CHAPITRE m
LE FÉTICHISME DANS LA NATURE INANIMÉE (sUITE).
LE CULTE DE l'eAU.
Plus encore que les pierres et les montagnes immobiles, cependant douées de vie, de volonté propre par l'imagination de Thomme primitif, Teau sous toutes ses formes a été considérée comme véritablement animée dans la période fétichique de l'humanité . La mer avec son flux et son reflux semble respirer comme un être vivant ; dans ses tempêtes elle menace la terre, et pour le sauvage épouvanté elle dévore canots et pêcheurs ; dans ses bonaces, au contraire, elle lui fait don de poissons nourrissants, elle lui apporte les précieux vaisseaux légendaires chargés de richesses inconnues et aussi merveilleuses que les verroteries, les miroirs d'un sou, les petits couteaux, tous ces briînborions qu'il admire et à la possession desquels il aspire avec passion. Ailleurs, la source bienfaisante, le lac paisible, le puits aux eaux fraîches et revivifiantes sont de bons fétiches que l'homme ne saurait trop vénérer et servir sous peine de les voir se tarir, disparaître et amener par là la sécheresse, la disette et la mort. Le cours d'eau tantôt torrentueux, formidable, étourdissant, tantôt calme et majestueux, fait l'effet d'un être divin, capricieux comme l'homme, perfide ou bienveillant à ses heures, soit qu'il attire dans ses abîmes le baigneur ou le batelier trop confiant, sok qu'il comble le pêcheur de ses dons, soit qu'il ravage tout sur ses bords, soit enfin qu'il dépose un limon fertile dans la vallée qu'il arrose. Partout l'huma-
nité nous présente le spectacle de ce culte universel dd l'eau, aussi bien dans les peuplades inférieures et sauvages que chez nos ancêtres en civilisation. C'est ainsi que les Tasmaniens et les Australiens vénèrent les sources et les rivières, en ont une sorte de terreur sacrée, et que d'autre part l'antiquité classique ainsi que l'histoire reli- - gieuse des peuples qui ont marqué le plus dans les annales de l'humanité nous présentent une foule de cas de l'adoration fétichique des fontaines, des fleuves et de la mer. Le culte si célèbre et encore si considérable aujourd'hui des Hindous pour le Gange, pour la Yamouna, pour la Nerbudda est un reste de l'époque du fétichisme à peine dissimulé par les dogmes de la théologie brahmanique. Bien que la haute doctrine de l'Avesta ne fasse mention du culte de l'eau qu'à un point de vue presque métaphysique, il n'en est pas moins certain, Hérodote nous l'affirme, que les Perses vénéraient partout les rivières, et d'autres auteurs nous signalent en Sogdiane le culte de la rivière qui donnait son nom à cette contrée, c'est-à-dire du moderne Zarafchan, qui prend sa source dans de hautes montagnes parmi lesquelles existe un lac sacré pour les Galtchas , habitants éraniens de ces régions écartées. Xerxès faisant battre de verges l'Hellespont, puis lui offrant plus tard un sacrifice propitiatoire, manifeste clairement qu'au moins en certaines occasions il pouvait naître dans son cerveau de véritables conceptions fétichiques. L'Egypte ancienne, demeurée si fétichiste, en dépit de sa théologie compliquée, est bien connue pour son culte du Nil auquel d'ailleurs elle doit tant. Nous pourrions multiplier les exemples du culte des rivières chez les Grecs; l'Alphée , le Sperchius, TAcheloùs, le Xanthe, le Scamandre et tant d'autres jouent un rôle considérable dans la mythologie hellénique, et bien que la statuaire et la céramique nous représentent les fleuves sous l'aspect de
dieux barbus ainsi que les rivières et les fontaines sous celui de nymphes charmantes, conceptions absolument polythéistes, nous ne pouvons cependant nous empêcher de voir là les vestiges de l'ancien fétichisme. Gléomènes marchant sur Nauplie et Tirynthe, et sacrifiant un taureau à la mer, mais non à Poséidon, n'est pas moins fétichiste que le Perse Xerxès. Les Romains, dont la religion polythéiste avait conservé assez vive l'empreinte archaïque, vénéraient les sources des fleuves, les fontaines d'eaux thermales, les étangs profonds ou situés sur des hauteurs, enfin les gou£Pres où s'abîment ou bien d'où surgissent de puissants cours d'eau ; à l'instar de Gléomènes, leurs généraux, en s'embarquant, offraient des victimes aux flots, et Gicéron, dans son livre sur la nature des dieux, nous dit que si la déesse Tellus est la Terre, Neptune ne peut être que la Mer, comme Jovis est le Ciel, ajouterons-nous en rappelant l'expression bien connue : sub Jove crudo.
Les superstitions du moyen âge, et même des temps présents en France et dans les îles-Britanniques, nous sont des preuves irréfutables de l'existence du culte des eaux dans le monde dit celtique. Les auteurs anciens nous signalent dans les Gaules l'habitude de jeter des pièces de monnaie dans des lacs sacrés; ils en citent un de cette sorte dans les environs de Toulouse ; Grégoire de Tours en mentionne un autre situé sur le mont Hclanus. De nos jours le lac Saint- Andéol sur les causses élevées du département de la Lozère recevait encore des offrandes. La plupart des anciens lieux de pèlerinage, comme celui de Sainte- Mélars en Bretagne, ont leurs puits ou leurs fontaines sacrées. Et ce culte de l'eau est si puissamment enfoncé dans les superstitions populaires, que nous voyons à la Salette et à Lourdes les créateurs de ces sanctuaires d'invention toute contemporaine prendre bien garde d^avoir
là sous la main une source dont Teau sera d'un grand secours pour Texploitation de dévots à peine plus éclairés que les fétichistes des temps primitifs.
L'Ecosse et l'Irlande fourmillent de puits sacrés et de fontaines saintes où les paysans crédules déposent des pièces de monnaie et des fragments de leurs vêtements. Les Gallois sacrifiaient autrefois des coqs et des poules aux puits de Sainte-Thècle et de Llandegla ; ils se contentent aujourd'hui d'y jeter des épingles, des clous et d'autres menues offrandes, tirant des présages des bouillonnements de l'eau, et convaincus, en buvant de celle-ci, de se guérir de leurs maladies présentes ou futures.
La Germanie ancienne et moderne peut nous fournir, à son tour, de nombreux cas du culte des rivières, des lacs et des fontaines. Agathias le signale comme un des caractères de la religion des Alamans ; Grégoire de Tours en dit autant des Franks ; Rodolphe de Fulda, des Saxons ; et Helmold, des habitants du Holstein. Le christianisme y a, comme toujours, hérité des superstitions antiques ; Jacob Grimm rapporte qu'en maintes contrées d'Allemagne l'eau puisée à minuit, dans la nuit de Noël ou dans celle de Pâques, jouit, aux yeux des paysans, d'une puissance magique ou est souveraine contre les maladies. Le même mythologue m eptiqn ne également le culte des sources thermales ou salées, auxquelles on attribue des vertus merveilleuses, comme parfois de changer le sexe de ceux qui s'y baignent. Il parle encore des fontaines intermittentes qui, pour l'homme primitif, ne devaient point se tarir sans motif absolument spontané de leur part. Aux superstitions dont les eaux sont l'objet, il faut ajouter la croyance populaire, répandue à peu près sur toute la surface de la terre, que la disparition subite d'une source est un signe de sécheresse, de mauvaise récolte, de famine. L'association des idées entre ce phénomène et le dessèchement ultérieur des
plantes est d'ailleurs toute naturelle et ne demande pas un ^rand effort d'imagination.
Si nous nous tournons à présent vers les Slaves, nous y trouverons les mêmes faits ou tout au moins des cas analogues à ceux que nous avons vus déjà. Procope dit que ceux qui furent en rapport avec Byzance adoraient les rivières ; et Helmold signale le culte des fontaines chez ceux qui habitaient les bords de la mer Baltique et la vallée de l'Elbe. Dietmar de Mersebourg parle d'une source Glomazi (Zlumîct) qui alimentait un étang et qui était l'oracle des tribus slaves d'alentour ; lorsque l'étang était bien fourni d'eau par la source, c'était signe de paix, de beau temps et de bonne récolte; si l'eau, au contraire, venait. à baisser, on devait s'attendre à une invasion, à des guerres désastreuses, à une mauvaise récolte. En Bohême, on offrait des libations et des victimes aux fontaines, et malgré les édits des princes et des évêques, le paysan tchèque ou morave s'agenouille encore au bord de la rivière où quelqu'un s'est noyé et y jette un pain frais et deux bougies de cire. Ite même paysan ne manquera pas non plus, la veille de Noël, de mettre une cuillerée de chaque plat paru au repas sur un plat et de jeter le tout dans son puits, en le priant d'être bien pourvu d'eau toute l'année et de combattre la sécheresse si elle venait à se produire. Les Russes païens adoraient les grands fleuves près desquels ils vivaient, comme le Volga, le Don et le Dniepr ; ils faisaient des sacrifices aux lacs et aux fontaines, et à présent encore, les paysans livrent quelques menus objets au courant des rivières qu'ils ont traversées ou sur lesquelles ils ont navigué heureusement à titre d'actions de grâces. Mais, si l'on offense les rivières, celles-ci savent se venger comme le fait la Smorodina dans une byline populaire : un jeune guerrier ayant prié respectueusement cette rivière de lui montrer un gué, eut la vanité, après l'avoir passée, de dire
que cette Smorodina qu'on faisait si redoutable n'était qu'une mare d'eau de pluie ; mais quand au retour il se confia de nouveau à la rivière, celle-ci l'engloutit tandis que ses flots murmuraient : « Ge n'est pas moi, mais ton orgueil qui te fait périr. » Des récits populaires nous offrent l'explication fétichique de diverses particularités géographiques des grands cours d'eau de la Russie : tel celui de la contestation du Volga et de la Vazuza qui, après avoir lutté longuement pour savoir qui des deux est la plus sage (en russe on dit la Volga), convinrent de donner le prix à celle qui s'éveillerait la première et gagnerait le plus tôt la mer Caspienne ; la Vazuza se leva en silence pendant la nuit et courut parla voie la plus directe et en toute hâte vers la Caspienne, mais le Volga, éveillé avec le jour, la rejoignit sans peine àZoubtsof ; son aspect était si terrible, que la Vazuza effrayée se déclara vaincue et pria le Volga de l'emporter dans ses bras jusqu'à la mer ; c'est ainsi qu'on explique qu'un canal, la Vazuza, qui se détache du Volga pour le rejoindre avant son embouchure, est débarrassé des glaces plutôt que lui au printemps. L'histoire du Don et du Chat est de même nature : celui-ci ayant quitté son père, le lac Ivan, sans sa permission, chercha vainement un Ht ; tandis que le Don, pourvu de la bénédiction paternelle, gagna paisiblement la mer Noire qu'il eût traversée entièrement, si le corbeau, qui devait lui donner le signal lorsqu'il serait arrivé à l'autre bord, n'eût croassé trop tôt. Les Petits-Russiens ont une fable de nature semblable sur le Sozh et le Dniepr. Enfin plus d'un conte russe anthropomorphise lacs et rivières et contient leurs aventures plus ou moins merveilleuses. Au reste, cette conception fétichique des eaux a duré si longtemps, qu'on vit au dixseptième siècle Stenko Razin, le chef des Cosaques du Don insurgés, après une grande et fructueuse expédition de pirates sur le Volga, précipiter dans les flots du fleuve une
belle captive persane qu'il aurait cependant beaucoup aimée, comme une offrande digne de « cette mère Volga » àlaquelle il devait tant. Nous ne parlerons pas ici des Roussalkas, des Yodiany, des Yilas serbes qui, bien qu'intimement liés au culte des eaux, appartiennent, comme les Apsaras, les Pairikas, les nymphes et les fées, à la période polythéiste.
Les voisins des Slaves, les Finno-Ougriens et leurs autres congénères de TOural et de TAItaï, nous offrent à leur tour maints exemples du culte fétichique des eaux. Les Lapons, les Finlandais, les.Ësthoniens vénéraient les fleuves et les lacs, et beaucoup d'entre eux portent encore le nom de Pyhàjàrviy lac sacré, Pyhàjokij fleuve sacré, Pyhàvesiy eau sainte, dit Gastrén : en Esthonié, un certain ruisseau du nom de Wôhhanda était l'objet d'une adoration exceptionnelle; il coule non loin de Dorpat et se jette dans le lac Peïpus, il s'appelait autrefois Pôha jôgge (cfr. le Pyhà joki de Finlande), fleuve sacré, et quiconque avait commis le sacrilège de couper un arbre ou même d'arracher une branche sur ses bords, devait, dans la pensée des Ësthoniens, périr dans le courant de l'année. On avait bien soin de nettoyer son ht et le bassin de sa source, car on croyait qu'une tempête éclatait immanquablement si quelque objet impur venait à souiller cette eau sacro-sainte. On rapporte qu'un Allemand osa bâtir un moulin sur ce ruisseau, mais qu'un temps détestable s'étant produit et prolongé, les paysans s'empressèrent d'incendier le mouhn de l'impie. On va plus loin, on dit même qu'on sacrifiait au Wôhhanda non-seulement des animaux, mais encore de jeunes enfants. A propos du culte des Ësthoniens pour un certain lac Eim^ Jacob Grimm raconte la légende suivante : Le lac Eim n'était pas autrefois à la place qu'il occupe aujourd'hui, il s'étendait dans une région habitée par des hommes méchants et sauvages qui ne
cultivaient point les champs que le lac arrosait et rendait fertiles et qui ensanglantaient ses ondes pures de leurs crimes. Aussi, un soir, le lac rassembla tous ses poissons et s'éleva dans les airs ; les riverains de dire alors : « TEim est parti, emparons-nous des poissons et des trésors qu'il a dû laisser dans son lit. » Mais ils ne trouvèrent plus que des serpents et des crapauds qui les suivirent jusque dans leurs demeures. Pendant ce temps, le lac montait toujours, et bientôt on ne le prit plus que pour un nuage blanc ou pour un cygne. Toute la nuit, il courut dans Tatmosphère et le matin seulement il se rapprocha du sol. Bien accueilli par les gens du pays, il consentit à redescendre au milieu d'eux et à féconder leurs terres. On lui prépara un lit ample et paisible, on planta des arbres sur ses rives pour rafraîchir ses* ondes ; en récompense il rendit toute la contrée fertile et verdoyante et tout le inonde se réjouit fort. Les Ostiakes, les Samoyèdes, les Tongouses, de nombreuses peuplades finnoises, mongoles et turques adorent les sources et les rivières, la mer et les lacs auxquels ils font de temps en temps des offrandes. Les Yotiakes sacrifient une chèvre ou un coq ; les Ostiakes et les Samoyèdes précipitent un renne avec une pierre au cou dans l'Obi, quand les poissons de ce fleuve deviennent rares ; des Tatars sibériens ont soin de jeter dans l'eau avant le repas un morceau d'un mets qu'ils appellent Takan\ les Bouriates, dont le bouddhisme est encore plus tolérant que le christianisme pour les superstitions populaires, ont un lac sacré, celui d'Ikeougoun, auquel ils ont élevé un petit temple, où, sur des autels, ils brûlent du beurre et de la graisse en l'honneur du lac-dieu ; de même les Bachkirs adorent un autre lac sacré, le lac Ahouch.
Les peuples anaryens de l'Inde, tels que les Khonds, les Bodos, les Dhimals, ont aussi un culte pour les fontaines et les rivières. Les tribus des Nilghirries font de
même, et quand ils passent un cours d'eauj ces indigènes ont bien soin de jeter dans Teau une petite pièce de monnaie, comme offrande propitiatoire. Dans tout le Dekkan, ainsi qu'à Geylan, on couvre les plantes qui entourent les sources d'objets offerts à ces dernières. Quand les naturels de Sumatra se trouvent pour la première fois en face de rOcéan aux vagues retentissantes, ils s'empressent d'adorer la mer et d'essayer de calmer son courroux à force de gâteaux et de sucreries.
Les Ëskimaux, d'origine asiatique, à peine sortis de la période du fétichisme, ont conservé dans leurs légendes sur les Inue bien des traits qui se rapportent au culte primitif de la mer et des eaux. Les Peaux-Rouges de T Amérique du Nord font fréquemment des sacrifices propitiatoire» aux lacs et aux rivières; ainsi en traversant les rapides des grands fleuves, ils ne manquent pas de livrer aux ondes écuman tes du tabac, de la venaison, de menus objets, jusqu'à des objets de parure ; pour apaiser la fureur des lacs troublés par la tempête, ils précipitent un chien dans les flots. Les Navajos de Californie ont une fontaine sacrée dont ils n'approchent qu'avec terreur. Les habitants des Antilles, au moment de la découverte de l'Amérique, membres de cette douce et indolente race des Araouaks, étaient de fervents adorateurs de fétiches qu'ils appelaient Zemes, et parmi lesquels il faut compter la mer, les sources et les ruisseaux. Au Paraguay, on honorait les fleuves avec de la fumée de tabac. On retrouve le même culte chez les Patagons. Au Pérou, le fameux lac Titicaca, sur les bords duquel apparurent les divins ancêtres des Incas, était vénéré bien avant Manco Gapac et Mama Ocllo. La religion péruvienne telle qu'elle fut constituée par les descendants de ces deux personnages n'était pas tellement éloignée d'un fétichisme quelque peu transcendant qu'on ne puisse y distinguer des traces de cultes
antérieurs. Celui de Yiracocha, par exemple, est intimement lié à celui de la mer divinisée ; d^ailleurs le nom de ce dieu ou de ce héros aurait pour signification c< écume de mer », tout comme TAphrodite des Grecs.
Dans une des cosmogonies péruviennes antérieures ou étrangères à la cosmogonie officielle des Incas, Viracocha, selon Montesinos, est la matière primitive de toutes choses et en même temps la personnification de Teau, source de la vie universelle. Il apparaît sous le nom de Gon comme un véritable fétiche de Feau, puisqu'on le représente dépourvu d'ossements et pourtant s'étendant rapidement au loin, aplanissant tout devant lui, abaissant les montagnes, et comblant les vallées; quelle peinture plus saisissante pourrait-on faire du pouvoir de Teau considérée comme un être animé ? Puis, il se retira par dégoût de l'humanité, mais dans sa compassion pour les hommes, il leur laissa les rivières pour s'abreuver et arroser leurs récoltes. Le culte des cours d'eau existait également chez les Péruviens et subsiste encore de nos jours ; lorsqu'on en traverse un, on a bien soin de boire une gorgée d'eau pour lui faire honneur; autrefois on jetait un peu de maïs dans le courant, afin de faire bonne pêche. Une autre cosmogonie péruvienne faisait de la mer, appelée Mamacocha, l'origine de tout; les Ghinchas, qui avaient une vénération particulière pour l'Océan, devaient avoir adopté cette cosmogonie. Les Gollas se prétendaient issus les uns d'un fleuve, les autres d'un ruisseau et faisaient aux fontaines des offrandes parmi lesquelles on remarquait des coquilles marines que l'on tenait pour filles de la mer, cette génératrice de toutes les eaux. Le culte de l'eau comme la cause de la croissance de toutes choses a été aussi constaté à Gibola, au nord-ouest du Mexique.
L'Afrique fétichiste nous offre une foule d'exemples de l'adoration de la mer et des rivières pour elles-mêmes.
Les Gafres ne traversent pas une de ces dernières sans lui en demander la permission ou sans lui offrir un caillou après lavoir passée ; les tribus riveraines ne manquent pas de sacrifier un bœuf à la rivière en cas de sécheresse ou d'épidémie, signe infaillible de sa colère. Sur la côte orientale, les Ouanikas vénèrent les fontaines. Sur la côte occidentale, dans le royaume d'Akkra, les lagunes, les étangs, les rivières, reçoivent Tadoration des nègres. Un voyageur, cité par Waitz et Lubbock, raconte qu'un jour dans cette contrée, il assista au sacrifice d'un mouton en rhonncur d'un certain étang dans lequel on jeta aussi quelques vases ; les naturels lui dirent que cet étang était le messager de toutes les rivières du pays et qu'il leur porterait ces pots pour leur acheter de l'eau qu'il verserait ensuite sur leurs champs. Chez les Achantis, la rivière Pra n'est rien moins qu*un dieu, Bossu m Pra. Au Dahomey, le fleuve Whydah est également sacré. Presque tous les nègres de la côte de Guinée adorent la mer. Au dix-septième siècle, un voyageur fut témoin à Whydah d'une cérémonie tout à fait topique : après une tempête, comme le mauvais temps menaçait de se prolonger indéfiniment, les Gabocères s'en plaignirent au roi qui, le lendemain, envoya son grand prêtre sur le bord de la mer. Gelui-ci avait fait apporter une cruche d'huile de palme, une cruche de bière, une bouteille d'eau-de-vie, du riz, du millet, des étoffes et d'autres objets ; il commença par adresser à l'Océan mille com[)liments de la part du roi ; il lui dit que le roi était son ami, mais qu'il avait besoin que les hommes blancs vinssent et pussent débarquer toutes les belles choses qu'ils apportaient, qu'il fallait donc qu'il calmât ses flots, et comme on pensait qu'il pouvait désirer de l'huile, de la bière et de l'eau-de-vie ainsi que d'autres objets, on les lui offrait. Et le féticheur lança à la mer tout ce qu'il avait fait apporter. Vers cette époque,
la mer occupait le troisième rang dans la triade divine delà religion de Whydah, après les serpents et les arbres. Il en est encore de même, parait-il, et cette religion s'étend par tout le Dahomey. La mer est appelée Hu, et son grand féticheur porte le nom de Huno ; il réside à Whydah, où il mène un train royal avec ses cinq cents femmes. A certaines époques, il se rend sur le rivage, fait des offrandes à la mer du genre de celles que Ton faisait il y a deux siècles, et la prie de ne pas être trop tempétueuse. De temps en temps, le roi de Dahomey expédie de sa capitale, Agbomey, un homme destiné à être sacrifié à rOcéan. On le porte dans un hamac, vêtu comme un cabocère, avec tous les honneurs, la chaise et le parasol, dus à cette qualité. On Tembarque ensuite dans un canot et, à quelque distance de la côte, on le jette à l'eau où les requins le happent immédiatement.