statuettes de la Yierge et des saints dans leurs fissures. Le nombre de ces anciens fétiches christianisés est trop considérable pour que nous en citions un seul. C'est ainsi que les interdictions des conciles contre le culte des arbres furent habilement tournées pour le plus grand bien du clergé. Parfois, cependant, les évéques agirent plus brutalement ; un certain Amator fit ainsi arracher et brûler un poirier d'Auxerre auquel tous les chasseurs des environs apportaient les têtes des bêtes

qu'ils tuaient; peut-être que s'ils avaient apporté le gibier intact, Amator eût sanctifié le poirier. Plus habile, Boniface^ apôtre de la Germanie, bâtissait des chapelles avec le bois des grands arbres sacrés.

Malgré cela, la croyance dans la vie en quelque sorte humaine des plantes a subsisté en Europe dans les classes ignorantes. Mais où nous trouvons des traces non équivoques du culte fétichique des arbres, c'est en Bohême. Le vendredi saint, les paysans vont le matin dans leur jardin et s'agenouillent devant un arbre en disant: «Je prie Dieu, ô arbre vert, pour que tu deviennes bon . » Autrefois, avant la conversion au christianisme, on s'adressait directement à Tarbrê, comme on le fait le soir en parcourant le jardin et en criant : «Bourgeonnez, arbres, bourgeonnez ou je vous écorcerail » Dans la Petite-Russie, lorsque les jeunes filles vont au bois chercher des fleurs et des branches de bouleau, elles chantent : « Ne vous réjouissez pas, chênes ; ne vous réjouissez pas, chênes verts I Les filles ne vont pas à vous, elles ne vous apportent ni pâté, ni gâteau, ni omelette, /o, îo, Semik et Troïtsaf Réjouissez- vous, bouleaux, réjouissez-vous, verts bouleaux! Les filles viennent à .vous, elles vous apportent pâtés, gâteaux et omelettes! )> Il y a évidemment là le reste d'un ancien culte fétichique rendu au bouleau, auquel on faisait autrefois des offrandes ; et, ce qui est le caractère du fétichisme, c'est bien au bouleau luimême qu'on s'adresse et non à l'esprit ou à la dryade qui pourrait habiter cet arbre.

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